CORRESPONDANCEI
Sous le masque d'un prince russe et d'un chambellan à tout faire, Caillot-Duval entre en négociations avec une danseuse de l'Opéra.
A Mademoiselle Saulnier[8]de l'Opéra, à Paris.
Dresde, le 12 octobre 1785.
La haute réputation, mademoiselle, dont vous jouissez à si justetitre, n'est pas bornée à la France seule; elle a pénétré jusqu'aux glaces du Nord: vous le croirez sans peine, si vous vous rendez justice. Vos talents supérieurs, vos grâces nobles et piquantes subjugueroient le cœur le plus insensible. J'en viens au fait, mademoiselle: retenu dans une cour d'Allemagne, je compte n'être à Paris que dans le mois de janvier. Je ne vous demande point de préférence exclusive, mais simplement de me recevoir avec bonté. J'ai l'amour-propre de croire que lorsque j'aurai l'avantage d'être connu de vous, mes tendres sentimens vous arracherontun aveu qui fera le bonheur de ma vie.
Mon chambellan, qui est avec mes équipages à Nancy, pour y attendre la princesse mon épouse, qui doit y passer l'hiver, vous fera parvenir ma lettre.
(Cette première lettre non signée est incluse dans la suivante qui contient les explications complémentaires de Caillot-Duval):
Nancy, le 1ernovembre 1785.
Telle est, mademoiselle, la lettre que Son Altesse m'ordonne de vous faire passer: je ne vous l'envoie pas en original, ses ordres portant expressément de la faire copier; elle a les plus grands ménagemens à garder jusqu'à son arrivée en France. Monseigneur compte se fixer à Paris jusqu'au mois de juillet; de là revenirà Plombières, où il rejoindra la princesse son auguste épouse, dont l'état ne lui permet pas de se rendre à Paris, et qui passera l'hiver ici.
Je ne vous parle pas du personnel de Son Altesse; vous en jugerez: si vous voulez me témoigner de la confiance, je vous donnerai, avec franchise, tous les détails que vous pourrez désirer. Je suis attaché au prince depuis son enfance; je l'ai vu naître, et il n'a rien de caché pour moi; je vous dirai même que c'est à moi que vous devez cette bonne fortune. J'ai eu le plaisir de vous voir plusieurs fois, il y a deux ans: quoique je ne vous aye jamais parlé, je vous rappellerai des circonstances qui vous en feront ressouvenir.
Vous voudrez bien m'adresser votre réponse ici, et y joindre celle pour le prince, cachetée avec enveloppe. Il ne veut se nommer que lorsqu'il connoîtra vos sentimens favorables ou contraires; il sent, ainsi que moi,que vous pourriez avoir des engagemens impossibles à rompre.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponses de Saulnier cadette au prince et de Saulnier aînée au chambellan; la première est incluse dans la seconde:
Paris, le 3 novembre 1785.
Monseigneur, je fais un effort sur moi-même pour répondre à ce que vous daignez me faire écrire: je suis pénétrée d'un pareil honneur; la lettre de ma sœur expliquera mieux mes sentimens.
Monseigneur,de votre altessela très-humble servante.—SAULNIERcadette.
Paris, le 3 novembre 1785.
L'état où se trouve ma sœur ne lui permet pas d'écrire en ce moment. Le dernier voyage qu'elle vient de faire à Fontainebleau lui a causé des fièvres violentes qui la retiennent dans son lit; elle a été seignée quatres fois. Sans cela elle auroit l'honneur de répondre au prince qu'elle ne connoît pas encore, mais que les choses flatteuses qu'il lui fait dire lui font bien désirer de le connoître. Des procédés si honnaites pourroient bien faire naître dans son cœur des sentimens qu'elle n'a pas encore éprouvé[9]. Nous espérons, M., de votrebonté, ma sœur et moi, que vous ne nous laisserez pas attendre avec impatience une réponse dans laquelle sur-tout vous n'oublierez pas des circonstances que vous nous promettez: nous vous prions, monsieur, de vouloir bien croire qu'on ne peut rien ajouter aux sentimens de reconnoissance et de respect avec lesquels nous avons l'honneur d'être vos très-humbles servantes.—SAULNIERl'aînée.
A Mademoiselle Saulnier cadette.
Aperçu confidentiel des avantages qui lui sont réservés du côté du prince.
