En juin 1998, Olivier Bogros enregistre le nom de domaine bmlisieux.com et déménage l’ensemble sur un nouveau serveur. A la même date, il relate: «Le site a été ouvert en juin 1996. Hébergé sur les pages personnelles, limitées à 5 mégaoctets, de mon compte CompuServe, il est depuis quelques jours installé sur un nouveau serveur où il dispose d’un espace disque plus important (15 mégaoctets) et surtout d’un nom de domaine. Les frais inhérents à l’entretien du site sont à ma charge, la ville finance de manière indirecte le site en acceptant que tous les textes soient choisis, saisis et relus par du personnel municipal sur le temps de travail (ma secrétaire pour la saisie et une collègue pour la relecture). Ce statut étrange et original fait de la Bibliothèque électronique de Lisieux le site presque officiel de la Bibliothèque municipale, tout en restant sous mon entière responsabilité, sans contrôle ni contrainte.
J’ai déjà rapporté dans un article paru dans le Bulletin des bibliothèques de France (1997, n° 3, ndlr) ainsi que dans le Bulletin de l’ABF (Association des bibliothécaires français) (n° 174, 1997, ndlr), comment l’envie de créer une bibliothèque virtuelle avait rapidement fait son chemin depuis ma découverte de l’informatique en 1994: création d’un bulletin électronique d’informations bibliographiques locales (Les Affiches de Lisieux) en 1994 dont la diffusion locale ne rencontre qu’un très faible écho, puis en 1995 début de la numérisation de nos collections de cartes postales en vue de constituer une photothèque numérique, saisie de nouvelles d’auteurs d’origine normande courant 1995 en imitation (modeste) du projet de l’ABU (Association des bibliophiles universels) avec diffusion sur un BBS spécialisé.
L’idée du site internet vient d’Hervé Le Crosnier, enseignant à l’Université de Caen et modérateur de la liste de diffusion Biblio-fr, qui monta sur le serveur de l’université la maquette d’un site possible pour la Bibliothèque municipale de Lisieux, afin que je puisse en faire la démonstration à mes élus. La suite logique en a été le vote au budget primitif de 1996 d’un crédit pour l’ouverture d’une petite salle multimédia avec accès public au réseau pour les Lexoviens (habitants de Lisieux, ndlr). Depuis cette date un crédit d’entretien pour la mise à niveau des matériels informatiques est alloué au budget de la bibliothèque qui permettra cette année la montée en puissance des machines, l’achat d’un graveur de cédéroms et la mise à disposition d’une machine bureautique pour les lecteurs de l’établissement…. ainsi que la création en ce début d’année d’un emploi jeune pour le développement des nouvelles technologies.»
En juillet 1999, 370 oeuvres sont disponibles en ligne. A la même date, Olivier Bogros explique: «Les oeuvres à diffuser sont choisies à partir d’exemplaires conservés à la Bibliothèque municipale de Lisieux ou dans des collections particulières mises à disposition. Les textes sont saisis au clavier et relus par du personnel de la bibliothèque, puis mis en ligne après encodage. La mise à jour est mensuelle (3 à 6 textes nouveaux). Par goût, mais aussi contraints par le mode de production, nous sélectionnons plutôt des textes courts (nouvelles, brochures, tirés à part de revues, articles de journaux…). De même nous laissons à d’autres (bibliothèques ou éditeurs) le soin de mettre en ligne les grands classiques de la littérature française, préférant consacrer le peu de temps et de moyens dont nous disposons à mettre en ligne des textes excentriques et improbables. (…) Nous réfléchissons aussi, dans le domaine patrimonial, à un prolongement du site actuel vers les arts du livre - illustration, typographie… - toujours à partir de notre fonds. Sinon, pour ce qui est des textes, nous allons vers un élargissement de la part réservée au fonds normand.»
L’année 2000 marque le début du partenariat de la Bibliothèque électronique de Lisieux avec l’Université de Toronto. Lancé officiellement en août 2000, LexoTor est une base de données utilisant le logiciel TACTweb (TACT: text analysis computing tools) et permettant l’interrogation en ligne des oeuvres de la bibliothèque, ainsi que des analyses et des comparaisons textuelles. Le projet est issu de la rencontre d’Olivier Bogros avec Russon Wooldridge, professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, lors d'un colloque organisé par ce dernier en mai 2000 à Toronto («colloque international sur les études françaises valorisées par les nouvelles technologies d’information et de communication»). Deux ans après, en mai 2002, un deuxième colloque international sur le même sujet est organisé cette fois par Olivier Bogros à Lisieux.
En septembre 2003, la bibliothèque électronique approche les 600 textes. En décembre 2006, les collections comprennent 930 oeuvres et 20 galeries d'images, le tout représentant 327,1 Mo (mégaoctets) sur une capacité de stockage de 600 Mo.
= Gallica
Secteur numérique de la Bibliothèque nationale de France (BnF), Gallica est inauguré en 1997 avec des images et textes du 19e siècle francophone, «siècle de l’édition et de la presse moderne, siècle du roman mais aussi des grandes synthèses historiques et philosophiques, siècle scientifique et technique». A l’époque, le serveur stocke 2.500 livres numérisés en mode image complétés par les 250 volumes numérisés en mode texte de la base Frantext de l’INaLF (Institut national de la langue française). Classées par discipline, ces ressources sont complétées par une chronologie du 19e siècle et des synthèses sur les grands courants en histoire, sciences politiques, droit, économie, littérature, philosophie, sciences et histoire des sciences. Le site propose aussi un échantillon de la future iconothèque numérique, à savoir le fonds du photographe Eugène Atget, une sélection de documents sur l’écrivain Pierre Loti, une collection d’images de l’Ecole nationale des ponts et chaussées sur les grands travaux liés à la révolution industrielle en France, et enfin un choix de livres illustrés de la Bibliothèque du Musée de l’homme.
Fin 1997, Gallica se considère moins comme une banque de données numérisées que comme un «laboratoire dont l’objet est d’évaluer les conditions d’accès et de consultation à distance des documents numériques». Le but est d’expérimenter la navigation dans ces collections, en permettant aussi bien le libre parcours du chercheur ou du curieux que des recherches textuelles pointues.
Début 1998, Gallica annonce 100.000 volumes et 300.000 images pour la fin 1999, avec un accroissement rapide des collections ensuite. Ces collections numériques pourront également être consultées sur place à la BnF au moyen de 3.000 postes multimédias, dont quelques centaines fonctionnent déjà début 1998. Sur les 100.000 volumes prévus, qui représenteront 30 millions de pages numérisées, plus du tiers concerne le 19e siècle. Quant aux 300.000 images fixes, la moitié appartient aux départements spécialisés de la BnF (Estampes et photographie, Manuscrits, Arts du spectacle, Monnaies et médailles, etc.). L’autre moitié provient de collections d’établissements publics (musées et bibliothèques, Documentation française, Ecole nationale des ponts et chaussées, Institut Pasteur, Observatoire de Paris, etc.) ou privés (agences de presse dont Magnum, l’Agence France-Presse, Sygma, Rapho, etc.).
Par ailleurs, à la même date, le site bilingue français-anglais de la BnF est à la fois solidement ancré dans le passé et résolument ouvert sur l’avenir, comme en témoigne le menu principal de la page d’accueil avec ses neuf rubriques: nouveau (à savoir les nouvelles manifestations culturelles), connaître la BnF, les actualités culturelles, les expositions virtuelles (quatre expositions en septembre 1998: les splendeurs persanes, le roi Charles V et son temps, naissance de la culture française, tous les savoirs du monde), des informations pratiques, l’accès aux catalogues de la BnF, l’information professionnelle (conservation, dépôt légal, produits bibliographiques, etc.), la bibliothèque en réseau (Francophonie, coopération nationale, coopération internationale, etc.), et les autres serveurs (bibliothèques nationales, bibliothèques françaises, universités, etc.). Enfin, bien en vue sur la page d’accueil, un logo permet d’accéder à Gallica.
En mai 1998, la BnF revoit ses espérances à la baisse et modifie quelque peu ses orientations premières. Jérôme Strazzulla, journaliste, écrit dans Le Figaro du 3 juin 1998 que la BnF est «passée d’une espérance universaliste, encyclopédique, à la nécessité de choix éditoriaux pointus». Dans le même article, le président de la BnF, Jean-Pierre Angremy, rapporte la décision du comité éditorial de Gallica: «Nous avons décidé d’abandonner l’idée d’un vaste corpus encyclopédique de cent mille livres, auquel on pourrait sans cesse reprocher des trous. Nous nous orientons aujourd’hui vers des corpus thématiques, aussi complets que possibles, mais plus restreints. (…) Nous cherchons à répondre, en priorité, aux demandes des chercheurs et des lecteurs.» Le premier corpus aura trait aux voyages en France, avec mise en ligne prévue en 2000. Ce corpus rassemblera des textes, estampes et photographies du 16e siècle à 1920. Les corpus envisagés ensuite sont : Paris, les voyages en Afrique des origines à 1920, les utopies, et les mémoires des Académies des sciences de province.
