Gustave porte sa gravité des grands jours, c’est-à-dire une expression de visage qui ne lui va pas très bien, et qui fatigue tout le monde.
On ne s’en alarme pas, car on sait qu’elle ne correspond pas fatalement à un événement de haute importance.
— Écoute un peu, dit-il à Marcel. Tu sais si j’ai de l’affection pour toi, croit-il bon d’ajouter, cependant que le jeune homme, par des gestes impatientés, le prie d’arriver au fait. Je veux te parler au sujet de cette petite… oui, ma petite Jacqueline. Elle me tourmentait depuis quelque temps. Je la voyais un peu comme ci comme ça. Je me demandais ce qu’elle avait. Tu connais mon caractère. Je suis l’homme de la précision. Il faut que je me rende compte des choses. La première fois qu’elle a refusé cet agent-voyer, elle m’a dit qu’elle voulait se consacrer à son art. J’ai commencé par admettre cette explication. Tu sais quels espoirs j’avais mis en elle, au point de vue de son dessin. Mais je me suis dit, après réflexion : « Ça, c’est une explication pour son père. Elle sait que, son dessin, c’est ma marotte à moi. Elle me dit ça pour que je la laisse tranquille… » Et, voilà que, hier soir, j’entre dans sa chambre, pour reprendre un journal qu’elle avait emporté… Elle n’était pas là… Et qu’est-ce que je vois sur sa machine à écrire ? Une feuille où il y avait écrit : Marcel, Marcel, vingt fois, trente fois, cent fois… Alors, je me suis dit : Hé là ! hé là ! Attention au grain ! Est-ce que cette petite se serait mis dans la tête des idées qui ne doivent pas y entrer ? Tu comprends, moi, je suis un honnête homme. Je viens te prévenir. Je ne voudrais pas, toi qui as été si bon pour elle… Enfin il ne faudrait pas t’imaginer qu’il y a pu avoir dans notre tête une arrière-pensée pour une chose si irréalisable…
— Et qu’y a-t-il à faire à ça ? dit Marcel, comme se parlant à lui-même…
— Il faut absolument que l’on décide cette petite à se marier. Il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici. Tu es le garçon le plus sérieux de la terre. Mais c’est pour elle… Si elle a une idée pareille dans la tête, il vaut mieux qu’elle s’en aille d’ici…
— Bon… bon… Je vais lui parler.
— Comment ? Tu vas lui parler ?
— Oui… Je lui parlerai… de ce mariage… Tiens, va donc te promener un peu ; tu reviendras tout à l’heure. Qu’est-ce que tu veux ? continue Marcel, en s’adressant d’apparence à Gustave. Quand il se présente une chose… grave, il n’y a pas à tergiverser. On en parle, on en parle !
En effet, il paraît assez pressé d’en parler. Il pousse Gustave jusqu’à la porte.
Puis Marcel va jusqu’à la petite pièce où la jeune fille est allée travailler.
— Jacqueline !
… Non, se dit presque tout haut Marcel. Il vaut mieux que je ne m’assoie pas. Je devrais la faire asseoir aussi. Pas de solennité…
… Jacqueline, dit-il à la jeune fille, vous me connaissez. Vous avez travaillé avec moi assez longtemps maintenant pour savoir qui je suis. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous vouliez épouser ce garçon qui est agent-voyer… Vous m’avez dit aussi… que vous ne teniez pas spécialement à lui. Vous m’avez bien dit cela ?
— Oui, Marcel, je vous ai dit cela.
— Je tenais à ce que ce point fût bien établi, parce que moi, j’ai à vous faire une proposition différente…
Elle le regarde, effarée…
— C’est d’épouser une autre personne… qui serait votre cousin Marcel, par exemple.
— Moi, balbutie Jacqueline, moi ?
Elle a une figure de petite fille de quatre ans, perdue dans la rue…
— Mais naturellement, vous ! Je ne songeais pas à me marier. Tout à l’heure, on est venu me proposer un parti. J’ai alors envisagé cette idée… de prendre femme. Et je me suis dit : Quelle est la femme avec qui je voudrais vivre ? Ça n’a pas été long, comme réflexion. J’ai décidé de vous demander si vous vouliez de moi.
