—S'il est tel que vous le dites, mon ami, soyez tranquille, avant deux jours nous serons les meilleurs amis du monde.
—Merci, Dominique, je n'attendais pas moins de vous.
—Eh! fit le vaquero, regardez donc, Olivier, il nous arrive quelqu'un, je crois; diable, ils vont bon train, dans dix minutes ils seront sur nous.
—C'est doña Dolores et le comte Ludovic.
Ils se levèrent alors pour recevoir les deux jeunes gens qui, en effet, arrivaient à toute bride.
—Nous voilà enfin! dit la jeune fille en arrêtant son cheval court, avec l'habileté d'une écuyère émérite. D'un bond, les nouveaux-venus furent à terre. Après avoir salué le vaquero, Ludovic tendit les deux mains à l'aventurier.
—Je vous revois donc, mon ami, lui dit-il; merci de vous être souvenu de moi.
—Supposiez-vous donc que je vous eusse oublié?
—Ma foi, dit gaiement le jeune homme, j'en aurais eu presque le droit.
—Monsieur le comte, dit alors l'aventurier, avant tout, permettez-moi de vous présenter monsieur Dominique, c'est plus qu'un frère, c'est un autre moi-même, je serais heureux qu'il vous plût de reporter sur lui un peu de l'amitié que vous daignez me témoigner.
—Monsieur, répondit le comte en s'inclinant gracieusement devant le vaquero, je regrette sincèrement de m'exprimer si mal en espagnol, ce qui m'empêche de vous montrer le vif désir que j'éprouve de vous voir partager la sympathie que, dès à présent, vous m'inspirez.
—Qu'à cela ne tienne, monsieur, répondit en français le vaquero, je parle assez couramment votre langue pour vous remercier de vos cordiales paroles, dont je vous suis très reconnaissant.
—Ah! Pardieu, monsieur, vous me ravissez, voilà une charmante surprise; veuillez, je vous prie, accepter ma main et me considérer comme entièrement à votre disposition.
—De grand cœur, monsieur, et merci, bientôt nous nous connaîtrons davantage, et alors vous me compterez, je l'espère, au nombre de vos amis.
Sur ces mots, les deux jeunes gens se serrèrent chaleureusement la main.
—Êtes-vous content, mon ami? demanda doña Dolores.
—Vous êtes une fée, chère enfant, répondit Olivier avec émotion, vous ne sauriez vous imaginer combien vous me rendez heureux.
Et il posa un respectueux baiser sur le front pur que la jeune fille inclina devant lui.
—Maintenant, reprit-il en changeant de ton, occupons-nous de notre affaire, le temps presse; mais il nous manque quelqu'un encore.
—Qui donc? demanda la jeune fille.
—Leo Carral, laissez-moi l'appeler; et, portant à ses lèvres un sifflet d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.
Presque aussitôt le galop d'un cheval se fit entendre dans le lointain, se rapprocha rapidement et le mayordomo ne tarda pas à paraître.
—Arrivez, arrivez, Léo, lui cria l'aventurier.
—Me voici, señor, répondit le mayordomo, tout à vos ordres.
—Ecoutez-moi bien, reprit Olivier, en s'adressant à doña Dolores, l'affaire est grave, je suis contraint de m'éloigner aujourd'hui même; mon absence peut durer longtemps, il m'est donc impossible de veiller sur vous; malheureusement j'ai le pressentiment qu'un danger imminent vous menace. De quelle sorte est ce danger? Quand fondra-t-il sur vous? Voilà ce que je ne saurais préciser? Seulement il est certain; or, ma chère Dolores, ce que je ne puis faire, d'autres le feront; ces autres ce sont le comte, Dominique et notre ami Léo Carral, tous trois vous sont dévoués et veilleront sur vous comme des frères.
—Mais mon ami, interrompit la jeune fille, vous oubliez, il me semble, mon père et mon frère.
—Non, mon enfant, je ne les oublie pas, je m'en souviens au contraire; votre père est un vieillard, qui non seulement ne peut protéger personne, mais encore a besoin d'être protégé lui-même; c'est le cas échéant ce que vous ne manquerez pas de faire; quant à votre frère don Melchior, vous connaissez, chère petite, mon opinion sur lui, il est donc inutile d'insister sur ce point; il ne pourra ou ne voudra pas vous défendre. Vous savez que je suis ordinairement bien informé et que je me trompe rarement; or, souvenez-vous bien de ceci tous: gardez-vous surtout, soit en paroles soit en actions de laisser supposer à don Melchior ou à quelque autre habitant que ce soit de l'hacienda que vous prévoyez un malheur; seulement veillez avec soin, afin de ne pas vous laisser surprendre et prenez vos précautions en conséquence.
