Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman… mais saurai-je ?
De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte ; il n’en va pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais.
« Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je comprenne d’abord. »
Maman ne demandait pas à comprendre d’abord : elle voulait seulement sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y parvenait que trop bien ! — Refuge sûr où le vent du large ne parvient pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de les revivre.
Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et, de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme.
Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé brisée ; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait d’agir en conséquence ; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble leçon de vaillance… un enfant pouvait-il en sentir tout le prix ?
Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu, encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non : elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin… et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente ; elle n’admettait pour elle-même que les souffrances morales ; le reste étant du ressort des médecins et de son propre courage.
J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait, je crois, de l’essence même de son caractère : maman était injuste, naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle exprimait aussi avec passion ses sentiments ; elle savait détester comme elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient : positivement, elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire, renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours. Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le débat de façon assez inattendue :
« Je vois bien que tu as raison, tout à fait raison. Je cède, je m’avoue vaincue… oui… mais je ne puis m’obliger à sentir autrement. J’agirai autrement, cela va sans dire, puisque j’ai tort. Néanmoins, je garde mon point de vue faux, je ne saurais m’en empêcher. A partir d’aujourd’hui je ne le laisserai plus voir ; il restera en réserve ; toi-même, tu ne le verras plus. Inutile de m’en reparler. Ça n’empêche… »
Suspension pleine de réticences qui n’influera en rien sur sa décision. Elle fera comme elle a dit.
Si impérieuse, si entière, maman se mêle cependant assez peu de ce qui m’occupe personnellement. S’intéresser avec vigilance lui suffit. Sauf dans les cas évidents où l’aide maternelle s’impose, jamais elle n’intervient : elle me laisse me débrouiller tout seul, mais, pour les joies, elle m’offre l’accueil délicieux de son rire, elle s’amuse, semble-t-il, autant que moi, elle est tout aussi contente, et, pour les peines, je trouve sa douceur, des paroles tendres, des silences attentifs qui appellent la confidence, qui la rendent aisée.
Je n’ai pas ressenti pour mes parents ce respect aveugle qui paraît de mise et qu’on leur doit dès l’abord. Ils me demandaient autre chose. Peu à peu, l’amitié pleine de ferveur que maman m’inspirait, l’admiration parfois épouvantée que j’avais pour papa se doublèrent de respect, d’un respect raisonné dont je n’ignorais pas la cause, mais je ne les ai pas respectés d’avance, afin d’obéir à la loi. De cela je suis bien sûr.
Camaraderie attachante dont le souvenir m’est resté présent et délicieux, qui me liait à ces deux êtres : à mon père, plus fort que moi et dont je comprenais la vigueur physique et morale, qui m’effrayait, mais en qui j’avais confiance… à ma mère, vaillante, grave, un peu taciturne, puis, soudain, rieuse et bavarde ; malade et ne permettant pas qu’on en tînt compte, qui, je le savais obscurément, déjà, s’appuierait, un jour, à mon bras et me demanderait, sans phrases, l’aide d’un ami, si ses forces venaient à faiblir tout à fait… J’eusse assurément eu mauvaise grâce à prétendre au rôle d’enfant incompris et malheureux.
Je ne crois pas m’être jamais imaginé que maman fût belle. Il me semble l’avoir vue, dès que je sus voir, comme elle était en vérité. Son visage montrait-il plus de force que de douceur ? Non, ses expressions variées révélaient tantôt une tendresse exquise, tantôt la plus farouche énergie et tout cela se fondait en cette gaîté, en cette joie de vivre, en ce besoin de participer pleinement à la vie et d’y goûter du plaisir, même aux instants où la souffrance, le malaise physique, la peine morale paraissaient l’interdire. Un visage vivant, intelligent et mobile, éclairé par des yeux rieurs… Je ne remarquais pas, alors, les traces de fatigue que la douleur y avait inscrites. Pourtant elles s’y découvraient déjà.
Sans pouvoir en parler savamment, ni d’ailleurs y prétendre, elle aimait par instinct les choses belles. Des aspects de la nature, des créations de l’art, celles de la musique surtout, faisaient naître sur sa bouche une expression attentive, réfléchie, tandis que son regard brillait aussitôt de curiosité fiévreuse. Elle voulait mieux discerner cette beauté encore obscure, se l’approprier, la prendre en soi pour la goûter plus librement, avec enthousiasme, quand elle se serait rendu compte de son excellence… quitte à s’être parfois trompée.
Je me rappelle bien une soirée où, quinze ans plus tard, je l’accompagnai au théâtre. On donnait la répétition générale d’une œuvre lyrique qui fut bien vite classée à son rang, mais qui, à cette époque, jetait le trouble dans le monde des musiciens et des amateurs de musique. L’orchestre et l’interprétation étant tous deux parfaits, nous écoutions sans inquiétude, nous écoutions en paix, comme il convient.
Jamais je n’avais vu le visage de Maman aussi fermé. Les lèvres serrées, le regard droit et fixe ne révélaient rien de l’émotion, de l’étonnement, de la révolte, peut-être, que cette musique nouvelle pouvait éveiller. Tant que dura le drame, elle ne se départit pas de sa contention soutenue. Aux entr’actes je la laissais afin de me rendre au foyer où je savais retrouver des camarades exaltés ou désapprobateurs ; pour sa part, elle ne bougea pas, silencieuse, les mains croisées sur ses genoux, attendant. Le rideau se releva enfin sur le dernier tableau et, quelque temps après, lorsque je regardai maman furtivement, frappé moi-même d’une émotion qui me bouleversait, je vis naître sur sa bouche un sourire, un merveilleux sourire comme en ont, je pense, ceux que touche l’extase. Elle avait compris ! cette musique devenait la sienne : maintenant, elle l’aimerait, elle en sentirait le dictame et la joie, et son mystère même serait pour elle une joie. Elle ne pensa donc plus qu’à applaudir. L’épreuve était faite.