XIII

Depuis plusieurs semaines, ce cahier a dormi au fond d’un tiroir. Qu’en ferais-je ? Les ombres que je veux évoquer ici ne se représentent plus : le temps de ma jeunesse s’embrume.

Certes, mes souvenirs ne se sont pas échappés, je les retrouve, mais ils restent en moi (comprenez-vous ?), ils ne m’entourent plus de leur présence mobile et vivante, ils ne me parlent plus ; je dois les interroger et leurs réponses me paraissent froides, sans accent ni timbre, comme un renseignement de dictionnaire, or ce ne sont point des dates que je leur demande, la teinte d’une chevelure ni le plan d’un jardin ; je tiens à les entendre, à converser avec eux, à renaître près d’eux, tel que j’étais lorsqu’eux-mêmes n’avaient pas encore figure de souvenirs.

Heure mauvaise où je souffre soudain de cette solitude du cœur et de l’esprit qui devient si vite insupportable. Je me sens exilé dans l’instant présent, forclos de ce passé où il me tarde de revivre, qui m’est bien fermé aujourd’hui… et ce n’est pas en de pareilles traverses que l’on peut interroger utilement l’avenir.

Rien n’y fait : j’ai feuilleté d’anciens papiers, relu de vieilles lettres ; il s’en dégage une odeur de poussière, un relent de tristesse qui me navre. Le cher passé m’a l’air incolore et surtout ennuyeux. Quoi ! c’est donc là que je vivais si allègrement, sous un ciel si bleu, que j’accueillais chaque nouveau jour avec tant de confiante ardeur et que la douleur même avait belle apparence ? Mon passé, je l’ai sous la main : quelques liasses étiquetées et ficelées, quelques pages gribouillées en bref sur des agendas ou des cahiers de classe, quelques photographies : des paquets morts que je n’ai pas la curiosité d’ouvrir, trop sûr d’avance de ce qu’ils contiennent. Ah ! s’il s’agissait de la vie d’un autre, je pourrais m’y intéresser ! Il s’agit seulement de ma vie à moi, de celle des miens. Peut-être trouverais-je quelques précisions… Qu’importe ! préciser n’est pas faire revivre et cela me laisse indifférent que telle joie ou telle peine me soit échue le dix octobre et non le vingt, que telle rencontre ait eu lieu autre part que je ne pensais, enfin qu’un visage oublié resurgisse, puisqu’il m’apparaîtrait avec des yeux sans regard et des lèvres muettes.

Je vais donc rassembler ces liasses et les ranger dans le coffret en bois des îles, leur cercueil, d’où je les avais tirées.

Mon passé se refuse.

Je n’ai d’abord rien entendu… Pendant que je me désolais ainsi, quelqu’un est entré, quelqu’un qui rôde autour de moi en silence, s’arrête pour regarder les rayons de la bibliothèque, prend un volume, s’assied et le parcourt. Puis j’entends la voix de Celia qui me parle doucement :

« Pourquoi relire encore de vieilles lettres ? Quand on interroge trop le passé, il ne vous livre que des cendres, on n’en goûte que l’amertume, on n’en sent plus que le regret, ou bien il vous déçoit, ce qui est pire… Il vaut mieux causer de ces choses. »

Je ne dis mot. Celia se tait un instant. Voici qu’elle reprend :

« Quelle était, au juste, la couleur du petit bureau, à la campagne ? Je le devine, au fond du couloir, donnant par deux fenêtres sur la terrasse, avec, il me semble, une étroite échappée sur la mer. Mais j’oublie le ton de la cretonne… ou peut-être ne l’ai-je jamais su.

— De grandes fleurs d’un rouge sombre, Celia, parmi des rinceaux de feuillage vert… C’était très joli. Je suivais les rinceaux de feuillage d’un mur à l’autre et je comptais les fleurs…

— Merci. Voilà qui me permet de voir plus clairement. »

Et, tandis que parle Celia, j’entends la voix de maman qui m’appelle sur un ton impératif et me dit que, par ce beau jour, il vaudrait mieux jouer au jardin que de compter les fleurs pourpres d’une tenture lointaine.

Mes souvenirs sont revenus, mes souvenirs revivent, avec leurs tons, leurs teintes, leurs parfums…

Celia n’a jamais connu la maison de campagne, ni le beau jardin, ni certains de ceux qui le fréquentaient ; elle n’a connu certains autres que beaucoup plus tard, mais, par une secrète influence, elle sait tous les évoquer. Comme elle me révélait, il y a quelques années, la qualité précieuse de ma grand’mère, de même, par trois paroles, elle rend sa fraîcheur vivante au souvenir endolori.

Je pense que si Celia restait seule à converser de façon intime avec une rose en bouton, avec une anémone encore close, la fleur s’entr’ouvrirait, s’épanouirait bientôt, pour mieux l’écouter et sourire.


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