XXVI

Nous sommes partis sans enthousiasme et le premier aspect de la « station balnéaire » où nous devons passer deux mois d’été m’apparaît peu séduisant. Ce n’est point là le paysage maritime que j’aime : ces flots gris ne me disent rien qui vaille, non plus que ces sables découverts. La marée ne m’émeut pas. Il me manque les rochers rouges ou blancs, les calanques profondes, le décor familier des pins et le ciel surtout, le vrai, celui qui fait mal aux yeux : l’azur de chez moi. En outre, les circonstances sont mauvaises : maman se porte mal ; elle vient ici pour reprendre des forces et non pour se distraire, ce qui réduit singulièrement le plaisir.

« Tu vas beaucoup t’ennuyer, mon pauvre Ottavio, me dit-elle. Tu ne pourras pas te baigner à longueur de journée, ni te sécher au soleil avec nonchalance, ni faire ta sieste à l’ombre d’un vieux mur. Enfin il faut renoncer d’avance à nos promenades à cheval. Même si j’avais emporté mon amazone, je ne serais pas capable de les tenter ; d’ailleurs, trouverions-nous des chevaux de selle en cet endroit ? »

Les habitants de l’hôtel ne nous offrirent pas grand réconfort : quelques familles gourmées, momifiées par la province, de vieux officiers retraités qui se groupaient au café pour boire leur absinthe, jouer à la manille et se raconter des histoires du temps où « le monde n’était pas fou », une dame grasse, retirée semblait-il de la galanterie, et qui, jalousement, caressait, baisait au museau et nourrissait de sucreries le plus ridicule des caniches, tout cela entouré d’une horde d’enfants d’âges divers. Ceux-là, du moins, on s’amusait à les suivre en leurs cabrioles et leurs jeux de plein air, mais, rentrés à l’hôtel, ils perdaient, hélas ! beaucoup de leur agrément.

Nous avions aussi remarqué une personne maigre, entre deux âges, dont les grands yeux noirs étaient tout baignés de poésie et, par contre, la réserve austère, le parfait mutisme, fort prosaïques. J’entendis d’abord le son de sa voix, un jour de canicule où, pâmée de chaleur, elle pria le garçon qui la servait de baisser un store sur la fenêtre de la salle à manger, mais, durant son silence, ses yeux parlaient pour elle, sombres, expressifs, éloquents, des yeux, vraiment, à célébrer en vers.

Je la surnommais Angélique : cela lui convenait. Le souvenir de l’Arioste n’y était pour rien. « Elle doit s’appeler Angélique, » avais-je dit à maman qui répondit en souriant : « Si tu veux ! »

Le hasard fit que, sur la plage, son parasol voisinait souvent avec notre tente. Elle restait là des heures, assise dans son fauteuil de paille, comme sur un banc, toujours occupée à lire des livres dont je ne voyais pas le titre, leurs couvertures étant revêtues d’un invariable papier bleu. Elle ne se laissait distraire ni par le vol des mouettes, ni par les cris des gosses, ni par un nuage de teinte heureuse : elle lisait, la bouche un peu serrée, sans se pencher vers le volume tenu à la hauteur de ses beaux yeux.

Or, un jour que le parasol d’Angélique ne l’abritait pas, il me fallut rentrer à l’hôtel pour aller chercher le sac à ouvrage de maman et, passant devant le petit salon, pièce triste où personne n’entrait jamais, je perçus de mélodieux accords et reconnus, savamment jouée, l’une des études de Chopin. Prudent comme un cambrioleur, je poussai la porte et parvins à me faufiler derrière un paravent pseudo-japonais dont une feuille se rabattait sur moi.

Angélique, assise au piano, tirait du pauvre instrument tout ce qu’il pouvait donner. Elle jouait avec ferveur, avec passion, avec art. Se croyant seule, elle se laissait prendre à l’enchantement né sous ses doigts. Elle joua encore deux ou trois scènes d’enfant de Schumann, une pièce courte de Borodine, d’autres morceaux que je ne connaissais pas, puis se leva brusquement, traversa le salon lugubre, les yeux brillants de larmes, le visage transfiguré, et sortit sans m’avoir vu.

« C’est maintenant, Ottavio, que tu m’apportes mon sac !… tu n’es pas essoufflé, je pense ! »

La révélation que je fis aussitôt me servit d’excuse.

Deux jours plus tard, je notai de nouveau l’absence d’Angélique.

« Allons l’entendre, dit maman ; le salon est à tout le monde ; inutile de nous cacher. »

Angélique ne témoigna d’aucune surprise. Se contentant de nous ignorer, nul signe d’agacement ne passa sur son visage. Elle jouait, cette fois, la partition d’Orphéeet l’on pouvait deviner entre ses lèvres frémissantes mais muettes les paroles qu’elle se chantait à elle-même. Nous revivions, maman et moi, la douleur du poète. Et ce fut ensuiteSiegfried-Idyllde Wagner qui nous transporta dans la forêt magique peuplée d’un innombrable murmure…

Emotion très différente de celle que nous procura, plus tard, le jeu de mon ami Michel Rabier, toujours animé d’un souffle dyonisiaque qui n’eût pas convenu, je pense, à la frêle Angélique ; pourtant cette interprétation était noble, haute, et profond l’enchantement que l’on subissait.

