Seul, au milieu de la joie générale, Miramón ne se faisait pas illusion sur la portée de la victoire qu'il avait remportée: pour lui ce lustre nouveau jeté sur ses armes si longtemps victorieuses n'était que le dernier et brillant éclat jeté par la torche sur le point de s'éteindre.
Il connaissait trop à fond la position précaire à laquelle il était réduit pour se bercer un seul instant d'espérances trompeuses; seulement, il remerciait intérieurement la fortune du dernier sourire qu'elle daignait lui accorder et qui l'empêcherait de tomber du pouvoir comme un homme vulgaire.
Lorsque la cavalerie, lancée à la poursuite des fuyards pour les empêcher de se rallier, eut enfin rejoint le gros de l'armée demeuré sur le champ de bataille, Miramón après avoir accordé un repos de deux heures à ses troupes, donna l'ordre de rentrer à México.
Le retour du corps expéditionnaire fut loin d'être aussi rapide, que sa marche précédente: les chevaux fatigués n'avançaient qu'avec peine, l'infanterie avait mis pied à terre pour escorter les prisonniers, puis les canons et les nombreuses voitures de bagages dont on s'était emparés et qui venaient à la suite de l'armée, ne pouvaient passer que par une route large et frayée, ce qui obligea le général Miramón à prendre le grand chemin et lui occasionna un retard de plusieurs heures.
Il était dix heures du soir environ lorsque l'avant-garde du corps expéditionnaire atteignit les garitas de México.
Il faisait nuit noire, et pourtant la ville apparaissait dans l'ombre diamantée d'une innombrable quantité de lumières.
Les bonnes comme les mauvaises nouvelles se propagent avec une rapidité extraordinaire; résolve qui pourra ce problème presqu'insoluble, mais ce qui est certain c'est que la bataille était à peine terminée à Toluca que déjà on en connaissait l'issue à México; le bruit du succès éclatant remporté par le président avait immédiatement couru de bouche en bouche sans que qui que ce fût sût de qui il le tenait.
A la nouvelle de cette victoire inespérée, la joie avait été universelle, l'enthousiasme porté à son comble et, la nuit venue, la ville s'était spontanément trouvé illuminée.
L'ayuntamiento, en corps, attendait le président à l'entrée de la ville pour lui adresser ses félicitations; les troupes défilèrent entre deux haies compactes de peuple poussant de frénétiques vivats, agitant les mouchoirs et les chapeaux et tirant force pétards en signe de réjouissance; les cloches malgré l'heure avancées sonnaient à toute volée et les nombreux chapeaux à la basile des membres du clergé mêlés à la foule prouvaient que les prêtres et les moines, si froids la veille même pour l'homme qui toujours les avait soutenus, avaient, à la nouvelle de sa victoire, senti subitement se réveiller leur enthousiasme endormi.
Miramón traversa toute cette foule, calme, impassible, rendant, avec une imperceptible expression d'ironie, les saluts qui lui étaient incessamment adressés à droite et à gauche.
Il mit pied à terre devant le palais; un peu en avant de la porte, un homme se tenait immobile et souriant.
Cet homme était l'aventurier.
En l'apercevant, Miramón ne put réprimer un mouvement de joie.
—Ah! Venez, venez, mon ami, s'écria-t-il, en allant à lui.
Et à la stupéfaction générale, il passa son bras sous le sien et l'entraîna dans l'intérieur du palais.
Lorsque le président eut atteint le cabinet particulier, dans lequel il travaillait habituellement, il se jeta dans un fauteuil, et essuyant, avec un mouchoir, son visage baigné de sueur.
—Ouf! s'écria-t-il, d'un ton de mauvaise humeur, je suis rompu! Cette stupide palinodie, à laquelle j'ai été malgré moi contraint d'assister, m'a sur l'honneur plus brisé de fatigue que tous les autres événements de cette journée, cependant si féconde en péripéties extraordinaires.
—Bien, répondit affectueusement l'aventurier, je suis heureux de vous entendre parler ainsi, général; je craignais que vous vous ne fussiez laissé griser par votre succès.
Le général haussa les épaules avec dédain.
—Pour qui me prenez-vous, mon ami? répondit-il; quelle triste idée vous faites-vous de moi, si vous supposez que je sois homme à me laisser ainsi aveugler par un succès qui, tout éclatant qu'il paraisse, n'est en réalité qu'une victoire de plus à enregistrer, mais dont les résultats seront nuls pour le bien de la cause que je soutiens?
—Ce que vous dites n'est que trop vrai, général.
—Croyez-vous que je l'ignore? Ma chute est inévitable: cette bataille la retardera de quelques jours à peine; je dois tomber, parce que malgré les cris enthousiastes de la foule, toujours changeante et facile à tromper, ce qui jusqu'à présent a fait ma force et m'a soutenu dans la lutte que j'ai entreprise, m'a abandonné sans retour, je sens que l'esprit de la nation n'est plus avec moi.
—Peut-être allez-vous trop loin, général! Encore deux batailles comme celle-ci, et qui sait si vous n'aurez pas reconquis tout ce que vous avez perdu.
—Mon ami, le succès de celle d'aujourd'hui vous appartient: c'est grâce à votre brillante charge sur les derrières de l'ennemi qu'il a été démoralisé et par conséquent vaincu.
—Vous vous obstinez à tout voir en noir; je vous le répète encore: deux batailles comme celle-ci, et vous êtes sauvé.
—Ces batailles, je les livrerai, mon ami, si on m'en laisse le temps, croyez-le bien. Ah! Si au lieu d'être seul, cerné dans México, j'avais encore des lieutenants dévoués, tenant la campagne, après la victoire d'aujourd'hui, tout aurait pu se réparer.
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et le général Cobos parut.
—Ah! C'est vous, mon cher général, lui dit le président, en lui tendant la main, et reprenant subitement un air riant, soyez le bienvenu. Quel motif me procure le plaisir de vous voir?
—Je supplie votre seigneurie de m'excuser si j'ose me présenter ainsi, sans être annoncé, mais j'ai à l'entretenir de choses graves, qui n'admettent pas de retard.
L'aventurier fit un mouvement pour se retirer.
—Restez, je vous en prie, dit le président en l'arrêtant du geste; parlez, mon cher général.
—Monsieur le président, le désordre le plus grand règne sur la place parmi le peuple et les soldats: la plupart demandent à grands cris, que les officiers, faits prisonniers aujourd'hui, soient immédiatement fusillés comme traîtres à la patrie.
—Hein? fit le président, en se redressant subitement, et en devenant légèrement pâle, que me dites-vous donc là, mon cher général?
—Si votre seigneurie consent à ouvrir les fenêtres de ce cabinet, elle entendra les cris de mort, que l'armée et le peuple poussent de concert.
—Ah! murmura Miramón, des assassinats politiques, commis de sang-froid après la victoire; jamais je ne consentirai à autoriser des crimes aussi odieux! Non, mille fois non; pour moi, du moins, il n'en sera pas ainsi. Où se trouvent les officiers prisonniers?
—Dans l'intérieur du palais, gardés à vue dans la cour.
—Donnez l'ordre qu'ils soient immédiatement conduits en ma présence; allez, général.
—Ah! Mon ami, s'écria le président avec découragement, dès qu'il se trouva seul avec l'aventurier, que peut-on espérer d'un peuple aussi dénué du sens moral que le nôtre? Hélas! Que doivent penser les gouvernements européens de cette apparente barbarie! Quel mépris ne doivent-ils pas avoir pour notre malheureuse nation! Et pourtant, ajouta-t-il, ce peuple n'est pas méchant, c'est son long esclavage qui l'a ainsi rendu cruel et les interminables révolutions dont depuis quarante ans, il est constamment victime; venez, suivez-moi, il faut en finir.
