Cet avis est partagé par Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion d’inédits artistiques et littéraires. «L’ebook est sans aucun doute un support extraordinaire, explique-t-il en octobre 2000. Il aura son rôle à jouer dans la diffusion des oeuvres ou des journaux électroniques, mais il ne remplacera jamais le véritable bouquin papier de papa. Il le complétera. (…) Voyez la monnaie électronique: on ne paie pas encore son boulanger ou ses cigarettes avec sa carte de crédit et on a toujours besoin d’un peu de monnaie dans sa poche, en plus de sa carte Visa. L’achat d’un livre n’est pas un acte purement intellectuel, c’est aussi un acte de sensualité que ne comblera jamais un ebook. Naturellement, l’édition classique devra en tenir compte sur le plan marketing pour se différencier davantage, mais je crois que l’utilisation des deux types de supports sera bien distincte. Le téléphone n’a pas tué le courrier, la radio n’a pas tué la presse, la télévision n’a pas tué la radio ni le cinéma… Il y a de la place pour tout, simplement, ça oblige à chaque fois à une adaptation et à un regain de créativité. Et c’est tant mieux!»
Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8, écrit pour sa part en janvier 2001: «J’attends de voir concrètement comment ils fonctionnent et si les éditeurs sont capables de proposer des produits spécifiques à ce support car, si c’est pour reproduire uniquement des livres imprimés, je suis assez sceptique. L’histoire des techniques montre qu’une technique n’est adoptée que si - et seulement si… - elle apporte des avantages concrets et conséquents par rapport aux techniques auxquelles elle prétend se substituer.»
Ce scepticisme est partagé par Olivier Bogros, directeur de la Médiathèque municipale de Lisieux (Normandie), qui s’exclame en août 2000: «De quoi parle-t-on? Des machines monotâches encombrantes et coûteuses, avec format propriétaire et offre éditoriale limitée? Les Palm, Psion et autres hand et pocket computers permettent déjà de lire ou de créer des livres électroniques (appelés ici livres numériques, ndlr), et en plus servent à autre chose. Ceci dit, la notion de livre électronique m’intéresse en tant que bibliothécaire et lecteur. Va-t-il permettre de s’affranchir d’un modèle économique à bout de souffle (la chaîne éditoriale n’est pas le must en la matière)? Les machines à lire n’ont de mon point de vue de chance d’être viables que si leur utilisateur peut créer ses propres livres électroniques avec (cf. cassettes vidéo).»
Patrick Rebollar, professeur de littérature française et d’informatique dans des universités japonaises, écrit en décembre 2000: «Je trouve enthousiasmant le principe de stockage et d’affichage mais j’ai des craintes quant à la commercialisation des textes sous des formats payants. Les chercheurs pourront-ils y mettre leurs propres corpus et les retravailler? L’outil sera-t-il vraiment souple et léger, ou faut-il attendre le développement de l’encre électronique? Je crois également que l’on prépare un cartable électronique pour les élèves des écoles, ce qui pourrait être bon pour leur dos…»
Olivier Gainon, fondateur des éditions CyLibris, manifeste lui aussi un certain scepticisme à l’égard des modèles actuels. Il explique à la même date: «Je ne crois pas trop à un objet qui a des inconvénients clairs par rapport à un livre papier (prix / fragilité / aspect / confort visuel / etc.), et des avantages qui me semblent minimes (taille des caractères évolutifs / plusieurs livres dans un même appareil / rétro-éclairage de l’écran / etc.). De même, je vois mal le positionnement d’un appareil exclusivement dédié à la lecture, alors que nous avons les ordinateurs portables d’un côté, les téléphones mobiles de l’autre et les assistants personnels (dont les Pocket PC) sur le troisième front. Bref, autant je crois qu’à terme la lecture sur écran sera généralisée, autant je ne suis pas certain que cela se fera par l’intermédiaire de ces objets.»
Nicolas Ancion, écrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique, partage le même sentiment. «Ces appareils ne me paraissent pas porteurs d’avenir dans le grand public tant qu’ils restent monotâches (ou presque), écrit-il en avril 2001. Un médecin ou un avocat pourront adopter ces plateformes pour remplacer une bibliothèque entière, je suis prêt à le croire. Mais pour convaincre le grand public de lire sur un écran, il faut que cet écran soit celui du téléphone mobile, du PDA ou de la télévision. D’autre part, je crois qu’en cherchant à limiter les fournisseurs de contenus pour leurs appareils (plusieurs types d’ebooks ne lisent que les fichiers fournis par la bibliothèque du fabricant), les constructeurs tuent leur machine. L’avenir de ces appareils, comme de tous les autres appareils technologiques, c’est leur ouverture et leur souplesse. S’ils n’ont qu’une fonction et qu’un seul fournisseur, ils n’intéresseront personne. Par contre, si, à l’achat de son téléphone portable, on reçoit une bibliothèque de vingt bouquins gratuits à lire sur le téléphone et la possibilité d’en charger d’autres, alors on risque de convaincre beaucoup de monde.»
Emilie Devriendt, élève professeur à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Paris, écrit en juin 2001: «S’il doit s’agir d’un ordinateur portable légèrement "relooké", mais présentant moins de fonctionnalités que ce dernier, je n’en vois pas l’intérêt. Tel qu’il existe, l’ebook est relativement lourd, l’écran peu confortable à mes yeux, et il consomme trop d’énergie pour fonctionner véritablement en autonomie. A cela s’ajoute le prix scandaleusement élevé, à la fois de l’objet même et des contenus téléchargeables; sans parler de l’incompatibilité des formats constructeur, et des "formats" maison d’édition. J’ai pourtant eu l’occasion de voir un concept particulièrement astucieux, vraiment pratique et peu coûteux, qui me semble être pour l’heure le support de lecture électronique le plus intéressant: celui du "baladeur de textes" ou @folio, en cours de développement à l’Ecole nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg. Bien évidemment, les préoccupations de ses concepteurs sont à l’opposé de celles des "gros" concurrents qu’on connaît, en France ou ailleurs: aucune visée éditoriale monopolistique chez eux, puisque c’est le contenu du web (dans l’idéal gratuit) que l’on télécharge.»
= @folio, baladeur de textes
Conçu dès octobre 1996 par Pierre Schweitzer, architecte designer à Strasbourg, @folio (qui se prononce: a-folio) est un support de lecture nomade permettant de lire des textes glanés sur l’internet. Il cherche à mimer, sous forme électronique, le dispositif technique du livre, afin de proposer une mémoire de fac-similés reliés en hypertexte pour faciliter le feuilletage.
«J’hésite à parler de livre électronique, écrit Pierre Schweitzer en janvier 2001, car le mot "livre" désigne aussi bien le contenu éditorial (quand on dit qu’untel a écrit un livre) que l’objet en papier, génial, qui permet sa diffusion. La lecture est une activité intime et itinérante par nature. @folio est un baladeur de textes, simple, léger, autonome, que le lecteur remplit selon ses désirs à partir du web, pour aller lire n’importe où. Il peut aussi y imprimer des documents personnels ou professionnels provenant d’un CD-Rom. Les textes sont mémorisés en faisant : "imprimer", mais c’est beaucoup plus rapide qu’une imprimante, ça ne consomme ni encre ni papier. Les liens hypertextes sont maintenus au niveau d’une reliure tactile. (…) Le projet est né à l’atelier Design de l’Ecole d’architecture de Strasbourg où j’étais étudiant. Il est développé à l’Ecole nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg avec le soutien de l’ANVAR-Alsace. Aujourd’hui, je participe avec d’autres à sa formalisation, les prototypes, design, logiciels, industrialisation, environnement technique et culturel, etc., pour transformer ce concept en un objet grand public pertinent.» Pour ce faire, la start-up iCodex est fondée en juillet 2002.
