La semaine suivante, Marcel, muni d’un questionnaire établi par son mentor, et que le banquier lui laissait le soin de compléter selon son initiative, Marcel, non sans un certain orgueil, partait pour les Basses-Pyrénées, afin d’étudier une affaire de terrains, sur laquelle M. Isidore avait déjà une impression favorable. Il revenait au bout de deux jours, rapportant le résultat de son enquête. M. Isidore concluait l’affaire, s’occupait sans retard de la constitution d’une société et de l’émission des titres. Il avait réservé à son jeune collaborateur un bon paquet de parts de fondateur, dont on ferait argent au moment utile.

L’après-midi, toute une collection de courtiers défilait dans le bureau de M. Isidore. L’ancien banquier ne décourageait personne, mais « liquidait » très vite ceux qui ne lui semblaient pas intéressants. Il avait désormais assez de confiance dans son discernement pour se permettre de tout écouter.

Ils ne donnèrent pas suite à une affaire de transports en commun dans le Gers, qu’était venu proposer un petit homme chauve, envahi de barbe jusqu’aux yeux, et qui vous bombardait de chiffres si énormes qu’ils n’étaient plus impressionnants.

Les prix de revient des autos-cars, dans son exposé, étaient d’une modicité indéfendable, et la population des villages desservis se trouvait décuplée pour les besoins de la cause ; d’ailleurs cet homme ardent était d’une bonne foi absolue, et son optimisme congénital, soutenu par une grande faculté d’oubli, n’avait été entamé par aucun déboire.

Ils ne s’arrêtèrent pas non plus à l’idée d’une dame en deuil de Montauban, veuve d’un général, et qui voulait mettre en relations suivies, à l’aide d’un funiculaire, un village indigent et le sommet complètement aride d’une montagne.

Le petit homme chauve, le lendemain du jour où il avait été saqué pour ses autos-cars, surgit à nouveau, illuminé d’une idée flamboyante.

On avait parlé chez des amis de luges et de toboggans. Et brusquement la vision d’une localité pyrénéenne, qu’il avait traversée la saison précédente, lui avait sauté à l’esprit… Une étendue de neige magnifique, plus belle que tout ce qu’on peut voir dans les Alpes… Comment n’avait-on jamais eu l’idée d’y installer une station de sports d’hiver ?

La réponse à cette question était fort simple, et fut obtenue par Marcel par une simple lettre au notaire de l’endroit. Nulle part, grâce à une orientation dont les habitants ne se montraient pas médiocrement fiers, la neige ne fondait aussi vite que dans le pays en question. Le petit homme chauve avait déjà préparé tous les devis d’un palace et d’un casino. Il en fut quitte pour mettre ces documents dans un dossier qu’il plaça sur un amas d’autres dossiers, jamais consultés et amoncelés pour les âges futurs. Car tout était soigneusement rangé dans le bureau de cet homme, et il n’y avait de pagaïe que dans son esprit tumultueux.


Back to IndexNext