XXVIII

Une porte bat quelque part… Je me réveille en sursaut.

D’abord, il m’a fallu un certain temps pour me délivrer du beau songe, mais à mesure qu’il se dissipe, des larmes viennent noyer mes yeux.

C’était jadis… je me tenais à califourchon sur cette forte branche d’où l’on découvre tant de choses : des broussailles, du gazon, des fleurs, le coin du verger et le bassin, au milieu duquel donne de la bande un petit bateau, perdu par l’insigne maladresse de Bianca.

Maman descend les marches du perron, bottée, éperonnée du pied gauche, une cravache à la main. Elle a l’air content. Papa, comme d’habitude, vérifie les sangles de la bête que l’on vient d’amener, à qui maman parle de près et dont elle flatte les naseaux, puis il l’aide à se mettre en selle.

Pourquoi va-t-on se promener sans moi, quand il fait si beau, si bleu, si chaud ? Aurais-je démérité ?…

Je ne m’en préoccupe pas : je regarde bonne-maman, assise à l’ombre, dans un fauteuil de rotin. Elle a mis ses lunettes ; elle lit le journal, lentement, avec méthode, comme il sied, s’attardant à la colonne des naissances, des mariages, des morts, parce qu’il lui faudra peut-être écrire quelques mots de félicitation ou de condoléance : tâche malaisée lorsqu’on a plus de quatre-vingts ans et des yeux fatigués.

Ce bois que je domine de haut est plein de monde. Dalsant me cherche : il m’apporte un livre dont il veut me parler, qui m’intéressera. Je le vois sous l’aspect d’un garçon râblé de dix-huit ans. Moi, j’en compte huit ou neuf à peine, mais, dans le rêve, on s’entend fort bien à brouiller les dates.

« Ohé ! ohé ! »

Ferdinand m’appelle, me fait signe : il me montre un masque en terre glaise. Ah ! c’est le baron de B. ! Toujours jeune, toujours souriant du même sourire humide et satisfait, il s’effondrera demain, sans doute : son nez lui tombera dans la bouche, ses prunelles d’un azur si tendre, soudain liquéfiées, couleront sur les joues flasques, bleuies par le rasoir…

La gueule modelée par Ferdinand prévoit cette déchéance, la laisse pressentir d’horrible façon.

Quelques adolescents se promènent sous les platanes. Chacun d’eux est, à sa manière, un peu génial… Les illustres collaborateurs d’Azur, le front ceint du « verd laurier », chantent en chœur, transportés du même enthousiasme. Ce chœur, où l’ai-je donc entendu ?… Je pense à Nuremberg, sans plus insister, car j’écoute autre chose, maintenant : un bruit sourd, bien rythmé… c’est le cheval de Maman qui galope au loin, je ne sais où, qui galope à travers champs, et chaque fois qu’il saute un ruisseau, je vois le ruisseau qui brille.

Bianca réclame son partenaire au croquet, d’une voix très impérieuse. Bianca m’embête (me prend-elle pour un enfant ?) et peu m’importe que l’arceau de la « cloche » soit démoli.

Le cheval de maman galope sur une plage. Quand l’ai-je déjà suivie, cette plage bordée d’arbustes malingres, couleur de rouille ? Dans le fond, je distingue des paillotes d’où sortent de petits nègres tout nus.

Du haut de mon arbre, j’ai lancé un cerf-volant superbe, cadeau de papa. Son aspect est celui d’un dragon chinois. Il se tortille, se dandine et monte par à-coups. Je vois vibrer les anneaux de sa queue. Il fait l’admiration des foules, de Dalsant, de Ferdinand, de Bianca qui le regardent, bouche bée.

En l’air, quelque part, résonne le début d’une étude de Chopin, jouée par Angélique ou Rabier. On dirait une légère volée de cloches, et mon cerf-volant se faufile entre ces mélodieux accords sans s’y accrocher.

Le cheval de maman galope sur une route blanche. Son ombre bleue galope en raccourci dans la poussière à ses côtés.

Mon cerf-volant tire. L’arbre tremble, l’arbre se balance et me secoue ; la branche que j’enfourche est comme un cheval rétif.

Le cheval de maman galope toujours, mais, cette fois, sur les bords d’un vaste fleuve jaune aux lourdes eaux. Je sais que ce terrain est traître, qu’on s’y enlize… Comment avertirai-je maman ?

Le galop se dédouble, le galop se multiplie, le galop monte vers le cerf-volant, et ce sont de nombreuses écuyères foulant des nuées qui passent sur ces chevaux volants et brandissent des javelots et se poursuivent, échevelées, et poussent des cris que je reconnais, des cris exaltants. Mon cerf-volant domine encore la chevauchée. Ce galop, ces chants m’assourdissent. Et puis, soudain, le dragon pique du nez ; il sombre ; mon arbre se redresse…

C’est alors que la porte bat et que je me réveille effaré.

Je ne les ai pas tous nommés, ceux qui peuplaient mon rêve. Je n’ai voulu me souvenir que des Miens. Certains sont morts, d’autres vivent au loin, d’autres, tout près, se sont éloignés plus encore. Je me retrouve seul, très seul ; le bruit de galop qui m’obsédait se dissipe ; le ciel prend la blancheur du plafond de ma chambre ; il n’y vole nul dragon et voici qu’il faut vivre jusqu’au bout une journée que je commence à peine, où j’entre en frissonnant avec des larmes dans les yeux.


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