Nancy, le 11 novembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre lettre du 3, et celle de mademoiselle votre sœur; j'ai fait partir sur-le-champla vôtre pour Manheim, où le prince doit être depuis avant-hier; j'y ai joint une copie de celle de mademoiselle votre sœur. Si son altesse est satisfaite, comme je n'en doute pas, de la célérité que vous avez mise à lui répondre, elle sera bien touchée de l'état fâcheux dans lequel vous vous trouvez; j'espère que vous m'informerez exactement des suites de votre maladie, qui ne peut être produite que par la fatigue du voyage de Fontainebleau; et je compte que votre première lettre m'apportera des nouvelles satisfaisantes.
Je ne doute pas de recevoir sous très peu de jours, une lettre du prince pour vous; mais en attendant, voici les détails que je crois pouvoir vous donner, d'après mes conversations avec lui. Quoiqu'il soit naturellement très-généreux, il se trouve un peu gêné dans ce moment-ci, parce qu'il s'empresse de liquider toutes les dettes que sonpère avoit contractées avec le roi de Prusse, monarque aussi peu galant que créancier exigeant. En conséquence, voici à peu près ce que je crois pouvoir vous assurer qu'il fera pour vous: j'aime mieux vous dire moins que plus.
D'abord il veut une petite maison, seule, s'il est possible (pour vous s'entend), aux environs des boulevards; il y mettra mille écus; il la garnira de six à huit mille francs de meubles, habillera deux laquais et un cocher, donnera une diligence et deux chevaux, le tout de cinq à six mille francs; de plus vous aurez cinquante louis par mois, et votre maison sera défrayée de tout. Je ne vous parle pas des petits agréments, tels que des loges aux spectacles, et des cadeaux courans: voilà ce dont je suis sûr. Je n'entre dans tous ces détails qu'afin que vous sachiez sur quoi compter: je sais que l'intérêt n'est qu'une chose bien secondaire,et que c'est le sentiment seul qui doit décider de tout; je vous prie même de me garder le secret, puisque j'agis de mon chef, et à l'insçu du prince, qui m'en sauroit peut-être mauvais gré, vu que sa méthode est de chercher à gagner et captiver les cœurs.
Lorsqu'il vous sera connu, vous serez forcée de convenir qu'il a bien réellement le sentiment épuré de l'amour.
Faites-moi le plaisir de remettre à mademoiselle votre sœur, la lettre ci-jointe: la sienne est si joliment écrite, que je n'ai pu m'empêcher de lui en faire mon compliment; j'entrevois qu'elle doit être fort aimable.
Vous avez oublié de cacheter votre lettre pour le prince, comme je vous l'avais recommandé; souvenez-vous-en pour la première qui contiendra beaucoup de choses que je suis censé ignorer.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
Détails intimes donnés et demandés par Caillot-Duval. Saulnier aînée répond en faisant le portrait de la sœur et la description de leur genre de vie.(Incluse dans la précédente.)
Nancy, le 11 novembre 1785.
Je vous avoue, mademoiselle, que votre lettre m'a enchanté, elle m'inspire le plus grand désir de faire votre connoissance, et je suis persuadé que votre société ne peut qu'être infiniment agréable. Que j'aime à voir deux sœurs vivre en aussi bonne intelligence! cela fait l'éloge de vos cœurs. Comme vous me semblez avoir toute la confiance de votre aimable sœur, je vais m'ouvrir à vous sur certains points délicats, auxquels j'espère que vous me répondrez avec la même franchise.
J'ose me flatter que vous n'avezpoint pris de moi une idée défavorable; la démarche que je fais aujourd'hui n'a pour principe que l'amitié la plus pure, et la moins susceptible de soupçons fâcheux. Soit dit entre nous, je désirerois bien que vous voulussiez me faire connoître le caractère de mademoiselle votre sœur; quels sont ses goûts, le genre de ses sociétés (article essentiel). Le prince est la douceur et la bonté même; il est gai et ouvert: son foible (il est bien pardonnable) est de vouloir être aimé. C'est un modèle de constance, du moment qu'on lui plaît: il faut pour cela des attentions soutenues, et lui témoigner un attachement et une confiance sans bornes. Pour vous en donner un exemple, il a passé trois ans avec une Française réfugiée, dont il a une fille. Leur amour n'a été troublé que par la mort de cette tendre et chère amante, qui a rendu le dernier soupir dans ses bras. Il s'est écouléquatre ans depuis cette terrible catastrophe: il a pris sur ses revenus une somme annuelle de 25.000 florins, pour compléter 100.000, qu'il vient de placer sur la tête de ce précieux enfant, qui a à peine cinq ans. Son mariage, qui s'est fait dans cet intervalle, a calmé, pour un moment, sa douleur: enfin, la raison est venue à son secours, et, comme son cœur a besoin d'aimer (son mariage étant une affaire de convenance trop ordinaire parmi ses pareils), je lui ai parlé de mademoiselle votre sœur; d'après le portrait que j'en ai fait, il s'est décidé sur-le-champ. Sur-tout n'oubliez pas les renseignemens que je vous demande; de plus, dites-moi si vous habitez avec tous vos parents, et si vous et votre sœur consentez à les quitter; car l'intention de son altesse est qu'il n'y ait que votre sœur dans la maison quelle lui destine: mais je me charge d'arranger les choses pour que vous y habitiezaussi; cela sera même plus convenable pour elle, et plus agréable pour vous.