En 2003, Gallica donne accès à tous les documents libres de droit du fonds numérisé de la BnF, à savoir 70.000 ouvrages et 80.000 images allant du Moyen-Age au début du 20e siècle. Mais, de l’avis de nombreux usagers, les fichiers sont très lourds puisque les livres sont numérisés en mode image, et l’accès en est très long. Chose tout aussi problématique, la numérisation en mode image n’autorise pas la recherche textuelle alors que Gallica se trouve être la plus grande bibliothèque numérique francophone du réseau en nombre de titres disponibles en ligne. Seule une petite collection de livres (1.117 titres en février 2004) est numérisée en mode texte.
En février 2005, Gallica compte 76.000 ouvrages. A la même date, la BnF annonce la mise en ligne prochaine (entre 2006 et 2009) de la presse française parue entre 1826 et 1944, à savoir 22 titres représentant 3,5 millions de pages. Début 2006, les premiers journaux disponibles en ligne sont Le Figaro (fondé en 1826), La Croix (fondée en 1883), L'Humanité (fondée en 1904) et Le Temps (fondé en 1861 et disparu en 1942). En décembre 2006, les collections comprennent 90.000 ouvrages numérisés (fascicules de presse compris), 80.000 images et des dizaines d'heures de ressources sonores. Gallica débute la conversion en mode texte des livres numérisés en mode image pour pour favoriser l'accès à leur contenu.
= Online Books Page
Certains se donnent pour tâche non pas de numériser des oeuvres mais, tout aussi utile, de répertorier celles qui sont en accès libre sur le web, en offrant au lecteur un point d’accès commun. C’est le cas de John Mark Ockerbloom, doctorant à l’Université Carnegie Mellon (Pittsburgh, Pennsylvanie, Etats-Unis), qui crée l’Online Books Page pour recenser les oeuvres anglophones.
Cinq ans plus tard, en septembre 1998, il relate: «J’étais webmestre ici pour la section informatique de la CMU (Carnegie Mellon University), et j’ai débuté notre site local en 1993. Il comprenait des pages avec des liens vers des ressources disponibles localement, et à l’origine l’Online Books Page était l’une de ces pages, avec des liens vers des livres mis en ligne par des collègues de notre département (par exemple Robert Stockton, qui a fait des versions web de certains textes du Projet Gutenberg). Ensuite les gens ont commencé à demander des liens vers des livres disponibles sur d’autres sites. J’ai remarqué que de nombreux sites (et pas seulement le Projet Gutenberg ou Wiretap) proposaient des livres en ligne, et qu’il serait utile d’en avoir une liste complète qui permette de télécharger ou de lire des livres où qu’ils soient sur l’internet. C’est ainsi que mon index a débuté. J’ai quitté mes fonctions de webmestre en 1996, mais j’ai gardé la gestion de l’Online Books Page, parce qu’entre temps je m’étais passionné pour l’énorme potentiel qu’a l’internet de rendre la littérature accessible au plus grand nombre. Maintenant il y a tant de livres mis en ligne que j’ai du mal à rester à jour. Je pense pourtant poursuivre cette activité d’une manière ou d’une autre. Je suis très intéressé par le développement de l’internet en tant que médium de communication de masse dans les prochaines années. J’aimerais aussi rester impliqué dans la mise à disposition gratuite de livres sur l’internet, que ceci fasse partie intégrante de mon activité professionnelle, ou que ceci soit une activité bénévole menée sur mon temps libre.»
Fin 1998, John Mark Ockerbloom obtient son doctorat en informatique. En 1999, il rejoint l’Université de Pennsylvanie, où il travaille à la R&D (recherche et développement) de la bibliothèque numérique de l'université. A la même époque, il y transfère l’Online Books Page, tout en gardant la même présentation, très sobre, et il poursuit son travail d’inventaire dans le même esprit. Ce répertoire recense 20.000 textes électroniques en septembre 2003 et 25.000 textes électroniques en décembre 2006.
Une autre initiative est celle de l’Internet Public Library (IPL). Créée en mars 1995 par l’Université du Michigan (Etats-Unis) dans le cadre de la School of Information and Library Studies, l’IPL se définit comme la première bibliothèque publique de l’internet sur l’internet, à savoir une bibliothèque sélectionnant, organisant et cataloguant les ressources disponibles sur l’internet, et n’existant elle-même que sur celui-ci. Cette bibliothèque publique d’un genre nouveau devient vite une référence. L’IPL recense de manière pratiquement exhaustive les livres (Online Texts, avec 22.500 titres en 2006), les journaux (Newspapers) et les magazines (Magazines) disponibles sur le web. Les livres sont essentiellement des oeuvres du domaine public.
7.2. Bibliothèques traditionnelles
Qu’en est-il de l’internet dans les bibliothèques traditionnelles? La première bibliothèque présente sur le web est la Bibliothèque municipale d’Helsinki (Finlande), qui inaugure son site en février 1994. Des bibliothèques mettent sur pied des «cyberespaces» à destination de leurs lecteurs. D’autres bibliothèques font connaître les joyaux de leurs collections par le biais du web. Des bibliothèques nationales unissent leurs efforts pour créer un portail commun. Voici un récit succint de quelques réalisations très différentes.
= ARPALS, en milieu rural
Lancé en 1996, le site web de l’ARPALS a pour sous-titre: «Internet et multimédia aux champs, ou comment amener la culture en milieu rural». L’ARPALS (Amicale du regroupement pédagogique Armillac Labretonie Saint-Barthélémy) regroupe les 950 habitants de quatre villages (Armillac, Labretonie, Laperche et Saint-Barthélémy) sis dans le département du Lot-et-Garonne, dans le sud-ouest de la France. Le regroupement pédagogique intercommunal (RPI) permet aux quatre villages de faire école commune afin d’éviter la fermeture de classes malheureusement fréquente en zone rurale.
L’ARPALS met sur pied d’une part des animations (repas, kermesse, bal masqué), d’autre part une bibliothèque intercommunale de 1.300 livres en partenariat avec la Bibliothèque départementale de prêt (BDP) de Villeneuve-sur-Lot. Le site web présente une sélection de livres avec un résumé pour chacun d’eux. L’association crée aussi une médiathèque ouverte 22 heures par semaine pour un public allant de 3 à 76 ans. Quatre ordinateurs multimédias - complétés par deux imprimantes couleur et un scanner à plat - permettent la consultation de CD-Rom, le libre accès à l’internet et l’utilisation de logiciels bureautiques tels que Works, Dbase for Windows, Corel Draw, Publisher, PhotoPaint, etc.
En juin 1998, Jean-Baptiste Rey, webmestre de l’ARPALS, précise: «Le but de notre site internet est de faire connaître l’existence de la médiathèque intercommunale de Saint-Barthélémy et ce que nous y faisons. C’est un moyen pour nous de démontrer l’utilité et l’intérêt de ce type de structure et la simplicité de l’usage des nouvelles technologies dans le cadre d’une bibliothèque. » C’est aussi un moyen de « pallier la faiblesse de notre fonds documentaire. Internet et le multimédia nous permettent d’offrir beaucoup plus de ressources et d’informations à nos usagers.»
= Cyberespace des Nations Unies
L’internet peut aussi relancer les bibliothèques traditionnelles. C’est le cas de la Bibliothèque de l’Organisation des Nations Unies à Genève (ONUG), sise dans l’imposant Palais des Nations, entre le Lac Léman et le quartier des organisations internationales.
En juillet 1997, à l’initiative de Pierre Pelou, son directeur, la bibliothèque ouvre un cyberespace de 24 postes informatiques en libre accès avec plusieurs dizaines de CD-Rom en réseau et connexion à l’internet. Aménagé au premier étage de la bibliothèque par Antonio Bustamante, architecte au Palais des Nations, ce cyberespace est mis gratuitement à la disposition des représentants des missions permanentes, délégués de conférences, fonctionnaires internationaux, chercheurs, étudiants, journalistes, membres des professions libérales, ingénieurs et techniciens, sans sélection par le rang, chose assez rare dans ce milieu. Le premier arrivé est le premier servi.