Il sortit alors du cabinet, accompagné par l'aventurier, et entra dans un immense salon, où ses partisans les plus dévoués se trouvaient réunis.
Le président alla s'asseoir sur un siège élevé de deux marches, préparé pour lui au haut-bout du salon et les officiers demeurés fidèles à sa cause se groupèrent aussitôt à sa droite et à sa gauche.
Sur un signe affectueux de Miramón, l'aventurier était resté à son côté, indifférent en apparence.
Un bruit de pas et un froissement d'armes se firent entendre au dehors, et les officiers prisonniers, précédés par le général Cobos entrèrent dans la salle.
Bien qu'ils affectassent d'être calmes, ces prisonniers ne laissaient pas que d'être assez inquiets sur le sort qui leur était réservé; ils avaient entendu les cris de mort poussés contre eux, et connaissaient les mauvaises dispositions des partisans de Miramón à leur égard.
Celui qui marchait le premier était le général Berriozábal, jeune homme de trente ans au plus, à la tête expressive, aux traits fins et intelligents, et à la démarche noble et dégagée; auprès de lui venait le général Degollado entre ses deux fils, puis deux colonels et les officiers composant l'état-major du général Berriozábal.
Les prisonniers s'avancèrent d'un pas ferme vers le président qui, à leur approche, quitta vivement son siège et fit, le sourire sur les lèvres, quelques pas au devant d'eux.
—Caballeros, leur dit-il en les saluant gracieusement, je regrette que les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons malheureusement placés, ne me permettent pas de vous rendre immédiatement la liberté; du moins, j'essaierai, par tous les moyens en mon pouvoir, de vous rendre douce une captivité qui, je l'espère, ne sera pas de longue durée. Veuillez d'abord reprendre les épées que vous portez si vaillamment et dont je regrette de vous avoir privés.
Il fit un signe au général Cobos qui s'empressa de restituer aux prisonniers les armes qu'on leur avait enlevées, et que ceux-ci reçurent avec un mouvement de joie.
—Maintenant, caballeros, reprit le président, daignez accepter l'hospitalité que je vous offre dans ce palais, où vous serez traités avec tous les égards que mérite votre infortune; je ne demande que votre parole de soldats et de caballeros de ne pas en sortir sans mon autorisation, non point que je doute de votre honneur, mais seulement afin de vous soustraire aux tentatives de gens mal disposés à votre égard et aigris par les souffrances d'une longue guerre; vous êtes donc prisonniers sur parole, caballeros, et libres d'agir à votre guise.
—Monsieur le général, répondit le général Berriozábal, au nom de tous, nous vous remercions sincèrement de votre courtoisie, nous ne pouvions moins attendre de votre générosité bien connue; cette parole que vous nous demandez, nous vous la donnons et nous n'userons de la liberté dont vous nous laissez jouir que dans les limites que vous jugerez convenable d'y apporter, vous promettant de n'essayer en aucune façon de reconquérir notre liberté sans que vous nous ayez dégagés: de notre parole.
Après quelques autres compliments échangés entre le président et les deux généraux, les prisonniers se retirèrent dans les appartements qui leur furent assignés.
Au moment où le général Miramón se préparait à rentrer dans son cabinet, l'aventurier l'arrêta vivement et lui désignant un officier supérieur qui paraissait chercher à se dissimuler au milieu des groupes.
—Connaissez-vous cet homme? lui dit-il d'une voix basse et tremblante.
—Certes je le connais, répondit le président; depuis quelques jours seulement il est à moi, et déjà il m'a rendu d'éminents services, il est Espagnol et se nomme don Antonio Cacerbar.
—Oh! Je sais son nom, dit l'aventurier, car moi aussi je le connais depuis bien longtemps malheureusement; général, cet homme est un traître!
—Allons, vous plaisantez.
—Je vous répète, général, que cet homme est un traître; j'en suis sûr! fit-il avec force.
—Je vous en prie, n'insistez pas davantage, mon ami, interrompit vivement le général, cela me serait pénible; bonne nuit, venez demain: je désire causer avec vous de choses importantes.
Et après lui avoir fait un geste affectueux, le président rentra dans son cabinet dont la porte se referma sur lui.
L'aventurier demeura un instant immobile, douloureusement affecté de l'incrédulité du président.
—Oh! murmura-t-il tristement, ceux que Dieu veut perdre, il les aveugle! Hélas! Maintenant tout est fini, cet homme est irrémissiblement condamné, sa cause est perdue!
Il sortit du palais en proie aux plus sinistres prévisions.
L'aventurier avait, ainsi que nous l'avons dit, quitté le palais; la place Mayor était déserte, l'effervescence populaire s'était calmée aussi vite qu'elle s'était soulevée; grâce aux prières de certaines personnes influentes, les soldats étaient rentrés dans leurs quartiers; les léperos et autres citoyens tout aussi recommandables qui formaient la majorité de la populace ameutée, voyant que décidément il n'y avait rien à faire et que les victimes qu'ils convoitaient leur échappaient définitivement, avaient fini après quelques cris et quelques huées poussés en manière de consolation par se dissiper à leur tour et à regagner les bouges plus ou moins mal famés toujours ouverts dans les bas quartiers de la ville et où ils étaient sûrs de trouver asile.
Seul, López était demeuré ferme à son poste. L'aventurier lui avait ordonné de l'attendre à la porte du palais et il l'attendait, seulement comme la nuit était noire et que la plus profonde obscurité avait succédé à l'illumination radieuse de la soirée, il l'attendait la main sur ses armes, les yeux et les oreilles au guet, afin de ne pas être, malgré le voisinage du palais, surpris et dévalisé par quelque rôdeur de nuit désœuvré, qui n'aurait pas été fâché de profiter de cette bonne aubaine, si le peon n'avait pas fait aussi bonne garde.
Lorsque López vit s'ouvrir la porte du palais, il comprit que son maître, seul, pouvait en sortir aussi tard et il s'approcha de lui.
—Quoi de nouveau? demanda l'aventurier en mettant le pied à l'étrier.
—Pas grand chose, répondit-il.
—Tu en es sûr?
—A peu près; cependant maintenant que j'y réfléchis, il me semble avoir tout à l'heure aperçu quelqu'un de ma connaissance sortant du palais.
—Ah! Il y a longtemps?
—Ma foi non, un quart d'heure, vingt minutes au plus, mais je crains de m'être trompé, parce qu'il portait un costume si différent de celui sous lequel je l'ai connu, et puis j'ai eu si peu le loisir de le voir.
—Eh bien! Qui as-tu cru reconnaître?
—Vous ne me croirez pas, si je vous dis que c'était don Antonio Cacerbar, mon ancien blessé.
—Au contraire, car moi, je l'ai vu au palais.
—Ah, demonio, alors! Je regrette bien de n'avoir pas écouté sa conversation.
—Comment, sa conversation? Où? Avec qui, parle ou étrangle; voyons, t'expliqueras-tu à la fin?
—M'y voici, m'y voici, mi amo; à sa sortie du palais, il y avait encore quelques groupes sur la place, un homme s'est dégagé d'un de ces groupes et s'est approché de don Antonio.
—Et cet homme, l'as-tu reconnu?
—Pour cela non, vu qu'il avait un chapeau de vigogne à large bord, abattu sur les yeux et qu'il était embossé jusqu'au nez dans un grand manteau, et puis il ne faisait pas beaucoup plus clair qu'en ce moment.
—Au fait! Au fait! s'écria l'aventurier avec impatience.
—Ces deux hommes se sont donc mis à causer à voix basse.
—Et tu n'as rien entendu?
—Mon Dieu non, quelques mots à peine, sans suite et voilà tout.
—Répète-les moi toujours.