N'oubliez pas de recommander à votre sœur de m'envoyer la lettre pour le prince, cachetée et sous enveloppe: elle peut s'expliquer en toute confiance; il suffira qu'elle mette sur l'adresse:pour son altesse.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse.
Paris, le 15 novembre 1785.
MONSIEUR,
Je suis bien flatée de la bonne opinion que vous voulez bien prendre de moi: cela cependant ne me donnera point d'amour-propre, parce que je suis bien éloignée de penserqu'il n'y ait que nos chevaliers français de galans; ce sont des complimens auxquels on doit s'attendre quand on écrit à un homme d'esprit.
Vous désirez de me connaître, monsieur, en cela nos désirs sont réciproques. Comment avez-vous pu penser que peut-être nous aurions sur votre comte des sentimens différans de ceux que le rang que vous occupez et les bons offices que vous voulez nous rendre doivent faire naître dans nos cœurs?
Quelque soit le motif qui vous et fait écrire ces lettres, n'importe c'est un amour de roman qui me plairoit assez, mes en vérité vous ête bien repreansible de nous avoir tu le nom du héros. Vous conaisez la curiosité des femmes et vous n'avez pas encor satisfet à la notre. Vous me demandez une explicastion que ma sœur ne pourra vous donner, il lui est impossible de vous répondre car l'aplication quexigeroit une pareille réponseseroit dans le cas de lui donner la fievre, et vous ête trop honnaîte pour ne pas vous contenter d'une pareille raison.
Le portraits que vous faites de votre aimable prince ne soroit manquer de plaire et je trouve dans le caracter de ma sœur un peu d'analogie avec le sien.
Elle est sans expérience parce qu'elle est encor geune l'amitié quelle a pour ses parens et son penchand à rendre service son la bâse de son cœur.
Concentrée dans le sin de sa famille ou elle se plait beaucoup, elle ne voi point de sociétés ou le cœur et l'esprit pourroient se dépraver[10]avec des pareillès précaustions et une semblable retenue les qualités du cœur ne peuvent manquer de paroitre à ses yeux bien plus estimable que les avantages de la figure dont la frivolité feroit le prinsipal ornement. Comme il ne lui seroit pas difficile de trouver les avantages qui s'ofrent les premiers aux ames intéressées dans les conditions que vous imposez, ausi ne seront pas les motifs qui la détermineront mais plutaut l'idée douce et flateuse d'être aimée d'une personne que la naissance et des brillantes quallitées élevent au dessus des autres hommes.
Quoique sa dépense soit grande la première place[11]quelle occupe àl'opéra la met à l'abrit de ces variastions de monter et de descendre.
Quand a la petite maison que le prince désireroit quelle ocupat, avant d'avoir reçu aucunes de vos lettres on en avoit déja loué une pour 3000 l. sur les boulvars et toutes les commodités qui s'y trouvent ne laisseroient rien à désirer à son altesse. Pour la voiture et les chevaux le prince pourra reconnoitre cela d'une autre maniére parce que nous en avons deux toutes neuves.
Comme nous sommes unies des l'enfance rien ne soroit nous séparer, nous n'avons qu'une mer que nous aimons tendrement, et deux frere mes qui par leurs états présent ne sont point dans le cas de recourir à nous, voilà toutes notre famille et notre suite et notre société ordiner.
Coique ma sœur soit un peux mieux actuelment et hor de danger cepandant la maladie un peu longue quelle a éprouvée l'a laissée dans une grande foiblesse qui la met dans l'imposibilité de rien faire qui exige de l'attention sans nuir au rétablissement de la santé c'est pourquoi M. veullez bien agréér au prince ses regrets de ne pouvoir lui écrire et recevoir en même temps de ma part les assurances etc. J'ai l'honneur d'être etc.—S... l'ainée.