Quelques années après, l'optique de Pierre Schweitzer reste toujours la même. «Il ne s’agit pas de transformer le support papier des livres existants, c’est absurde, écrit-il en janvier 2007. Il s’agit plutôt d’offrir un support de lecture efficace aux textes qui n’en ont pas, ceux qui sont accessibles sur le web. Avec @folio, je reste persuadé qu’un support de lecture transportable qui serait à la fois simple et léger, annotable et effaçable, à bas coût, respectueux de la page et de nos traditions typographiques, pourrait apporter un supplément de confort appréciable à tous les usagers du texte numérique. Une ardoise dont on pourrait feuilleter l’hypertexte à main nue, en lieu et place de l’imprimante…»
Quelle est la technologie utilisée? Pierre Schweitzer explique en août 2007: «La technologie d'@folio est très différente de celle des autres "ebooks", actuels ou passés: elle est inspirée du fax et du classeur à onglets. La mémoire flash est imprimée comme Gutenberg imprimait ses livres. Ce mode facsimilé ne nécessite aucun format propriétaire, il est directement lisible à l'oeil nu. Le facsimilé est un mode de représentation de l'information robuste, pérenne, adaptable à tout type de contenu (de la musique imprimée aux formules de mathématique ou de chimie) sans aucune adaptation nécessaire. C'est un mode de représentation totalement ouvert et accessible à tous: il supporte l'écriture manuscrite, la calligraphie, les écritures non alphabétiques, et le dessin à main levée, toutes choses qui sont très difficiles à faire à l'aide d'un seul outil sur un ordinateur ou un eBook classique. Cette conception technique nouvelle et très simplifiée permet de recueillir une grande variété de contenus et surtout, elle permet un prix de vente très raisonnable (100 euros pour le modèle de base) dans différentes combinaisons de formats (tailles d'écran) et de mémoire (nombre de pages) adaptées aux différentes pratiques de lecture.»
Outre cette technologie novatrice, quel est l'avantage de la lecture sur @folio par rapport à la lecture sur ordinateur portable? «La simplicité d'usage, l'autonomie, le poids, le prix. Quoi d'autre? La finesse n'est pas négligeable pour pouvoir être glissé presque n'importe où. Et l'accès immédiat aux documents - pas de temps d'attente comme quand on "allume" son ordinateur portable : @folio ne s'allume jamais et ne s'éteint pas, la dernière page lue reste affichée et une simple pression sur le bord de l'écran permet de remonter instantanément au sommaire du document ou aux onglets de classement.»
= Smartphones et successeurs
Au début des années 2000, le choix des gros consommateurs de documents semble se porter vers l’ordinateur ultra-portable, du fait de ses fonctions multi-tâches. Outre le stockage d’un millier de livres sinon plus, selon le format numérique choisi, celui-ci permet l’utilisation d’outils bureautiques standard, l’accès au web, l’écoute de fichiers musicaux et le visionnement de vidéos ou de films. Certains sont également tentés par le webpad, un ordinateur-écran sans disque dur disposant d’une connexion sans fil à l’internet, apparu en 2001. D’autres optent pour la tablette PC, une tablette informatique pourvue d’un écran tactile, apparue fin 2002.
Parallèlement, le marché des assistants personnels (PDA) poursuit sa croissance. 13,2 millions d'assistants personnels sont vendus dans le monde en 2001, et 12,1 millions en 2002. En 2002, Palm est toujours le leader du marché (36,8% des machines vendues), suivi par la gamme Pocket PC de Microsoft et les modèles de Hewlett-Packard, Sony, Handspring, Toshiba et Casio. Les systèmes d'exploitation utilisés sont essentiellement le Palm OS (pour 55% des machines) et le Pocket PC (pour 25,7% des machines). En 2004, on note une amélioration des machines, une plus grande diversité des modèles et une baisse des prix chez tous les fabricants. Les trois principaux fabricants sont Palm, Sony et Hewlett-Packard. Suivent Handspring, Toshiba, Casio et d'autres. Mais l'assistant personnel est de plus en plus concurrencé par le smartphone, qui est un téléphone portable doublé d'un assistant personnel, et les ventes commencent à baisser. En février 2005, Sony décide de se retirer complètement du marché des assistants personnels.
Le premier smartphone est le Nokia 9210, modèle précurseur lancé en 2001 par la société finlandaise Nokia, grand fabricant mondial de téléphones portables. Apparaissent ensuite le Nokia Series 60, le Sony Ericsson P800, puis les modèles de Motorola et de Siemens. Ces différents modèles permettent de lire des livres numériques sur le Mobipocket Reader. Appelé aussi téléphone multimédia, téléphone multifonctions ou encore téléphone intelligent, le smartphone dispose d’un écran couleur, du son polyphonique et de la fonction appareil photo, qui viennent s'ajouter aux diverses fonctions de l’assistant personnel: agenda, dictaphone, lecteur de livres numériques, lecteur de musique, etc. Les smartphones représentent 3,7% des ventes de téléphones portables en 2004 et 9% des ventes en 2006, à savoir 90 millions d'unités sur un milliard.
Si les livres numériques ont une longue vie devant eux, les appareils de lecture risquent de muer régulièrement. Denis Zwirn, président de la société Numilog, résume bien la situation en février 2003: «L’équipement des individus et des entreprises en matériel pouvant être utilisé pour la lecture numérique dans une situation de mobilité va continuer de progresser très fortement dans les dix prochaines années sous la forme de machines de plus en plus performantes (en terme d’affichage, de mémoire, de fonctionnalités, de légèreté…) et de moins en moins chères. Cela prend dès aujourd’hui la forme de PDA (Pocket PC et Palm Pilot), de tablettes PC et de smartphones, ou de smart displays (écrans tactiles sans fil). Trois tendances devraient être observées : la convergence des usages (téléphone / PDA), la diversification des types et tailles d’appareils (de la montre-PDA-téléphone à la tablette PC waterproof), la démocratisation de l’accès aux machines mobiles (des PDA pour enfants à 15 euros). Si les éditeurs et les libraires numériques savent en saisir l’opportunité, cette évolution représente un environnement technologique et culturel au sein duquel les livres numériques, sous des formes variées, peuvent devenir un mode naturel d’accès à la lecture pour toute une génération.»
10.4. Le papier électronique
= Souhaits en l’an 2000
Considéré par beaucoup comme transitoire, l’appareil de lecture ne serait qu’une étape vers le papier électronique. De l’avis d’Alex Andrachmes, explorateur d’hypertexte, interviewé en décembre 2000, «c’est l’arrivée du fameux "papier électrique" qui changera la donne. Ce projet du MIT (Massachusetts Institute of Technology) qui consiste à charger électriquement une fine couche de "papier" - dont je ne connais pas la formule - permettra de charger la (les) feuille(s) de nouveaux textes, par modification de cette charge électrique. Un ebook sur papier, en somme, c’est ce que le monde de l’édition peut attendre de mieux.»
Lucie de Boutiny, romancière multimédia, écrit pour sa part en juin 2000: «Et voici le changement que j’attends : arrêter de considérer les livres électroniques comme le stade ultime post-Gutenberg. L’ebook rétro-éclairé a pour l’instant la mémoire courte: il peut accueillir par exemple dix livres contenant essentiellement du texte mais pas une seule oeuvre multimédia riche en son et images, etc. Donc ce que l’on attend pour commencer: l’écran souple comme une feuille de papier légère, transportable, pliable, autonome, rechargeable, accueillant tout ce que le web propose (du savoir, de l’information, des créations…) et cela dans un format universel avec une résolution sonore et d’image acceptable.»
Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France Télécom R&D, explique en février 2001: «Si l’invention du livre-papier avait été faite après celle de l’ebook, nous l’aurions tous trouvé géniale, Mais un ebook a un avenir prometteur si on peut télécharger suffisamment d’ouvrages, si la lecture est aussi agréable que sur le papier, s’il est léger (comme un livre), s’il est pliable (comme un journal), s’il n’est pas cher (comme un livre de poche)… En d’autres mots, l’ebook a un avenir s’il est un livre, si le hard fait croire que l’on a du papier imprimé… Techniquement, c’est possible, aussi j’y crois. Au niveau technologique, cela exigera encore quelques efforts (chimie, électronique, physique…).»
Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des théories de la lecture, résume les développements probables. «Le livre électronique va accélérer cette mutation du papier vers le numérique, surtout pour les ouvrages techniques, prédit-il dès mai 2001. Mais les développements les plus importants sont encore à venir. Lorsque le procédé de l’encre électronique sera commercialisé sous la forme d’un codex numérique plastifié offrant une parfaite lisibilité en lumière réfléchie, comparable à celle du papier - ce qui devrait être courant vers 2010 ou 2015 -, il ne fait guère de doute que la part du papier dans nos activités de lecture quotidienne descendra à une fraction de ce qu’elle était hier. En effet, ce nouveau support portera à un sommet l’idéal de portabilité qui est à la base même du concept de livre.
Tout comme le codex avait déplacé le rouleau de papyrus, qui avait lui-même déplacé la tablette d’argile, le codex numérique déplacera le codex papier, même si ce dernier continuera à survivre pendant quelques décennies, grâce notamment au procédé d’impression sur demande qui sera bientôt accessible dans des librairies spécialisées. Avec sa matrice de quelques douzaines de pages susceptibles de permettre l’affichage de millions de livres, de journaux ou de revues, le codex numérique offrira en effet au lecteur un accès permanent à la bibliothèque universelle. En plus de cette ubiquité et de cette instantanéité, qui répondent à un rêve très ancien, le lecteur ne pourra plus se passer de l’indexabilité totale du texte électronique, qui permet de faire des recherches plein texte et de trouver immédiatement le passage qui l’intéresse. Enfin, le codex numérique permettra la fusion des notes personnelles et de la bibliothèque et accélérera la mutation d’une culture de la réception vers une culture de l’expression personnelle et de l’interaction.»
= E Ink
Le développement du papier électronique débute dès 1997. On peut le définir comme un support souple d’une densité comparable au papier plastifié ou au transparent. Ce support peut être utilisé indéfiniment et le texte changé à volonté au moyen d’une connexion sans fil. Si le concept est révolutionnaire, le produit lui-même est le résultat d’une fusion entre trois sciences : la chimie, la physique et l’électronique. Plusieurs équipes travaillent à des projets différents, le plus connu étant E Ink.
Fondée en avril 1997 par des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology), la société E Ink met au point une technologie d'encre électronique. Il s'agit d'une technologie à particules, dites électrophorétiques. Très schématiquement, on peut la décrire ainsi : prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de microcapsules contiennent chacune des particules noires et blanches en suspension dans un fluide clair. Un champ électrique positif ou négatif permet de faire apparaître le groupe de particules souhaité à la surface du support, afin d’afficher, de modifier ou d’effacer les données.
En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier écran utilisant cette technologie, un écran de haute résolution à matrice active développé en partenariat avec les sociétés Toppan et Philips. La commercialisation de cet écran de 6 pouces est effective en avril 2004 pour le Librié de Sony, suivi ensuite de l’iLiad d’Irex Technologies puis du Sony Reader en décembre 2006.
Dès ses débuts, E Ink envisage des livres et journaux électroniques sur support souple, notamment ce que la société appelle provisoirement le RadioPaper, qui donnera les nouvelles du jour via l'internet sans fil. Un projet qui deviendra bientôt réalité dans les usines de Plastic Logic en Europe et de LG.Philips LCD en Asie, avec des produits utilisant tous deux la technologie E Ink.
Fondée en 2000, la société britannique Plastic Logic est spécialisée dans le développement et la production de papier électronique. Avec un poids infime de 62 grammes (un quotidien imprimé pèse 375 grammes), cet écran souple à matrice active aura au départ quatre niveaux de gris. Le fait de plier le support souple déclenchera le chargement d'une nouvelle page. Le téléchargement des livres et journaux se fera par connexion WiFi. En janvier 2007, Plastic Logic annonce la construction de son premier site de production de papier électronique dans la région de Dresde, en Allemagne, avec début de production en 2008. Si l'affichage des données se fera en noir et blanc dans un premier temps, la couleur est prévue pour 2010 et la vidéo pour 2012.
La société coréenne LG.Philips LCD travaille quant à elle sur un prototype d’écran flexible couleur. Un écran souple de 10,1 pouces est d'abord disponible en noir et blanc en octobre 2005, suivi d'un écran souple de 14,1 pouces en mai 2006 puis d'un écran couleur de même taille en mai 2007. Le groupe japonais Epson présente lui aussi un papier électronique ultrafin et de haute résolution en avril 2007.
En mai 2007, la société E Ink présente le successeur de sa technologie E Ink sous le nom de Vizplex Imaging Film, appelé plus simplement Vizplex, une technologie EPD (electronic paper display) avec un chargement d’image deux fois plus rapide (740 microsecondes au lieu de 1200), une image plus constrastée (20% de plus) et huit niveaux de gris au lieu de quatre. Les premiers modèles utilisant la technologie Vizplex seront produits dès l’été 2007 par PrimeView International (PVI), qui est à ce jour le seul fabricant d’écrans EPD à matrice active. Les futurs écrans souples auront une diagonale de 1,9 pouces, 5 pouces, 6 pouces, 8 pouces et 9,7 pouces. Ils équiperont divers appareils : téléphones mobiles, lecteurs de MP3, accessoires PC, assistants personnels (PDA), affichettes commerciales, dictionnaires électroniques, tablettes de lecture et tablettes PC. La génération précédente (technologie E Ink) se limite aux écrans de 6 pouces équipant les tablettes de lecture.
= Autres initiatives
Tout comme l'équipe d'E Ink, des chercheurs du Palo Alto Research Center (PARC), le centre Xerox de la Silicon Valley, travaillent depuis 1997 à la mise au point d’une technique d’affichage dénommée gyricon. Le procédé est un peu différent de celui d’E Ink. Très schématiquement, la technologie est la suivante: prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de micro-alvéoles contiennent des microbilles bicolores en suspension dans un liquide clair. Chaque bille est pourvue d’une charge électrique. Cette fois, c’est une impulsion électrique extérieure qui permet la rotation des billes, et donc le changement de couleur, permettant ainsi d’afficher, de modifier ou d’effacer les données. Intitulé SmartPaper, le matériau correspondant serait produit en rouleaux, tout comme le papier traditionnel. La société Gyricon Media est créée en décembre 2000 pour commercialiser cette technologie. Le marché pressenti est d’abord celui de l’affichage commercial, qui utilise le système SmartSign, développé en complément du SmartPaper. La vente d’affichettes fonctionnant sur piles débute en 2004. Sont prévus ensuite les panneaux de signalisation, puis le papier électronique et le journal électronique. La société cesse ses activités en 2005. Les activités de développement se poursuivent ensuite au sein de Xerox.
Un autre acteur d'importance est Nemoptic. Créée en 1999 en région parisienne par Alain Boissier et une équipe du CNRS, la société Nemoptic développe et produit des écrans à cristaux liquides (écrans LCD) bistables pour des applications mobiles destinées au grand public et aux professionnels. Comme indiqué sur le site web, «ces écrans fins et légers permettent d’obtenir des images de haute résolution très contrastées et présentent un confort de lecture équivalent au papier imprimé. La technologie de rupture BiNem® (Bistable Nematic) de Nemoptic peut s’appliquer à de nombreux produits portables, comme les livres éducatifs électroniques, les dictionnaires et journaux électroniques, les PC ultra-portables, les téléphones portables, les jouets ainsi que les étiquettes électroniques. Les écrans de Nemoptic possèdent plusieurs avantages : haute résolution, consommation d’énergie nulle en état de veille, rapidité d’affichage et faible coût. Les écrans Nemoptic sont déclinables en version noir et blanc ou couleurs (jusqu’à 32.000).»
La compétition risque d’être rude sur un marché qui s’annonce très prometteur. Reste à voir quels seront les modèles qui seront retenus par l'usager parce que solides, légers, économiques et procurant un véritable «confort de lecture», sans oublier l'aspect esthétique et les possibilités de lecture en 3 D.