—Volontiers: «Ainsi, il était là,»a dit l'un; je n'ai pas entendu la réponse de l'autre; «Bah! Il n'oserait pas,»a repris le premier; puis ils ont causé si bas que je n'ai rien pu entendre; le premier a dit encore: «Il faut y aller.» «Il est bien tard,»a fait l'autre; je n'ai plus entendu que ces deux mots: Palo Quemado; puis, après avoir encore échangé quelques mots à voix basse, ils se sont séparés; le premier n'a pas tardé à disparaître sous les portales; quant à don Antonio, il a tourné à droite comme s'il voulait se rendre au paseo de Bucareli; mais il se sera arrêté dans quelque maison, car il n'est pas probable qu'à une pareille heure la pensée lui soit venue de s'aller promener seul dans un tel endroit.
—C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir, répondit l'aventurier en se mettant en selle, donne-moi mes armes et suis-moi; les chevaux ne sont pas fatigués?
—Non, ils sont tous frais au contraire, dit López en donnant à l'aventurier un fusil double, une paire de revolvers et une machette; d'après vos ordres, je suis allé au corral où j'ai laissé nos chevaux fatigués, j'ai sellé Mono et Zopilote qui sont ceux-ci, et je suis revenu vous attendre.
—Tu as bien fait; en route!
Ils s'éloignèrent alors, traversèrent la place déserté et, après quelques détours, faits sans doute dans le but de dépister les espions qui auraient pu les surveiller dans les ténèbres, ils prirent enfin la direction de Bucareli.
A México, dès que la nuit est tombée, il est défendu, à moins d'une permission spéciale qui ne s'obtient que fort difficilement, de circuler à cheval dans les rues; cependant l'aventurier semblait fort peu se préoccuper de cette défense, du reste son audace était parfaitement justifiée par l'apparente indifférence des celadores dont ils rencontraient bon nombre sur leur passage et qui les laissaient galoper à leur guise sans risquer la moindre protestation à cet égard.
Lorsque les deux cavaliers se trouvèrent assez éloignés du palais pour ne plus redouter d'être suivis, chacun d'eux sortit un demi-masque noir de sa poche et l'appliqua sur son visage; cette précaution prise contre les curieux qui malgré l'obscurité auraient pu les reconnaître, ils reprirent leur course.
Ils ne tardèrent pas à atteindre l'entrée du paseo de Bucareli; l'aventurier s'arrêta, et après avoir d'un regard perçant essayé de sonder les ténèbres il fit entendre un sifflement aigu et prolongé.
Aussitôt une ombre se détacha de l'enfoncement d'une porte où elle se trouvait parfaitement cachée et s'avança jusqu'au milieu de la rue; arrivée là, cette ombre ou plutôt cet homme s'arrêta et attendit sans prononcer une parole.
—Est-il passé quelqu'un par ici depuis trois quarts d'heure? dit l'aventurier.
—Oui et non, répondit laconiquement l'inconnu.
—Explique-toi.
—Un homme est venu, s'est arrêté devant la maison qui est là à votre droite, a frappé dans ses mains à deux reprises; au bout d'un instant, une porte s'est ouverte, un peon est sorti conduisant en bride un cheval pie, et tenant un manteau doublé de rouge sous le bras.
—Comment as-tu vu cela, par cette nuit noire?
—Le peon portait une lanterne; l'homme dont je vous parle lui a reproché son imprudence, a brisé la lanterne sous son talon, puis il a jeté le manteau sur ses épaules.
—Quel costume portait cet homme?
—Celui d'officier supérieur de cavalerie.
—C'est bien, après?
—Il a remis son chapeau à plumes au peon, celui-ci est rentré dans la maison dont il est sorti un instant après, portant un chapeau de vigogne à golilla d'or, des pistolets et un fusil, il a chaussé des éperons en argent à l'officier, celui-ci a pris les armes s'est coiffé du chapeau, est monté sur le cheval et est parti.
—Dans quelle direction?
—Dans celle de la Plaza Mayor.
—Et le peon?
—Il est rentré dans la maison.
—Tu es sûr de ne pas avoir été vu par l'un on l'autre?
—J'en suis sûr.
—C'est bien; veille! Adieu!
—Adieu! et il se renfonça dans les ténèbres.
L'aventurier et son peon tournèrent bride; bientôt ils se retrouvèrent sur la Plaza Mayor, mais ils la traversèrent sans s'arrêter.
Don Jaime paraissait savoir quelle direction il lui fallait suivre, car il galopait sans hésiter à travers les rues; bientôt il arriva à la garita de San Antonio, qu'il passa sans s'arrêter; quelques maraîchers commençaient déjà à entrer en ville.
Arrivé à six cents pas de la garita environ, à un endroit où la route forme un carrefour dont le milieu est occupé par une croix de pierre et où viennent rayonner en étoiles six routes assez larges mais fort mal entretenues, l'aventurier s'arrêta de nouveau et comme la première fois, il poussa un sifflement aigu.
Au même instant, un homme, couché au pied de la croix, se leva tout droit et se tint immobile devant lui.
—Un homme est passé ici, dit don Jaime, monté sur un cheval pie, coiffé d'un chapeau à golilla d'or.
—Cet homme est passé, répondit l'inconnu.
—Combien y a-t-il de temps?
—Une heure.
—Était-il seul?
—Il était seul.
—Quelle direction a-t-il prise?
—Celle-ci, répondit l'inconnu en étendant le bras vers le deuxième sentier de gauche.
—C'est bien.
—Suivrai-je?
—Où est ton cheval?
—Dans un corral près de la garita.
—C'est trop loin, je n'ai pas le temps d'attendre adieu, veille.
—Je veillerai.
Il se recoucha au pied de la croix.
Les deux cavaliers reprirent leur course.
—C'est bien au Palo Quemado qu'il se rend, murmura l'aventurier, nous l'y trouverons.
—C'est probable, fit López, avec le plus grand sang-froid; c'est drôle que je n'aie pas deviné cela plus tôt, c'était cependant bien facile.
Ils galopèrent pendant une heure environ, sans échanger une parole; enfin, ils aperçurent à une courte distance une masse sombre dont la noire silhouette se détachait sur l'obscurité moins épaisse de la campagne qui les cerclait.
—Voici le Palo Quemado, dit don Jaime.
—Oui, répondit seulement López.
Ils firent encore quelques pas en avant et s'arrêtèrent.
Tout à coup un chien se mit à aboyer avec fureur.
—¡Demonio! s'écria don Jaime, il faut passer, le maudit animal nous trahirait.
Ils éperonnèrent leurs chevaux et partirent à fond de train.
Au bout de quelques instants le chien dont les abois s'étaient changés en grognements sourds se tut complètement.
Les cavaliers firent halte, don Jaime mit pied à terre.
—Cache les chevaux quelque part aux environs, dit-il, et attends-moi.
López ne répondit pas, le digne homme n'était pas causeur, il n'aimait pas prodiguer inutilement ses paroles.
L'aventurier, après avoir visité ses armes avec le plus grand soin afin d'être sûr que, au cas probable où il serait forcé de s'en servir, elles ne lui manqueraient pas, se rasa sur le sol comme un Indien des hautes savanes et par un mouvement onduleux, lent et presque insensible, il s'avança vers le rancho del Palo Quemado.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à une courte distance du rancho il vit ce qu'il n'avait pas remarqué d'abord, c'est-à-dire que des chevaux au nombre de dix ou douze étaient attachés devant le rancho et que plusieurs hommes couchés sur le sol dormaient près d'eux.
Un individu armé d'une longue lance se tenait immobile devant la porte, sentinelle placée là sans doute pour veiller à la sûreté générale.
L'aventurier s'arrêta: la situation était difficile; les individus quels qu'ils fussent, réunis dans le rancho, n'avaient négligé aucune précaution au cas où on aurait essayé de les surprendre.