P. S.Dans la première lettre que vous nous écrirez nous esperons surtout que vous nous tirerez d'incertitude en nous envoyant le non du prince, san cela le romans deviendroit froi et sans interes.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Caillot-Duval se formalise du doute que laisse percer sa correspondante).
Nancy, le 17 novembre 1785.
Je reçois à l'instant, mademoiselle, votre lettre du 15: il m'est impossible d'y répondre en détail aujourd'hui; je me bornerai à vous observer, que j'ai lieu d'être étonné de quelques passages qu'elle contient, qui tendent à faire croire que vous regardez ceci comme un roman. Croyez que vous êtes dans l'erreur: rien n'est plus sérieux que tout ce que je vous ai écrit, et je ne vous cache pas que si le prince venoit à être instruit de la manière dont vous avez reçu ses offres, le dépit pourroit les lui faire porter ailleurs où vous pouvez croire qu'elles seroient reçues avec empressement; car je suis bien aise de vous prévenir qu'il est loind'être habitué à des refus: ses qualités physiques et morales, le rang qu'il tient dans le monde, sont des motifs assez puissans pour qu'il ne doive pas s'y attendre. Croyez que je ne vous parle que pour votre bien, et pour celui de votre sœur: j'attends une réponse prompte et satisfaisante; car, si le prince arrivoit, je n'oserois lui montrer celle que je viens de recevoir, et pour lors votre silence seroit sûrement mal interprêté; si, contre mon attente, vous tardiez plus de huit jours à me répondre, je serois forcé de regarder votre silence comme une rupture, et d'en écrire au prince en conséquence; je prendrois ce parti-là à regret: mais mon devoir m'en feroit une loi, et vous êtes trop juste pour me blamer.
Je suis, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse.
Paris, le 20 novembre 1785.
Votre lettre du 17, monsieur, me surprend beaucoup: comment avez vous pu croire que nous regardions comme un badinage des offre aussi sérieuses que celles que vous nous avez faites. Non, monsieur, je me hâte de vous désabusé: croyez que nous resentons vivement les obligations infinis que nous vous avons, et que nous savons aprécié les avantages qui doivent en résulté. Assurez le prince de notre parfait estimes et de notre profond respet. Je crois pouvoir vous répondre au non de ma sœur, (coique à son insu) quelle ne tardera pas à resentir pour son altesse un sentiment qui lui a été inconnu jusqu'à présant: c'est de quoi vous pouvez être persuadé ainsi que de ceux avec léquels je suis, monsieur votre, etc.—S... l'ainée.
P. S.Songez que vous me devez une réponse, ma lettre du 15 en demande une pour plusieurs article: oubliez les frases qui ont pu vous paroître l'ouches, l'interprétastion que vous leur avez doné est bien loin de notre pensée, et nous meriterion la rupture dont vous nous menacé si nous avions pu adopté des idées absurde et jose dire bien coupable après de telles avance de la par d'un prince ausi aimable et... ausi aimé... le mot est laché je ferme ma letre: car je lefacerois.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Caillot-Duval révèle le nom du prince Kabardinski et fait l'éloge de son tempérament. Réponse ironique avec défiance renaissante).
Nancy, le 24 novembre 1785.
J'ai reçu avec grand plaisir, mademoiselle,votre lettre du 20: elle me rassure pleinement sur mes craintes, qui, dans le fond, étoient plus pour vous que pour moi, puisque vous et votre sœur y êtes les seules intéressées.
Si je n'ai pu répondre sur-le-champ à votre charmante lettre du 18 de ce mois, c'est que vous paroissez désirer vivement la connoissance d'une chose sur laquelle le consentement de son altesse étoit indispensable. Je lui ai écrit sur-le-champ à Strasbourg où il étoit dans le plus grandincognito, pour le lui demander. Sa réponse me laissant le maître, je crois pouvoir compter assez sur votre discrétion, pour vous apprendre que mon maître est le princeKABARDINSKI, frère du princeHÉRACLIUS[12], dont vous savez que la Russie a recherché l'allianceavec tant d'empressement. Sa mère est une Française dont les aventures sont un roman, que je me ferai une fête de vous raconter cet hiver au coin du feu. Sa femme lui a apporté une dot immense, et l'assurance d'une principauté en Allemagne, dont le possesseur actuel est podagre et cacochyme. Il est vrai qu'il n'hérite pas des états de son frère, mais il lui a fait un sort indépendant et très considérable. Votre extrême franchise m'engage à ne vous rien cacher. Le prince, avec un très-beau physique, a les manières un peu tartares. Que ce mot ne vous effraye pas, il est d'un caractère doux et benin, et n'a pas plus de fiel qu'un hanneton.
