Cependant Marcel traverse la pièce, accompagnant le propriétaire, avec qui il est parfaitement d’accord, et à qui il a placé trente-cinq mille francs d’actions.

— Hé bien ! dit Jean, quand il se retrouve seul avec Gustave, il a fait des progrès, notre petit Marcel ? Qu’est-ce qu’en dirait le père Langrevin ?

— Oh ! Le père Langrevin… Il est bien occupé en ce moment !

— Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Ses affaires ne vont pas toutes seules… Marcel n’en sait rien. J’évite de lui parler de son papa…

— Comment ? je tombe de mon haut ! La librairie Langrevin ne marche plus ?

— Je ne vais pas jusqu’à dire ça… Il y a des bruits…

Marcel revient avec une visiteuse imprévue. C’est madame Tury-Bargès, sa sœur. Il l’a trouvée qui arrivait sur le palier, au moment où il reconduisait le propriétaire.

Jean comprend qu’il vaut mieux les laisser seuls. Il s’en va après avoir salué et emmené Gustave, si intrigué qu’il oubliait toute discrétion et ne pensait plus à quitter la place.

— Eh bien, Marcel, dit Cécile, tu ne m’embrasses pas ?

Marcel, sans hésitation, mais sans élan, s’approche d’elle et l’embrasse. Cécile le serre dans ses bras avec une tendresse que Marcel s’efforce de ne pas décourager.

— Tu as bonne mine, dit-elle. Il me semble que tu es plus fort. Tes épaules se sont élargies.

— Un peu, dit Marcel.

Puis, d’un ton qui ne veut être ni trop sec, ni ému :

— Comment va papa ?

Cécile hésite avant de répondre. Oh ! une toute petite hésitation, suffisante cependant pour que, dans l’esprit de Marcel, passe un petit soupçon d’inquiétude, trop léger pour germer…

— Papa n’est pas mal… Il a un peu vieilli…

… Florentin m’a un peu inquiété ces temps-ci. Ses migraines…

Elle n’a certainement pas cherché à détourner la conversation sur un autre sujet. Si elle parle de l’état de Florentin, c’est qu’elle croit ingénument que son frère peut prendre quelque intérêt à ce bulletin de santé.

Puis elle regarde autour d’elle.

— Tu es bien installé ici…

— Ça commence…

— Tu as l’intention de rester dans cet appartement ?

— Je pense. C’est si difficile à trouver !

Tout ça, c’est de la conversation utile ; ça évite un froid.

Une faible femme, dans ces situations embarrassantes, a la ressource de se trouver un peu brisée, d’avoir les jambes coupées, ce qui lui permet de prendre un siège, d’être aussi légèrement oppressée… avec un vague sourire de bonne volonté courageuse…

— J’étais un peu émue, tu sais, à l’idée de te revoir.

Ceci dit, sans lâcher ce sourire, expression un peu « chiquée » d’un sentiment peut-être sincère après tout.

— J’étais un peu émue… Toi, je suis sûre que tu l’étais moins.

Marcel tient à dire : « Mais si ! » en tâchant que cette protestation ne fasse pas chavirer l’entretien dans une molle tendresse, qu’il tient absolument à éviter.

— Tu sais, dit Cécile, que nous avons été très inquiets sur ton compte… Papa nous avait dit… Oui, enfin, avec nous, ça ne tirait pas à conséquence… Papa nous avait dit ce qui avait provoqué ton départ… Je n’ai pas besoin d’ajouter que c’est resté entre nous.

A la bonne heure ! Voilà qui va donner un peu de ton à ce doucereux entretien !

— Vous avez bien fait de garder ça en famille ! dit Marcel, en haussant malgré lui la voix. Ce n’était fichtre pas reluisant. Et ton mari, vis-à-vis des gens, pouvait être gêné par cette aventure fâcheuse de son petit beau-frère.

— Oh ! tu te méprends beaucoup… sur nos raisons, dit vaguement Cécile.

La conversation s’est engagée dans une mauvaise route. La sœur de Marcel tient visiblement à rebrousser chemin.

— Tu as l’intention de venir voir papa ?

La question embarrasse Marcel, d’abord parce que lui-même n’est pas fixé. Il ne s’est pas interrogé là-dessus.

— Oui… Je viendrai ces jours-ci… Est-ce que c’est papa qui a demandé à me voir ?

— Non. Nous n’avons pas voulu lui parler de toi. Je ne sais même pas s’il sait que tu es à Paris. Mais il peut l’apprendre d’un jour à l’autre. Et il se demandera pourquoi tu ne viens pas à la maison.

— Il devra bien penser que c’est à moi d’attendre qu’il m’appelle.

— Tu n’as pas à attendre que ton père t’appelle, dit la sœur aînée. Je te dis qu’il vaut mieux que tu viennes de toi-même.

— Je ne viendrai pas de moi-même. Ce n’est ni par entêtement, ni par orgueil. Si papa veut me voir, il saura bien me faire venir.

Cécile insiste. Pour le monde, il n’est pas convenable que le fils et le père soient fâchés.

On ne peut pas dire qu’elle démasque ses batteries. Elle n’a pas vraiment dressé de batteries. Le sentiment qui domine en elle, c’est le désir bien naturel de faire cesser une brouille dans la famille. Il est certain aussi qu’elle pense à la situation de son mari… Si le monde apprend que Langrevin père et fils sont fâchés, il n’en résultera rien de bon pour Florentin… Jusqu’à ce moment, personne n’a su que Marcel avait quitté la maison paternelle. La version officielle est que le fils Langrevin est parti, sur l’ordre du chef de famille, à l’étranger, pour apprendre les affaires. Mais si l’on vient à savoir qu’il est à Paris et ne voit pas son père, qu’est-ce que pourra dire alors la famille ?