Les 24 stations du cyberespace comprennent chacune un ordinateur multimédia, un lecteur de CD-Rom et un casque individuel. Chaque groupe de trois ordinateurs est relié à une imprimante laser. Chaque station permet de consulter l’internet et sa messagerie électronique et d’utiliser le traitement de texte WordPerfect. Sont disponibles aussi les services suivants: 1) le système optique des Nations Unies; 2) un serveur regroupant une cinquantaine de CD-Rom en réseau; 3) la banque de données UNBIS (United Nations Bibliographic Information System), coproduite par les deux bibliothèques des Nations Unies à New York et à Genève; 4) le catalogue de la Bibliothèque de l’Office des Nations Unies à Genève; 5) Profound, un ensemble de banques de données économiques et commerciales; 6) RERO, le catalogue du Réseau romand des bibliothèques suisses (qui comprend le catalogue de la Bibliothèque des Nations Unies de Genève à titre de bibliothèque associée); 7) plusieurs CD-Rom multimédia (Encarta 97, L’Etat du monde, Elysée 2, Nuklear, etc.); 8) des vidéocassettes multistandards et des DVD présentant des programmes, films et documentaires sur l’action internationale et l’action humanitaire.
Très rapidement, de l’avis du personnel, «la consultation électronique induit une plus grande consultation imprimée et un renforcement de toutes les formes de recherche». Dépassant les prévisions les plus optimistes, ce cyberespace joue le rôle de catalyseur, amenant un public nouveau, jeune, varié et enthousiaste à consulter les collections de la bibliothèque et à utiliser ses autres services. Suite au succès du premier cyberespace, un deuxième cyberespace ouvre en avril 1998, deux étages plus haut, avec six postes informatiques et une vue imprenable sur le lac Léman et la chaîne des Alpes.
= Enluminures de la Bibliothèque de Lyon
Nombre de bibliothèques recèlent des joyaux que l’internet permet de faire connaître. C'est le cas de la Bibliothèque municipale de Lyon qui, en 1998, décide de diffuser en ligne sa collection d’enluminures, en débutant par une collection numérique de 3.000 images, le but à terme étant une collection de 10.000 images émanant de 200 manuscrits et incunables s’échelonnant du 5e siècle à la Renaissance. Le système utilisé est le SGBI (Système de gestion de banques d’images) créé par la Maison de l’Orient à Lyon, sous l’égide du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et de l’Université Lyon 2.
«Chaque document, signalé par son auteur, son titre et son siècle de réalisation, représente une entité, est-il expliqué sur le site web. Par un double clic sur l’entité choisie, on accède à un écran qui permet de feuilleter les images du document. Chaque écran peut comporter neuf imagettes, correspondant à des objets-images. Lorsque le document comporte davantage d’objets-images, des flèches permettent d’accéder aux objets-images suivants. Chaque objet-image peut comprendre plusieurs images, leur nombre étant indiqué sous chaque objet-image. Un double-clic sur une imagette permet de voir l’image agrandie. Dans une seconde étape, une interrogation multicritères sera possible.»
Deux ans plus tard, en décembre 2000, le site web donne accès à la plus importante collection française d’enluminures médiévales, soit 12.000 images scannées dans 457 ouvrages précieux. Certains manuscrits et incunables sont à dominante religieuse: bibles, missels, bréviaires, pontificaux, livres d’heures, droit canon. D’autres, à dominante profane, traitent de philosophie, d’histoire, de littérature, de sciences, etc. Les images numérisées sont les peintures en pleine page et les miniatures, ainsi que les initiales ornées et les décors des marges.
La bibliothèque poursuit ensuite la numérisation de ses collections iconographiques. Début 2003, plusieurs fonds spécialisés sont en accès libre sur le web: manuscrits, livres imprimés anciens, manuscrits autographes, collections locales (Lyon) et régionales (Rhône-Alpes), ésotérisme et franc-maçonnerie, fonds de la première guerre mondiale (1914-1918), estampes, affiches, livres d’artistes, photographies, fonds Lacassagne (père de l’Ecole lyonnaise d’anthropologie criminelle), fonds chinois, arts du spectacle, et enfin collection jésuite des Fontaines.
= Gabriel, serveur européen
Lancé en 1997, Gabriel - acronyme de: Gateway and Bridge to Europe’s National Libraries - est le serveur des bibliothèques nationales européennes, créé pour offrir un point d’accès unique à leurs services et collections. Le choix de ce nom «rappelle également les travaux de Gabriel Naudé, dont l’Advis pour dresser une bibliothèque (Paris, 1627) est le premier travail théorique en Europe sur les bibliothèques et qui constitue ainsi un point de départ sur les bibliothèques de recherche modernes. Le nom Gabriel est aussi employé dans de nombreuses langues européennes et vient de l’Ancien Testament, Gabriel étant l’un des archanges, ou messager céleste. Il est également présent dans le Nouveau Testament et dans le Coran.»
Plus prosaïquement, le site trilingue (anglais, français, allemand) propose des liens hypertextes vers les services en ligne d’un certain nombre de bibliothèques nationales (Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Macédoine, Malte, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, San Marino, Suède, Suisse, Turquie et Vatican). Une rubrique informe des projets communs à plusieurs pays. La recherche sur Gabriel est possible par pays ou par type de services: OPAC (online public access catalogue), bibliographies nationales, catalogues collectifs nationaux, index de périodiques, serveurs web, gophers (à savoir des systèmes d’information à base de menus textuels à plusieurs niveaux), liste complète des services en ligne par bibliothèque.
Comment Gabriel voit-il le jour? L’idée d’un site web commun aux bibliothèques nationales européennes naît en 1994 à Oslo (Norvège) lors de la réunion annuelle de la CENL (Conference of European National Librarians). En mars 1995, une nouvelle réunion rassemble les représentants de la Koninklijke Bibliotheek (Pays-Bas), de la British Library (Royaume-Uni) et de l’Helsinki University Library (Finlande). Après s’être mises d’accord sur un projet pilote, ces trois bibliothèques sont rejointes par trois autres bibliothèques nationales: Die Deusche Bibliothek (Allemagne), la Bibliothèque nationale de France et la Biblioteka Narodowa (Pologne).
Le projet Gabriel est approuvé en septembre 1995 lors de la réunion annuelle de la CENL à Berne (Suisse). Un serveur pilote est lancé sur l’internet par la British Library, qui s’occupe ensuite de sa maintenance éditoriale avec la collaboration des Bibliothèques nationales de Finlande et des Pays-Bas. La seconde étape se déroule entre octobre 1995 et septembre 1996. Les bibliothèques nationales n’ayant pas participé à la phase pilote sont invitées à se joindre au projet. Entre-temps, nombre de bibliothèques nationales débutent leur propre site web. Lors de sa réunion à Lisbonne (Portugal) en septembre 1996, la CENL décide de lancer officiellement Gabriel à compter du 1er janvier 1997, la maintenance éditoriale étant assurée par la Bibliothèque nationale des Pays-Bas.
En été 2005, Gabriel est intégré à la Bibliothèque européenne. Lancée dix-huit mois plus tôt, en janvier 2004, la Bibliothèque européenne est issue du projet TEL (Telematics & Electronic Libraries), un projet subventionné par la Commission européenne pendant trois ans, entre 2001 et 2003, pour étudier la faisabilité d’un service pan-européen donnant accès aux ressources disséminées dans toutes les bibliothèques nationales d’Europe. Ce portail commun est mis en ligne par la CENL et hébergé par la Bibliothèque nationale des Pays-Bas. Il offre un point d’accès unique aux catalogues de 18 bibliothèques nationales (Allemagne, Autriche, Croatie, Danemark, Estonie, Finlande, France, Italie, Hongrie, Lettonie, Pays-Bas, Portugal, République tchèque, Royaume-Uni, Serbie, Slovaquie, Slovénie et Suisse), avec accès (gratuit ou payant) aux documents électroniques de ces bibliothèques. S’y ajoutent les catalogues de la CENL et de l’ICCU (Instituto Centrale per il Catalogo Unico delle Bibliothece Italiane). Les collections des 25 autres bibliothèques nationales seront intégrées dans une phase ultérieure. La Bibliothèque européenne devrait également accueillir en son sein la future Bibliothèque numérique européenne, nouveau projet officiellement lancé en mars 2006.