Cependant, plus les difficultés paraissaient grandes, plus l'aventurier comprenait l'importance du secret qu'il voulait surprendre; aussi son hésitation fût-elle courte, et résolût-il, si grands que fussent les risques qu'il lui faudrait courir, de savoir quels étaient les membres de cette réunion clandestine et pour quel motif ils étaient réunis.
Le lecteur connaît assez l'aventurier que nous lui avons présenté sous tant de noms, pour deviner que, une fois sa résolution prise de pousser en avant, il n'hésiterait pas à le faire.
Ce fut en effet ce qui arriva; seulement il redoubla de prudence et surtout de précautions, n'avançant pour ainsi dire que pas à pas et rampant sur la terre avec la silencieuse élasticité d'un reptile.
Au lieu de se diriger directement vers le rancho, il le contourna afin de s'assurer que, à part la sentinelle placée devant la porte, il n'avait pas à redouter d'être découvert par quelque surveillant embusqué sur le derrière du bâtiment.
Ainsi que l'aventurier l'avait prévu, le rancho n'était gardé que par devant.
Il se redressa, et autant que les ténèbres lui permettaient de le faire il examina les environs.
Un corral assez grand, clos par une haie vive, attenait à l'habitation; ce corral paraissait désert.
Don Jaime chercha une ouverture par laquelle il pût se glisser dans l'intérieur; après quelques minutes de tâtonnement, il en découvrit enfin une assez large pour lui livrer passage.
Il entra.
Maintenant les difficultés étaient moindres pour s'approcher de la maison; en suivant la haie il parvint en quelques instants presqu'au mur.
Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir été senti et dépisté par le chien qui précédemment avait si brusquement annoncé son approche.
Voici ce qui était arrivé: inquiets des aboiements du chien et craignant qu'il ne révélât par ses cris leur présence suspecte aux Indiens qui à cette heure se rendaient à la ville pour vendre leurs marchandises, les étrangers réunis dans le rancho, confiants dans leur sentinelle pour veiller sur leur sûreté, avaient ordonné au ranchero de faire rentrer l'animal dans l'intérieur de sa maison et de l'enchaîner assez loin pour que ses cris ne fussent pas entendus du dehors dans le cas où la fantaisie d'aboyer lui reprendrait.
Cet excès de prudence, de la part des hôtes provisoires du rancho, permit à l'aventurier de s'approcher non seulement sans être découvert mais encore sans éveiller les soupçons.
Bien qu'il ignorât cette particularité, don Jaime en profita, remerciant tout bas la Providence qui l'avait débarrassé d'un surveillant si incommode.
En examinant attentivement le mur contre lequel il marchait, et en le sondant, il arriva devant une porte qui, par une négligence inconcevable, n'était que poussée, et qui céda à la légère pression qu'il lui imprima.
Cette porte ouvrait sur un corridor fort sombre en ce moment, mais un léger filet de lumière qui filtrait à travers les ais mal joints d'une porte, révéla à don Jaime l'endroit où, selon toutes probabilités, les étrangers étaient réunis.
L'aventurier s'approcha à pas de loups, plaça son œil à la fissure, et regarda.
Trois hommes couverts d'épais manteaux étaient assis autour d'une table encombrée de bouteilles et de gobelets, dans une salle assez grande, autant qu'on en pouvait juger, et éclairée seulement par un candil fumeux placé sur un coin de la table.
La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient, fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.
Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.
—Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc tout savoir.
Et il prêta attentivement l'oreille.
Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient pas consentir.
—Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il frappait du poing sur la table.
—Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.
—Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?
—Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux vôtres.
—Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.
—Possible, cher seigneur, chacun fait ce qu'il veut. Moi, je suis un honnête homme, je marche droit devant moi, vous n'aurez point la lettre, à moins de me donner ce que je vous demande, donnant donnant, je ne connais que cela, moi. Pourquoi, selon vos conventions avec le général, ne l'avez-vous pas prévenu de l'affaire d'aujourd'hui?
—Nous vous avons prouvé que cela était impossible, puisque cette sortie a été résolue à l'improviste.
—Bon, à l'improviste! Vous vous arrangerez comme vous pourrez avec Son Excellence le général en chef, je m'en lave les mains.
—Trêve de niaiseries, dit sèchement don Antonio, voulez-vous oui ou non remettre à moi ou à ce caballero la lettre dont vous avez été chargé par le Président pour nous?
—Non, répondit nettement don Felipe, à moins que vous me fassiez un bon de dix mille piastres. C'est réellement pour rien, je suis un honnête homme, moi.
—Hum! murmura à part lui l'aventurier; un autographe du señor Benito Juárez, c'est précieux en effet, je ne le marchanderais pas moi, si on me l'offrait.
—Mais, s'écria don Melchior, c'est un vol indigne que vous commettez en agissant ainsi.
—Eh bien, après? fit cyniquement don Felipe d'un ton d'ironie amer, je vole, vous trahissez, nous sommes partie à partie, voilà tout.
A cette insulte qui leur tombait si brutalement en plein visage, les deux hommes se levèrent.
—Partons, dit don Melchior, cet homme est une brute qui ne veut rien entendre.
—Le plus simple est d'aller trouver le général en chef, ajouta don Antonio, il saura nous rendre justice, et nous venger de ce misérable ivrogne.
—Allez, allez, mes chers seigneurs, dit le guérillero en ricanant, allez et bon voyage; je garde la lettre, peut-être trouverai-je acquéreur; je suis honnête homme, moi!
A cette menace, les deux hommes échangèrent un regard en portant la main à leurs armes, mais après une hésitation qui eut la rapidité d'un éclair, ils haussèrent dédaigneusement les épaules et sortirent de la salle.
Au bout de quelques instants, on entendit au dehors le galop rapide de plusieurs chevaux qui s'éloignaient.
—Les voilà partis, murmura le guérillero en se versant un plein gobelet de mezcal qu'il avala d'un trait; ils décampent, ma foi, comme si le diable les emportait! Ils sont furieux! Bah! Cela m'est bien égal, j'ai gardé la lettre.
Tout en se parlant ainsi à lui-même, le guérillero replaça son gobelet sur la table; soudain, il tressaillit: un homme enveloppé jusqu'aux yeux dans les plis redoublés d'un épais manteau se tenait immobile devant lui.
Cet homme tenait de chaque main un revolver à six coups, dont les canons étaient dirigés sur la poitrine du guérillero.
Celui-ci fit un brusque mouvement d'effroi à cette vue à laquelle il était si loin de s'attendre.
—Hein? s'écria-t-il d'une voix que l'émotion et l'épouvante faisaient trembler; quel est ce démon et à qui en veut-il? Ah! Ça, mais je suis donc tombé dans un guêpier, moi!
La terreur l'avait dégrisé; il essaya de se lever pour s'enfuir.
—Un mot, un geste, dit l'inconnu d'une voix sourde et menaçante, et je vous brûle la cervelle.
Le guérillero se laissa lourdement retomber sur l'escabeau qui lui servait de siège.
Caché derrière la porte du corridor, l'aventurier n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit.
Lorsque don Melchior et don Antonio s'étaient levés, ignorant par quelle porte ils sortiraient, don Jaime avait en toute hâte quitté le corridor, s'était glissé dans le corral et blotti contre la haie il avait attendu.
Mais, après quelques minutes, comme rien n'avait bougé, qu'aucun bruit ne s'était fait entendre, il s'était hasardé à sortir de sa cachette, et à s'engager de nouveau dans le corridor.
Puis, il s'était approché de la porte et avait appliqué son œil à la fente par laquelle il avait pu précédemment voir tout ce qui s'était passé dans la salle.
Les deux hommes venaient de sortir, don Felipe était seul, toujours assis devant la table et buvant.
Le parti de l'aventurier fut pris aussitôt: plaçant la lame de son couteau entre le pêne de la serrure et la gâche, il avait ouvert la porte sans bruit, s'était silencieusement approché du guérillero et lui avait révélé sa présence de la façon tant soit peu brutale que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent.