Cécile hoche la tête. Marcel regarde très loin devant lui, mais aucune solution nette ne se dessine à l’horizon. Il faut pourtant savoir ce que l’on va faire.

— Écoute, Cécile, pour quelque temps, pour un temps indéterminé, je veux mener une existence séparée. Excuse-moi si cela fait du tort à ton mari.

— Il n’est pas question de cela.

— N’en parlons pas, tu as raison. D’ailleurs, tu as raison aussi de t’en préoccuper. Sache que j’ai pris la résolution très ferme de mener une vie à part, une vie que je me serai faite moi-même, sans le secours de papa. Et j’ai même l’intention de renoncer — je te le dis en passant — à tous les avantages matériels qui pourraient me venir de notre père.

— Oh ! les avantages matériels ! dit Cécile, avec un peu d’ironie mélancolique.

Cette fois, le soupçon vague a pris plus de consistance et de poids. Il ne s’envole pas, comme celui de tout à l’heure.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Cécile bat en retraite.

— Je dis que, moi non plus, je ne songe pas à ces avantages matériels.

— Mais tu avais l’air de dire autre chose ?

— Je ne sais pas ce que tu as compris.

Marcel s’est peut-être trompé. En tout cas, il faut revenir à la profession de foi commencée.

— Ma résolution est tout à fait arrêtée. Je ne viens pas dire que je ne vous reverrai jamais.

— Grand merci !

— Tu es bête. Bien sûr que je vous reverrai, mais je tiens à achever mon émancipation. Quand elle sera complète, je rentrerai chez nous, avec l’indépendance que j’aurai conquise.

— J’espère, dit Cécile en se levant, que ton parti n’est pas aussi définitif que tu veux bien le dire, et que tu ne seras pas long à revenir à nous.

— Je ne veux pas t’empêcher de garder cet espoir. Et j’aime autant que l’on ne se quitte pas sur des paroles trop graves.

Ils s’embrassent, cette fois machinalement, comme un frère et une sœur, avec cette indifférence qui correspond peut-être, mieux que des effusions, à des sentiments d’affection solide et inconsciente.

Comme elle est sur le pas de la porte :

— Amitiés à Florentin, dit Marcel, au prix d’un assez grand effort.

Cécile partie, Marcel fait revenir son état-major, Jean, Jacqueline et Gustave.

— Ma petite sœur est venue me proposer de me réconcilier avec papa. Elle l’a fait par gentillesse, mais aussi parce que ma séparation, quand on saura que j’habite Paris, est de nature à étonner les gens, à faire supposer des choses !… Or, rien ne doit éclabousser l’hermine de M. Tury-Bargès.

— Et qu’est-ce que tu as répondu ? dit Jean.

— Que je voulais faire ma vie tout seul, et que je renonçais même à la succession de mon père. Elle a même eu à ce propos un petit tiquage qui m’a surpris, comme si elle voulait dire que les avantages matériels qui pourraient me venir de mon père n’étaient pas aussi considérables que je le supposais. Je lui ai demandé de s’expliquer. Et il me semble maintenant qu’elle a détourné la conversation.

— Tiens ! dit Gustave, précisément, hier, j’ai entendu quelque chose qui m’a étonné…

— Quoi ? dit vivement Marcel.

… Il est bête, ce Gustave avec son air mystérieux et important. S’il sait quelque chose, qu’il le sorte !

— On m’a dit que les affaires de ton père…

Voilà qu’il s’arrête. Il suspend son effet. Quand il lui arrive par hasard d’être écouté, voyez comme il en profite !

— Les affaires de mon père ? Parle donc ! Qu’est-ce qu’on t’a dit ?

— Il paraît, reprend Gustave intimidé, que ça ne va pas comme il voudrait…

— Et qu’est-ce qui t’a dit ça ? hurle Marcel, comme s’il était prêt à passer Gustave à tabac.

— Attends que je retrouve…

Marcel trépigne, comme lorsqu’il était gosse…

— Oh, tu vas me faire le plaisir de retrouver !

— Je crois que c’est Durol, le comptable de la banque Lombier…

— Et qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Marcel est toujours impatient, mais plus doux. Il sent qu’il est sur la voie des aveux.

— Je lui parlais de la maison Langrevin, parmi celles que je considérais comme d’une solidité à toute épreuve. Il a fait une moue qui m’a surpris.

— Et tu ne lui as pas demandé d’explications ?

— Si, mais il a eu l’air de ne pas vouloir m’en donner.

— Eh bien ! je te réponds qu’il m’en donnera à moi ! Tu vas venir le voir avec moi.

— Est-il encore à son bureau ?

— S’il n’y est plus, je saurai bien le rejoindre, où qu’il soit !

… Je vais prendre mon chapeau dans ma chambre.

— En effet, dit Gustave à Jean et à Jacqueline, il doit y avoir quelque chose d’assez grave. Ce que je n’ai pas dit à Marcel, c’est que j’ai vu son père il y a quinze jours. Son attitude était différente. Lui qui a toujours l’air de ne pas m’écouter, il m’a demandé un conseil sur une affaire de Bourse… J’espère qu’il ne l’a pas suivi… La personne qui m’avait renseigné, et qui ne se trompe jamais, n’avait pas mis dans le mille cette fois-là.

— Es-tu prêt ? dit Marcel, qui entre en courant… Au revoir, Jean, excuse-moi !

— Je descends avec toi.

— Au revoir, ma petite Jacqueline !

— Vous ne lisez pas mon travail ?

— Ce soir, ce soir !

— Vous m’avez dit que c’était très pressé.

— Oui, oui ! mais il y a quelque chose de plus pressé encore… Allons, Gustave, grouille-toi !


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