= De la conservation à la communication
Face à un web encyclopédique et des bibliothèques numériques de plus en plus nombreuses, les jours des bibliothèques traditionnelles sont-ils comptés? La bibliothèque numérique menace-t-elle vraiment l’existence de la bibliothèque traditionnelle? En 1997 et 1998, plusieurs grandes bibliothèques expliquent sur leur site que, à côté d’un secteur numérique en pleine expansion, la communication physique des documents reste essentielle. Ces commentaires ont depuis disparu. La bibliothèque numérique rend enfin compatibles deux objectifs qui ne l’étaient guère, à savoir la conservation des documents et leur communication. Le document est numérisé une bonne fois pour toutes, et le grand public y a facilement accès. Au début des années 2000, toute bibliothèque traditionnelle quelque peu dynamique dispose de collections numériques, soit à usage interne, soit en accès libre sur le web.
Les problèmes de bande passante s’estompent aussi. Après avoir proposé avec enthousiasme des images en pleine page très agréables à l’oeil mais excessivement longues à apparaître à l’écran, nombreux sont les sites qui optent ensuite pour des images de format réduit, avec possibilité de cliquer ou non sur ces images pour obtenir un format plus grand. Cette présentation est souvent restée la norme, même avec la généralisation de l’internet à débit rapide. Le passage du petit format ou grand format est désormais rapide sinon immédiat, à la grande satisfaction des iconographes, photographes et autres amateurs d’images.
La raison d’être des bibliothèques nationales est de préserver un patrimoine accumulé au fil des siècles : manuscrits, incunables, livres imprimés, journaux, périodiques, gravures, affiches, partitions musicales, images, photos, films, etc. Ceci n’est pas près de changer. Si le fait de disposer de supports numériques favorise la communication, il faut bien un endroit pour stocker les documents physiques originaux, à commencer par les Bibles de Gutenberg.
Les bibliothèques nationales archivent d’ailleurs aussi les documents électroniques et les pages web. A la Bibliothèque nationale de France (BnF) par exemple, il a été décidé de collecter et d’archiver les sites dont le nom de domaine se termine en .fr, ou encore les sites dédiés aux campagnes électorales, d’abord pour les présidentielles de 2002, puis pour les législatives de 2004, et enfin pour les présidentielles et les législatives de 2007, en archivant et collectant les sites institutionnels, les sites et blogs officiels des candidats, les sites d’analyses, les sites des médias traditionnels, les sites d’associations et de syndicats, etc.
Les bibliothèques publiques ne semblent pas près de disparaître non plus. Malgré la curiosité suscitée par le livre numérique, les lecteurs assurent le plus souvent qu’ils ne sont pas prêts à lire Zola ou Proust à l’écran. Question de génération peut-être. Les enfants ayant appris à lire directement à l’écran ne verront peut-être aucun problème à lire des livres en ligne sur des supports électroniques en tous genres.
Si les bibliothèques nationales et les bibliothèques publiques restent toujours utiles, la situation est différente pour les bibliothèques spécialisées. Dans nombre de domaines où l’information la plus récente est primordiale, on s’interroge maintenant sur la nécessité d’aligner des documents imprimés sur des rayonnages, alors qu’il est tellement plus pratique de rassembler, stocker, archiver, organiser, cataloguer et diffuser des documents électroniques, et de les imprimer seulement à la demande.
7.3. Du bibliothécaire au cyberthécaire
En trois décennies, le bibliothécaire-documentaliste a vu son activité professionnelle frappée de plein fouet par l’informatique puis par l’internet. Comment la transition s’est-elle passée ?
= Bibliothécaires et internet
Selon Olivier Bogros, directeur de la Bibliothèque municipale de Lisieux (Normandie), interviewé en juin 1998, l’internet est «un outil formidable d’échange entre professionnels (tout ce qui passe par le courrier électronique, les listes de diffusion et les forums) (…). C’est aussi pour les bibliothèques la possibilité d’élargir leur public en direction de toute la Francophonie. Cela passe par la mise en ligne d’un contenu qui n’est pas seulement la mise en ligne du catalogue, mais aussi et surtout la constitution de véritables bibliothèques virtuelles.»
L’internet est un outil de communication sans précédent. La liste de diffusion Biblio-fr est créée en 1993 par Hervé Le Crosnier, professeur à l’Université de Caen (Normandie) à l’intention des «bibliothécaires et documentalistes francophones et [de] toute personne intéressée par la diffusion électronique de l’information documentaire». La liste se veut le regard francophone des documentalistes sur les questions soulevées par le développement de l’internet, par exemple «la diffusion de la connaissance, l’organisation de collections de documents électroniques, la maintenance et l’archivage de l’écrit électronique». Biblio-fr compte 3.329 abonnés le 20 décembre 1998 et 15.136 abonnés le 20 avril 2007. Une autre liste de diffusion est ADBS-info, gérée par l’Association des professionnels de l’information et de la documentation (ADBS), avec 7.699 abonnés le 20 avril 2007.
Des portails sont créés à l’intention des bibliothèques, par exemple Biblio On Line. Jean-Baptiste Rey, son rédacteur et webmestre, relate en juin 1998: «Le site dans sa première version a été lancé en juin 1996. Une nouvelle version (l’actuelle) a été mise en place à partir du mois de septembre 1997. Le but de ce site est d’aider les bibliothèques à intégrer internet dans leur fonctionnement et dans les services qu’elles offrent à leur public. Le service est décomposé en deux parties: a) une partie "professionnelle" où les bibliothécaires peuvent retrouver des informations professionnelles et des liens vers les organismes, les institutions, et les projets et réalisations ayant trait à leur activité; b) une partie comprenant annuaire, mode d’emploi de l’internet, villes et provinces, etc… permet au public des bibliothèques d’utiliser le service Biblio On Line comme un point d’entrée vers internet.»
Le site de l’ENSSIB (Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques) héberge la version électronique du Bulletin des bibliothèques de France (BBF), une revue professionnelle bimensuelle dans laquelle «professionnels et spécialistes de l’information discutent de toutes les questions concernant la politique et le développement des bibliothèques et des centres de documentation: évolution par secteur, grands projets, informatisation, technologies de l’information, écrits électroniques, réseaux, coopération, formation, gestion, patrimoine, usagers et publics, livre et lecture…» Annie Le Saux, rédactrice de la revue, relate en juillet 1998: «C’est en 1996 que le BBF a commencé à paraître sur internet (les numéros de 1995). (…) Nous nous servons beaucoup du courrier électronique pour prendre contact avec nos auteurs et pour recevoir leurs articles. Cela diminue grandement les délais. Nous avons aussi recours au web pour prendre connaissance des sites mentionnés lors de colloques, vérifier les adresses, retrouver des indications bibliographiques dans les catalogues des bibliothèques…»
Avec cette manne documentaire qu’offre désormais l’internet, que vont devenir les bibliothécaires-documentalistes? Vont-ils devenir des cyberthécaires, ou bien vont-ils progressivement disparaître parce que les usagers n’auront tout simplement plus besoin d’eux? Le métier de bibliothécaire n'en est pas à sa première transformation. L’apparition de l'informatique permet au bibliothécaire de remplacer des catalogues de fiches sur bristol par des catalogues consultables à l’écran, avec un classement alphabétique ou systématique effectué non plus par lui-même mais par la machine. L'informatisation du prêt et de la gestion des commandes fait disparaître l’impressionnant stock de fiches et bordereaux nécessaires lors des opérations manuelles. L’informatique en réseau permet ensuite la gestion de catalogues collectifs regroupant dans une même base de données les catalogues des bibliothèques de la même région, du même pays ou de la même spécialité, entraînant du même coup des services très facilités pour le prêt inter-bibliothèques et le regroupement des commandes auprès des fournisseurs. Puis les bibliothèques ouvrent un serveur minitel pour la consultation de leur catalogue, désormais disponible au domicile du lecteur. Ces catalogues sont progressivement transférés sur l’internet, avec une consultation plus souple et plus attractive que sur minitel. Outre un catalogue, les sites web des bibliothèques offrent un ensemble de documents numérisés ou encore un choix de liens hypertextes vers d’autres sites, évitant ainsi aux usagers de se perdre sur la toile.
= Quelques expériences
Il ne semble donc pas que la profession soit en danger, au contraire. Piloter les usagers sur l’internet, filtrer et organiser l’information à leur intention, créer et gérer un site web, rechercher des documents dans des bases de données spécialisées, telles sont désormais les tâches de nombreux bibliothécaires. Le bibliothécaire devient cyberthécaire, comme en témoignent diverses expériences relatées au fil des ans, par Peter Raggett en 1998, Bruno Didier en 1999, Bakayoko Bourahima et Emmanuel Barthe en 2000, et Anissa Rachef en 2001.