«On progresse», écrit en janvier 2007 Jean-Paul, webmestre du site hypermédia cotres.net. «Les PDA et autres baladeurs multimédia ont formé le public à manipuler des écrans tactiles de dimension individuelle (par opposition aux bornes publiques de circulation et autres tirettes-à-sous). L’hypermédia est maintenant une évidence. Il ne reste plus qu’à laisser se bousculer les ingénieurs et les marketteurs pour voir sortir un objet rentable, léger, attirant, peu fragile, occupant au mieux l’espace qui sépare les deux mains d’un terrien assis dans le bus ou sur sa lunette WC : la surface d’une feuille A4 en format italien, soit ± 800x600 pixels. Bien sûr, ce que montrera cette surface ne sera pas en 2 D mais en 3 D. Comme les GPS prochaine génération, ou les écrans de visée sur le cockpit d’un A-Win.»
10.5. Chronologie
* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.
1984: Psion Organiser, vétéran des agendas électroniques.
1986: Premier dictionnaire sur machine de poche, par Franklin.
1996 (mars): Palm Pilot, premier assistant personnel (PDA).
1996 (octobre): Projet @folio, baladeur de textes conçu par Pierre Schweitzer.
1997: E Ink développe une technologie de papier électronique.
1997: Gyricon, technologie de papier électronique développée par PARC.
1999: Rocket eBook, tablette de lecture conçue par Nuvomedia.
1999: Softbook Reader, tablette de lecture conçue par Softbook Press.
1999: Nemoptic développe une technologie d’encre électronique.
2000: Création de la société Plastic Logic.
2000 (janvier): Rachat de Nuvomedia et Softbook Press par Gemstar.
2000 (avril): Pocket PC, assistant personnel de Microsoft.
2000 (octobre): Premiers modèles du Gemstar eBook.
2000 (octobre): eBookMan, assistant personnel multimédia de Franklin.
2001 (janvier): Cybook, tablette de lecture de Cytale.
2001 (mars): Mobipocket Reader intégré aux modèles Palm.
2001 (octobre): Modèle européen du Gemstar eBook.
2001 (octobre): Mobipocket Reader intégré à l’eBookMan.
2001: Nokia 9210, premier smartphone du marché.
2002 (juillet): Arrêt de la commercialisation du Cybook par Cytale.
2003 (juin): Arrêt de la commercialisation du Gemstar eBook.
2003: Reprise de la commercialisation du Cybook par Bookeen.
2004 (avril): Librié, tablette de lecture de Sony.
2006 (avril): De Tidj, quotidien en version électronique nomade.
2006 (octobre): Sony Reader, tablette de lecture de Sony.
2007 (avril): Les Echos, quotidien en version électronique nomade.
2007 (avril): Projet de la première usine de papier électronique de Plastic Logic.
2007 (mai): Vizplex, nouvelle technologie d'encre électronique de la société E Ink.
[11.1. Premiers pas // 11.2. Anglais versus autres langues // 11.3. Langues minoritaires // 11.4. Traduction // 11.5. Chronologie]
En 1998 et 1999, la nécessité d’un web multilingue occupe tous les esprits. Au début des années 2000, le web, devenu multilingue, permet une large diffusion des textes électroniques sans contrainte de frontières, mais la barrière de la langue est loin d’avoir disparu. La priorité semble être la création de passerelles entre les communautés linguistiques pour favoriser la circulation des écrits dans d’autres langues, en améliorant notamment les outils de traduction.
11.1. Premiers pas
A tort ou à raison, on se plaint souvent de l’hégémonie de l’anglais sur l’internet. Celle-ci était inévitable au début, puisque le réseau se développe d’abord en Amérique du Nord avant de s'étendre au monde entier. En 1997, on note déjà la présence de nombreuses langues, mais il reste aux différentes communautés linguistiques à poursuivre le travail entrepris. En décembre 1997, Tim Berners-Lee, inventeur du World Wide Web, déclare à Pierre Ruetschi dans la Tribune de Genève: «Pourquoi les Francophones ne mettent-ils pas davantage d’informations sur le web? Est-ce qu’ils pensent que personne ne veut la lire, que la culture française n’a rien à offrir? C’est de la folie, l’offre est évidemment énorme.» C’est chose faite dans les années qui suivent.
Consultant en marketing internet de produits et services de traduction, Randy Hobler écrit en septembre 1998: «Comme l’internet n’a pas de frontières nationales, les internautes s’organisent selon d’autres critères propres au médium. En termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par exemple ce que j’appelle les "nations des langues", tous ces internautes qu’on peut regrouper selon leur langue maternelle quel que soit leur lieu géographique. Ainsi la nation de la langue espagnole inclut non seulement les internautes d’Espagne et d’Amérique latine, mais aussi tous les Hispanophones vivant aux Etats-Unis, ou encore ceux qui parlent espagnol au Maroc.»
En été 2000, les usagers non anglophones dépassent la barre des 50%. Ce pourcentage continue ensuite d'augmenter, comme le montrent les statistiques de la société Global Reach, mises à jour à intervalles réguliers. Le nombre d’usagers non anglophones est de 52,5% en été 2001, 57% en décembre 2001, 59,8% en avril 2002, 64,4% en septembre 2003 (dont 34,9% d’Européens non anglophones et 29,4% d’Asiatiques) et 64,2% en mars 2004 (dont 37,9% d’Européens non anglophones et 33% d’Asiatiques).
Bruno Didier, webmestre de la Bibliothèque de l’Institut Pasteur, écrit en août 1999: «Internet n’est une propriété ni nationale, ni linguistique. C’est un vecteur de culture, et le premier support de la culture, c’est la langue. Plus il y a de langues représentées dans leur diversité, plus il y aura de cultures sur internet. Je ne pense pas qu’il faille justement céder à la tentation systématique de traduire ses pages dans une langue plus ou moins universelle. Les échanges culturels passent par la volonté de se mettre à la portée de celui vers qui on souhaite aller. Et cet effort passe par l’appréhension de sa langue. Bien entendu c’est très utopique comme propos. Concrètement, lorsque je fais de la veille, je peste dès que je rencontre des sites norvégiens ou brésiliens sans un minimum d’anglais.»
Dès décembre 1997, le moteur de recherche AltaVista lance Babel Fish Translation, un logiciel de traduction automatique de l’anglais vers cinq autres langues (allemand, espagnol, français, italien, portugais), et vice versa. Alimenté par un dictionnaire multilingue de 2,5 millions de mots, ce service gratuit est l’oeuvre de Systran, société pionnière en traitement automatique des langues. Le texte à traduire doit être de trois pages maximum. La page originale et la traduction apparaissent en vis-à-vis à l’écran. La traduction étant entièrement automatisée, elle est évidemment approximative. Si cet outil a ses limites, il a le mérite d’exister et il préfigure ceux de demain, développés entre autres par Systran, Alis Technologies, Globalink et Lernout & Hauspie.
Communiquer dans plusieurs langues implique d’avoir des systèmes de codage adaptés à nos alphabets ou idéogrammes respectifs.
Le premier système de codage informatique est l’ASCII (American standard code for information interchange). Publié par l’American National Standards Institute (ANSI) en 1968, avec actualisation en 1977 et 1986, l'ASCII est un code standard de 128 caractères traduits en langage binaire sur sept bits (A est traduit par «1000001», B est traduit par «1000010», etc.). Les 128 caractères comprennent 33 caractères de contrôle (qui ne représentent donc pas de symbole écrit) et 95 caractères imprimables: les 26 lettres sans accent en majuscules (A-Z) et minuscules (a-z), les chiffres, les signes de ponctuation et quelques symboles, le tout correspondant aux touches du clavier anglais ou américain.
L'ASCII permet uniquement la lecture de l’anglais et du latin. Il ne permet pas de prendre en compte les lettres accentuées présentes dans bon nombre de langues européennes, et à plus forte raison les systèmes non alphabétiques (chinois, japonais, coréen, etc.). Ceci ne pose pas de problème majeur les premières années, tant que l’échange de fichiers électroniques se limite essentiellement à l’Amérique du Nord. Mais le multilinguisme devient bientôt une nécessité vitale. Des variantes de l’ASCII (norme ISO-8859 ou ISO-Latin) prennent en compte les caractères accentués de quelques langues européennes. La variante pour le français est définie par la norme ISO 8859-1 (Latin-1). Mais le passage de l’ASCII original à ses différentes extensions devient vite un véritable casse-tête, y compris au sein de l’Union européenne, les problèmes étant entre autres la multiplication des variantes, la corruption des données dans les étapes transitoires ou encore l’incompatibilité des systèmes, les pages ne pouvant être affichées que dans une seule langue à la fois.