Je crois n'avoir pas besoin de vous recommander le secret le plus absolu sur tout ce que je vous écris, et même vous m'obligeriez de brûler mes lettres.
Ce que vous me mandez sur lamaison que vous avez louée me fait grand plaisir; quant aux voitures et aux chevaux, puisqu'ils vous sont inutiles, son altesse, comme vous le dites fort bien, retrouvera cela en vaisselle ou en diamans.
Que votre union avec mademoiselle votre sœur mérite d'éloges! elle est faite pour donner la meilleure idée de votre façon de penser. La tendresse que vous avez pour madame votre chère mère est encore un de ces beaux traits qui font d'autant plus d'honneur au siècle qu'ils sont plus rares. Quant à messieurs vos frères, je suis bien trompé si je n'ai pas entendu parler d'un monsieur S...... du plus grand talent sur le cistre. Si par hasard il est votre frère, il pourra être utile à son altesse, qui a le désir d'apprendre un instrument, et que nous déciderons pour celui-là qui en vaut bien un autre.
Je crois indispensable que le prince trouve à son arrivée ici une lettre demademoiselle votre sœur, bien détaillée; j'espère que sa santé lui permettra de l'écrire. Veuillez bien lui présenter mes hommages, et lui recommander sur-tout de cacheter la lettre pour le prince, et de l'adresser sous mon couvert, toujours poste restante; il seraincognitojusques à son arrivée dans la capitale.
Vous terminez votre aimable épître par dire que si le nom du prince demeuroit inconnu, le roman seroit froid: vous pouvez avoir raison, mais je suis bien aise de vous dire que le dénoûment sera très-chaud, malgré la rigueur de la saison; car le prince est vraimentun payeur d'arrérages(ne prenez pas en mal ce petit badinage), et moi je soutiens bravement l'honneur du pavillon (passez-moi je vous prie cette bouffée de tempérament).
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse.
Paris, le 28 novembre 1785.
J'ai reçu, monsieur, dimanche dernier, votre charmante lettre, que j'ai lue trois ou quatre fois. En vérité, il faut avouer que vous êtes un homme consommé dans la galanterie, et qu'il y auroit du danger à vous voir de trop près; mais je crois que l'on peut s'amuser, sans que cela tire à conséquence.
Vous ne me croyez pas assez dépourvue de sens commun pour me persuader que l'istoire du Prince Kabardinski ne soit une chimère. Comme j'aiun peud'expérience, je ne suis pas tout-à-fait crédule; je ne peux deviner le motif qui vous anime, les gens d'esprit cherchent toujours les occasions de faire des complimens: si cela est vous avez parfaitement réussi. J'ai cherchez une journée entière le nom du prince Kabardinski dans l'almanac, et jesuis persuadée qu'il n'existe point de prince de ce nom ni même un qui lui ressemble, nom plus que celui de son frère. Je fais la réflecsion que puisqu'il a un frère souverain, ce n'est pas à lui à payer les dettes de son père,au monarque aussi peu galant que créancier exigeant.
Ma sœur voyant la plaisanterie, vouloit m'empêcher d'écrire, mais moi qui suis enchantée de faire un petit roman de toutes les jolies lettres que j'ai reçues, je comte que vos lettre me serviront beaucoup quand vous serez à Paris nous arengerons cela ensemble, sans y oublier des grand noms pour donner plus d'intérest à la chose san-toutefois comprometre personne en un mot je suivrai vos conseilles pour le roman tragi-commique votre esprit, vos lumières, votre stile coulant m'asurent du plus grand succès pour notre livre[13].
J'ai peine a croire que le pays que vous abitez vous et vu naître, il est rare qu'en un climat si sombre il y ait des personnes d'un mérite si distingué vous resenblez plutaut à un chevalier français fidelle à sa patrie et infidelle à sa métraisce.
Il faut que son altesse croye ma sœur bien étourdie de penser qu'elle lui écrira sans avoir reçu de lettres personnelle, quoiqu'elle n'ait que seize ans, elle a la raison de quarante elle ne me resenble paselle ne veut pas s'amuser en idée. Pour moi qui cherche à rire, je vous écris avec le plus grand plaisir et san chercher à aprofondir vos raisons.