Peter Raggett est directeur du centre de documentation et d’information (CDI) de l’OCDE. Située à Paris, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) regroupe trente pays membres. Au noyau d’origine, constitué des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, viennent s’ajouter le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Finlande, le Mexique, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne et la Corée. Réservé aux fonctionnaires de l’organisation, le centre de documentation permet la consultation de quelque 60.000 monographies et 2.500 périodiques imprimés. En ligne depuis 1996, les pages intranet du CDI deviennent une source d’information essentielle pour le personnel.
«Je dois filtrer l’information pour les usagers de la bibliothèque, ce qui signifie que je dois bien connaître les sites et les liens qu’ils proposent, explique Peter Raggett en juin 1998. J’ai sélectionné plusieurs centaines de sites pour en favoriser l’accès à partir de l’intranet de l’OCDE. Cette sélection fait partie du bureau de référence virtuel proposé par la bibliothèque à l’ensemble du personnel. Outre de nombreux liens, ce bureau de référence contient des pages recensant les articles, monographies et sites web correspondant aux différents projets de recherche en cours à l’OCDE, l’accès en réseau aux CD-Rom et une liste mensuelle des nouveaux titres.»
Comment voit-il l’avenir de la profession? «L’internet offre aux chercheurs un stock d’informations considérable. Le problème pour eux est de trouver ce qu’ils cherchent. Jamais auparavant on n’avait senti une telle surcharge d’informations, comme on la sent maintenant quand on tente de trouver un renseignement sur un sujet précis en utilisant les moteurs de recherche disponibles sur l’internet. A mon avis, les bibliothécaires auront un rôle important à jouer pour améliorer la recherche et l’organisation de l’information sur le réseau. Je prévois aussi une forte expansion de l’internet pour l’enseignement et la recherche. Les bibliothèques seront amenées à créer des bibliothèques numériques permettant à un étudiant de suivre un cours proposé par une institution à l’autre bout du monde. La tâche du bibliothécaire sera de filtrer les informations pour le public. Personnellement, je me vois de plus en plus devenir un bibliothécaire virtuel. Je n’aurai pas l’occasion de rencontrer les usagers, ils me contacteront plutôt par courriel, par téléphone ou par fax, j’effectuerai la recherche et je leur enverrai les résultats par voie électronique.»
En 1999, Bruno Didier est bibliothécaire à l’Institut Pasteur (Paris), une fondation privée dont le but est la prévention et le traitement des maladies infectieuses par la recherche, l’enseignement et des actions de santé publique. Séduit par les perspectives qu’offre le réseau pour la recherche documentaire, Bruno Didier crée le site web de la bibliothèque en 1996 et devient son webmestre. «Le site web de la bibliothèque a pour vocation principale de servir la communauté pasteurienne, relate-t-il en août 1999. Il est le support d’applications devenues indispensables à la fonction documentaire dans un organisme de cette taille: bases de données bibliographiques, catalogue, commande de documents et bien entendu accès à des périodiques en ligne. C’est également une vitrine pour nos différents services, en interne mais aussi dans toute la France et à l’étranger. Il tient notamment une place importante dans la coopération documentaire avec les instituts du réseau Pasteur à travers le monde. Enfin j’essaie d’en faire une passerelle adaptée à nos besoins pour la découverte et l’utilisation d’internet. (…) Je développe et maintiens les pages du serveur, ce qui s’accompagne d’une activité de veille régulière. Par ailleurs je suis responsable de la formation des usagers, ce qui se ressent dans mes pages. Le web est un excellent support pour la formation, et la plupart des réflexions actuelles sur la formation des usagers intègrent cet outil.»
Son activité professionnelle a changé de manière radicale, tout comme celle de ses collègues. «C’est à la fois dans nos rapports avec l’information et avec les usagers que les changements ont eu lieu, explique-t-il. Nous devenons de plus en plus des médiateurs, et peut-être un peu moins des conservateurs. Mon activité actuelle est typique de cette nouvelle situation: d’une part dégager des chemins d’accès rapides à l’information et mettre en place des moyens de communication efficaces, d’autre part former les utilisateurs à ces nouveaux outils. Je crois que l’avenir de notre métier passe par la coopération et l’exploitation des ressources communes. C’est un vieux projet certainement, mais finalement c’est la première fois qu’on dispose enfin des moyens de le mettre en place.»
En 2000, Bakayoko Bourahima est responsable de la bibliothèque de l’ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée) d’Abidjan, un établissement qui assure la formation de statisticiens pour les pays africains d’expression française. Le site web de l’ENSEA est mis en ligne en avril 1999 dans le cadre du réseau REFER, mis sur pied par l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) pour desservir la communauté scientifique et technique en Europe de l’Est, en Asie et en Afrique (24 pays participants en 2002).
Bakayoko Bourahima s’occupe de la gestion de l’information scientifique et technique et de la diffusion des travaux publiés par l’Ecole. En ce qui concerne l’internet, «mon service a eu récemment des séances de travail avec l’équipe informatique pour discuter de l’implication de la bibliothèque dans l’animation du site, relate-t-il en juillet 2000. Le service de la bibliothèque travaille aussi à deux projets d’intégration du web pour améliorer ses prestations. (…) J’espère bientôt pouvoir mettre à la disposition de mes usagers un accès internet pour l’interrogation de bases de données. Par ailleurs, j’ai en projet de réaliser et de mettre sur l’intranet et sur le web un certain nombre de services documentaires (base de données thématique, informations bibliographiques, service de références bibliographiques, bulletin analytique des meilleurs travaux d’étudiants…). Il s’agit donc pour la bibliothèque, si j’obtiens les financements nécessaires pour ces projets, d’utiliser pleinement l’internet pour donner à notre école un plus grand rayonnement et de renforcer sa plateforme de communication avec tous les partenaires possibles. En intégrant cet outil au plan de développement de la bibliothèque, j’espère améliorer la qualité et élargir la gamme de l’information scientifique et technique mise à la disposition des étudiants, des enseignants et des chercheurs, tout en étendant considérablement l’offre des services de la bibliothèque.»
En 2000, Emmanuel Barthe est documentaliste juridique et responsable informatique de Coutrelis & Associés, un cabinet d’avocats parisien. «Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit communautaire, le droit de l’alimentation, le droit de la concurrence et le droit douanier, écrit-il en octobre 2000. Je fais de la saisie indexation, et je conçois et gère les bases de données internes. Pour des recherches documentaires difficiles, je les fais moi-même ou bien je conseille le juriste. Je suis aussi responsable informatique et télécoms du cabinet : conseils pour les achats, assistance et formation des utilisateurs. De plus, j’assure la veille, la sélection et le catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref descriptif. Je suis également formateur internet juridique aussi bien à l’intérieur de mon entreprise qu’à l’extérieur lors de stages de formation.»
Emmanuel Barthe est aussi le modérateur de Juriconnexion, une liste de discussion créée par l’association du même nom. «L’association Juriconnexion a pour but la promotion de l’électronique juridique, c’est-à-dire la documentation juridique sur support électronique et la diffusion des données publiques juridiques. Elle organise des rencontres entre les utilisateurs et les éditeurs juridiques (et de bases de données), ainsi qu’une journée annuelle sur un thème. Vis-à-vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de médiateur et de lobbying à la fois. L’association, notamment, est favorable à la diffusion gratuite sur internet des données juridiques produites par le Journal officiel et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes juridiques représentent la majorité des membres de l’association, suivis par certains représentants des éditeurs et des juristes.»
En 2001, Anissa Rachef est bibliothécaire et professeur à l’Institut français de Londres. Présents dans nombre de pays, les instituts français sont des organismes officiels proposant des cours et manifestations culturelles. A Londres, 5.000 étudiants environ s'inscrivent aux cours chaque année. Inaugurée en mai 1996, la médiathèque utilise l’internet dès sa création.
«L’objectif de la médiathèque est double, explique Anissa Rachef en avril 2001. Servir un public s’intéressant à la culture et la langue françaises et "recruter" un public allophone en mettant à disposition des produits d’appel tels que vidéos documentaires, livres audio, CD-Rom. La mise en place récente d’un espace multimédia sert aussi à fidéliser les usagers. L’installation d’un service d’information rapide a pour fonction de répondre dans un temps minimum à toutes sortes de questions posées via le courrier électronique, ou par fax. Ce service exploite les nouvelles technologies pour des recherches très spécialisées. Nous élaborons également des dossiers de presse destinés aux étudiants et professeurs préparant des examens de niveau secondaire. Je m’occupe essentiellement de catalogage, d’indexation et de cotation. (…) J’utilise internet pour des besoins de base. Recherches bibliographiques, commande de livres, courrier professionnel, prêt inter-bibliothèques. C’est grâce à internet que la consultation de catalogues collectifs, tels SUDOC (Système universitaire de documentation) et OCLC (Online Computer Library Center), a été possible. C’est ainsi que j’ai pu mettre en place un service de fourniture de documents extérieurs à la médiathèque. Des ouvrages peuvent désormais être acheminés vers la médiathèque pour des usagers ou bien à destination des bibliothèques anglaises.»
