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Tanger.

Tanger.

Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la lune.

En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air mobile qui passe sous les frondaisons.—Cela formait deux frais ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme et de cours égal, qui traversaient l'été.

L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous deux portaient des messages.

Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,—l'air mobile, d'impalpables duvets.—Certains messages s'arrêtaient en route;une herbe entravait les brins de paille, une branche arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la brise, heureusement, comme de sûrs messages.

Vers qui donc allaient-ils?

A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?...

Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des messages d'amour.

Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses, ce mendiant nègre m'a plu.

Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne, ou bien hochet, peut-être.—Je m'approche.—C'est un canon de fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une boîte à sardines.—L'ensemble a la figure d'un thyrse.

Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son délire.—Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un dieu.

A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au pied d'un mur que dore le soleil. Ilsécoutent, ils regardent le chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain, ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent. Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives!

Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent, et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où tressautent des pierres, donne un son de grelot.

On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place, par crainte d'être entraîné.

Tanger.

Tanger.

J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu miroir.

Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et, vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous.

La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente, car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.

Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable, dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue, avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit, elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à l'improviste: je la sais entourée de buissons.

Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.

Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de compagnon. Je suis trop seul. Il n'y amême pas de vent. L'air est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence mal définie m'inquiète.

C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible, cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la désolation. A la rigueur, cela s'imagine.

Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves. Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.—C'est terrible!

Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!... oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude, mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter là-dedans?

Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de mon cheval. Vais-je plonger?

Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne point les voir! L'horrible idée! Uneeau calme et sombre qui ne reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!

Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point, car, je l'avoue, j'ai encore très peur!

Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!... Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...

Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...

Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...

Temacin

Temacin

Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le monde en a été charmé jusqu'à l'extase,

Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce, agréable au regard, mais pluie triste,—pluie d'avril, mais sœur d'une pluie d'automne.

Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce printemps et lustrait sa verdure.

Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et, parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait tout d'un coup.

Soudain, le soleil parut.

Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il restait un lambeau d'arc-en-ciel.

Dobitschen.

Dobitschen.

A CONSTANTIN PHOTIADÈS

Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.H. B.

Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.

H. B.

Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant, aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles. Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus été foulés?

Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant une façade et me dit:

«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»

Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent. Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur etje vis un vieux laquais poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite.

Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après avoir salué encore, nous introduisit.

Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé, très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes des volets, ne faisaient que des flèches grises.

Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade éclairée par des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise, vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque, fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains croisées sur ces genoux.

Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de vie, si sa tête n'avait un peu branlé.

Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en pareille posture, mais cetteseconde vieille dame était en cire, et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait quelque peu.

De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les chandelles, puis ressortait aussitôt.

Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient, du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon: un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur l'estrade l'annulaire de la dame en cire.

Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné, puis, ils reprennent leur plaisir.

L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée, il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits.

Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie l'Arabe, affamé depuisl'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en est flétrie.

Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats, frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette, imprudemment.

C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe.

Tougourt.

Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée là.—Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à faire plier mes reins.—Pour hâter l'heure, je songe, froide et chaude, heureuse et inquiète,—divisée.

Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse, car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les moissonneurs s'en vont à leur collation.—Moi, je reste étendue, les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je me glace, et je songe à Zéphyrin.

Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé. Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les oiseaux, un instant, se tairont.

Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres soient dures et glacées comme les pierresde la source. Il faut que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de foin.—Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes doigts.

Zéphyrin ne saurait tarder.—Mes jambes chaudes l'étreindront, et, contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir; mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête, pour la caresser avec mes frais regards.

Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche vite... et les oiseaux se remettent à chanter.

Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour.

Oh! voyez comme il m'aime!...

Pourrai-je masquer mes yeux?

Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise ne pouvait les rider, mais un grand nénuphar a fleuri, cette nuit, au centre des eaux vertes et, maintenant, la moindre brise fait trembler la fleur et frémir l'étang.

Ton cœur était insensible à mes prières et je ne pouvais l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette nuit, et, maintenant, tu souris à mes moindres paroles, et, si je fais un geste, aussitôt, tu me tends les bras.

C'est l'immonde mandoliniste.

Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre, quelques zouaves et les marchandes de poisson.

Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses, dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre grasse de ses cheveux.

Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une bacchante assise.

Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue.

Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq:l'un est pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est une bien belle poésie.

La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la bien-aimée.

Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois, quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour se remplir les bras.

A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus que les plaisirs de l'esprit.

Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la contemplent.

Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font rêver de paradis.

Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y trouve son compte.

Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés, et la louange des armées permanentes incite les soldats à la discipline.

Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la quête, donnez-lui dix centimes,—elle vous sourira.

Oran.

Oran.

Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur de miel, pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.—Des princesses, vêtues d'étoffes d'or, se promènent au bras de cavaliers à manteaux rouges. Deux par deux, ils errent sous le feuillage et leurs atours se fondent dans un vague chatoiement quand ils sont pris par l'ombre.—Deux cygnes nagent, côte à côte, sans troubler l'eau bleue. On dirait que, par un caprice singulier, la brise penche les jets d'eau l'un vers l'autre. Des biches, un peu effarouchées, se rassemblent sous un chêne, et des paons font la roue avec un air de provocation. Une large coulée de sang tache le rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux. Un fichu de dentelle, un petit masque noir et une épée traînent sur un banc de pierre. On entend passer de tendres paroles, des serments, des soupirs, des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros, tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien à faire dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le ciel sombre ses flèches inutiles.

Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois du Coran, mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera point le Ramadan. Il n'observe plus que les conditions de son contrat, car il s'est loué à la France. Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La religion sait attendre. Elle aura son heure.

Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se réveille. Et il sera repris par la vie arabe, complètement, profondément. En revêtant l'ancien burnous, il retrouve son âme ancienne, son ancien jugement, des haines oubliées.—Il sommeillait.

Ne vous semble-t-il pas que cette transformation est d'une beauté assez singulière? J'admire la puissance d'un contrat sur cet homme, comme aussi la puissance de sa première nature qui détruit une si longue habitude.—Et, d'ailleurs, chacun de nous a des périodes où il sommeille pareillement, sans presque se rendre un compte exact de son état, mais la volonté y joue un moindre rôle.

Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure, s'y livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement, sans réflexion, redeviendra ce qu'il était avant.—Il s'est réveillé.

Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la vie bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira, quand brusquement, sa première nature l'ayant repris, il se jettera vers la grand'route, et ce sera parce qu'il a feuilleté un livre de voyages, parce qu'une femme passait dans un rayon de soleil.—Il s'est réveillé.

Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent? Vivons-nous une vie apprêtée ou notre vie native? Jouons-nous un personnage de comédie ou notre vrai personnage? Notre figure est-elle un masque ou un visage? Où en sommes-nous?—Comment le savoir!

Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.—Ces dames de fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes, loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des bifurcations, des ponts et des tunnels.—Leur aspect ruineux me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs quelques rayons d'or,—et nous causions savoureusement du passé, du cher temps passé dont le prestige est innombrable.

Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante, pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes vieillesamies, toute une effusion de plaintes, de regrets, de souvenirs.—Comme l'eussent fait des êtres humains, elles goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève dans la conversation et les petites confidences des personnes blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de retraite.

Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de plaire.—J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer. Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.—Des parcs, destinés aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran couvert de mousse.

Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les jouets-monstres.—Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être, la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci, par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie... Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!—Cela m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes locomotives, pour causer des petits événements passés.

Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si proprettes malgré leur délaissement.—Peut-être me diront-elles un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait, dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu.

Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule, dans le square, quand la musique joue et que les zouaves vous regardent... Il ne faut pas vous promener, avec votre enfant, dans les rues où les bijoux des étalages clignent de l'œil. L'autre jour, j'ai vu certaine dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le bord de votre épaule... et vous avez souri...

Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener dans les rues, avec votre enfant, car vos paupières sont toujours bleues et votre enfant est toujours triste. Les Arabes, et les zouaves, et jusqu'aux petits gamins tout nus l'observent avec compassion... Pour vous, cela est peu honorable...

Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes votre petit mouchoir, bon, tout au plus, à moucher des moucherons, puis, vous regardâtes... puis, tu regardas un bracelet en or... (tant d'or pour un seul petit poignet!)—Que veux-tu que je fasse, chère? Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles paraît trop triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant.

J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse ma coupe vide près de laquelle se fanait une gerbe de roses et je songeais au départ prochain de la jeune femme que j'aime présentement, quand le rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur mon épaule.

«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide, mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras demain!»

Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.—Alors, je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais plus où m'asseoir.

Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!... Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la vie comme elle est, sans doute, véritablement.

Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un miroir!

Je me trouve dans une cave chaude et puante où,sans trêve, se promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.

Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.

J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées.

Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du tambour.

Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé! Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi! n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi, qu'un roi couronné de cendres!

Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits.

Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre dans un trou!

Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont les anges nous rafraîchissent?

Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés par une mélopée?

Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les bras repliés sont faits pour soutenir la tête?

Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent parfois leurs têtes roses par un trou de la peau.