Le guérillero était brave, cependant l'apparition soudaine de l'aventurier et la vue des revolvers dirigés vers lui l'avaient atterré.
Don Jaime profita de cet instant de prostration; sans désarmer ses pistolets, il marcha droit à la porte par laquelle don Melchior et don Antonio s'étaient retirés, la ferma solidement en dedans afin d'éviter toute surprise, puis il revint à pas lents vers la table, s'assit sur un escabeau, posa ses pistolets tout armés devant lui, et laissant tomber son manteau.
—Causons, dit-il.
Bien que ce mot eût été prononcé d'une voix assez douce, cependant l'effet qu'il produisit sur le guérillero fut immense.
—El Rayo! s'écria-t-il avec un frisson de terreur en apercevant le masque noir qui couvrait le visage de son singulier interlocuteur.
—Ah! Ah! fit celui-ci avec un ricanement ironique, vous me reconnaissez, cher seigneur don Felipe.
—Que me voulez-vous? balbutia-t-il.
—Plusieurs choses, répondit l'aventurier, mais procédons par ordre, rien ne nous presse.
Le guérillero se versa un plein gobelet de refino de Cataluña, le porta à ses lèvres et le vida d'un seul coup.
—Prenez garde, lui fit observer l'aventurier, l'eau-de-vie d'Espagne est forte, elle monte facilement à la tête; mieux vaut, je crois, pour ce qui va se passer entre nous que vous conserviez votre sang-froid.
—C'est juste, murmura le guérillero et, saisissant la bouteille par le col, il la lança contre la muraille où elle se brisa en éclat.
L'aventurier sourit, puis il reprit en tordant nonchalamment une cigarette entre ses doigts:
—Je vois que vous avez la mémoire bonne, cela me fait plaisir, je craignais que vous ne m'ayez oublié.
—Non, non, je me rappelle notre dernière rencontre à Las Cumbres.
—C'est cela; vous souvenez-vous comment s'est terminée notre entrevue?
Le guérillero devint pâle, mais il ne répondit pas.
—Bon, je vois que la mémoire vous fait défaut, je vais vous venir en aide.
—C'est inutile, répondit don Felipe, en relevant la tête et semblant prendre définitivement une résolution, comme le hasard m'avait permis d'apercevoir vos traits, vous m'avez dit...
—Je sais, je sais, interrompit l'aventurier, eh bien, la promesse que je vous ai faite, je vais la tenir.
—Tant mieux, dit-il résolument; après tout on ne meurt qu'une fois, autant aujourd'hui qu'un autre jour et à présent que plus tard, je suis prêt à vous faire face.
—Je suis charmé de vous voir dans ces dispositions belliqueuses, répondit froidement l'aventurier; refrénez un peu votre ardeur batailleuse, je vous prie, chaque chose aura son temps, soyez tranquille, mais il ne s'agit pas de cela pour le mouvement.
—De quoi s'agit-il donc alors? demanda le guérillero avec étonnement.
—Je vais vous le dire.
L'aventurier sourit de nouveau, appuya les coudes sur la table et se penchant légèrement vers son interlocuteur:
—Combien, dit-il, vouliez-vous vendre à vos nobles amis, la lettre que le señor don Benito Juárez vous avait chargé de leur remettre.
Don Felipe fixa sur lui un regard effaré et faisant machinalement le signe de croix:
—Cet homme est le démon! murmura-t-il avec épouvante.
—Non, rassurez-vous, je ne suis pas le démon, mais je sais beaucoup de choses, sur vous surtout, cher seigneur, et sur les nombreux trafics, auxquels vous vous livrez; je connais le marché que vous avez fait avec un certain don Diego; de plus, si vous le désirez, je vous répéterai mot pour mot la conversation que vous avez eue il y a une heure à peine, dans cette salle même où nous sommes en ce moment, avec les señores don Melchior de la Cruz et don Antonio Cacerbar. Maintenant, venons au fait; je veux que vous me donniez, vous me comprenez bien n'est-ce pas? Que vous me donniez et non pas que vous me vendiez la lettre du señor Juárez que vous avez là dans votre dolman, que vous avez refusée aux honorables caballeros dont je vous ai cité les noms, et que vous me livriez en même temps les autres papiers dont vous êtes porteur et qui, je le suppose, doivent être fort intéressants.
Le guérillero avait eu le temps de reprendre une partie de son sang-froid; aussi, fût-ce d'une voix assez ferme qu'il répondit:
—Que prétendez-vous faire de ces papiers?
—Ceci doit vous importer fort peu, du moment où ils ne seront plus dans vos mains.
—Et si je refuse de vous les livrer?
—Je serai quitte pour vous les prendre de force; voilà tout, répondit-il paisiblement.
—Caballero, dit don Felipe avec un accent de dignité dont l'aventurier fut surpris, ce n'est pas le fait d'un homme brave comme vous l'êtes de menacer ainsi qui ne saurait se défendre; je n'ai pour toute arme que mon sabre, tandis que vous au contraire vous disposez de la vie de douze hommes.
—Pour cette fois, il y dans ce que vous dites une apparence de raison, reprit l'aventurier, et votre observation serait juste, si je devais me servir de mes revolvers pour vous contraindre à faire ce que j'exige de vous; mais rassurez-vous, vous aurez un combat loyal, mes pistolets demeureront sur cette table; je croiserai seulement ma machette contre votre sabre, ce qui non seulement, rétablira l'équilibre entre nous mais encore vous donnera sur moi un avantage signalé.
—Agirez-vous réellement ainsi, caballero?
—Je vous en donne ma parole d'honneur; j'ai pour habitude de toujours régler loyalement mes comptes avec mes ennemis comme avec mes amis.
—Ah! Vous appelez cela régler vos comptes? dit-il avec ironie.
—Certes; quel autre nom puis-je employer?
—Mais d'où provient cette haine que vous me portez?
—Je n'ai pas de haine pour vous plus que pour tout autre misérable de votre trempe, dit-il brusquement; vous avez, dans un moment de forfanterie, voulu voir mon visage, afin de me reconnaître plus tard, je vous ai averti que cette vue vous coûterait la vie; peut-être vous aurai-je oublié, mais aujourd'hui vous vous trouvez de nouveau sur ma route, vous possédez des papiers qui me sont indispensables, ces papiers, je suis résolu à m'en emparer à tout prix; vous me les refusez, je ne puis m'en rendre maître qu'en vous tuant, je vous tuerai; maintenant, je vous accorde cinq minutes pour réfléchir et me dire si décidément vous vous obstinez dans votre refus.
—Ces cinq minutes que vous m'octroyez si généreusement sont inutiles, ma résolution est immuable, vous n'aurez ces papiers qu'avec ma vie.
—Soit, vous mourrez, dit-il en se levant.
Il prit ses revolver, les désarma et les alla poser sur une table placée à l'extrémité de la pièce; puis, revenant vers le guérillero et saisissant sa machette:
—Êtes-vous prêt? lui dit-il.
—Un instant, répondit don Felipe en se levant à son tour, j'ai, avant de croiser le fer avec vous, deux demandes à vous adresser.
—Je vous écoute, parlez.
—Le combat que nous allons nous livrer est un combat à mort?
—En voici la preuve, répondit l'aventurier en détachant son masque et le jetant loin de lui.
—Bien, dit-il, cette preuve que vous me donnez est suffisante en effet, l'un de nous succombera donc; supposons que ce soit moi.
—Toute supposition est inutile, le fait est certain.
—Je l'admets, répondit froidement le guérillero; au cas où cela se réaliserait, me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?
—Oui, sur l'honneur, si cela m'est possible.
—Merci, c'est possible: il s'agit simplement d'être mon exécuteur testamentaire.
—Je le serai, parlez.
