IX

« Et ton ami Dalsant ? tu ne l’amènes toujours pas ?

— Non, Papa. Dalsant a l’air très timide… alors… »

Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix. Jamais je n’avouerai cela à mon père : j’en serais gêné. Tout comme un autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé ; il se montre très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage : il ne ressemble à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante, dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de ses mérites scolaires : il travaille et ne s’occupe pas des affaires d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma place ; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit, je le tiens pour dit… je n’en pense pas moins que Dalsant serait un ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd, d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne, de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas question.

Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis à mon père, aussitôt rentré.

« C’est bien simple : si ton camarade est souffrant, va prendre de ses nouvelles. As-tu son adresse ? »

Oui, je savais à peu près où habitait Dalsant ; je connaissais la petite rue donnant sur le quai où, un jour, il m’avait si brusquement faussé compagnie : « Adieu, je rentre chez moi ». Je m’arrangerais pour trouver sa maison et, cet après-midi de jeudi étant libre, je tâcherais de le voir, sans plus tarder.

Voici la petite rue ; je m’y engage et vais me documenter dans une épicerie.

« MmeDalsant ? La maison en face, au deuxième, à gauche. »

C’est donc là ? Des logements d’ouvriers, dirait-on. Je gravis un escalier sombre et me trouve au second palier. Je sonne. Une personne en noir vient m’ouvrir. Oh ! je reconnais tout de suite les yeux bleus de mon camarade, son regard direct.

« Que demandez-vous, Monsieur ?

— Madame Dalsant, n’est-ce pas ?… Voilà, Madame, votre fils Ludovic est au lycée avec moi et comme je ne l’ai pas vu, ce matin, j’ai pensé… On dit qu’il est malade. Si je pouvais avoir de ses nouvelles, ça me ferait plaisir, mais je ne veux pas vous déranger… »

Je m’embrouille et finis par me nommer.

« Ah ! parfaitement : son voisin de droite… Entrez, Monsieur. »

Une pièce où il y a peu de choses, mais ce peu semble net, bien soigné… une pièce presque vide, en somme, où depuis les malons rouges jusqu’au crépi des murs, tout est surveillé de près, avec vigilance. MmeDalsant m’a fait asseoir et j’apprends que son fils souffre d’un abcès à la gorge qui lui a gâté ses vacances. Il a encore besoin de repos, mais dans une semaine, peut-être, ou dix jours, il retournera au lycée.

« Oh ! que je suis content, Madame ! j’avais du chagrin de le savoir souffrant.

— Vous l’aimez tant que ça ?… »

Nulle ironie : simplement une question posée.

« Madame, il est mon seul vrai camarade. Il me manque beaucoup. »

Dalsant est donc mon seul vrai camarade ? Je ne m’en doutais pas avant de le dire. Maintenant, j’en suis persuadé.

Alors MmeDalsant se rapproche et nous causons. Elle me parle à voix basse, car le malade repose dans la chambre voisine. Je lui réponds facilement : la glace est rompue. MmeDalsant m’inspire de la sympathie et ce qu’elle dit de son fils me paraît beau. Elle se montre si fière de lui, de son travail, de ses succès !

« Je vous assure, Monsieur, que je ne regrette guère ma peine quand je vois le mal que Ludovic se donne. »

Non, je ne me trompe pas : ce qu’elle dit est beau.

Elle poursuit d’une voix sereine, très prenante ; elle cause sur un ton familier avec ce grand gosse maigre qui semble être l’ami de son fils, et bientôt je commence à sentir la noble vaillance de cette femme vouée à une seule lourde tâche. Elle est veuve. De ses trois fils, l’aîné mourut alors qu’il donnait déjà tant d’espérances ! Le second est à Paris où il prépare Polytechnique ; il travaille beaucoup. Plus tard, Ludovic ira aussi à Paris, pour achever ses études. Elle subvient à tout cela ; elle y suffit sans aide.

« C’est difficile, mais on y arrive… »

Quel sourire confiant ! et, comme je lui reparle de Dalsant :

« Vous l’avez sans doute remarqué, dit-elle, si vous le connaissez un peu : il a un caractère très réservé, presque sauvage…

— Je m’en suis bien aperçu, Madame ! il n’a jamais voulu venir chez moi, le dimanche, à la campagne. »

Le visage de MmeDalsant, tout illuminé, se ferme soudain.

« Ce sont des affaires qui le regardent seul ; je n’ai pas à lui donner de conseils. »

Puis elle adoucit sa phrase :

« Il vaut mieux le prendre comme il est, croyez-moi, et ne pas le brusquer, ce qui ne servirait de rien. Sauvage, oui, mais que voulez-vous ! j’aime qu’il soit sauvage ! »

Enfin, un mot pour moi :

« Il m’a parlé de vous et vous trouve gentil. »

Quelques instants plus tard, je pris congé.

