Mon père me laissait la plus entière liberté, ne se mêlait de mes petites affaires que pour les faciliter et gardait avec moi un ton d’indulgente camaraderie où je retrouvais tour à tour son esprit ironique, de la complaisance et une tendresse extrême ; mais, sur certains sujets, il ne plaisantait que difficilement ou même pas du tout.
Depuis quelque temps, je professais des théories anarchistes, avec sincérité, avec passion, bien que ce fût en chambre. Comme un bon néophyte, j’acceptais de l’anarchie son catéchisme entier : je détestais d’une âme farouche les traîneurs de sabre et songeais déjà à l’héroïque façon dont je deviendrais plus tard un réfractaire, un très glorieux réfractaire… ce qui ne m’empêchait pas (quelle honte !) de me précipiter vers la fenêtre au passage d’un régiment.
Un soir que je classais avec ivresse ma collection de journaux du « parti », papa vint me rendre visite. Mes timides essais de propagande avaient été si infructueux que je me l’étais tenu pour dit. Jamais je ne convertirais cet ancien soldat, ce militaire impénitent. Il me suffisait de le plaindre, sans plus insister.
Interrogé par lui sur mon occupation du moment, je la lui dis avec un certain orgueil. Je m’attendais à une scène, à des reproches tout au moins. Quelle ne fut pas ma stupéfaction quand mon père parut s’intéresser au travail qui m’enthousiasmait si fort ! Il s’était assis à mes côtés et maniait les vieux journaux. Il les déplia, en lut même divers passages. — Voulait-il donc s’instruire ?
Soudain, d’un geste brusque, il froissa la feuille qu’il tenait et la jeta dans le panier à papier. Il venait de parcourir l’article de tête traitant du drapeau, un article intitulé « la Loque ».
« Ah ! les cochons ! »
Mon père avait rougi, ses traits durs lui faisaient un masque effrayant, puis sa figure se calma. Je vis naître sur sa bouche un petit sourire triste que je connaissais. Il se leva.
« Mon ami, dit-il, c’est une chose très précieuse que je vais te donner, une espèce de fétiche ; ce fétiche, tu le porteras désormais sur toi. Voilà trente ans qu’il ne m’a pas quitté. »
Et, fouillant dans sa poche, il sortit de son portefeuille et jeta sur la table un petit morceau de bois, long de trois centimètres, creusé d’une encoche à chaque bout. Puis, souriant toujours du même sourire triste, il s’assit dans le fauteuil et, croisant ses belles mains fortes et longues, des mains d’artiste armé, il ajouta :
« Maintenant, mon petit, tu vas écouter une histoire. »
Il me la conta. — Cette histoire, je l’ai répétée moi-même, quelques années plus tard, alors que je venais de finir mon service militaire, et voici dans quelles circonstances.
Mon père était mort depuis six mois. Dès le début de sa longue agonie, je ne sus plus ni penser, ni voir, ni entendre. Ces jours passés dans une chambre de malade aux rideaux tirés, cette maison où l’on ne marchait qu’à pas de loup, la crainte continuelle de parler trop haut et le spectacle surtout du combat inégal d’un homme courageux avec la mort, avaient vidé ma tête, brisé mes nerfs. Je me sentais un grand besoin d’air pur, d’espace, de liberté, après ces heures prisonnières. Je voulais souffrir sans contrainte et de toute ma souffrance, pleurer mon saoul, crier au besoin, après avoir tant de fois étouffé mes sanglots.
Je projetai donc de voyager. Une lettre affectueuse de mon amie Elisabeth, où ses parents m’invitaient à passer quelques semaines chez eux, me décida. J’irais dans ce grand château saxon bordé de fossés ; je surprendrais le passage furtif des chevreuils dans la forêt toute proche ; je causerais avec ces délicieux hobereaux dont la vie calme, égale et quotidienne avait un charme singulier. D’avance, je savais qu’eux et leur fille respecteraient ma douleur et me laisseraient souffrir en paix. Je ne fis guère attention au post-scriptum de la lettre où l’on s’excusait de ce que la maison dût être souvent pleine, à cause des manœuvres qui, cette année-là, se feraient dans les environs. J’acceptai donc et partis, un mois plus tard.
Bienfaisante influence du calme des forêts et des champs sur une blessure toute vive !… Auprès des hôtes qui m’accueillaient avec une si simple bonhomie, je commençai vraiment de me reprendre et les longues courses à cheval furent mieux qu’une distraction. En galopant sous les futaies aux arches graves, je me sentais un peu revivre. Le soir, on causait devant la fenêtre ouverte sur la nuit ; on causait longuement, non point de celui qui était mort, mais de celui qui avait vécu, de cet homme de haute taille et de noble figure que les parents d’Elisabeth avaient connu, jadis, au temps où je jouais à cache-cache avec leur fille dans un jardin d’hôtel. Il m’était doux de retrouver chez autrui le souvenir de sa démarche, de ses façons de parler, de son ironie élégante, courtoise et comique, aux détours inattendus.