7.4. Dans la lignée de Handicapzéro
L’existence de bibliothèques numériques représente un tournant important pour l’accès des personnes handicapées au livre, par exemple les personnes ayant un problème visuel, à savoir 10% de la population, ou encore les personnes à motricité réduite, par exemple celles qui ne peuvent tenir un livre dans les mains ou bien tourner les pages. Pour la première fois, elles peuvent accéder à de nombreux titres du patrimoine scientifique et littéraire, et non plus seulement à un pourcentage infime, et elles peuvent accéder aux nouveautés sans devoir attendre des mois sinon des années.
= Premiers pas
Un département de la Library of Congress, le NLS (National Library Service for the Blind and Physically Handicapped), lance en août 1999 un serveur permettant aux personnes handicapées visuelles de télécharger des livres, soit au format BRF (braille format) pour une lecture sur plage braille ou une impression sur imprimante braille, soit au format DAISY (digital accessible information system) pour une écoute sur synthèse vocale. A l’ouverture du service, 3.000 livres sont disponibles pour téléchargement ou consultables en ligne. Ce service fournit aussi un synthétiseur de parole, qui est un logiciel permettant de désagréger le texte pour lecture sur synthèse vocale. Les collections du NLS comptent 4.700 titres en septembre 2003.
De son côté, l’association Recording For the Blind & Dyslexic (RFB&D) enregistre 4.000 titres par an avec l’aide de 5.000 volontaires officiant dans 32 studios d’enregistrement répartis dans tout le pays. Elle est la plus grande association de ce type aux Etats-Unis. En 2002, la RFB&D débute la numérisation de ses collections au format DAISY. 6.000 livres audionumériques sont disponibles sur CD-Rom en septembre 2002, et 37.500 livres cinq ans plus tard, en septembre 2007.
Les transcriptions en braille peuvent être rapides quand existent à la fois la motivation et les moyens. Le quatrième volet de la série best-seller de Joanne K. Rowling, Harry Potter and the Goblet of Fire, est publié par la National Braille Press (NBP) en juillet 2000, vingt jours seulement après sa sortie en librairie, avec un premier tirage de 500 exemplaires. Si les 734 pages du livre «standard» publié par Scholastic donnent 1.184 pages en braille, le prix du livre braille n’est pas plus élevé, souligne la NBP. Ce court délai est dû à deux facteurs. D’une part, Scholastic fournit le fichier électronique, une initiative dont d’autres éditeurs feraient bien de s’inspirer. D’autre part, les 31 membres de l’équipe de la NBP travaillent sans relâche pendant quinze jours. Comme pour les autres titres de la NBP, le livre est également disponible au format PortaBook, à savoir un fichier en braille informatique abrégé stocké sur disquette, pour lecture sur un lecteur braille portable ou au moyen d’un logiciel braille. Sept ans plus tard, en juillet 2007, le septième et dernier opus de la série, Harry Potter and the Deathly Hallows, est disponible chez Bookshare.org 4 heures et 20 minutes après la parution officielle le 21 juillet à minuit et une minute, le temps de scanner le livre et de mettre en forme les fichiers numériques.
Dans de nombreux pays, malgré l’existence d’un matériel informatique adapté, l’édition braille reste encore confidentielle sinon clandestine, le problème des droits d’auteur sur les transcriptions n’étant pas résolu. Les livres en gros caractères et sur cassettes sont eux aussi peu nombreux par rapport aux milliers de titres paraissant chaque année, malgré les efforts dispensés par les éditeurs spécialisés et les organismes bénévoles.
Directeur de la communication de l’association Handicapzéro, Patrice Cailleaud explique en janvier 2001 que, si le livre numérique est «une nouvelle solution complémentaire aux problèmes des personnes aveugles et malvoyantes, (…) les droits et autorisations d’auteurs demeurent des freins pour l’adaptation en braille ou caractères agrandis d’ouvrage. Les démarches sont saupoudrées, longues et n’aboutissent que trop rarement.» D’où la nécessité impérieuse de lois nationales et d’une loi internationale du droit d’auteur pour les personnes atteintes de déficience visuelle.
Richard Chotin, professeur à l’Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille, relate en mai 2001: «Ma fille vient d’obtenir la deuxième place à l’agrégation de lettres modernes. Un de ses amis a obtenu la maîtrise de conférence en droit et un autre a soutenu sa thèse de doctorat en droit également. Outre l’aspect performance, cela prouve au moins que, si les aveugles étaient réellement aidés (tous les aveugles n’ont évidemment pas la chance d’avoir un père qui peut passer du temps et consacrer de l’argent) par des méthodes plus actives dans la lecture des documents (obligation d’obtenir en braille ce qui existe en "voyant" notamment), le handicap pourrait presque disparaître.»
Entérinée à la même date, la directive 2001/29/CE de la Commission européenne sur «l’harmonisation de certains aspects du droit d’auteur et des droits voisins dans la société de l’information» - plus simplement appelée directive EUCD (European Union Copyright Directive) - insiste dans son article 43 sur la nécessité pour les Etats membres d’adopter «toutes les mesures qui conviennent pour favoriser l’accès aux oeuvres pour les personnes souffrant d’un handicap qui les empêche d’utiliser les oeuvres elles-mêmes, en tenant plus particulièrement compte des formats accessibles». C'est chose faite les années suivantes. En France par exemple, la loi du 1er août 2006 sur le droit d'auteur et droits voisins dans la société de l'information - plus simplement appelée loi DADVSI - prévoit l'exception au droit d'auteur en faveur des personnes handicapées, exception qui permet d'adapter à moindre coût des oeuvres originales en fonction de certains handicaps pour offrir des version numériques, des versions audio, etc.
En partenariat avec plusieurs organismes (associations, établissements d’enseignement spécialisé, éditeurs), l'association BrailleNet - fondée en 1997 par Dominique Burger - crée en novembre 2001 le serveur Hélène pour l'édition adaptée, afin de proposer en accès restreint des livres numériques permettant des impressions en braille ou en gros caractères. Ces livres sont des oeuvres littéraires récentes, des documentations techniques, des ouvrages scientifiques, des manuels scolaires et des supports de cours adaptés, ainsi que des livres du domaine public. Développé en partenariat avec l’INRIA Rhône-Alpes (INRIA: Institut national de recherche en informatique et en automatique) et soutenu par la Direction du livre et de la lecture (Ministère de la culture et de la communication), le serveur comprend 2.700 titres en août 2007, dont 70% de livres sous droits. Les fichiers numériques sont utilisés par 67 centres de transcription spécialisés situés en France et dans la Francophonie.
En parallèle, la Bibliothèque Hélène ouvre en janvier 2006 à l'intention des lecteurs déficients visuels, avec des livres pour la jeunesse, suivis ensuite d'ouvrages de littérature générale. Les collections comptent 1 200 livres, dont la moitié du domaine public. Catherine Desbuquois, gestionnaire de la bibliothèque, explique en août 2007: «Le catalogue de la bibliothèque Hélène progresse au rythme de la bonne volonté des éditeurs, qui commencent à envisager les avantages du droit de prêt numérique, mais c'est un long travail de pédagogie.» L'inscription est gratuite sur présentation d'un certificat médical. A ce stade, la lecture est possible uniquement sur le bloc-notes braille Iris de la société Eurobraille, qui coûte entre 6.595 euros et 11.910 euros selon les modèles (prix d'août 2007), et dont le parc compte 700 unités seulement dans toute l'Europe (en 2006). De ce fait, la bibliothèque touche un public réduit, avec 123 lecteurs actifs et 217 lecteurs inscrits. «L'écart significatif entre le nombre de lecteurs inscrits et le nombre de lecteurs actifs tient au fait que beaucoup de personnes intéressées par la lecture numérique - mais non équipées d'Iris - se sont inscrites dans l'attente de la mise en place du nouveau mode de lecture sécurisé (PDF) auquel travaillent BrailleNet et la société Adobe (France).» (extrait d'un document statistique de BrailleNet) Ce nouveau mode de lecture est sécurisé au moyen d'un certificat numérique individuel déposé sur un eToken, à savoir un système d'authentification sur clé USB. Disponible à l'automne 2007, il permet d'augmenter la fréquentation de la bibliothèque puisqu'une plateforme spécifique n'est plus nécessaire.