—Nous veillerons, rapportez-vous-en à moi, répondit le vaquero; mais j'ai à vous faire, mon ami, une objection, qui, je le crois, ne manque pas de justesse.
—Laquelle?
—Comment ferai-je pour m'introduire dans l'hacienda et y demeurer sans éveiller les soupçons? Cela me paraît assez difficile.
—Non, vous vous trompez; personne excepté Léo Carral ne vous connaît à l'Arenal, n'est-ce pas?
—En effet.
—Eh bien! Vous y arriverez comme Français, ami du comte de la Saulay, et pour plus de sûreté vous feindrez de ne pas savoir un mot d'espagnol.
—Permettez, fit observer Ludovic; j'ai parlé quelques fois à don Andrés d'un ami intime attaché à la légation de France à México, et qui d'un moment à l'autre doit me venir voir à l'hacienda.
—Parfait, Dominique passera pour lui, et s'il veut, il baragouinera l'espagnol; comment se nomme cet ami que vous attendez?
—Charles de Meriadec.
—Fort bien, Dominique se nommera Charles de Meriadec; pendant qu'il sera à l'hacienda je mettrai ordre à ce que celui dont il prend provisoirement le nom ne vienne pas le déranger.
—Hum! Ceci est important.
—Ne craignez rien, j'arrangerai cela; ainsi voilà qui est convenu, demain matin monsieur Charles de Meriadec arrivera à l'hacienda.
—Il y sera le bien reçu, répondit en souriant Ludovic.
—Quant à vous, Léo Carral, je n'ai rien à vous recommander.
—Non, non, mes mesures sont prises depuis longtemps déjà, répondit le mayordomo, je n'ai plus qu'à m'entendre avec ces messieurs.
—Voilà qui va bien, maintenant séparons-nous; je devrais être loin.
—Vous nous quittez déjà, mon ami? dit doña Dolores avec émotion.
—Il le faut, mon enfant, bon courage, ayez confiance en Dieu! Pendant mon absence il veillera sur vous, allons, adieu!
L'aventurier serra une dernière fois la main du comte, baisa au front la jeune fille et se mit en selle.
—A bientôt, lui cria doña Dolores.
—Demain vous verrez, votre ami Meriadec dit en riant Dominique, et il partit au galop à la suite de l'aventurier.
—Revenez-vous avec nous à l'hacienda? demanda le comte au mayordomo.
—Pourquoi non? répondit-il; je suis censé vous avoir rencontré pendant votre promenade.
—C'est juste.
Ils remontèrent à cheval et reprirent au grand trot le chemin de l'hacienda où ils arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.
On avait atteint les derniers mois de 18... Les événements politiques commençaient à se presser avec une rapidité telle que les esprits les moins éclairés comprenaient déjà qu'ils se précipitaient vers une catastrophe imminente.
Dans le sud, les troupes du général Gutiérrez avaient remporté une grande victoire sur l'armée constitutionnelle commandée par le général don Diego Álvarez (le même qui à une autre époque avait présidé à Guaymas le conseil de guerre qui avait condamné à mort notre infortuné compatriote et ami le comte Gaston de Raousset-Boulbon).
Le carnage des IndiensPintosavait été immense; douze cents étaient restés sur le champ de bataille, l'artillerie, un nombreux armement étaient devenu la proie du vainqueur.
Mais à la même époque, avait commencé dans l'intérieur une série d'événements opposés; le premier avait été la fuite de Zuloaga, ce président qui, après avoir abdiqué en faveur de Miramón, l'avait révoqué un jour sans trop savoir pourquoi, sans consulter personne et au moment où on s'y attendait le moins.
Le général Miramón avait alors offert loyalement au président de la Cour suprême de justice de prendre le pouvoir exécutif et de convoquer l'assemblée des notables pour lui faire élire le premier magistrat de la république.
Sur ces entrefaites, une nouvelle catastrophe était venue ajouter de nouveaux dangers à la situation.