Les manœuvres réunirent dans ce château quelques officiers, et nos veillées changèrent d’aspect. J’entendais assez bien l’allemand pour suivre les conversations, mais non pas pour y prendre part ; d’ailleurs ces officiers saxons mettaient leur point d’honneur à me parler en français ou, du moins, dans une langue qui tâchait à se rapprocher de la mienne. Ils semblaient de bonne compagnie et je ne m’ennuyai pas un instant. D’autre part, le spectacle des soldats qui se gorgeaient de bière aux heures de repos, dans une prairie voisine, m’amusait parfois.
Le vieux général von Herz, commandant des troupes de manœuvres me plaisait beaucoup. La première fois que je le vis, il me surprit quelque peu en engageant une conversation assez longue au cours de laquelle il interjeta soudain :
« J’ai souvent entendu parler de vous par vos amis ; j’en profite pour vous poser une question qui pourra vous sembler indiscrète ou… déplacée (dites-vous ainsi ?). Excusez-moi… Monsieur votre père était bien capitaine de zouaves, pendant la guerre, n’est-ce pas ?
— Oui, Monsieur, répondis-je sans cacher mon étonnement.
— Merci… je sais… oui, je sais que vous portez son deuil… Encore une fois, jeune homme, veuillez m’excuser. »
On parla d’autre chose.
Un jour, comme je rentrais assez tard pour le repas de midi, je vis, à table, un nouveau venu, jeune lieutenant prussien bien pris dans son uniforme, blond, avantageux et fier d’une moustache qui montait en pointe jusqu’à ses paupières. Je m’assis en face de lui. Peu après nous causions. Quoiqu’il s’exprimât en un français pur, et malgré ses bonnes façons, quelque chose me déplut en lui, dès l’abord, un je ne sais quoi d’arrogant, de satisfait, qu’accentuait encore ce sourire spécial de l’enfant gâté auquel on ne refuse rien. Le jeune comte d’Ehrenfeld semblait toujours attendre un hommage, de qui que ce fût. Il en trouvait jusque dans les miroirs, où un officier de sa figure lui disait : « Mon ami, comme vous êtes séduisant ! »
« Vous voyagez dans notre beau pays, me dit-il. Ah ! Monsieur, j’envie ceux qui peuvent admirer l’Allemagne pour la première fois : nos plaines, nos montagnes, nos forêts, nos grands fleuves… Avez-vous fait la descente du Rhin ? »
Je lui décrivis de mon mieux mes promenades en Saxe et en Bavière, le charme que j’avais trouvé à l’aspect vieillot de certaines villes à pignons, mes découvertes dans les musées, mes courses à cheval, toutes récentes et, pour finir, une tournée faite, deux ans auparavant dans le Palatinat.
Il m’interrompit en souriant :
« Oh ! oh ! Monsieur, vous êtes allé chercher les traces des soldats de la vieille France ! »
Et, d’une voix devenue soudain âpre et coupante :
« Les échos de la montagne retentissent encore du bruit de leurs abominations. »
Je levai le nez.
Il poursuivit, s’adressant aussi bien aux autres convives qu’à moi-même :
« Ils ont tout fait ! Ils ont brûlé, volé, détruit, et les filles des villages tremblaient à leur approche. Oui, oui ! je sais ! Ce sont là, comme l’on dit chez vous, les droits de la guerre…
— Mais pardon, Monsieur…
— Ces droits de la guerre, le soldat allemand les ignore. Il ne se bat que dans l’ombre de son drapeau et sous l’œil du Seigneur…
— Monsieur d’Ehrenfeld, dit notre hôte, il me semble que ce n’est ni l’heure ni le lieu…
— Excusez-moi, cher Monsieur, interrompis-je d’un air assez calme ; je conçois parfaitement que M. d’Ehrenfeld, officier prussien, ait du soldat de son pays une idée assez haute et qu’il veuille vous l’apprendre à vous-même, allemand de date plus récente, puisque saxon, mais je tiens à lui conter une histoire qui peut rectifier sur un point son jugement de patriote. »
On murmurait autour de la table. A mes derniers mots, il y eut un silence. On m’écouta.