Je ne suis point au fait de l'istoire de Russie voila pourquoi je ne sais point ce que vous me dite.
Malgré que je sois un peu indiscrette,je veux bien pour vous me faire violence, mais j'ai toujours envie de m'éclaircir. Ah! c'est un grand sacrifice que je vous fais de me taire je vous pris cependant de comter sur ma discrestion. Voici ce que ma sœur dit pour le prince.
«L'on n'aime pas sans connoître, il n'y a que des grandes qualités et de grandes assurances, qui puissent déterminer un cœur qui se méfie de tout. Si le prince avoit les tendres sentimens que l'on se force de me faire croire, il m'en orait déja donné des preuves. Je ne lui en demande qu'une bien petite encore, c'est son portrait que je désirerois avoir. Je promet d'en garder le secret mes surtout qu'il m'écrive lui-même.»
Il y a une chose qui paroit bien extraordinaire, c'est que vous vous serviez d'une main étranger pour nous écrire: il me semble qu'en pareil cas l'on ne s'en rapporte qu'à soi même.
La dernier frase de votre lettre a faitrougirma sœur. Moi, qui pense toujours à notre livre, je suis bien aise d'en voir le dénouement de tout cesi.
Quand au trais un peu galant dont vous termine votre lettre, j'y ajouteres que votre témoignage n'est pas tout-à-fait recevable c'est à la seule Venus à juger des prouesses de Mars.
J'ai l'honneur d'être, etc.—S..., l'aînée.)
Deuxième lettre du prince Kabardinski à Mademoiselle Saulnier cadette.(Incluse dans la suivante.)
Nancy, le 5 décembre 1785.
J'arrive dans cette ville, mademoiselle; mon chambellan qui a toute ma confiance, m'a parlé de vousd'une manière si avantageuse, que je me rends à ses sollicitations pressantes, malgré tous les ménagemens que j'ai encore à garder: je prends sur moi de vous écrire; je vous confirme tout ce que mon chambellan vous a mandé; j'y ajouterai que, dans un mois au plus tard, j'aurai le plaisir d'admirer de plus près ces grâces touchantes qui sont l'objet de toutes mes pensées.
Depuis votre première lettre, vous m'avez traité avec bien de la rigueur: j'espère qu'elle va cesser et que d'ici à mon départ, nous aurons une correspondance suivie, qui sera le prélude d'une liaison qui fera le bonheur de ma vie.
Le princeKABARDINSKI.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée, à Paris.
(Caillot s'étonne de nouveau des doutes témoignés. Il insiste sur les qualités amoureuses de son prince et sur les siennes. La plaisanterie devient forte. Toutefois, sa correspondante ne clôt pas encore l'entretien).
Nancy, le 6 décembre 1785.
J'ai reçu, mademoiselle, votre lettre, que je n'ai pas eu besoin de relire trois ou quatre fois, comme vous avez fait de la mienne: je vous avoue que je ne suis pas encore revenu de l'étonnement qu'elle m'a causé. Un autre que moi jetteroit feu et flamme; j'ai cependant un grand motif de consolation; c'est que je vois que vous avez gardé le plus profond secret, comme je vous l'avois recommandé, car si vous en eussiez ouvert la bouche à qui que ce soit, il n'est personne qui ne vous eût apprisce que c'est que le prince Héraclius, de l'existence duquel vous paroissez douter: ce n'est pas dans les étrennes mignones[14]que vous trouverez son nom et celui du prince Kabardinski. Toutes les gazettes ont assez retenti et retentissent encore du nom du frère aîné: il y a sans doute des Russes à Paris; parlez-leur-en, sans entrer dans aucun détail, et vous verrez ce qu'ils vous en diront. Quant au pays dont vous doutez aussi, prenez la peine d'ouvrir le tome cinquième de l'histoire naturelle de M. de Buffon, et la page 20[15]vous instruira de ce que sont les peuples de Kabardinski, et s'ils sont tant à dédaigner; selon cet auteur, et selon la vérité, les habitans de cette contrée sont les plus vigoureux hommes quel'on connoisse: son altesse soutient bien la réputation de son pays.
Il vous semble extraordinaire que le prince paye les dettes de son père, ayant un frère souverain; vous saurez que comme le prince Héraclius lui a fait un sort beaucoup plus considérable qu'il ne devoit l'espérer, il est convenu, en revanche, de liquider sur ses revenus une partie des dettes contractées par leur père. Dans deux ans, il sera tout-à-fait quitte; cela n'empêche pas qu'il ne soit puissamment riche, même dans ce moment-ci.