Avec le développement du web, l’échange des données s’internationalise de plus en plus. On ne peut plus se limiter à l’utilisation de l’anglais et de quelques langues européennes, traduites par un système d’encodage datant des années 1960.
Publié pour la première fois en janvier 1991, l’Unicode est un système de codage «universel» sur 16 bits spécifiant un nombre unique pour chaque caractère. Ce nombre est lisible quels que soient la plateforme, le logiciel et la langue utilisés. L’Unicode peut traiter 65.000 caractères uniques et prendre en compte tous les systèmes d’écriture de la planète. A la grande satisfaction des linguistes, il remplace progressivement l’ASCII. L’Unicode dispose de plusieurs variantes en fonction des besoins, par exemple UTF-8, UTF-16 et UTF-32 (UTF: Unicode transformation format). Il devient une composante des spécifications du W3C (World Wide Web Consortium), l'organisme international chargé du développement du web.
L’utilisation de l’Unicode se généralise en 1998, par exemple pour les fichiers texte sous plateforme Windows (Windows NT, Windows 2000, Windows XP et versions suivantes), qui étaient jusque-là en ASCII. Mais l’Unicode ne peut résoudre tous les problèmes, comme le souligne en juin 2000 Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, un espace d’écritures multimédias: «Les systèmes d’exploitation se dotent peu à peu des kits de langues et bientôt peut-être de polices de caractères Unicode à même de représenter toutes les langues du monde; reste que chaque application, du traitement de texte au navigateur web, emboîte ce pas. Les difficultés sont immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses manques dès lors qu’il faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue chinoise. La grande variété des systèmes d’écritures de par le monde et le nombre de leurs signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas moins importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque culture ou ethnie.»
Que préconise Olivier Gainon, créateur de CyLibris et pionnier de l’édition littéraire en ligne? « Première étape: le respect des particularismes au niveau technique, explique-t-il en décembre 2000. Il faut que le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je crois très important que les futurs protocoles permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce qui n’est pas forcément simple (dans les futures évolutions de l’HTML, ou des protocoles IP, etc.). Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l’aise avec l’internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou moins) anglophones. Il est anormal aujourd’hui que la transmission d’accents puisse poser problème dans les courriers électroniques. La première démarche me semble donc une démarche technique. Si on arrive à faire cela, le reste en découle : la représentation des langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à terme des moteurs de recherche multilingues.»
11.2. Anglais versus autres langues
Après avoir été anglophone à pratiquement 100%, l’internet est encore anglophone à plus de 80% en 1998, un pourcentage qui s’explique par trois facteurs: a) la création d’un grand nombre de sites web émanant des Etats-Unis, du Canada et du Royaume-Uni; b) une proportion d'usagers particulièrement forte en Amérique du Nord par rapport au reste du monde; c) l’anglais en tant que principale langue d’échange internationale.
L’anglais reste en effet prépondérant et ceci n’est pas près de disparaître. Comme indiqué en janvier 1999 par Marcel Grangier, responsable de la section française des services linguistiques centraux de l’Administration fédérale suisse, «cette suprématie n’est pas un mal en soi, dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.). La riposte n’est pas de "lutter contre l’anglais" et encore moins de s’en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites eux-mêmes. La multiplication des langues présentes sur internet est inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels.»
Professeur en technologies de la communication à la Webster University de Genève, Henri Slettenhaar insiste lui aussi sur la nécessité de sites bilingues, dans la langue originale et en anglais. «Les communautés locales présentes sur le web devraient en tout premier lieu utiliser leur langue pour diffuser des informations, écrit-il en décembre 1998. Si elles veulent également présenter ces informations à la communauté mondiale, celles-ci doivent être aussi disponibles en anglais. Je pense qu’il existe un réel besoin de sites bilingues. (…) Mais je suis enchanté qu’il existe maintenant tant de documents disponibles dans leur langue originale. Je préfère de beaucoup lire l’original avec difficulté plutôt qu’une traduction médiocre.» En août 1999, il ajoute: «A mon avis, il existe deux types de recherches sur le web. La première est la recherche globale dans le domaine des affaires et de l’information. Pour cela, la langue est d’abord l’anglais, avec des versions locales si nécessaire. La seconde, ce sont les informations locales de tous ordres dans les endroits les plus reculés. Si l’information est à destination d’une ethnie ou d’un groupe linguistique, elle doit d’abord être dans la langue de l’ethnie ou du groupe, avec peut-être un résumé en anglais.»
Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, dénonce pour sa part la main-mise anglophone sur le réseau. «Tout ce qui peut contribuer à la diversité linguistique, sur internet comme ailleurs, est indispensable à la survie de la liberté de penser, explique-t-il en mars 2001. Je n’exagère absolument pas: l’homme moderne joue là sa survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant cette évolution. Les Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne. L’immense majorité des Français constate avec une indifférence totale le remplacement progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et des publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l’hégémonie linguistique des Anglo-saxons parce qu’ils n’ont pas d’autres horizons que de servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution consisterait à recourir à des législations internationales assez contraignantes pour obliger les gouvernements nationaux à respecter et à faire respecter la langue nationale dans leur propre pays (le français en France, le roumain en Roumanie, etc.), cela dans tous les domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons pas…»
Guy Antoine, fondateur du site Windows on Haiti, explique en novembre 1999: «Pour des raisons pratiques, l'anglais continuera à dominer le web. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose, en dépit des sentiments régionalistes qui s'y opposent, parce que nous avons besoin d'une langue commune permettant de favoriser les communications à l'échelon international. Ceci dit, je ne partage pas l'idée pessimiste selon laquelle les autres langues n'ont plus qu'à se soumettre à la langue dominante. Au contraire. Tout d'abord l'internet peut héberger des informations utiles sur les langues minoritaires, qui seraient autrement amenées à disparaître sans laisser de trace. De plus, à mon avis, l'internet incite les gens à apprendre les langues associées aux cultures qui les intéressent. Ces personnes réalisent rapidement que la langue d'un peuple est un élément fondamental de sa culture. De ce fait, je n'ai pas grande confiance dans les outils de traduction automatique qui, s'ils traduisent les mots et les expressions, ne peuvent guère traduire l'âme d'un peuple. Que sont les Haïtiens, par exemple, sans le kreyòl (créole pour les non initiés), une langue qui s'est développée et qui a permis de souder entre elles diverses tribus africaines transplantées à Haïti pendant la période de l'esclavage? Cette langue représente de manière la plus palpable l'unité de notre peuple. Elle est toutefois principalement une langue parlée et non écrite. A mon avis, le web va changer cet état de fait plus qu'aucun autre moyen traditionnel de diffusion d'une langue. Dans Windows on Haiti, la langue principale est l'anglais, mais on y trouve tout aussi bien un forum de discussion animé conduit en kreyòl. Il existe aussi des documents sur Haïti en français et dans l'ancien créole colonial, et je suis prêt à publier d'autres documents en espagnol et dans diverses langues. Je ne propose pas de traductions, mais le multilinguisme est effectif sur ce site, et je pense qu'il deviendra de plus en plus la norme sur le web.»
Tôt ou tard, le pourcentage des langues sur le réseau correspondra-t-il à leur répartition sur la planète? Rien n’est moins sûr à l’heure de la fracture numérique entre riches et pauvres, entre zones rurales et zones urbaines, entre régions favorisées et régions défavorisées, entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud, entre pays développés et pays en développement. Selon Zina Tucsnak, ingénieur d’études au Laboratoire ATILF (Analyse et traitement informatique de la langue française), interviewée en octobre 2000, «le meilleur moyen serait l’application d’une loi par laquelle on va attribuer un "quota" à chaque langue. Mais n’est-ce pas une utopie de demander l’application d’une telle loi dans une société de consommation comme la nôtre?» A la même date, Emmanuel Barthe, documentaliste juridique, exprime un avis contraire: «Des signes récents laissent penser qu’il suffit de laisser les langues telles qu’elles sont actuellement sur le web. En effet, les langues autres que l’anglais se développent avec l’accroissement du nombre de sites web nationaux s’adressant spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il suffit de regarder l’accroissement du nombre de langues disponibles dans les interfaces des moteurs de recherche généralistes.»