—J'ai ma mère et une sœur encore jeune qui vivent assez pauvrement dans une petite maison située non loin du canal de las Vigas, à México, vous trouverez dans mes papiers leur adresse exacte:
—Bien.
—Je désire qu'elles soient, après ma mort, mises en possession de ma fortune.
—Cela sera fait; mais cette fortune, où se trouve-t-elle?
—A México; tous mes fonds sont déposés chez *** et Cie, banquiers anglais, auxquels je les faisais passer au fur et à mesure; sur la simple présentation de mes titres, les sommes vous seront intégralement remises.
—Est-ce tout?
-Pas encore; j'ai sur moi plusieurs traites montant à la somme totale de cinquante mille piastres sur différentes maisons de banque étrangères de México; ces traites, vous les toucherez, vous enjoindrez la valeur aux sommes que vous aurez précédemment reçues, et le tout sera, par vos soins, remis à ma mère et à ma sœur; me jurez-vous de faire cela?
—Je vous en donne ma parole d'honneur.
—Bien, j'ai confiance en vous; je n'ai plus qu'une demande à vous adresser.
—Laquelle?
—La voici: nous autres Mexicains, nous ne nous servons que fort maladroitement des sabres et des épées, dont nous ignorons le maniement, le duel étant prohibé par nos lois, la seule arme dont nous sachions véritablement nous servir est le couteau: consentez-vous à ce que nous nous battions au couteau? Il est bien entendu que nous combattrons avec toute la lame.
—Le duel étrange que vous me proposez est plutôt une lutte de léperos et de bandits que de caballeros; j'accepte cependant.
—Je vous suis reconnaissant de tant de condescendance, caballero, et maintenant que Dieu me protège, je ferai de mon mieux.
—Amen, dit en souriant l'aventurier.
Cette conversation si calme entre deux hommes sur le point de s'entre égorger, ce testament de mort fait si froidement et dont l'exécution est confiée en cas de mort de l'un des adversaires, à celui qui doit survivre, montre une des faces les plus étranges du caractère mexicain, car ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude; bien que fort brave naturellement, le Mexicain redoute la mort, ce sentiment est inné chez lui; mais le moment venu de risquer définitivement sa vie et même de la perdre, nul n'accepte avec plus de philosophie, disons mieux, avec plus d'indifférence, cette dure alternative et n'accomplit plus insouciamment ce sacrifice qui, chez les autres peuples, n'est jamais envisagé sans un certain effroi et un instinctif tressaillement nerveux.
Quant au duel, les lois mexicaines le prohibent même dans l'armée entre officiers; de là tant d'assassinats et de guet-apens qui se commettent pour laver des affronts reçus et impossibles à venger autrement; seuls, les léperos et les gens du peuple se battent au couteau.
Ce combat parfaitement réglé a ses lois dont il n'est pas permis de s'écarter; les adversaires font leurs conditions sur la longueur de la lame afin de convenir à l'avance de la profondeur des blessures qui seront faites; on se bat à un pouce, à deux pouces, à la moitié ou à la totalité de la lame selon la gravité de l'insulte; les combattants placent leur pouce sur la lame du couteau à la longueur convenue, et tout est dit.
Don Felipe et don Jaime avaient dégrafé leurs sabres devenus inutiles et s'étaient armés du long couteau que tout Mexicain porte à la botte droite; après s'être débarrassés de leurs manteaux, ils les avaient roulés autour de leur bras gauche en ayant soin d'en laisser pendre une petite partie en forme de rideau; c'est avec ce bras ainsi garanti qu'on pare les coups qui sont portés. Puis, les deux hommes tombèrent en garde, les jambes écartées et légèrement pliées, le corps penché en avant, le bras gauche étendu à demi et la lame du couteau cachée derrière le manteau.
Le combat commença aussitôt avec un acharnement égal des deux parts.
Les deux hommes tournaient et bondissaient autour l'un de l'autre, avançant et reculant comme deux bêtes fauves.
L'œil dans l'œil, les lèvres serrées, la poitrine haletante.
C'était bien un combat à mort qu'ils se livraient.
Don Felipe possédait, à un degré extrême, la science de cette arme dangereuse; plusieurs fois son adversaire vit l'éclair bleuâtre de l'acier éblouir ses regards et sentit la pointe aiguë du couteau s'enfoncer légèrement dans ses chairs; mais, plus calme que le guérillero, il laissait celui-ci s'épuiser en vains efforts attendant avec la patience d'un tigre aux aguets, le moment favorable d'en finir d'un seul coup.
Plusieurs fois, harassés de fatigue, ils s'arrêtèrent d'un commun accord pour se précipiter ensuite l'un contre l'autre avec une nouvelle furie.
Le sang s'échappait de plusieurs blessures assez légères qu'ils s'étaient faites et ruisselait sur le plancher de la salle.
Tout à coup don Felipe se ramassa sur lui-même et bondit en avant avec la rapidité d'un jaguar, mais son pied glissa dans le sang, il chancela, et pendant qu'il essayait de reprendre son équilibre, le couteau de don Jaime disparut tout entier dans sa poitrine.
Le malheureux poussa un soupir étouffé. Un flot de sang sortit de sa bouche, et il tomba comme une masse sur le sol.
L'aventurier se pencha vers lui, il était mort: la lame lui avait traversé le cœur.
—Pauvre diable, murmura don Jaime, c'est lui qui l'a voulu!
Après cette laconique oraison funèbre, il fouilla son dolman et ses calçonneras, s'empara de tous ses papiers, puis il reprit ses revolvers, remit son masque et, s'enveloppant tant bien que mal dans son manteau haché de coups de couteau, il sortit de la salle, gagna le corridor, repassa à travers la haie sans être aperçu de la sentinelle qui se tenait toujours devant la porte du rancho et arrivé à une certaine distance du Palo Quemado, il imita le hou houlement du hibou.
Presque aussitôt López parut conduisant les deux chevaux.
—A México! s'écria don Jaime en bondissant en selle, cette fois je crois que je tiens ma vengeance.
Les deux cavaliers partirent à fond de train. La joie que l'aventurier éprouvait du succès inespéré de son expédition, l'empêchait de sentir la douleur des estafilades, légères à la vérité, qu'il avait reçues dans son duel.
Les premières lueurs du jour commençaient à nuancer le ciel de teintes d'opale au moment où les deux cavaliers atteignirent la garita de San Antonio.
Depuis quelque temps déjà ils avaient ralenti l'allure rapide de leurs chevaux, avaient quitté leurs masques et rétabli autant que possible de l'ordre dans leurs vêtements fripés, salis, et endommagés par les péripéties nombreuses de leur course nocturne.
A quelques pas de la garita, ils s'étaient mêlés aux groupes d'Indiens qui se rendaient au marché, de sorte qu'il leur fut facile de rentrer dans la ville sans être remarqués.
Don Jaime se dirigea aussitôt vers la maison qu'il habitait, calle de San Francisco, près la place Mayor.
Arrivé chez lui, il congédia López qui tombait littéralement de sommeil, malgré le copieux à-compte qu'il avait pris pendant que son maître était au Palo Quemado, lui donna congé pour toute la journée en lui assignant seulement un rendez-vous pour le soir même, puis il se retira dans son appartement, ou plutôt dans sa chambre. Cette chambre était une véritable habitation de Spartiate; le mobilier, réduit à sa plus simple expression, se composait seulement d'un cadre en bois garni d'un cuir de bœuf qui lui servait de lit, une vieille selle formait oreiller, et une peau d'ours noir tenait lieu de couverture; une table chargée de papiers et de quelques livres, un escabeau, un coffre renfermant ses hardes, et un râtelier garni d'armes de toutes sortes, couteaux, pistolets, sabres, épées, poignards, machettes, fusils, carabines, rifles et revolvers, complétaient avec des harnais pendus au mur ce singulier ameublement que relevait un lavabo fourni d'ustensiles de toilette placé derrière un zarapé formant portière dans un angle de la chambre.