Je crois qu'il est fort heureux pour votre sœur que vous n'ayez pas suivi son conseil, en ne me répondant pas.
Son altesse est ici depuis deux jours; je l'ai déterminée, avec bien de la peine, à écrire à votre sœur, et je joins ici sa lettre. Je n'ai pas osé lui parler du portrait; c'est une matière trop délicate pour ce moment-ci:d'ailleurs il eût peut-être voulu voir la lettre où on le demandoit, et s'il avoit lu celle que j'ai reçue de vous, il ne seroit plus question de rien, et il eût été impossible de le ramener. Le prince, quoique doux et complaisant, est fort haut et très susceptible.
Vous faites une réflexion très-juste, que j'ai tort de me servir d'une main étrangère pour des choses de cette nature; mais rassurez-vous: mon secrétaire est si bête qu'il ne comprend pas un mot de ce qu'il écrit, et de plus, je vous évite de lire mon griffonnage, car je ne peins pas bien.
Je suis fâché que la dernière phrase de ma lettre ait présenté à votre sœur des idées un peu croustilleuses: j'éviterai de retomber dans la même faute; mais je vous dirai, entre nous, que, puisqu'elle n'aime pas à s'amuser en idée, le prince est bien son affaire, et l'amusera réellement.Quant à moi, je vous assure que je suis aussi pour les plaisirs réels et palpables: je puis dire, en toute vérité, que Vénus ne m'a jamais pris pour Mars en carême.
J'ai l'honneur d'être, etc.—CAILLOT-DUVAL.
Réponse de Saulnier aînée.
Paris, 14 décembre 1785.
Je ne puis imaginer, monsieur, que vous montrez de l'étonnement de ce que j'ai lu trois fois ou quatre fois une lettre charmante.
Tel est le charme des choses écrites avec esprit lorsqu'on les a lues, on veut les relire encore, mais malgré cela il ne faut point que l'esprit nous fasse donner dans l'illusion; insi les graces et le stil séduisant de vos lettres n'empechera pas ma raisond'en aprécier les motifs, et d'en peser les conséquences.
Il me paroit bien étrange qu'un prince soit amoureux de ma sœur qu'il n'a jamais vue. N'est-ce pas un peu Domguichote et l'aveu le plus flatteur en pareil cas doit il paroitre sincére. Ah! ceci à trop l'air de quelque tour d'un chevalier françois, pour que l'on puisse raisonnablement y ajouter fois que voulez-vous! l'on fait tant de ces petites méchancetés à Paris qu'il faut bien que la méfiance et la circonspection soit notre sauve garde pour qu'on ne fasse pas des risées sur notre comte.
De plus quelque crédule et quelque simple que je fusse, comment vouderiez vous que je crusse ce que vous suposez que votre sécraiter à transcrit lui-même. En véritté, il faudroit être bien complaisant pour souxcrire à un pareil aveu. Non, non, je n'en croi rien. Vous avez fait une école en prenent ce biais pourrépondre à l'obgection que je vous fis de ce qu'en pareil cas vous vous serviez d'une main étrangere. Je me rappelle que dans une comédie moderne, je lu:Mondieu que ces gens d'esprit sont sot. Permettes moi de me servirde ce passage, et vous dire, moi: Mon dieu que ces gens d'esprit sont étourdis.
Vous me renvoyez aux gasetes et aux journaux qui doivent m'instruire du prince Kabardinski et du prince son frère. Doi je m'imposer une tache si dure que de les parcourir tous. A la bonheur si ces gazetes et ces journaux étoient écrîtes d'un stil tel que celui de laNouvelle Héloïse!De plus, la Crimée désolée tour à tour par les armes des Turcs et des Russes, prouveroit elle quelque chose en faveur du héros phantastique qu'il vous plairoit d'imaginer.
Avec tout votre esprit, monsieur le romancier, vous avez fait une école, et même je pourois en citerplus d'une. La tête du roman alloit bien, mais vous avez pechez par la queue, et je vous laisse à penser si je devois m'en appercevoir.