Bakayoko Bourahima, bibliothécaire à l’ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée) d’Abidjan, écrit en juillet 2000: «Pour nous les Africains francophones, le diktat de l’anglais sur la toile représente pour la masse un double handicap d’accès aux ressources du réseau. Il y a d’abord le problème de l’alphabétisation qui est loin d’être résolu et que l’internet va poser avec beaucoup plus d’acuité, ensuite se pose le problème de la maîtrise d’une seconde langue étrangère et son adéquation à l’environnement culturel. En somme, à défaut de multilinguisme, l’internet va nous imposer une seconde colonisation linguistique avec toutes les contraintes que cela suppose. Ce qui n’est pas rien quand on sait que nos systèmes éducatifs ont déjà beaucoup de mal à optimiser leurs performances, en raison, selon certains spécialistes, des contraintes de l’utilisation du français comme langue de formation de base. Il est donc de plus en plus question de recourir aux langues vernaculaires pour les formations de base, pour "désenclaver" l’école en Afrique et l’impliquer au mieux dans la valorisation des ressources humaines. Comment faire? Je pense qu’il n’y a pas de chance pour nous de faire prévaloir une quelconque exception culturelle sur la toile, ce qui serait de nature tout à fait grégaire. Il faut donc que les différents blocs linguistiques s’investissent beaucoup plus dans la promotion de leur accès à la toile, sans oublier leurs différentes spécificités internes.»
Richard Chotin, professeur à l’Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille, rappelle à juste titre que la suprématie de l’anglais a succédé à celle du français. «Le problème est politique et idéologique : c’est celui de l’"impérialisme" de la langue anglaise découlant de l’impérialisme américain, explique-t-il en septembre 2000. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de l’"impérialisme" du français aux 18e et 19e siècles pour comprendre la déficience en langues des étudiants français: quand on n’a pas besoin de faire des efforts pour se faire comprendre, on n’en fait pas, ce sont les autres qui les font.»
11.3. Langues minoritaires
De plus, cet impérialisme linguistique, politique et idéologique n’est-il pas universel, malheureusement ? La France elle aussi n’est pas sans exercer pression pour imposer la suprématie de la langue française sur d’autres langues, comme en témoigne Guy Antoine, créateur du site Windows on Haiti, qui écrit en juin 2001: «J’ai fait de la promotion du kreyòl (créole haïtien) une cause personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les Haïtiens, malgré l’attitude dédaigneuse d’une petite élite haïtienne - à l’influence disproportionnée - vis-à-vis de l’adoption de normes pour l’écriture du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d’informations officielles dans cette langue. A titre d’exemple, il y avait récemment dans la capitale d’Haïti un Salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom de "Livres en folie". Sur les 500 livres d’auteurs haïtiens qui étaient présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la Francophonie dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au détriment direct de la Créolophonie.
En réponse à l’attitude de cette minorité haïtienne, j’ai créé sur mon site web Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les normes d’écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés, et un certain nombre d’experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums est qu’ils ne sont pas académiques. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs sur l’internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le grand public pour débattre dans une langue donnée des attributs et des normes de la même langue.»
En septembre 2000, Guy Antoine rejoint l’équipe dirigeante de Mason Integrated Technologies, dont l’objectif est de créer des outils permettant l’accessibilité des documents publiés dans des langues dites minoritaires. «Etant donné l’expérience de l’équipe en la matière, nous travaillons d’abord sur le créole haïtien (kreyòl), qui est la seule langue nationale d’Haïti, et l’une des deux langues officielles, l’autre étant le français. Cette langue ne peut guère être considérée comme une langue minoritaire dans les Caraïbes puisqu’elle est parlée par huit à dix millions de personnes.»
Autre expérience, celle de Caoimhín Ó Donnaíle, professeur d’informatique à l’Institut Sabhal Mór Ostaig, situé sur l’île de Skye, en Ecosse. Il dispense ses cours en gaélique écossais. Il est aussi le webmestre du site de l’institut, qui est bilingue anglais-gaélique et se trouve être la principale source d’information mondiale sur le gaélique écossais. Sur ce site, il tient à jour European Minority Languages, une liste de langues minoritaires elle aussi bilingue, avec classement par ordre alphabétique de langues et par famille linguistique. Interviewé en mai 2001, il raconte: «Nos étudiants utilisent un correcteur d’orthographe en gaélique et une base terminologique en ligne en gaélique. (…) Il est maintenant possible d’écouter la radio en gaélique (écossais et irlandais) en continu sur l’internet partout dans le monde. Une réalisation particulièrement importante a été la traduction en gaélique du logiciel de navigation Opera. C’est la première fois qu’un logiciel de cette taille est disponible en gaélique. » En janvier 2007, le gaélique irlandais est ajouté aux langues officielles de la Communauté européenne, en plus du roumain et du bulgare, les deux langues des pays entrants. Le nombre de langues officielles passe de 20 à 23 langues. Pour mémoire, ce nombre était passé de 12 à 20 langues lors de l’élargissement de l’Union européenne en mai 2004.
Robert Beard co-fonde en 1999 yourDictionary.com en tant que portail de référence pour toutes les langues sans exception, avec une section importante consacrée aux langues menacées (Endangered Language Repository). «Les langues menacées sont essentiellement des langues non écrites, écrit-il en janvier 2000. Un tiers seulement des quelque 6.000 langues existant dans le monde sont à la fois écrites et parlées. Je ne pense pourtant pas que le web va contribuer à la perte de l’identité des langues et j’ai même le sentiment que, à long terme, il va renforcer cette identité. Par exemple, de plus en plus d’Indiens d’Amérique contactent des linguistes pour leur demander d’écrire la grammaire de leur langue et de les aider à élaborer des dictionnaires. Pour eux, le web est un instrument à la fois accessible et très précieux d’expression culturelle.» Caoimhín Ó Donnaíle indique pour sa part en mai 2001: «En ce qui concerne l’avenir des langues menacées, l’internet accélère les choses dans les deux sens. Si les gens ne se soucient pas de préserver les langues, l’internet et la mondialisation qui l’accompagne accéléreront considérablement la disparition de ces langues. Si les gens se soucient vraiment de les préserver, l’internet constituera une aide irremplaçable.»
11.4. Traduction
L’internet étant une source d’information à vocation mondiale, il semble indispensable de favoriser les activités de traduction. Auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des actualités du réseau, Jean-Pierre Cloutier déplore en août 1999 «qu’il se fasse très peu de traductions des textes et essais importants qui sont publiés sur le web, tant de l’anglais vers d’autres langues que l’inverse. (…) La nouveauté d’internet dans les régions où il se déploie présentement y suscite des réflexions qu’il nous serait utile de lire. À quand la traduction des penseurs hispanophones et autres de la communication?» Professeur d’espagnol en entreprise et traductrice, Maria Victoria Marinetti écrit à la même date: «Il est très important de pouvoir communiquer en différentes langues. Je dirais même que c’est obligatoire, car l’information donnée sur le net est à destination du monde entier, alors pourquoi ne l’aurions-nous pas dans notre propre langue ou dans la langue que nous souhaitons lire? Information mondiale, mais pas de vaste choix dans les langues, ce serait contradictoire, pas vrai?»
Il va sans dire que la traduction automatique n’offre pas la qualité de travail des professionnels de la traduction, et qu’il est préférable de faire appel à ces derniers lorsqu'on a le temps et l’argent nécessaires. Les logiciels de traduction sont toutefois très pratiques pour fournir un résultat immédiat et à moindres frais, sinon gratuit. Certains logiciels sont en accès libre sur l'internet et permettent de traduire en quelques secondes une page web ou un texte court, avec plusieurs combinaisons de langues possibles.