Miramón, à qui ses continuels triomphes avaient peut-être donné une imprudente confiance, poussé plus probablement par le désir d'en finir enfin d'une manière ou d'une autre, avait présenté, à Silao, la bataille à des forces quadruples des siennes. Il subit une déroute complète, perdit son artillerie et lui-même fut sur le point de périr; ce n'avait été que par des prodiges de valeur en tuant de sa main plusieurs de ceux qui l'enveloppaient, qu'il était parvenu à se faire jour, à sortir de la mêlée et à s'échapper du côté de Querétaro où il était arrivé presque seul.
De là, sans se laisser abattre par la mauvaise fortune, le général Miramón était revenu à México dont les habitants avaient ainsi appris tout à la fois sa défaite, son arrivée et son intention de se soumettre à une nouvelle élection.
Le résultat ne trompa pas l'attente secrète du général, il fut élu président par la Chambre des Notables presqu'à l'unanimité[1]. Le général, en homme qui comprend que le temps presse, prêta serment et entra immédiatement en fonctions.
Bien que matériellement le désastre de Silao fut presque nul, cependant au point de vue moral l'effet produit avait été immense.
Miramón le comprit, il s'occupa activement de remettre un peu d'ordre dans les finances, de se créer des ressources précaires, mais suffisantes pour les besoins urgents de la situation, de lever de nouvelles troupes, enfin de prendre toutes les précautions que commandait la prudence.
Malheureusement, le président était contraint d'abandonner plusieurs points importants pour concentrer ses forces autour de México, et ces divers mouvements, mal compris par la population, l'inquiétaient et lui faisaient redouter des malheurs prochains.
Dans ces circonstances, le président voulant sans doute donner satisfaction à l'opinion publique, et rendre un peu de tranquillité à la capitale, consentit ou feignit de consentir à entamer avec Juárez, son compétiteur, dont le gouvernement siégeait à la Veracruz, des pourparlers pour arriver à la conclusion, sinon de la paix, du moins d'un armistice destiné à arrêter provisoirement l'effusion du sang.
Malheureusement, une nouvelle complication vint rendre impossible tout espoir d'arrangement.
Le général Márquez avait été envoyé au secours de Guadalajara, qui, d'après ce qu'on supposait, continuait à résister avec succès aux troupes fédérales, mais tout à coup, sans que rien ne fît prévoir ce résultat, à la suite de l'enlèvement par les fédéraux d'une conducta de plata, appartenant à des négociants anglais, un armistice fut conclu entre les deux corps belligérants, armistice auquel l'argent de la conducta ne fut sans doute pas étranger, et le général Castillo, commandant de Guadalajara, abandonné par la plupart de ses troupes, se vit forcé de partir de la ville et de se réfugier sur le Pacifique; de sorte que les fédéraux libres de cet embarras, se réunirent contre Márquez, le battirent et détruisirent son corps le seul qui tenait la campagne.
La situation se faisait donc de plus en plus critique, les fédéraux ne rencontrant plus ni obstacle, ni résistance dans leur marche victorieuse, débordaient de tous côtés; tout espoir de traiter était perdu. Il fallait combattre quand même.
La chute de Miramón, ne devenait plus pour ainsi dire qu'une question de temps; le général le comprenait sans doute parfaitement dans son for intérieur, mais il n'en laissait rien paraître et redoublait au contraire d'ardeur et d'activité pour parer aux embarras sans cesse renaissants de la situation.
Après avoir fait appel à toutes les classes de la société, le président se résolut enfin à s'adresser au clergé que toujours il avait soutenu et protégé; celui-ci répondit à son appel, leva d'urgence une dîme sur ses biens et résolut de faire porter à la monnaie ses joyaux d'or et d'argent pour être fondus et mis à la disposition du pouvoir exécutif. Malheureusement tous ces efforts furent en pure pertes, les dépenses augmentaient en proportion des dangers toujours croissants de la situation, et bientôt Miramón, après avoir vainement employé tous les expédients que lui suggérait sa position critique, se retrouva devant un trésor vide, avec cette douloureuse certitude qu'il était inutile de songer davantage à le remplir.
Nous avons déjà eu l'occasion d'expliquer comment chaque État de la Confédération mexicaine, demeurant possesseur des deniers publics en temps de révolution, le gouvernement, siégeant à México, se trouve presque continuellement dans une pénurie complète, parce qu'il ne peut disposer que des fonds même de l'État de México, tandis que ses compétiteurs, au contraire, battant sans cesse la campagne dans tous les sens, non seulement y arrêtent les conductas de plata et s'en approprient les valeurs souvent fort considérables sans nuls remords, mais encore pillent les caisses de tous les États où ils pénètrent, enlèvent l'argent sans le moindre scrupule et se trouvent ainsi en mesure de soutenir la guerre sans désavantage.