« Je l’aurais si volontiers remerciée ! de si grand cœur ! disait maman, une demi-heure plus tard, mais quelles paroles adresser à cette personne glacée qui se retire sans tourner la tête ? Elle passait devant nous comme devant deux fauteuils ajoutés au mobilier… N’importe ! elle m’a fait bien plaisir. »

Nous profitâmes souvent de l’occasion offerte et toujours avec joie. Cependant, des nouvelles survinrent qui changèrent le cours de mes pensées. Je me sentais mécontent, préoccupé : le passage en France d’une parente venue de très loin m’obligeait à rentrer chez moi pour quelques jours, et l’idée d’abandonner maman, trop faible encore pour m’accompagner, ne me souriait guère. Nous avions à ce sujet, sous notre tente de la plage, de longues discussions où je montrais l’humeur la plus noire et qui ne menaient à rien qu’à nous agacer tous les deux.

Je pars demain, très peu satisfait. Puisque, en ce moment, Angélique joue un menuet que je crois être de Rameau, j’entre une dernière fois au salon, pour passer le temps, ce temps qui me paraît n’en plus finir. A peine me suis-je installé qu’Angélique cesse de jouer, se lève, vient vers moi, s’arrête, un peu interdite, et me parle ainsi :

« Monsieur, je vous assure que je n’ai nullement l’habitude d’écouter aux portes, ni même aux coins des tentes de la plage… Sans doute forciez-vous un peu le ton, hier après-midi, car j’ai surpris, malgré moi, quelques phrases de la conversation que vous teniez avec madame votre mère. Par suite, je vous sais inquiet de la laisser seule, à cause d’un voyage urgent. Si ma proposition vous agrée, Monsieur, je veillerai sur votre malade pendant cette absence. J’ai une longue habitude de ces soins et tâcherai aussi de la distraire de mon mieux en lui faisant de la musique, puisqu’elle semble la goûter.

« Je vous serais reconnaissante de me répondre, ce soir, brièvement, sans politesses superflues… A bientôt, Monsieur. Oh ! j’oubliais de vous dire que j’ai reçu, hier, la partition, tout récemment parue, dePelléas et Mélisande, l’œuvre nouvelle de Debussy dont certains font grand cas. Son déchiffrement pourrait présenter de l’intérêt. »

Que la voix fût froide, l’attitude guindée, je n’y prêtais pas attention : c’est par son regard que s’exprimait cette femme singulière, à ce regard seul qu’il fallait répondre ; je le fis, dans la mesure de mes moyens réduits par un peu de stupéfaction.

Ainsi débuta une amitié de plus de vingt ans.

Dès le retour, je me rendis compte de quelle tranquille diligence Angélique avait fait preuve pendant les quatre jours que dura mon voyage et par quelles attentions délicates elle s’était assurée tout de suite la sympathie souvent rétive de maman.

« Ah ! je t’assure, Ottavio, que je ne m’ennuyais pas en sa compagnie ! Elle se trouvait toujours là au moment précis où j’avais besoin d’elle, sachant causer, sachant se taire, me distrayant par des remarques inattendues qu’une autre n’eût pas faites, me charmant par la musique dont elle est toute pénétrée, fort cultivée, sans ombre de pédanterie, ironique sans méchanceté, observant les gens et les choses : un enfant qui joue, un oiseau qui chante, un passant, une nuance de paysage… et cela à sa manière qui n’est certes pas celle du voisin… n’insistant jamais, surtout, de même que, dans son jeu musical, jamais elle ne souligne un effet. Ah ! combien je regrette que le coin de province où elle habite soit à l’autre bout de la France et que nos rencontres risquent d’être rares ! »

Elles le furent : maman disait vrai.

Huit jours plus tard, Angélique me faisait ses adieux.

« Votre mère a été de la dernière indiscrétion, et je l’en remercie. Puisqu’il vous plaît, Monsieur, de me nommer Angélique, ne vous gênez pas. Dorénavant, je serai donc Angélique, pour vous. Est-ce entendu ?…

« Merci, Ottavio… Il paraît, en outre, que votre paresse en matière épistolaire est inqualifiable. Je vous en voudrai beaucoup de ne pas m’écrire régulièrement. Lorsque j’aime les gens, je deviens très exigeante. Vous vous le tiendrez pour dit, n’est-ce pas ? Votre mère a mon adresse, j’ai la vôtre. Une poignée de main… Au revoir ! »

Je garde d’elle des lettres précieuses que je relis souvent. Angélique a su me suivre : elle s’est réjouie avec moi et, du même cœur compatissant, désolé ; elle comprend une souffrance sans qu’on ait la peine de rien lui expliquer : elle la devine. Elle partage de bonne grâce les plaisirs de son ami ; elle se tient au courant de ses ennuis, de ses inquiétudes et trouve la phrase simple et juste qui les allège…

Mais j’y pense ! Voilà plus de quinze jours que je n’ai écrit à Angélique. Je ne voudrais pas recevoir d’elle une semonce : le ton de certains de ses billets est parfois assez dur. Je devance donc l’amicale réprimande qui ne tarderait guère :

« Paris, le 23 décembre.« Ma chère Angélique… »

« Paris, le 23 décembre.

« Ma chère Angélique… »


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