Don Jaime pansa ses blessures qu'il lava avec soin avec de l'eau et du sel, suivant la coutume indienne, puis il s'assit devant sa table, et commença l'inspection des papiers dont il avait eu tant de peine à s'emparer, et dont la possession avait failli lui coûter la vie.
Il fut bientôt complètement absorbé par ce travail qui paraissait fortement l'intéresser.
Enfin, vers dix heures du matin, il quitta son siège, plia les papiers, les renferma dans un portefeuille qu'il plaça dans une poche de son dolman, jeta un zarapé sur son épaule, se coiffa d'un chapeau de vigogne à large golilla d'or, et dans cette tenue aussi élégante que pittoresque, il sortit de chez lui.
Don Jaime avait, on s'en souvient, donné à don Felipe sa parole d'honneur d'être son exécuteur testamentaire, c'était pour accomplir cette promesse sacrée qu'il sortait.
Vers six heures du soir il rentra chez lui; sa parole était dégagée, il avait remis à la mère et à la sœur de don Felipe la fortune dont un coup de couteau les avait rendues si à l'improviste héritières.
A la porte de sa maison l'aventurier trouva López, parfaitement reposé, qui l'attendait.
Le peon avait servi un modeste dîner à son maître.
—Quoi de nouveau? lui demanda don Jaime, en s'asseyant à table et en commençant à manger de bon appétit.
—Pas grand chose, mi amo, répondit-il, il n'est venu qu'un capitaine aide-de-camp de Son Excellence le Président.
—Ah! fit don Jaime.
—Le Président vous prie de vous rendre au palais, à huit heures, il désire vous voir.
—J'irai; après, tu n'as rien appris? Tu n'es donc pas sorti?
—Pardonnez-moi, mi amo, je suis allé comme de coutume chez le barbier.
—Et tu n'as rien entendu, là?
—Deux choses seulement.
—Voyons la première.
—Les Juaristes, dit-on, s'avancent à marche forcée sur la ciudad; ils ne sont plus qu'à trois journées d'ici, toujours d'après ce qu'on rapporte.
—Cette nouvelle est assez probable, l'ennemi doit en ce moment opérer une concentration des ses troupes; après?
López se mit à rire.
—Pourquoi ris-tu, animal? lui demanda don Jaime.
—C'est la seconde nouvelle que j'ai entendu raconter qui me fait rire, mi amo.
—Elle est donc bien drôle?
—Dam, vous allez en juger: on dit que l'un des chefs les plus redoutables des guérilleros de don Benito Juárez, a été ce matin trouvé tué d'un coup de couteau, dans une salle du rancho del Palo Quemado.
—Oh! Oh! fit don Jaime en souriant à son tour; et raconte-t-on comment est arrivé ce malheureux événement?
—Personne n'y comprend rien, mi amo, il paraîtrait que ce colonel, car il était colonel, avait été battre l'estrade jusqu'au Palo Quemado, ou il s'était arrêté pour passer la nuit; des sentinelles avaient été placées autour de l'habitation, pour veiller au salut de leur chef, personne, excepté deux cavaliers inconnus, ne s'étaient introduits dans le rancho; c'est après le départ de ces deux cavaliers qui avaient eu une longue conversation avec le colonel, que celui-ci a été trouvé mort, dans la salle, d'un coup de couteau qui lui avait traversé le cœur; aussi, on suppose qu'une querelle s'étant élevée entre le colonel et les deux inconnus, ceux-ci l'auront tué, mais cet événement s'est accompli avec tant de silence, que les soldats couchés à quelques pas seulement, n'ont rien entendu.
—Voilà qui est singulier, en effet.
—Il paraît, mi amo, que ce colonel don Felipe Irzabal, tel était son nom, était un affreux brigand, sans foi ni loi, sur le compte duquel on raconte nombre d'atrocités.
—Puisqu'il en est ainsi, mon cher López, tout est pour le mieux, et nous n'avons plus à nous occuper de ce drôle, dit don Jaime en se levant.
—Oh! Il ira bien au diable sans nous.
—C'est probable, à moins qu'il n'y soit déjà; dis-moi, je vais faire un tour de promenade par la ville en attendant huit heures; à dix heures du soir tu te trouveras à la porte du palais avec deux chevaux et des armes, au cas où nous serions contraints de faire, comme la nuit passée, une promenade au clair de la lune.
—Oui, mi amo, et je vous attendrai quelle que soit l'heure à laquelle vous sortirez.
—Tu m'attendras, à moins que je ne te fasse prévenir que je n'ai pas besoin de toi.
—Bien, mi amo, soyez tranquille.
Don Jaime sortit alors, et ainsi qu'il l'avait annoncé, il alla faire une courte promenade, mais seulement sous les portales de la place Mayor, afin de se trouver au palais juste à l'heure qui lui avait été assignée.
Ce fut en effet ce qui arriva: à huit heures précises l'aventurier se présenta à la porte du palais.
Un huissier l'attendait pour le conduire auprès du Président.
Le général Miramón se promenait, triste et pensif, dans un petit salon attenant à ses appartements particuliers; en apercevant don Jaime, son visage se dérida.
—Soyez le bienvenu, mon ami, lui dit-il en lui tendant affectueusement la main, j'étais impatient de vous voir, car vous êtes le seul homme qui me compreniez et avec lequel je puisse parler franchement, tenez, asseyez-vous là près de moi et causons; voulez-vous?
—Je vous trouve triste, général; vous serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?
—Non, mon ami, rien; mais vous le savez depuis longtemps déjà, je n'ai pas beaucoup de motifs d'être gai; je quitte madame Miramón: la pauvre femme tremble, non pas pour elle, la bonne et douce créature, mais pour ses enfants, elle voit tout en noir et prévoit des malheurs terribles, elle a pleuré: voilà pourquoi vous me voyez triste.
—Mais pourquoi, général, ne pas éloigner madame Miramón de cette ville qui d'un jour à l'autre peut-être assiégée?
—Je le lui ai proposé plusieurs fois déjà, j'ai insisté même en essayant de lui faire comprendre que l'intérêt de ses enfants, leur sûreté, exigeaient impérieusement cette séparation; elle a refusé, vous savez combien elle m'aime, elle est partagée entre l'amour qu'elle a pour moi et son affection pour ses enfants, et elle ne peut se résoudre à prendre un parti; quant à moi, je n'ose la contraindre à partir; aussi ma perplexité est-elle extrême.
Le général détourna la tête en étouffant un soupir.
Il y eut un silence.
Don Jaime comprit que c'était à lui à détourner la conversation et à lui faire prendre un tour moins pénible pour le général.
—Et vos prisonniers? lui demanda-t-il.
—De ce côté-là, tout est arrangé; grâce à Dieu, ils n'ont plus rien à redouter pour leur sûreté; aussi les ai-je autorisés à sortir par la ville afin de visiter leurs amis et leurs parents.
—Tant mieux, général, je vous avoue que j'ai craint un instant pour eux.
—Ma foi, mon ami, je puis maintenant vous dire franchement que j'ai eu plus peur que vous encore, car dans cette affaire c'était mon honneur qui était en jeu.
—C'est vrai, mais voyons maintenant: avez-vous quelque nouveau projet?
Avant de répondre, le général fit le tour du salon et sans affectation il souleva les portières afin de s'assurer que personne n'était aux écoutes.
—Oui, dit-il enfin, en revenant vers don Jaime; oui, mon ami, j'ai un projet, car je veux finir une fois pour toutes: ou je succomberai, ou mes ennemis seront abattus pour jamais.
—Dieu veuille que vous réussissiez, général.
—Ma victoire d'hier m'a rendu sinon l'espoir, du moins le courage; je veux tenter un coup décisif. Je n'ai plus rien à ménager à présent, je veux risquer le tout pour le tout, la fortune peut encore me sourire.