Le but d’un logiciel de traduction est d’analyser le texte dans la langue source (texte à traduire) et de générer automatiquement le texte correspondant dans la langue cible (texte traduit), en utilisant des règles précises pour le transfert de la structure grammaticale. Comme l’explique l’EAMT (European Association for Machine Translation) sur son site, «il existe aujourd’hui un certain nombre de systèmes produisant un résultat qui, s’il n’est pas parfait, est de qualité suffisante pour être utile dans certaines applications spécifiques, en général dans le domaine de la documentation technique. De plus, les logiciels de traduction, qui sont essentiellement destinés à aider le traducteur humain à produire des traductions, jouissent d’une popularité croissante auprès des organismes professionnels de traduction.»
En 1998, un historique de la traduction automatique est présent sur le site de Globalink, société spécialisée dans les produits et services de traduction. Le site a depuis disparu, Globalink ayant été racheté en 1999 par Lernout & Hauspie, lui-même racheté en 2002 par ScanSoft. Voici cet historique résumé en deux paragraphes.
La traduction automatique et le traitement de la langue naturelle font leur apparition à la fin des années 1930, et progressent ensuite de pair avec l’évolution de l’informatique quantitative. Pendant la deuxième guerre mondiale, le développement des premiers ordinateurs programmables bénéficie des progrès de la cryptographie et des efforts faits pour tenter de fissurer les codes secrets allemands et autres codes de guerre. Le secteur émergent des technologies de l’information continue ensuite de s’intéresser de près à la traduction et à l’analyse du texte en langue naturelle. Dans les années 1950, la recherche porte sur la traduction littérale, à savoir la traduction mot à mot sans prise en compte des règles linguistiques. Le projet russe débuté en 1950 à l’Université de Georgetown représente la première tentative systématique visant à créer un système de traduction automatique utilisable. Tout au long des années 1950 et au début des années 1960, des recherches sont également menées en Europe et aux Etats-Unis. En 1965, les progrès rapides en linguistique théorique culminent avec la publication d’Aspects de la théorie syntaxique de Noam Chomsky, qui propose de nouvelles définitions pour la phonologie, la morphologie, la syntaxe et la sémantique du langage humain. En 1966, un rapport officiel américain donne une estimation prématurément négative des systèmes de traduction automatique, mettant fin au financement et à l’expérimentation dans ce domaine pour la décennie suivante.
Il faut attendre la fin des années 1970 pour que des expériences sérieuses soient à nouveau entreprises, parallèlement aux progrès de l’informatique et des technologies des langues. Cette période voit le développement de systèmes de transfert d’une langue à l’autre et le lancement des premières tentatives commerciales. Des sociétés comme Systran et Metal sont persuadées de la viabilité et de l’utilité d’un tel marché. Elles mettent sur pied des produits et services de traduction automatique reliés à un serveur central. Mais les problèmes restent nombreux, par exemple des coûts élevés de développement, un énorme travail lexicographique, la difficulté de proposer de nouvelles combinaisons de langues, l’inaccessibilité de tels systèmes pour l’utilisateur moyen, et enfin la difficulté de passer à de nouveaux stades de développement.
En 1999 et 2000, la généralisation de l’internet et les débuts du commerce électronique entraînent la naissance d’un véritable marché. Trois sociétés – Systran, Softissimo et Lernout & Hauspie – lancent des produits à destination du grand public, des professionnels et des industriels. Systran développe un logiciel de traduction utilisé notamment par le moteur de recherche AltaVista. Softissimo commercialise la série de logiciels de traduction Reverso, à côté de produits d’écriture multilingue, de dictionnaires électroniques et de méthodes de langues. Reverso équipe par exemple Voilà, le moteur de recherche de France Télécom. Lernout & Hauspie (racheté depuis par ScanSoft) propose des produits et services en dictée, traduction, compression vocale, synthèse vocale et documentation industrielle.
En mars 2001, IBM se lance à son tour dans un marché en pleine expansion avec un produit professionnel haut de gamme, le WebSphere Translation Server. Ce logiciel traduit instantanément en plusieurs langues (allemand, anglais, chinois, coréen, espagnol, français, italien, japonais) les pages web, les courriels et les dialogues en direct (chats). Il interprète 500 mots à la seconde et permet l’ajout de vocabulaires spécifiques.
En juin 2001, les sociétés Logos et Y.A. Champollion s’associent pour créer Champollion Wordfast, une société de services d’ingénierie en traduction et localisation et en gestion de contenu multilingue. Wordfast est un logiciel de traduction avec terminologie disponible en temps réel et contrôle typographique. Il est compatible avec le WebSphere Translation Server d’IBM, les logiciels de TMX et ceux de Trados. Une version simplifiée de Wordfast est téléchargeable gratuitement, avec un manuel d’utilisation disponible en 16 langues.
Des organismes publics participent eux aussi à la R&D (recherche et développement) en traduction automatique. Suivent trois exemples parmi d’autres.
Rattaché à l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences Institute), le Natural Language Group traite de plusieurs aspects du traitement de la langue naturelle: traduction automatique, résumé automatique de texte, gestion multilingue des verbes, développement de taxinomies de concepts (ontologies), génération de texte, élaboration de gros lexiques multilingues, communication multimédia.
Au sein du laboratoire CLIPS (Communication langagière et interaction personne-système) de l’Institut d’informatique et mathématiques appliquées (IMAG) de Grenoble, le GETA (Groupe d’étude pour la traduction automatique) est une équipe pluridisciplinaire formée d’informaticiens et de linguistes. Ses thèmes de recherche concernent tous les aspects théoriques, méthodologiques et pratiques de la traduction assistée par ordinateur (TAO), et plus généralement de l’informatique multilingue.
Le GETA participe entre autres à l’élaboration de l’UNL (universal networking language), un métalangage numérique destiné à l’encodage, au stockage, à la recherche et à la communication d’informations multilingues indépendamment d’une langue source donnée. Ce métalangage est développé par l’UNL Program, un programme international rassemblant de nombreux partenaires dans toutes les communautés linguistiques. Créé dans le cadre de l’UNU/IAS (United Nations University / Institute of Advanced Studies), ce programme se poursuit désormais sous l’égide de l’UNDL Foundation (UNDL: universal networking digital language).
Comme le souligne en février 2001 Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France Télécom R&D, «les recherches sur la traduction automatique devraient permettre une traduction automatique dans les langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les langues et non les seules dominantes (ex.: diffusion de documents en japonais, si l’émetteur est de langue japonaise, et lecture en breton, si le récepteur est de langue bretonne…). Il y a donc beaucoup de travaux à faire dans le domaine de la traduction automatique et écrite de toutes les langues.»
11.5. Chronologie
* Cette chronologie ne prétend pas à l’exhaustivité.
1963: ASCII (American standard code for information interchange).
1991 (janvier): Fondation de l’Unicode Consortium.
1997: Outils professionnels de Logos en accès libre.
1999: yourDictionary.com, cofondé par Robert Beard.
2001 (mars): WebSphere Translation Server, lancé par IBM.
2001 (juin): Wordfast, logiciel de traduction de Logos et Champollion.
[12.1. L’internet, espace de liberté // 12.2. Domaine public versus copyright // 12.3. La convergence multimédia // 12.4. La relation information-utilisateur // 12.5. Ecriture et édition en ligne // 12.6. Numérique versus imprimé]
«L’internet pose une foule de questions et il faudra des années pour organiser des réponses, imaginer des solutions», écrit en janvier 2001 Pierre Schweitzer, inventeur du projet @folio, une tablette numérique de lecture nomade. «L’état d’excitation et les soubresauts autour de la dite "nouvelle" économie sont sans importance, c’est l’époque qui est passionnante.»
12.1. L’internet, espace de liberté
Apparu en 1974, l'internet se développe à partir de 1983 et prend son essor avec l’avènement du web en 1990 et l’apparition du premier navigateur en 1993. Quelque trente ans après les débuts de l'internet, «ses trois pouvoirs - l'ubiquité, la variété et l'interactivité - rendent son potentiel d'usages quasi infini», lit-on dans le quotidien Le Monde du 19 août 2005. Nous sommes un milliard à utiliser l’internet à la fin 2006.