= Bookshare.org
Lancé par Benetech en 2002, Bookshare.org est à ce jour la plus grande bibliothèque numérique mondiale destinée aux personnes ayant un problème visuel, et son modèle est envié dans de nombreux pays.
Benetech est une société de la Silicon Valley (Californie) qui se donne pour objectif de mettre les technologies au service de tous les êtres humains, et pas seulement de quelques-uns. Dès ses débuts en 2001, Benetech décide de créer une grande bibliothèque numérique à l'intention des personnes aveugles et malvoyantes résidant aux Etats-Unis. L’idée étant que, à l’heure du numérique, il est beaucoup plus rapide et économique de scanner les livres récents plutôt que de les enregister sur cassettes (version audio) ou de les transcrire en braille embossé (version imprimée). Le temps nécessaire se compte en heures ou en jours, et non plus en semaines ou en mois. Et le coût se trouve réduit de 75%.
Bookshare.org est mis en ligne en février 2002. Après avoir soumis la preuve écrite de leur handicap et s’être acquittés de la somme de 25 dollars pour l’inscription, les adhérents ont accès à la bibliothèque moyennant un abonnement annuel de 50 dollars. Scannés par une centaine de volontaires, les 7.620 titres disponibles au départ sont proposés en deux formats, BRF et DAISY.
L’initiative de Bookshare.org constitue une avancée considérable. L’objectif de l’association est assez différent de celui du NLS ou du RFB&D, dont le nombre de titres est très inférieur et dont les textes sont enregistrés par des narrateurs sous contrat (NLS) ou par des volontaires (RFB&D), avec un processus de contrôle garantissant une qualité optimale et entraînant un coût assez élevé par livre. Dans le cas de Bookshare.org, le but est de proposer une grande bibliothèque de livres scannés à moindre coût au lieu d’une petite bibliothèque de livres de grande qualité.
Il faut compter entre deux et quatre heures pour scanner le livre, le convertir en texte grâce à un logiciel OCR, puis vérifier le fichier électronique obtenu pour s'assurer qu'aucune page n'a été oubliée et que les paragraphes sont distincts les uns des autres. Un second volontaire vérifie ensuite que les informations relatives au livre (auteur, titre, date, copyright) sont correctes et corrige éventuellement le fichier numérique au regard du livre original, en fonction du temps qu’il souhaite y consacrer. Un logiciel convertit enfin le livre aux formats BRF et DAISY. L’association distingue trois niveaux de qualité pour le livre numérisé: excellent (pratiquement sans erreur), bon (avec quelques erreurs) et correct (avec beaucoup d’erreurs, mais lisible), ceci en fonction de la qualité du logiciel OCR utilisé. Le coût de production est estimé à 6 dollars US pour un roman et 50 dollars pour un manuel d'enseignement dont le contenu est entièrement vérifié au regard de l'original.
Si, jusque-là, moins de 5% des titres publiés aux Etats-Unis sont disponibles en version braille ou en version audio, la seule limite devient celle du nombre de volontaires scannant les livres. Nombreux sont ceux qui scannent déjà des livres à titre privé, pour un usage personnel ou pour un membre de leur famille aveugle ou malvoyant. L’association les incite donc à envoyer leurs fichiers et à grossir les rangs de l’équipe actuelle, afin de proposer à terme plusieurs dizaines de milliers de livres, y compris toutes les nouveautés.
Le nombre de livres et de volontaires augmente rapidement. En un an, de février 2002 à février 2003, le catalogue passe de 7.620 livres à 11.500 livres, et le nombre de volontaires de 100 à 200 personnes. Le catalogue comprend 14.000 livres en août 2003, 17.000 livres en février 2004, 20.000 livres en janvier 2005, 23.000 livres en juillet 2005 et 30.000 livres en décembre 2006. 5.000 nouveaux livres sont ajoutés au cours de l’année 2006, avec un rythme de 100 livres par semaine. En mars 2005, Bookshare.org débute des collections en espagnol, la deuxième langue du pays, avec un fonds initial de 500 livres, qui passe à 1.000 livres en décembre 2006. A la même date, la bibliothèque compte 5.000 adhérents.
Bookshare.org propose aussi des oeuvres du domaine public en téléchargement libre. Accessibles à tous, abonnés ou non, ces oeuvres sont disponibles en quatre formats: HTML, TXT, BRF et DAISY. Toujours en tête de file lorsqu’il s’agit de lecture pour tous, le Projet Gutenberg met à la disposition de l’association l’ensemble de ses collections.
En juillet 2002, Bookshare.org passe un partenariat avec le service Braille Press du Braille Institute of America pour proposer des éditions en braille embossé à toute personne résidant aux Etats-Unis, moyennant un coût modique. Les transcripteurs et correcteurs de la Braille Press produisent 13 millions de pages par an à destination des écoles, des entreprises, des agences gouvernementales et des particuliers. En février 2003, Bookshare.org s’associe avec la société Pulse Data pour que ses livres puissent être facilement téléchargés sur le BrailleNote, un assistant personnel destiné aux personnes malvoyantes. En février 2004, Bookshare.org lance diverses formules d’inscription à destination des écoles et des groupes. En avril 2004, l'association LightHouse International débute une collection de livres sur l’emploi et le développement professionnel à l'intention des membres de la bibliothèque. En 2005, Bookshare.org procure un logiciel de synthèse vocale lors de l’inscription. Il s’agit du Victor Reader de la société HumanWare (qui remplace Pulse Data en janvier 2005).
Bookshare.org n’aurait pu voir le jour sans la volonté bien ancrée de l’équipe de faire appliquer un amendement spécifique de la loi sur le copyright, le 1996 Chafee Amendment (U.S. Copyright Law, 17 U.S.C. § 121). Cet amendement autorise la distribution d’oeuvres littéraires dans des formats adaptés, et ce auprès des personnes handicapées visuelles, des personnes souffrant d’un handicap de lecture (par exemple la dyslexie) et des personnes à motricité réduite (par exemple les personnes ne pouvant tourner les pages d'un livre). Toute version numérique doit obligatoirement inclure la mention du copyright, avec le nom de l’éditeur détenteur des droits et la date originale de publication.
De plus, dès sa phase initiale, Bookshare.org s’assure du soutien de l’Association of American Publishers (AAP), et prend en compte les diverses remarques faites par l’AAP et plusieurs éditeurs. Le fait que les livres ne puissent être utilisés que par la communauté concernée est strictement appliqué, avec un système adapté de gestion des droits numériques - fichiers encryptés, empreintes digitales, autres procédures de contrôle - et les infractions sont immédiatement sanctionnées. De plus, plusieurs éditeurs et auteurs donnent à Bookshare.org le droit de mettre leurs livres à la disposition de ses adhérents. C’est le cas par exemple de O’Reilly Media, éditeur de manuels informatiques et de livres sur les technologies qui, en mars 2003, passe un accord avec Bookshare.org pour que ses livres soient intégrés aux collections dès publication et convertis aux formats BRF et DAISY.
En mars 2006, suite à une phase pilote menée depuis 2004, Bookshare.org s’associe officiellement avec la National Federation of the Blind (NFB) pour proposer la lecture vocale de 125 journaux et magazines régionaux et nationaux. Cette lecture était jusque-là réservée aux adhérents de la NFB, et possible uniquement par téléphone au moyen d’une synthèse vocale. Les membres de Bookshare.org peuvent désormais lire ces périodiques sur leur ordinateur. 150 titres sont disponibles en décembre 2006.
En mai 2007, Benetech lance un service international. 15% des collections - 4 600 livres en anglais et 600 livres en espagnol - sont disponibles à l'intention des personnes ayant un problème similaire dans d'autres pays.
Qu’en est-il de Benetech, la société fondatrice de Bookshare.org? Benetech est fondé en 2001 par Jim Fruchterman, pour prendre la suite d’Arkenstone, une société spécialisée dans les appareils de lecture pour personnes aveugles. Benetech conçoit, développe et met en oeuvre des technologies novatrices au service du handicap, des droits humains, de l’alphabétisation, de l’éducation et de la fracture numérique. Pour tous les projets qu'elle lance, la société privilégie un retour sur investissement plus social que financier. Après avoir lancé Bookshare.org, Benetech lance notamment Route 66, un logiciel de lecture pour l’alphabétisation des adultes, et Martus, un logiciel sécurisé permettant de recenser les atteintes aux droits de l’homme.