Ils s'approchèrent alors d'une table sur laquelle était étendue une immense carte de la Confédération mexicaine, piquée en différents endroit d'une infinité d'épingles.
Le président continua.
—Don Benito Juárez, de sa capitale de la Veracruz a ordonné la concentration de ses troupes et leur marche spontanée sur México où nous sommes renfermés, seul point du territoire que nous occupions encore, hélas! Voyez: voici le corps du général Ortega fort de onze mille hommes de vieilles troupes, il vient de l'intérieur, c'est-à-dire de Guadalajara, en ralliant sur son passage tous les petits détachements disséminés dans les campagnes. Amondia et Gazza qui ont longé la côte viennent par Jalapa, amenant avec eux près de six mille hommes de troupes régulières et flanqués en avant, à droite et à gauche, par les guérillas de Cuellar, de Carvajal et de don Felipe Neri Irzabal.
—Quant à ce dernier chef, général, vous n'avez plus à vous en occuper, il est mort.
—D'accord, mais sa bande existe toujours.
—C'est vrai.
—Or, ces corps qui arrivent de différents côtés à la fois, ne tarderont pas, si nous les laissons faire, à se réunir et à nous enserrer dans un cercle de fer, composent un effectif de près de vingt mille hommes; de quelles forces disposons-nous pour leur résister?
—Mais...
—Je vais vous le dire: en épuisant toutes nos ressources je ne saurais disposer que de sept mille hommes, de huit mille au plus en armant les léperos, etc; armée bien faible, vous en conviendrez.
—En rase campagne, oui, c'est possible, général; mais ici, à México, avec la formidable artillerie dont vous disposez, plus de cent vingt pièces de canons, il vous est facile d'organiser une sérieuse résistance; et si l'ennemi se résout à mettre le siège devant la capitale, des flots de sang seront versés avant qu'il réussisse à s'en rendre maître.
—Oui, mon ami, ce que vous dites est vrai, mais, vous le savez, je suis un homme humain et modéré; la ville n'est pas disposée à se défendre, nous n'avons ni vivres, ni provisions, ni moyens de nous en procurer, puisque maintenant les campagnes ne nous appartiennent plus et que, en dehors d'un réseau de trois ou quatre lieues à peine autour de la ville, tout nous est hostile. Comprenez-vous, mon ami, quelles seraient les horreurs d'un siège subi dans ces conditions désavantageuses, les ravages dont la capitale du Mexique, la plus belle et la plus noble cité du Nouveau Monde, serait victime? Non, la pensée seule des extrémités auxquelles serait réduite cette malheureuse population, me navre le cœur, jamais je ne consentirai à la pousser à une telle extrémité.
—Bien, général, vous parlez en homme de cœur aimant véritablement son pays; je voudrais que vos ennemis vous entendissent vous exprimer ainsi.
—Eh! Mon Dieu, mon ami, ceux que vous nommez mes ennemis, n'existent pas en réalité, je le sais parfaitement: des ouvertures m'ont été faites à moi personnellement à plusieurs reprises, m'offrant des conditions fort avantageuses et fort honorables; lorsque je serai tombé, j'offrirai cette singulière particularité, rare au Mexique, d'un président de la République renversé par des gens qui l'estiment et emportant dans sa chute toutes les sympathies de ses ennemis.
—Oui, oui, général, et il n'y a pas longtemps encore, si vous aviez consenti à éloigner certaines personnes que je ne nommerai pas, tout se serait arrangé à l'amiable.
—Je le sais comme vous, mon ami, mais c'eût été une lâcheté, je n'ai pas voulu la commettre: les personnes auxquelles vous faites allusion me sont dévouées, elles m'aiment; nous tomberons ou nous triompherons ensemble.
—Les sentiments que vous exprimez, général, sont trop nobles pour que j'essaie de les discuter.
—Merci, laissons ce sujet et revenons à ce que nous disions; je ne veux pas par ma faute amener la destruction de la capitale et la livrer à ces sanglantes heures de pillages, qui toujours suivent la prise des villes assiégées; les guérillas de Juárez me sont connues, les bandits qui les composent causeraient des malheurs irréparables si on leur abandonnait la ville dont, croyez-moi, mon ami, il ne laisserait pas pierre sur pierre.
—Cela n'est malheureusement que trop probable général; mais alors que comptez-vous faire? Quel est votre projet? Vous n'avez pas sans doute l'intention de vous livrer entre les mains de vos ennemis?
—J'en ai eu la pensée un instant, mais j'y ai renoncé; voici le plan que j'ai formé, il est simple: sortir de la ville avec six mille hommes environ, l'élite de mes troupes, marcher droit à l'ennemi, le surprendre et le battre en détail avant que ses différents corps aient eu le temps d'opérer leur jonction et de se souder définitivement les uns aux autres.
—Ce plan est fort simple en effet, général, à mon avis il offre de grandes chances de réussite.
—Tout dépendra de la première bataille: gagnée, je suis sauvé, perdue, tout est fini sans remède.
—Dieu est grand, général! La victoire n'est pas toujours pour les gros bataillons.
—Enfin qui vivra verra!
—Quand comptez-vous mettre votre plan à exécution.
—Dans quelques jours, il me faut le temps de le préparer; avant dix jours je serai en mesure d'agir et je quitterai immédiatement la ville; je compte sur vous, n'est-ce pas?
—Pardieu, général, ne suis-je pas à vous, corps et âme?
—Je le sais, mon ami, mais assez de politique: Quant au présent, accompagnez-moi, je vous prie, dans les appartements de madame Miramón; elle désire vivement vous voir.
—Cette gracieuse invitation me comble de joie, général, j'aurais cependant désiré vous parler d'une chose fort importante.
—Plus tard, plus tard, trêve je vous prie, aux affaires, peut-être s'agit-il d'une nouvelle défection ou d'un traître à punir? J'apprends depuis quelques jours assez de ces mauvaises nouvelles pour désirer jouir de quelques heures de répit: ainsi que disait cet ancien, à demain les affaires sérieuses.
—Oui, répondit don Jaime avec intention, et le lendemain il n'était plus temps.
—Soit, à la grâce de Dieu! Jouissons du présent. C'est le seul bien qui nous reste, puisque l'avenir ne nous appartient plus.
Et prenant don Jaime par dessous le bras, il l'entraîna doucement sans que celui-ci, osât résister davantage, dans les appartements de madame Miramón, charmante femme, aimante et timide, véritable ange gardien du général, que les grandeurs de son mari effrayait et qui ne se trouvait heureuse que dans la vie intime du foyer domestique, entre ses deux enfants.
Au bout d'une heure, don Jaime sortit du palais et suivi de López il se rendit à la maison du faubourg, où il trouva le comte et son ami qui, tout entiers à leur amour et indifférents aux événements qui se passaient autour d'eux, passaient des journées entières avec celles qu'ils aimaient, jouissant avec cette heureuse insouciance de la jeunesse, du présent qui leur semblait si doux, sans vouloir songer à l'avenir.
—Ah! Vous voilà, mon frère, s'écria doña Maria avec joie, que vous devenez rare!
—Les affaires! répondit en souriant l'aventurier. La table était dressée au milieu de la salle, les deux domestiques du comte immobiles devant les dressoirs se disposaient à servir et Leo Carral, une serviette sur le bras, attendait qu'on se mît à table.
—Ma foi, puisque vous êtes servies, dit gaiement don Jaime, je ne vous laisserai pas souper seules avec ces caballeros, si toutefois vous daignez me permettre de vous tenir compagnie.
—Quel bonheur! s'écria doña Carmen.
Les cavaliers offrirent alors la main aux dames et les conduisirent aux sièges préparés pour elles, puis ils prirent place à leur côté.
Le souper commença.