« Puis-je revenir, Madame ?

— Certainement. Vous me ferez plaisir. »

Je n’y manquai pas et rendis visite une fois encore à MmeDalsant. Nous nous entendions le mieux du monde. Je retrouvais en elle quelques traits du caractère de maman : cette façon d’exprimer avec force un sentiment profond, cette volonté active qui m’était familière, ce respect enfin pour la liberté de son fils, respect dont se passaient si bien tant de mes camarades et qui les eût même gênés, le servage filial leur semblant une situation toute naturelle, commode et à tout prendre désirable, puisqu’elle permet le moindre effort. Un enfant averti note vite ces différences et en fait son profit.

Un matin, je revis Dalsant au lycée, la figure maigrie, mais à peu près lui-même.

« Merci, ça va, maintenant », répondit-il sèchement comme je lui demandais des nouvelles de sa santé.

A la sortie, ce fut lui qui me proposa de m’accompagner un bout de chemin. Il m’entreprit aussitôt :

« Alors, voilà, mon vieux… Tu es venu deux fois à la maison… Tu as causé avec maman… J’en suis très fâché. Tu aurais pu me demander la permission d’abord.

— Mais puisque tu étais malade !

— Non, maman a bien assez de travail comme ça, sans qu’on lui fasse perdre son temps avec des bavardages. Si tu voulais avoir de mes nouvelles, il était plus simple d’envoyer un « domestique ». Je te prie de ne pas recommencer. Tu entends ? »

J’avais entendu, mais je tenais à me défendre et, pour cela, je lui parlai de sa mère, de mes deux conversations avec elle, de ce qu’elle disait de lui, de l’émotion que j’en avais ressenti, de mes parents, de la santé de maman…

Dalsant ne répond que par monosyllabes ou par petits grognements, mais il faut que du sujet choisi j’aie bien parlé, car nous causons encore en arrivant devant chez moi… et justement voici papa qui rentre de son bureau, plus tôt que d’habitude. J’en profite :

« Mon ami Dalsant. »

Papa ouvre la porte ; il nous fait passer devant lui.

« Entrez, Monsieur Dalsant. »

Dalsant est chez moi !…

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, ils causent. J’assiste à l’entretien, témoin muet que l’on néglige.

« Non, Monsieur Dalsant, ne partez pas. Puisque vous ne faites rien de spécial, ce matin, restez encore. Je voudrais vous présenter à la mère d’Ottavio. Elle ne tardera guère. D’ailleurs, j’espère que vous prendrez souvent le chemin de la maison. Je vous le répète : je m’étonnais qu’Ottavio n’eût au lycée aucun camarade ; je veux dire aucun camarade de son choix. Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai désiré vous connaître.

— Mais… pourquoi, Monsieur ?

— Parce qu’il est tout naturel que ses vrais amis m’intéressent. En outre, je compte sur votre influence. Je ne veux pas croire qu’Ottavio soit un imbécile et, cependant, on le dirait bien à voir ses places au lycée ! »

Quels charmants propos !

« Ce n’est pas tout à fait ça, Monsieur… du moins, il me semble.

— Expliquez-vous. »

Avant de s’expliquer, Dalsant réfléchit.

« … J’ai comme une idée que notre professeur n’a pas su le prendre… Il n’a pas su me prendre non plus, mais mon cas est différent. Vous comprenez, Monsieur, à cause de la situation de maman, de ma bourse d’études et pour beaucoup d’autres raisons, je suis obligé de travailler. Avec un professeur ennuyeux, votre fils a tout le temps de s’ennuyer, moi pas, puisqu’il faut travailler quand même. Monsieur Martin est un brave homme, gentil, très doux, mais, si vous me permettez d’être sincère… assez rasant… Peut-être aurons-nous plus de chance à la rentrée d’octobre. Votre fils et moi, nous en profiterons alors tous les deux. Vous me demandiez de m’expliquer, Monsieur… c’est fait.