Maintenant que, par un résumé rapide, nous avons établi la situation politique dans laquelle se trouvait le Mexique, nous reprendrons notre récit aux premiers jours de novembre 186..., c'est-à-dire six semaines environ après l'époque où nous l'avons interrompu.
La soirée avançait, l'ombre gagnait déjà la plaine, les rayons obliques du soleil couchant, chassés peu à peu des bas-fonds des vallées, s'accrochaient encore aux cimes neigeuses des montagnes de l'Anahuac qu'ils teintaient de nuances vermeilles, la brise frémissait à travers le feuillage des arbres; des vaqueros, montés sur des chevaux aussi sauvages qu'eux-mêmes, chassaient à travers la plaine de grands troupeaux qui tout le jour avaient erré en liberté, mais qui le soir retournaient au corral. On entendait résonner au loin les grelots des mules de quelques arrieros attardés qui se hâtaient d'atteindre la magnifique chaussée bordée de ces énormes aloès contemporains de Moctecuzoma et qui conduit à México.
Un voyageur de haute mine, monté sur un fort cheval et soigneusement enveloppé dans les plis d'un manteau relevé jusqu'à ses yeux, suivait au petit pas les capricieux méandres d'un étroit sentier qui, coupant à travers terre, allait à deux lieues environ de la ville rejoindre la grande route de México à Puebla, route en ce moment complètement déserte, non seulement à cause de l'approche de la nuit, mais encore parce que l'état d'anarchie dans lequel le pays était depuis si longtemps plongé, avait jeté dans les campagnes de nombreuses bandes de bandits qui, profitant de la circonstance et faisant la guerre à leur façon, détroussaient sans distinction d'opinion politique les constitutionnels et les libéraux, et, enhardis par l'impunité, souvent ne se contentaient pas des grandes routes et venaient jusques dans la ville même exercer leurs déprédations.
Cependant le voyageur dont nous parlons semblait fort peu se préoccuper des risques auxquels il s'exposait et continuait insoucieusement sa hasardeuse promenade, de son même pas tranquille et reposé.
Il marchait ainsi depuis trois quarts d'heure environ, et, vu son allure paisible, il ne s'était pas éloigné de plus d'une lieue de la ville, lorsqu'en relevant la tête il s'aperçut qu'il avait atteint un endroit où le sentier se bifurquait à droite et à gauche; il s'arrêta avec une hésitation bien marquée, puis, au bout d'un instant, il prit le sentier de droite.
Après avoir suivi pendant dix minutes environ cette direction, le cavalier parut se reconnaître, alors il fit légèrement sentir l'éperon à son cheval et l'obligea à prendre un trot assez allongé.
Bientôt il atteignit un monceau de ruines noirâtres, éparses sans ordre sur la terre, et près desquelles croissait un bouquet d'arbres dont les larges ramures ombrageaient autour d'eux le terrain dans une assez grande circonférence. Arrivé là, le cavalier s'arrêta, puis après avoir jeté un regard investigateur, sans doute pour s'assurer qu'il était bien seul, il mit pied à terre, s'assit commodément sur un tertre de gazon, s'appuya contre une souche d'arbre, laissa tomber son manteau, découvrit son visage et montra les traits pâles et hâves du blessé que nous avons vu conduire au rancho par le vaquero Dominique.
Don Antonio de Caserbar, il s'appelait ainsi, ne paraissait plus être que l'ombre de lui-même; espèce de spectre lugubre, toute sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux qui brillaient d'une lueur sinistre comme ceux des faunes; mais dans ce corps en apparence si débile, on sentait qu'une âme ardente, une volonté énergique étaient renfermées, et que cet homme, sorti vainqueur d'une lutte acharnée contre la mort, poursuivait avec un entêtement inébranlable l'exécution de sombres résolutions prises antérieurement par lui. A peine guéri de son affreuse blessure, bien faible encore et ne supportant qu'avec une extrême difficulté la fatigue d'une longue course à cheval, il avait cependant imposé silence à ses souffrances pour venir ainsi, à la nuit tombante, à près de trois lieues de México, à un rendez-vous que lui-même avait demandé; les motifs d'une telle conduite, surtout dans son état de faiblesse, devaient être pour lui d'une bien haute importance.
Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles don Antonio, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fermés, se recueillit en lui-même et se prépara, selon toute probabilité, à l'entrevue qu'il allait avoir avec la personne qu'il était venu chercher si loin.
Tout à coup un bruit de chevaux, mêlé à un cliquetis de sabres, annonça qu'une troupe assez nombreuse de cavaliers s'approchait de l'endroit où se tenait don Antonio.
Il se redressa, regarda avec curiosité dans la direction où le bruit se faisait entendre et il se leva pour recevoir sans doute les arrivants.
Ceux-ci étaient au nombre d'une cinquantaine; ils firent halte à une quinzaine de pas des ruines, mais ils demeurèrent en selle.
Un seul d'entre eux mit pied à terre, jeta la bride aux mains d'un cavalier et s'approcha à grands pas de don Antonio, qui, de son côté, s'était avancé au-devant de lui.
—Qui êtes-vous? demanda don Antonio à voix basse lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou six pas de l'étranger.
—Celui que vous attendez, señor don Antonio, répondit aussitôt l'autre, le colonel don Felipe Neri Irzabal, pour vous servir.
—Oui, c'est vous, je vous reconnais, approchez.
—C'est bien heureux; eh bien, señor don Antonio, répondit le colonel en lui tendant la main, et cette santé?
—Mauvaise, dit don Antonio, en se reculant sans toucher la main que lui tendait le guérillero.
Celui-ci ne remarqua pas ce mouvement, ou s'il le remarqua, il n'y attacha aucune importance.
—Vous venez avec une grande suite, reprit don Antonio.
—¡Caray! Croyez-vous, cher seigneur, que je me soucie de tomber aux mains des batteurs d'estrade de Miramón? Diable! Mon compte serait bientôt réglé s'ils s'emparaient de moi; mais je crois que, malgré tout le plaisir que nous éprouvons à nous trouver ensemble, nous ne ferons pas mal de nous occuper sans délai de nos affaires, hein? Qu'en pensez-vous?
—Je ne demande pas mieux.
—Le général vous remercie des derniers renseignements que vous lui avez fait parvenir, ils étaient d'une exactitude scrupuleuse; aussi a-t-il juré de vous récompenser comme vous le méritez, dès que l'occasion s'en présentera.
Don Antonio fit un geste de dégoût.
—Avez-vous le papier? lui demanda-t-il avec une certaine vivacité.
—Certes, répondit le colonel.
—Rédigé ainsi que je l'ai demandé.
—Tout y est señor, soyez tranquille, reprit le colonel avec un gros rire, où trouverait-on aujourd'hui l'honnêteté si elle ne se rencontrait pas entre gens de notre sorte, ce que vous avez stipulé est accepté, le tout est signé Ortega, général en chef de l'armée fédérale et contresigné Juárez, président de la république; êtes-vous content?
—Je vous répondrai, señor, lorsque j'aurai vu ce papier.
—Rien de plus facile, le voilà, fit le guérillero en retirant un large pli de son dolman et le présentant à don Antonio.
Celui-ci s'en saisit avec un mouvement de joie et le décacheta d'une main fébrile.
—Vous aurez de la peine à lire en ce moment, dit le colonel d'un air narquois.
—Vous croyez? fit don Antonio avec ironie.
—Dam! Il fait assez sombre, il me semble.
—Qu'à cela ne tienne, j'aurai bientôt de la lumière, et frottant une allumette chimique contre une pierre, il alluma une de ces petites bougies roulées, vulgairement nommées rats-de-caves, qu'il sortit de sa poche.
Au fur et à mesure qu'il lisait, une vive satisfaction éclatait sur son visage, enfin il éteignit sa bougie, plia le papier, le serra avec soin dans son portefeuille et s'adressant au colonel.
—Señor, vous remercierez le général Ortega de ma part, dit-il, il s'est conduit envers moi en véritable caballero.
Le guérillero salua.
—Je n'y manquerai pas, señor, répondit-il, surtout si vous avez quelques renseignements à ajouter à ceux que déjà vous nous avez donnés.
—J'en ai certes, et de fort importants.
—Ah! Ah! fit l'autre en se frottant joyeusement les mains, voyons un peu cela, cher señor.