Mais comment définir l'internet autrement que par ses composantes techniques? Sur le site de l’Internet Society (ISOC), organisme international coordonnant le développement du réseau, A Brief History of the Internet propose une triple définition. L’internet est: a) un instrument de diffusion internationale, b) un mécanisme de diffusion de l’information, c) un moyen de collaboration et d’interaction entre les individus et les ordinateurs, indépendamment de leur situation géographique.
Selon ce document, bien plus que toute autre invention (télégraphe, téléphone, radio, ordinateur), l’internet révolutionne de fond en comble le monde des communications. Il représente l'un des exemples les plus réussis d’interaction entre un investissement soutenu dans la recherche et le développement d’une infrastructure de l’information, dans le cadre d’un réel partenariat entre les gouvernements, les entreprises et les universités.
Sur le site du World Wide Web Consortium (W3C), organisme international de normalisation du web, Bruce Sterling décrit le développement spectaculaire de l’internet dans Short History of the Internet. L’internet se développe plus vite que les téléphones cellulaires et les télécopieurs. En 1996, sa croissance est de 20% par mois. Le nombre de machines ayant une connexion directe TCP/IP (transmission control protocol / internet protocol) a doublé depuis 1988. D’abord présent dans l’armée et dans les instituts de recherche, l’internet déferle dans les écoles, les universités et les bibliothèques, et il est également pris d’assaut par le secteur commercial.
Bruce Sterling s’intéresse aux raisons pour lesquelles on se connecte à l’internet. Une raison majeure lui semble être la liberté. L’internet est un exemple d’«anarchie réelle, moderne et fonctionnelle». Il n’y a pas de société régissant l’internet. Il n’y a pas non plus de censeurs officiels, de patrons, de comités de direction ou d’actionnaires. Toute personne peut parler d’égale à égale avec une autre, du moment qu’elle se conforme aux protocoles TCP/IP, des protocoles qui ne sont pas sociaux ni politiques mais strictement techniques. Malgré tous les efforts des «dinosaures» politiques et commerciaux, il est difficile à quelque organisme que ce soit de mettre la main sur l’internet. C’est ce qui fait sa force.
On y voit aussi une réelle solidarité. Christiane Jadelot, ingénieur d’études à l’INaLF-Nancy (INaLF: Institut national de la langue française), relate en juin 1998: «J’ai commencé à utiliser vraiment l’internet en 1994, je crois, avec un logiciel qui s’appelait Mosaic. J’ai alors découvert un outil précieux pour progresser dans ses connaissances en informatique et linguistique, littérature… Tous les domaines sont couverts. Il y a le pire et le meilleur, mais en consommateur averti, il faut faire le tri de ce que l’on trouve. J’ai surtout apprécié les logiciels de courrier, de transfert de fichiers, de connexion à distance. J’avais à cette époque des problèmes avec un logiciel qui s’appelait Paradox et des polices de caractères inadaptées à ce que je voulais faire. J’ai tenté ma chance et posé la question dans un groupe de News approprié. J’ai reçu des réponses du monde entier, comme si chacun était soucieux de trouver une solution à mon problème!»
Quelles sont les relations entre l’internet et les autres médias? En janvier 1998, lors d’un entretien avec Annick Rivoire, journaliste du quotidien Libération, Pierre Lévy, philosophe, explique que l’internet va contribuer à la fin des monopoles: «Le réseau désenclave, donne plus de chance aux petits. On crie "ah! le monopole de Microsoft", mais on oublie de dire que l’internet sonne la fin du monopole de la presse, de la radio et de la télévision et de tous les intermédiaires.» D'après lui, l'internet ouve la voie à une intelligence collective: «Les réseaux permettent de mettre en commun nos mémoires, nos compétences, nos imaginations, nos projets, nos idées, et de faire en sorte que toutes les différences, les singularités se relancent les unes les autres, entrent en complémentarité, en synergie.»
D’après Timothy Leary, philosophe adepte du cyberespace dès ses débuts, le 21e siècle verrait l’émergence d’un nouvel humanisme, dont les idées-force seraient la contestation de l’autorité, la liberté de pensée et la créativité personnelle, le tout soutenu et encouragé par la vulgarisation de l’ordinateur et des technologies de la communication. Dans son livre Chaos et cyberculture (éditions du Lézard, 1998), il écrit: «Jamais l’individu n’a eu à sa portée un tel pouvoir. Mais, à l’âge de l’information, il faut saisir les signaux. Populariser signifie "rendre accessible au peuple". Aujourd’hui, le rôle du philosophe est de personnaliser, de populariser et d’humaniser les concepts informatiques, de façon à ce que personne ne se sente exclu.»
L’internet vient au secours de la liberté d’expression. Il permet de lire en ligne des titres difficiles ou impossibles à trouver en kiosque. Il permet aussi aux journaux interdits d’être publiés malgré tout. C’est le cas de l’hebdomadaire algérien La Nation, contraint de cesser ses activités en décembre 1996 parce qu’il dénonce les violations des droits humains en Algérie. Un an après, un numéro spécial de La Nation est disponible sur le site de Reporters sans frontières (RSF). «En mettant La Nation en ligne, notre but était de dire : cela n’a plus de sens de censurer les journaux en Algérie, parce que grâce à internet les gens peuvent récupérer les articles, les imprimer, et les distribuer autour d’eux», indique Malti Djallan, à l’origine de cette initiative.
En décembre 1997, le journal électronique Nouvelles du bled est lancé dans la même optique à Paris par Mohamed Zaoui, journaliste algérien en exil, et Christian Debraisne, infographiste français responsable de la mise en page. L’équipe regroupe une douzaine de personnes qui se retrouvent le jeudi soir dans un café du 11e arrondissement. La revue de presse est faite à partir des journaux d’Alger. Dans Le Monde du 23 mars 1998, Mohamed Zaoui explique: «La rédaction d’El Watan (quotidien algérien, ndlr), par exemple, nous envoie des papiers qu’elle ne peut pas publier là-bas. C’est une façon de déjouer la censure. J’avais envie d’être utile et j’ai pensé que mon rôle en tant que journaliste était de saisir l’opportunité d’internet pour faire entendre une autre voix entre le gouvernement algérien et les intégristes.» Christian Debraisne ajoute : «Avec internet, nous avons trouvé un espace de libre expression et, en prime, pas de problème d’imprimerie ni de distribution. Je récupère tous les papiers et je les mets en ligne la nuit à partir de chez moi.» Nouvelles du bled paraît jusqu’en octobre 1998. Quant à El Watan, il est en ligne depuis octobre 1997. Redha Belkhat, son rédacteur en chef, explique: «Pour la diaspora algérienne, trouver dans un kiosque à Londres, New York ou Ottawa un numéro d’El Watan daté de moins d’une semaine relève de l’exploit. Maintenant, le journal tombe ici à 6 heures du matin, et à midi il est sur internet.»
Outil de communication, l’internet est une passerelle au-dessus du gouffre séparant riches et pauvres, ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont pas, ceux qui ont leur place dans la société et ceux qui en sont exclus. Un encart de la revue Psychologies de mai 1998 relate: «Aux Etats-Unis, un mouvement voit le jour: la confiance en soi… par internet! Des milliers de sans-abri ont recours au réseau pour retrouver une place dans la société. Non seulement le net fournit une adresse à qui n’en a pas et ôte les inhibitions de qui redoute d’être jugé sur son apparence, mais c’est aussi une source d’informations et de contacts incomparable. Bibliothèques et associations d’aide au quart-monde l’ont bien compris: des salles informatiques, avec accès à internet, animées par des formateurs, sont ouvertes un peu partout et les mairies en publient la liste. A travers le e-mail (courrier électronique), les homeless (sans-abri) obtiennent les adresses des lieux d’accueil, des banques alimentaires et des centres de soins gratuits, ainsi qu’une pléthore de sites pour trouver un emploi. A 50 ans, Matthew B. a passé le quart de sa vie dans la rue et survit, depuis trois ans, d’une maigre subvention. Il hante la bibliothèque de San Francisco, les yeux rivés sur l’écran des ordinateurs. "C’est la première fois, dit-il, que j’ai le sentiment d’appartenir à une communauté. Il est moins intimidant d’être sur internet que de rencontrer les gens face à face."»