Elle le regarde avec des yeux implorants. Et l’on comprenait fort bien ce qu’ils voulaient dire : « Marcel, je vous en supplie, ne plaisantez pas. Je vous crois, je vous crois ! Mais faites que je n’aie pas tort de vous croire ! »
— Ma petite Jacqueline, dit Marcel, on s’attendrira quand on sera plus tranquille, et qu’on n’aura pas tous ces gens autour de soi… Car je ne suis pas du tout un type qui ne s’attendrit jamais… Jacqueline, écoutez : la plus grande joie que vous pourriez me faire, c’est de ne pas hésiter, de m’estimer assez pour vous dire que ma proposition est grave. Elle est brusque, mais c’est une idée que je ne formulais pas, et qui mûrissait en moi depuis que je vous connais. Alors ayez assez de confiance pour penser que je ne vous parle pas à la légère. Mettez simplement votre main dans la mienne, et dites-moi que c’est entendu. C’est entendu ?
Elle met sa main dans celle du jeune homme. Elle essaie de lui dire oui… Même ce petit oui ne sort pas. Elle ne peut que pleurer. Marcel l’attire à lui, et lui pose sur les tempes le plus chaste des baisers… C’est agréable. Le baiser se prolonge et perd un peu de sa chasteté. Il faut se séparer, car des gens peuvent entrer d’un instant à l’autre. On reprendra cela à la prochaine occasion.
— Voyons, dit Marcel, en consultant son calepin. Nous sommes le 6 octobre. Il faut que le 28 nous soyons en Espagne. Il faudrait donc nous marier le 26…
Langrevin rentre avec sa fille…
— Tiens, dit-il, vous êtes là en train de travailler, Cécile, arrive un peu, que je te présente une cousine à toi…
— Pas seulement une cousine, dit Marcel. Une belle-sœur… Je t’ai dit tout à l’heure, papa, que j’étais engagé. C’était avec cette petite. Tu ne vas pas faire d’objections ?
— Je sais que tu ne les tolérerais pas. D’ailleurs j’ai confiance dans ton choix.
On pousse Cécile et Jacqueline l’une contre l’autre. Elles s’embrassent sans difficultés. Gustave arrive. Pour une fois dans sa vie, il arrive bien…
— Gustave, dit Marcel, je sais que tu es très pris. As-tu quelque chose à faire le 26 de ce mois ?
— Je ne pense pas…
— Hé bien, ne manque pas de te trouver, à onze heures, à la mairie du seizième. C’est pour le mariage de ta fille…
— Tu l’as décidée ?
— Oui, mais elle n’épouse pas celui que tu voulais. Elle préfère se marier avec moi.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Gustave se met à pleurer. Marcel voudrait être bien loin à ce moment-là, avec Jacqueline naturellement. Il songe que Gustave va être son beau-père, et n’en éprouve aucun supplément de satisfaction. Il n’ose pas penser que la grosse Mathilde sera sa belle-mère. Elle va arriver de Nancy. Il y aura huit jours terribles. Marcel est décidé à se montrer de l’amabilité la plus grande, et à semer tous ces gens en vitesse.
Gustave avait oublié de dire bonjour à Cécile. Il ne la trouve pas exubérante, et communique son impression à mi-voix à Marcel.
— Ça n’a pas l’air d’enchanter ta sœur, ce mariage-là ?
— Elle s’y fera. Je me suis bien fait au sien.
Gustave, pour affirmer son existence, se doit d’éprouver encore quelques craintes scrupuleuses…
— L’aimes-tu assez pour faire son bonheur ?
Marcel a envie de lui dire : « Fiche-moi la paix. »
— Sois tranquille, nous serons très occupés l’un et l’autre. Nous n’aurons pas le temps d’être malheureux.
Puis il demande la permission d’aller travailler avec sa jeune collaboratrice. Il a prouvé qu’il aimait le travail. Il ne l’a jamais aimé autant que ce jour-là.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 5-1927.
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168. — Paris. — Imp. Hemmerlé, Petit et Cie. 5-1927.