—Écoutez-donc; Miramón est aux abois, l'argent lui manque sans qu'il lui soit possible d'en trouver désormais; les troupes, presque toutes recrues, mal armées et plus mal habillées, ne sont pas payées depuis deux mois, elles murmurent.
—Fort bien, pauvre cher Miramón, il est bien bas alors.
—D'autant plus bas, que le clergé qui avait promis dans le principe de venir à son aide, lui a définitivement refusé son concours.
—Mais, observa ironiquement le guérillero, comment êtes-vous si bien informé, cher seigneur?
—Ne savez-vous pas que je suis attaché à l'ambassade espagnole?
—C'est juste, au fait; je l'avais oublié, excusez-moi. Que savez-vous encore?
—Les rangs des partisans du président s'éclaircissent de plus en plus, ses plus anciens amis l'abandonnent; aussi pour se relever un peu dans l'opinion publique a-t-il résolu de tenter une sortie et d'aller attaquer la division du général Berriozábal.
—Tiens, tiens, tiens, c'est bon à savoir, cela.
—Vous voilà averti.
—Merci, nous veillerons, est-ce tout?
—Pas encore. Réduit, ainsi que je vous l'ai dit, à la dernière extrémité et voulant se procurer de l'argent, n'importe par quel moyen, Miramón s'autorise de l'enlèvement de la conducta deLaguna seca, opéré par votre parti.
—Je sais, interrompit le colonel, en se frottant les mains, ce fut moi qui opérai cettenégociation; malheureusement, ajouta-t-il avec un soupir de regret, de tels coups de filets sont rares.
—Miramón est donc résolu, continua don Antonio, d'enlever l'argent de la convention qui se trouve en ce moment à la légation britannique.
—C'est une superbe idée, ces diables d'hérétiques seront furieux; quel est l'homme de génie qui lui a soufflé cette pensée qui le brouille irrémissiblement avec l'Angleterre; c'est que lesgringosne plaisantent pas sur la question d'argent.
—Je le sais, aussi est-ce par mes soins que cette idée lui a été suggérée.
—Señor, dit majestueusement le guérillero, vous avez en cela bien mérité de la patrie! Mais cet argent ne doit pas être considérable.
—La somme est assez ronde.
—Ah! Ah! Combien à peu près?
—Six cent soixante mille piastres[2].
Le guérillero eut un éblouissement.
—¡Caray! s'écria-t-il avec conviction, je lui rends les armes, il est plus fort que moi, l'affaire de Laguna Seca n'était rien en comparaison, mais avec cette somme ¡Dios me libre! Il va être en mesure de recommencer la guerre.
—Il est trop tard maintenant, nous y avons mis bon ordre, cette somme sera dépensée en quelques jours, reprit don Antonio avec un mauvais sourire; rapportez-vous en à nous pour cela.
—Dieu le veuille!
—Voici, quant à présent, tous les renseignements qu'il m'est possible de vous donner; je les crois assez importants.
—¡Caray! s'écria le guérillero, ils ne sauraient l'être davantage.
—J'espère, dans quelques jours, vous en donner de plus sérieux encore.
—Toujours ici.
—Toujours, à la même heure, et au moyen du même signal.
—C'est convenu; ah! Le général va être fort satisfait d'apprendre tout cela.
—Venons maintenant à notre seconde affaire, celle qui nous regarde nous deux seuls: qu'avez-vous fait depuis que je vous ai vu?
—Pas grand chose; les moyens me font défaut, en ce moment, pour me livrer aux difficiles recherches dont vous m'avez chargé.
—Cependant la récompense est belle.
—Je ne dis pas, répondit distraitement le guérillero.
Don Antonio lui lança un regard perçant.
—Doutez-vous de ma parole? dit-il avec hauteur.
—J'ai pour principe de ne douter jamais de rien, señor, répondit le colonel.
—La somme est forte.
—C'est justement cela qui m'effraie.
—Que voulez-vous dire? Expliquez-vous don Felipe.
—Ma foi, s'écria-t-il en prenant tout à coup son parti, je crois que c'est le mieux que j'aie à faire; écoutez-moi donc.
—Je vous écoute, parlez.
—Surtout, ne vous fâchez pas cher seigneur, les affaires sont les affaires, que diable, et doivent être traitées carrément.
—C'est aussi mon avis, continuez.
—Donc, vous m'avez proposé cinquante mille piastres pour...