= Handicapzéro
Dans la Francophonie, l’association la plus active dans ce domaine est Handicapzéro, qui a pour but d’améliorer l’autonomie des personnes handicapées visuelles, à savoir 10% de la population francophone. L'association est créée en 1987 à partir du constat suivant: l’information visuelle est omniprésente, mais les personnes aveugles et malvoyantes n’y ont pas accès. En France par exemple, une personne sur mille est aveugle, une personne sur cent est malvoyante et une personne sur deux a des problèmes de vue. Selon le Programme de prévention de la cécité publié par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2001, on dénombre 1,5 million de déficients visuels, dont 112.000 personnes aveugles et 250.000 personnes dont l'acuité visuelle est en dessous de 4 dizièmes.
Mis en ligne en septembre 2000, le site web de l’association devient rapidement le site adapté le plus visité, avec 10.000 requêtes mensuelles. Suite à cette première expérience réussie, l’association lance en février 2003 un portail généraliste offrant en accès libre l’information nationale et internationale en temps réel (en partenariat avec l’Agence France-Presse), l’actualité sportive (avec le journal L’Equipe), les programmes de télévision (avec le magazine Télérama), la météo (avec Météo France) et un moteur de recherche (avec Google), ainsi que toute une gamme de services dans les domaines de la santé, de l’emploi, de la consommation, des loisirs, des sports et de la téléphonie.
Les personnes aveugles peuvent accéder au site au moyen d’une plage braille ou d’une synthèse vocale. Les personnes malvoyantes peuvent paramétrer leur propre «confort de lecture», à savoir la taille et la police des caractères ainsi que la couleur du fond d’écran pour une navigation confortable, en créant puis en modifiant leur profil selon leur potentiel visuel. Ce profil est utilisable pour la lecture de n’importe quel texte situé sur le web, en faisant un copier-coller dans la fenêtre prévue à cet effet. Les personnes voyantes peuvent correspondre en braille avec des aveugles par le biais du site, l’association assurant gratuitement la transcription et l’impression braille des courriers (4.000 caractères maximum) ainsi que leur expédition par voie postale dans les pays de l’Union européenne. Handicapzéro entend ainsi démontrer «que, sous réserve du respect de certaines règles élémentaires, l’internet peut devenir enfin un espace de liberté pour tous».
L’association permet aussi à l’internaute de recevoir directement à son domicile un document adapté à ses besoins, en braille, en caractères agrandis ou en audio. 80.000 documents sont édités en braille et en caractères agrandis en 2005, et 90.000 documents en 2006, avec un champ d’action dans 15 pays. Par le biais du site ou à partir du numéro vert de l’association, 20.000 personnes en 2005 et 25.000 personnes en 2006 bénéficient gratuitement des services de plus de 200 collectivités et entreprises partenaires. Le site reçoit la visite de 200.000 visiteurs par mois. En octobre 2006, le portail adopte une nouvelle présentation en enrichissant encore son contenu, en adoptant une navigation plus intuitive pour la page d’accueil, en proposant des raccourcis de clavier, en offrant un service amélioré pour l’affichage «confort de lecture», etc. Plus de 2 millions de visiteurs utilisent les services du portail au cours de l'année 2006.
= Bibliothèque numérique pour le Handicap
Handicapzéro est l'un des nombreux partenaires de la Bibliothèque numérique pour le Handicap (BnH), un projet novateur qui voit le jour en janvier 2006 à l’initiative de la ville de Boulogne-Billancourt (région parisienne) et sous l'égide d'Alain Patez, bibliothécaire numérique chargé de mission pour la BnH. Celui-ci explique: «Projet à vocation nationale, la BnH repose sur la conviction que l'édition numérique est le moyen d'accès à l'information et à la culture le mieux adapté aux personnes en situation de handicap. L'objectif de la BnH est de permettre à toute personne confrontée à un handicap de télécharger à distance des livres numériques. Ces documents sont commercialisés dans le public, donc non libres de droit de reproduction.»
La BnH se veut un service public proposant un accès adapté à l'édition, et non un accès à l'édition adaptée. Elle propose un service de prêt de livres numériques et de livres audio téléchargeables et chronodégradables (durée limitée dans le temps). En 2006, lors de sa première année de fonctionnement à titre expérimental en tant que projet d'étude et de recherche, la bibliothèque compte 400 lecteurs, 971 titres (60% fiction et 40% documentaires) et 1.500 prêts. Chaque livre est disponible en cinq exemplaires numériques (permettant cinq accès simultanés) et dix exemplaires audio (permettant dix accès simultanés). Le prêt est de trois livres pour une durée de trois semaines. Les personnes inscrites sont pour moitié des handicapés moteurs et pour moitié des handicapés visuels.
Comment la BnH voit-elle le jour? Alain Patez est responsable des éditions numériques à la Médiathèque Landowski de Boulogne-Billancourt depuis juin 2000. L’ouverture de la BnH est précédée de deux expériences. Première expérience, un service de prêt de tablettes de lecture Cybook qui débute en février 2002 au sein de la Médiathèque Landowski. Le public intéressé s’avère être de grands lecteurs, plutôt âgés, et des lecteurs malvoyants. Mais la société Cytale, qui développe et commercialise le Cybook, cesse ses activités quelques mois plus tard. Deuxième expérience, suite à un partenariat avec la société Mobipocket, spécialisée dans la lecture et la distribution sécurisée de livres numériques, la Bibliothèque numérique Landowski (BnL) crée en février 2003 un service de prêt de livres d'une durée de deux semaines. Cette bibliothèque comprend 1 100 titres, essentiellement des oeuvres de fiction (65% de livres en français, 30% en anglais, 5% en allemand et en espagnol). La BnL totalise 256 lecteurs et 1 020 emprunts pour l’année 2005.
En 2003, la BnL passe un partenariat avec l’Association du locked-in syndrome (ALIS), - qui regroupe des personnes tétraplégiques et muettes communiquant uniquement par clignement de paupières - pour que les malades de l’association puissent avoir accès à la bibliothèque numérique. De ce partenariat émerge l’idée d’une bibliothèque à vocation nationale pour les personnes handicapées.
Début 2005, un groupe est constitué avec des représentants de la ville de Boulogne-Billancourt, l’Association du locked-in syndrome (ALIS), l’Association française contre les myopathies (AFM), l’Association des paralysés de France (APF) et la Mission handicap de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ce groupe décide en mai 2005 de développer une bibliothèque numérique pour le handicap. Après approbation à l’unanimité par le conseil municipal de Boulogne-Billancourt en septembre 2005, la BnH est lancée en janvier 2006. Son comité technique de pilotage est composé des associations ci-dessus, auxquelles s’ajoutent l’Association Valentin Haüy (AVH), le Groupement pour l’insertion des personnes handicapées physiques (GIHP) et l’Union nationale des associations de parents et amis de personnes handicapées mentales (UNAPEI).
Qu'est-ce exactement qu'une bibliothèque numérique du handicap? Alain Patez explique en juin 2007: «Il faut lever une ambiguïté : le livre numérique n'est pas à proprement parler de l'édition adaptée - braille, gros caractères… - mais fournit un accès adapté à l'édition: il nécessite en effet une médiation technique. C'est en particulier une orthèse de lecture pour certains types de handicap : l’accès au texte imprimé est limité pour la manipulation dans le cas de handicaps moteurs très lourds, tels les locked-in syndrome; ces difficultés sont supprimées avec la fonction de défilement automatique du texte.»
Le financement des livres est pris en charge par la ville de Boulogne-Billancourt et l'Association française contre les myopathies (AFM). L'AFM finance également l'étude sur la lecture numérique (ELUPHA - Etude de la lecture numérique pour les personnes handicapées) et le site de la bibliothèque au regard des différents critères d’accessibilité. La plateforme technique est entièrement gérée par la société Numilog, spécialisée dans la distribution de livres numériques.
Denis Zwirn, président de Numilog, explique en juin 2007: «Numilog, en tant que principal diffuseur français de livres numériques, fournit à la Bibliothèque numérique pour le Handicap sa plateforme technique - permettant de gérer le prêt des livres depuis un site dédié et adapté aux personnes non voyantes - et le catalogue des livres prêtés. Ces livres et audiolivres sont issus des accords passés par Numilog avec de nombreux éditeurs francophones, parmi lesquels entre autres : Gallimard, POL, Le Dilettante, Le Rocher, La Découverte, De Vive Voix, Eyrolles ou Pearson Education France. Ce projet est particulièrement important pour Numilog, tant par les services qu'il rend à des personnes atteintes de diverses formes de handicap, que par le fait qu'il démontre la valeur ajoutée apportée par le numérique à la lecture et au développement de ses accès. Il montre également la possibilité de proposer des modèles techniques et économiques adaptés aux personnes handicapées et satisfaisant les éditeurs, dont les droits sont parfaitement respectés au sein de cette bibliothèque numérique.»