— Merci, jeune homme… »

Papa ne répondit rien d’autre, pourtant la conversation se fût certainement prolongée si maman n’était entrée à ce même instant. Elle ne tarda guère à gagner la confiance de Dalsant. Il me l’a dit, plus tard. Comment fit-elle ? Je ne sais. Les paroles de papa, un peu surprenantes, avaient forcé Dalsant à répondre ; la méthode de maman fut toute féminine : elle lui parla de sa mère, des inquiétudes qu’il avait dû lui donner pendant sa maladie, de quoi encore ?…

Quand il partit, sa poignée de main suffit à m’apprendre que nos rapports n’étaient plus les mêmes. Le lendemain, comme nous sortions du lycée, Dalsant résuma ses impressions de la façon la plus heureuse et qui me ravit :

« Ton père, dit-il, a l’air d’un monsieur pas commode. Ta mère est délicieuse : j’aurais voulu l’embrasser ! »

Ce furent là les débuts d’une amitié rare qui, dès lors, nous lia l’un à l’autre. Sans se départir jamais de sa réserve qui lui était essentielle, Dalsant sut m’apprendre la douceur de cette fraternité où l’on met en commun ses plaisirs, ses peines, ses rêves ; où l’on cherche à connaître, à comprendre, en s’y mettant à deux, où l’on touche même au mystère pour en débrouiller avec plus de confiance l’inextricable écheveau. Presque autant qu’à mes parents je dois à mon cher Dalsant d’avoir admis que je n’étais pas le centre de l’univers, que la vie autour de moi se manifestait par des spectacles tragiques et douloureux qui méritaient qu’on les regardât de près, que cette vie enfin ne présentait pas à chacun les diverses facilités que j’y trouvais moi-même, enfin qu’il est parfois très émouvant de souffrir d’un cœur sincère du mal d’autrui.

Ayant donné ces précieuses prémisses notre amitié dura tant que Dalsant vécut : amitié grave, amitié sereine, sans orages. L’enfant distrait, fantasque et toujours satisfait de lui-même que j’étais subit fortement l’influence de cet autre enfant que la vie avait déjà bousculé, qui tâchait de s’y accommoder, au lieu de la contraindre, comme je prétendais faire, qui gardait un bon sens averti et savait vite découvrir le comique des situations humaines et des vanités de chacun.

Entre les nombreux services que Dalsant me rendit, je retiens celui de m’avoir appris à mieux rêver.

Ces randonnées dans le vague, dans l’imprécis, où je me laissais aller, sans but, avec tant de nerveuse nonchalance, je les lui avais contées tout au long et je crois qu’elles l’amusaient, mais il en revenait toujours au même point :

« Vois-tu… il faut aller quelque part et savoir où l’on veut aller, où l’on va…

— Mais tu ne flânes donc jamais !

— J’ai pas le temps et, quand ça m’arrive, j’essaye ensuite de me rappeler par où j’ai flâné. Je me donne des raisons pour avoir tourné ce coin de rue, suivi ce chemin, m’être arrêté… Alors ça fait comme un voyage et je m’en souviens mieux. »

A ceux qui partent dans le rêve, la tête à l’évent, flâner ainsi peut paraître une tâche. Flâner, n’est-ce pas une rêverie sous forme de promenade ? Néanmoins, la méthode de Dalsant m’intéressait, de même que le divertissait la mienne. Il était l’ancre de ma sécurité ; j’étais la brise de sa fantaisie. En vérité, nous ne nous ressemblions guère. Je me montrais tour à tour sombre et joyeux, sans raison ; il m’apparaissait aussi divers, mais toujours il savait pourquoi. Je passais devant les êtres et les choses dans un état de fièvre et de distraction perpétuelles ; ces mêmes choses, ces mêmes êtres, il les regardait attentivement d’un œil sérieux ou malin, il en retenait une leçon comique ou sévère, et sans jamais qu’il y eût là le plus petit effort, la moindre application pédante. Il était ainsi. J’aimais qu’il fût ainsi, comme avait dit sa mère. Je ne pouvais l’imaginer différent et je crois que mon humeur absurde, soucieuse ou fantasque, lui déplaisait aussi un peu.

Je l’ai vu se développer jusqu’à l’âge d’homme, agrandir son horizon, s’affermir tel qu’il promettait d’être, accomplir ce qu’il promettait de faire, le parachever même, avec quelque souci d’élégance, afin que le résultat fût net, sans bavures. Je l’ai vu souffrir de la vie et subir sa douleur d’un cœur vaillant. Je l’ai vu mourir, à l’heure même où il achevait la dure tâche entreprise, soufflé, pour ainsi dire, de cette terre, dans un accident subit, imprévisible, imbécile, dont l’horreur est toujours vivante dans mon cœur et dans mon esprit.

D’autres amis, plus tard, me furent très chers ; Dalsant, par la qualité de son affection, par l’intimité qui le lia bientôt à mes parents, par les projets que nous faisions de vivre notre vie côte à côte, me donna vite l’impression que je conserve encore d’avoir eu, quelque temps, moi, fils unique, un frère.


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