—Je sais pourquoi, passons.
—Je le veux bien; or, cinquante mille piastres forment une somme considérable; je n'ai que votre parole pour garantie, moi.
—N'est-ce point assez?
—Pas tout à fait; je sais bien qu'entre gentilshommes la parole vaut le jeu; mais quand il s'agit d'affaires, ce n'est plus cela; je vous crois riche, très riche même, puisque vous le dites et que vous m'offrez cinquante mille piastres; mais qui me prouve que le moment arrivé de vous acquitter envers moi, vous serez, malgré le vif désir que vous en aurez, en état de le faire?
Don Antonio, tandis que le guérillero lui posait ainsi nettement la question, était en proie à une colère sourde, qui vingt fois fut sur le point d'éclater, mais heureusement il se retînt et parvint à conserver son sang-froid.
—Alors, que désirez-vous? lui demanda-t-il d'une voix étouffée.
—Rien quant à présent, señor; laissez-nous terminer notre révolution. Dès que nous serons entrés à México, ce qui, je l'espère pour vous et pour moi, ne sera pas long, vous me conduirez chez un banquier que je connais; il répondra de la somme et tout sera dit. Cela vous convient ainsi?
—Il le faut bien; mais d'ici là?
—Nous avons à nous occuper de choses plus pressées, quelques jours de plus ou de moins ne signifient rien, et maintenant que, quant à présent, nous n'avons plus rien à nous dire, permettez-moi de prendre congé de vous, cher seigneur.
—Vous êtes libre de vous retirer, señor, répondit sèchement don Antonio.
—Je vous baise les mains, cher seigneur; à l'avantage de bientôt vous revoir.
—Adieu.
Don Felipe salua cavalièrement l'Espagnol, tourna sur les talons, rejoignit sa troupe, monta à cheval et repartit à toute bride suivi de ses partisans.
Quant à don Antonio, il reprit tout pensif et au petit pas le chemin de México, où il arriva deux heures plus tard.
—Oh! murmura-t-il en s'arrêtant devant la maison qu'il habitait, Calle de Tacuba, malgré le ciel et l'enfer je réussirai!
Que signifiaient ces paroles sinistres qui semblaient résumer sa longue méditation?
Footnote 1: La Chambre des Notables se compose de 28 membres; 23 étaient présents, la majorité en faveur de Miramón fut de 19 voix contre 1 et trois billets blancs. G. A.]
[2]3,300,000 de francs.
[2]3,300,000 de francs.
Des reflets rougeâtres zébraient les cimes neigeuses du Popocatepelt, les dernières étoiles s'éteignaient dans le ciel, des lueurs d'opale teintaient le sommet des édifices; le jour commençait à peine à poindre. México dormait encore; ses rues silencieuses n'étaient, à longs intervalles, sillonnées que par le pas hâtif de quelques Indiens, arrivant des pueblos des environs pour vendre leurs fruits et leurs légumes. Seules, quelques boutiques de pulqueros entrouvraient timidement leurs portes, et se préparaient à verser aux consommateurs du matin la dose de liqueur forte, prologue obligé du travail de chaque jour.
La demie après quatre heures sonna au Sagrario.
En ce moment un cavalier sortit de la rue de Tacuba, traversa au grand trot la Plaza Mayor, et vint tout droit s'arrêter à la porte du palais de la Présidence, gardée par deux sentinelles.
—Qui vive? cria un des factionnaires.
—Ami, répondit le cavalier.
—Passez au large.
—Non pas, reprit le cavalier, c'est ici que j'ai affaire.
—Vous voulez entrer au palais?
—Oui!
—Il est trop matin, revenez dans deux heures.
—Dans deux heures il sera trop tard, c'est tout de suite que j'entrerai.
—Bah! fit en goguenardant le factionnaire, et s'adressant à son compagnon: Que penses-tu de cela, Pedrito? lui dit-il.
—Eh! Eh! fit l'autre en ricanant, je pense que ce cavalier est étranger sans doute, qu'il se trompe et qu'il s'imagine être à la porte d'un mesón.
—Assez de grossièretés, drôles, dit sévèrement le cavalier, je n'ai perdu que trop de temps déjà; prévenez l'officier de garde, hâtez-vous.