J'ai lu la lettre de son altesse, elle n'est pas moins intéressante que la votre, mais ma sœur ne peut y répondre actuelment. Elle n'est point à Paris. Comme elle a été fort malade elle est partie pour la campagne afin d'y respirer un air plus salutere. Je lui porterai la lettre, mais ce ne peut etre avant huit jours et je songe que dans cet intervalle je peux encore recevoir une lettre de vous. Je la lui enverrais, mais elle ne se détermineroit point à répondre si je n'étois présente, parce qu'elle présume qu'il en doit être de votre prince Héracriuscomme de celui de Cornail. Vous entendez ce que cela veut dire. Je lirai M. de Buffon, quoique je n'en puisse pas saisir toutes les beautés. Il n'est rien que je ne fasse pour connoitre les peuples de Kabardinski.Je vous prie de dire au prince que ma sœur est à trente lieue de Paris ou elle restera une quinzaine de jours pour sa santé, elle sera sans doutte bien flattée en recevant la lettre.
Vous me marquez que vous venez à Paris, je n'ai pu voir en quel temps; vous avez mis le cachet sur la datte et je l'ai ouverte de manier que je n'ai pû la déchiffrer. Marquez-nous S. V. P. quand vous reviendrez, et ne douttez point de l'acueil que vous avez droit d'attendre en arrivant à Paris et des sentimens avec lesquels, etc.—S... l'aînée.
A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris.
(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un logogriphe composé pendant sa disgrâce).
Nancy, le 25 décembre 1785.
Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours; je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes (c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse àLodeorbarli[16](c'est la prison d'Etatchez le prince, située près du Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là vous vivrez decodelipons(nourriture mal-saine) et dechartoufedu(boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de votre sœur.
Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du supplice descourtousedilles, toujours suivi de la ruine du principe générateur.
Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont protégés par la division du princeBotanipet, qui est composée des trois régimens desPasteroipètes,FriscarpètesetSimmocupètes: ce sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à recruter.
Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le princede Cornail; j'avoue,à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler. Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a voulu direCorneille; mais ce seroit vous faire injure, que de vous croire capable d'une erreur aussi grossière.
J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en attendant, etc.—Caillot-Duval.
P.-S.—Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit logogryphe que je soumets à votre jugement.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,Et ne vaux qu'un avec ma queue:Entouré de blanc sans ma queue,Cerné de noir avec ma queue.Vous me chérissez sans ma queue,Vous m'adorez avec ma queue.Je suis en montre sans ma queue,Et je me montre avec ma queue.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,Et ne vaux qu'un avec ma queue:Entouré de blanc sans ma queue,Cerné de noir avec ma queue.Vous me chérissez sans ma queue,Vous m'adorez avec ma queue.Je suis en montre sans ma queue,Et je me montre avec ma queue.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,
Et ne vaux qu'un avec ma queue:
Entouré de blanc sans ma queue,
Cerné de noir avec ma queue.
Vous me chérissez sans ma queue,
Vous m'adorez avec ma queue.
Je suis en montre sans ma queue,
Et je me montre avec ma queue.
Ce seroit faire injure à votre pénétration que d'y joindre le mot: si lejeu vous plaît, vous n'avez qu'à dire, vous en recevrez un par tous les courriers. Une personne aussi instruite que vous connoît sans doute les chiffres romains. Vous voyez que je vous mets sur la voie.
Réponse
Paris, le 28 décembre 1785.
Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pourune bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne manger que ducodelipon, et ne boire que duchartoufeduc'est en véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel, votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson quipeut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves. Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.
Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque tems à Paris en devenant un prince accompli,il apprendra que les manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent leur commerce plus doux et plus agréable.
Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot participer aux amusemens de notre carvaval.
J'ai l'honeur d'être, etc.—S... l'ainée.
A Mademoiselle Saulnier l'aînée.
(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on puisse s'y tromper. La correspondance est close).
Nancy; le 10 janvier 1786.
J'ai reçu, ma charmante amie,votre aimable épître du 28; elle m'a réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne connaissois plus depuis ma disgrâce.
La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.
Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai été admis à l'honneur dusaicebul; c'est ce qui répond à la faveur de baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du prince, et tous les jours nous nous régalons decagupeles, c'est son plat favori: il répond à cetteespèce d'oublies que vous appelezplaisir des dames; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de garder long-temps intacts des objets aussi délicats.
Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai encore le gosier empâté de ce vilainchartoufedu, et de ces mauditscodelipons, qui ont pensé m'étrangler.
Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander; je vous en aurois envoyé unautre. Je travaille en ce genre, sans prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma fortune.
J'ai l'honneur d'être, etc.—Caillot-Duval.