C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela!

Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la source?

Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?

Aïn-Sefra.

Aïn-Sefra.

Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle eût tenu son personnage au fond d'une antre thessalienne et fait figure à côté d'un trépied; maintenant, elle se trouve réduite à des extases plus modestes. Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la bonne aventure dans les foires de province, sous la surveillance de sa mère, jongleuse de profession; plus tard, ayant gagné la confiance d'un vieillard amoureux et libéral, elle ouvrit, à Montmartre, un petit bureau de divination où l'on se renseignait à peu de frais sur l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne, astrologue et un peu prêtresse, fait tourner les tables, évoque les esprits et s'entretient avec les morts.

Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines, vêtue de noir et portant autour du cou tout un arsenal de bijoux cabalistiques à vertus diverses, mais, si répandue que soit Cornélie, ne pensez pas qu'elle dédaigne les anciennes formes de son métier. Elle prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songequ'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu avec le même zèle qu'un horoscope, et le marc de café ne l'inspire pas moins sûrement que le vol des oiseaux. Les nuées, les astres, les éclairs, les mille petits incidents de la vie, la couleur des yeux et les esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier. Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise comme elle respire. Les fiançailles, les unions, les ruptures, les réconciliations, les maladies et les morts sont toutes de son domaine. Elle vous dira le billet qu'il faut choisir à la loterie, le numéro gagnant de la roulette, le prénom de votre femme si vous êtes célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour Cornélie; elle annonce les guerres et flaire de loin le sang d'un crime.

On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa voiture, et les bijoux qu'elle porte ne sont point de pacotille. Son amant est un petit jeune homme à gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque soir avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes.

Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant elle n'a douté de son magique pouvoir. Elle le prouve par mille traits. A tout moment elle consulte les cartes et, quand elle est contente du service, elle les tire à sa femme de chambre.

Sur la dune, un problème m'a, quelques instants, confondu. Ce petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds, m'intrigua fort: quelques minces lignes en creux, lignes fines et curieusement disposées.

Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous un cryptogramme, une amoureuse correspondance qui marquerait des rendez-vous?

Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune vieille. Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse que les brises auraient tourmentée?

Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa baguette, une fée a touché le sable et que sa main tremblait un peu, ou qu'une étoile du ciel, la nuit dernière, s'est mirée en ce lieu, trop longuement.

J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne trouve rien...

Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que... pfuitt!... une gerboise avait fui.

Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer un beau passé?—Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence! Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence... que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous.

Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé, complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le brillant, pur, somptueux et beau.

Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car il risquerait alors de s'effondrer comme une maisonbâtie avec des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les, donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.—Ainsi tu te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour ta vieillesse un précieux trésor.

Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu est éphémère.

Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers de l'édifice... Travaille! va construire le palais de tes vieux jours!

«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre étaient encore noires.

«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement qu'il eût donné le tonnerre même pour s'ennuyer moins. Il tâcha donc de se distraire. D'abord, il fit crever un affreux orage, mais cela ne fut d'aucun bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais, lorsqu'enfin elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait tout autant. Alors il voulut regarder des femmes, et, pour mieux les voir, il donna l'ordre à toutes les femmes de la terre de se rassembler, puis de se tenir côte à côte, sur une même ligne, devant lui. Il y en avait là de belles qui plaisaient par leurs fesses charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi de laides, toutes maigres et toutes plates.

«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables par la couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve, au bout de la plaine, un petit lac. Celles de vous qui pourront s'y baigner deviendront blanches aussitôt.Vous partirez donc au signal que je vous donnerai, en rivalisant de vitesse.»

«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui avaient des fesses charnues et de gros seins, ne purent, au signal que leur donna Mahou par un coup de tonnerre, courir aussi vite que les femmes maigres, anguleuses et laides. Celles-ci gagnèrent la course. Elles se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches, mais elles se trempèrent si complètement et en si grand nombre que le lac déborda et, quand arrivèrent les belles femmes, un peu essoufflées d'avoir tant couru, il ne restait plus d'eau du tout. Elles ne purent que poser les paumes de leurs mains et les plantes de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est pour cela que cette partie de leur corps est plus claire... Cependant les femmes blanches savent bien qu'elles sont maigres et laides, car, depuis lors, elles n'osent plus se promener toutes nues et, pour trouver un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu que la femme noire n'a qu'à se montrer.»

Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa, mon domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en fut graisser mes bottes dans un coin de la pièce, mais il se retournait, de temps en temps, et me regardait, avec un petit sourire à la fois ironique et puéril.


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