« Les cuirassiers de Reichshoffen avaient achevé leur tâche et la bataille touchait à sa fin, lorsque mon père, capitaine au 2mezouaves, fut renversé par un éclat d’obus qui lui laboura la cuisse gauche. Il roula sous un caisson d’artillerie et resta, le front dans la boue, à se vider de sang. Quand vint l’ambulance allemande, on crut qu’il était mort, et les ambulanciers français ne s’inquiétèrent pas non plus de ce cadavre. Une demi-heure passa. Ce fut alors que huit soldats prussiens, valides, et que l’on dirigeait, je ne sais pourquoi, sur Dusseldorf, s’aperçurent que ce morceau de chair humaine donnait des signes de vie. Le sous-officier qui les conduisait fit transporter mon père et, deux heures plus tard, le blessé, pansé avec soin, fut mis dans un fourgon à bestiaux en compagnie de ces huit même soldats que l’on envoyait, sans doute, rejoindre leur régiment.
« On l’avait couché sur une paillasse, tout au fond du fourgon, en travers, et les huit soldats, s’installant de leur mieux, se mirent à causer, à fumer. De quoi parlaient-ils ? de la gloire de ce grand jour, des hautes destinées de l’Allemagne, de leur roi, du Seigneur ? Je ne sais. Mais de Woerth à Dusseldorf, la route est longue, et secoués dans leur fourgon, ces huit hommes finirent par s’ennuyer. Mon père était revenu à lui. Trop faible pour se rendre un compte exact de son état, trop fiévreux pour raisonner sur son sort, il entendait les occupants de sa geôle mouvante rire et chanter, puis marcher de long en large, puis chanter encore. Bientôt, il y eut un silence. Vraiment on s’ennuyait trop. Je pense que le fait d’avoir cueilli de la gloire sous les obus ne suffisait pas à repaître leur imagination, car l’un d’eux eut soudain une idée. Il fallait jouer à quelque jeu. Lequel ? Ils se consultèrent un instant et l’idée germa.
« Ah ! Monsieur d’Ehrenfeld, je vous assure que c’était une belle idée, une idée de choix… de choix prussien, si j’ose dire, née dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur. Ils firent d’abord une poule de quelque argent qu’ils portaient sur eux ; puis l’un de ces braves, ramassant un petit morceau de bois qui traînait… (le voici, Monsieur d’Ehrenfeld ! regardez cette breloque de ma chaîne de montre), le réduisit à la taille que vous lui voyez et lui fit deux encoches. Un couteau suffit à la besogne. Après quoi, profitant de ce que mon père restait couché sur le dos, un grand gaillard blond qui louchait de l’œil gauche (mon père affirmait qu’il l’eût, vingt ans après, reconnu sans peine) força ce petit baillon entre les dents du blessé, afin de lui tenir la bouche ouverte ; enfin les huit hommes valides… valides, entendez-vous, Monsieur d’Ehrenfeld ! et restant toujours, je pense, dans l’ombre du drapeau et sous l’œil du Seigneur, se mirent en ligne et, très proprement, très loyalement, sans tricher, sans user de ruses, jouèrent l’argent mis en commun… jouèrent à qui cracherait le plus près de la bouche de mon père. Il se débattit, s’évanouit, ayant arraché un de ses pansements, et, deux heures plus tard, fut retiré du fourgon, couvert de sang et de crachats. »
Debout, les joues violettes de rage, M. d’Ehrenfeld me menaçait :
« Monsieur, vous en avez menti ! »
Je levais déjà mon verre pour le lui jeter à la figure, lorsque la porte de la salle à manger s’ouvrit et nous vîmes entrer ce grand vieillard avec qui j’avais causé quelques jours auparavant, le général von Herz. Tout le monde se leva. Les officiers saluèrent.
« Que se passe-t-il donc ? » demanda-t-il en allemand.
D’une voix fiévreuse, mais, je dois le dire, avec beaucoup d’exactitude et de scrupule, le lieutenant d’Ehrenfeld fit, sans en rien oublier d’essentiel, le récit de la scène qui s’achevait et cita mes dernières paroles…
« Je viens de dire à Monsieur N. qu’il en avait menti. »
Le général comte von Herz ne répondit rien, tout d’abord. Il tirait les pointes de sa barbe ; il regardait beaucoup plus loin que cette table, ces hommes, ces murs, tout au loin, tout là-bas… et, d’une voix un peu sourde :
« Ce n’est pas à vous, jeune homme, dit-il, que je puis m’adresser, mais à vous tous, Messieurs. Je regrette d’être forcé de déclarer que cette histoire est strictement véridique, étant donné que je dus moi-même, sur le quai de la gare de Dusseldorf, retirer d’un fourgon à bestiaux le père de Monsieur, officier de zouaves, s’il m’en souvient bien, et qu’il était en effet couvert de sang et de crachats.
« Rasseyez-vous, Messieurs. Lieutenant d’Ehrenfeld, vous prendrez, pendant quinze jours, les arrêts de rigueur. Veuillez agréer, Monsieur N., mes sincères excuses pour la haute inconvenance d’un de mes officiers. »