Le ton employé par l'inconnu parut faire une forte impression sur les soldats. Après s'être un instant concerté entre eux à voix basse, comme après tout l'inconnu était dans son droit et que ce qu'il demandait était prévu par leur consigne, ils se décidèrent enfin à le satisfaire, en frappant de la crosse de leur fusil contre la porte.
Au bout de deux ou trois minutes, cette porte s'ouvrit et livra passage à un sergent facile à reconnaître au cep de vigne, insigne de son grade, qu'il tenait à la main gauche.
Après s'être informé auprès des factionnaires des motifs de leur appel, il salua poliment l'étranger, le pria d'attendre un instant et rentra laissant la porte ouverte derrière lui, mais presque aussitôt il reparut précédant un capitaine en grande tenue de service.
Le cavalier salua le capitaine et réitéra la demande qu'il avait précédemment adressée aux factionnaires.
—Je suis désespéré de vous refuser, señor, répondit l'officier, mais la consigne nous défend d'introduire qui que ce soit dans le palais avant huit heures du matin; veuillez donc, si la cause qui vous amène est sérieuse, revenir à l'heure que je vous indique, rien ne s'opposera à votre introduction. Et il s'inclina comme pour prendre congé.
—Pardon, capitaine, reprit le cavalier, encore un mot, s'il vous plaît.
—Dites, señor.
—C'est que ce mot, il est inutile qu'un autre que vous l'entende.
—Rien de plus aisé, señor, répondit l'officier en s'approchant jusqu'à toucher l'inconnu; maintenant parlez, je vous écoute.
Le cavalier se pencha de côté et murmura à voix basse quelques paroles que l'officier écouta avec les marques de la plus profonde surprise.
—Êtes-vous satisfait maintenant, capitaine?
—Parfaitement, señor; et se tournant vers le sergent immobile à quelques pas: Ouvrez la porte, dit-il.
—Inutile, répondit le cavalier, si vous le permettez, je descendrai ici, un soldat gardera mon cheval.
—Comme il vous plaira, señor.
Le cavalier mit pied à terre et jeta la bride au sergent, qui s'en empara en attendant qu'un soldat le vînt remplacer.
—Maintenant, capitaine, reprit l'étranger, si vous voulez mettre le comble à votre complaisance en me servant de guide et me conduisant vous-même auprès de la personne qui m'attend, je suis à vos ordres.
—C'est moi qui suis aux vôtres, señor, répondit l'officier et puisque vous le désirez j'aurai l'honneur de vous conduire.
Ils entrèrent alors dans le palais, laissant derrière eux le sergent et les deux factionnaires en proie à la plus grande surprise.
Précédé par le capitaine, le cavalier traversa plusieurs pièces qui malgré l'heure matinale de la journée étaient déjà encombrées, non de visiteurs, mais d'officiers de tous grades, de sénateurs et de conseillers de la cour suprême qui semblaient avoir passé la nuit au palais.
Une grande agitation régnait dans les groupes où se trouvaient confondus des militaires, des membres du clergé et des représentants du haut commerce; on parlait avec une certaine vivacité, bien qu'à voix basse; l'expression générale des physionomies était sombre et soucieuse.
Les deux hommes atteignirent enfin la porte d'un cabinet gardé par deux sentinelles; un huissier, la chaîne d'argent au cou, marchait lentement de long en large; à la vue des deux hommes, il s'approcha vivement d'eux.
—Vous êtes arrivé, señor, dit le capitaine.
—Il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous, señor, et à vous adresser mes remercîments pour votre obligeance, répondit le cavalier.
Ils se saluèrent et le capitaine retourna à son poste.
—Son Excellence ne peut recevoir en ce moment. Il y a eu cette nuit conseil extraordinaire; son Excellence a donné l'ordre qu'on le laisse seul, dit l'huissier, en saluant sèchement l'inconnu.
—Son Excellence fera une exception en ma faveur, répondit doucement le cavalier.
—J'en doute, señor; l'ordre est général, je n'oserais pas me hasarder à y manquer.
L'étranger parut réfléchir un instant.
L'huissier attendait, étonné sans doute que l'inconnu persévérât à demeurer là.
Celui releva enfin la tête:
—Je comprends, señor, dit-il, tout ce que l'ordre que vous avez reçu a de sacré pour vous, je n'ai donc pas l'intention de vous engager à y désobéir, cependant, comme le sujet qui m'amène est de la plus haute gravité, laissez-moi vous prier de me rendre un service.
—Je ferai, señor, pour vous obliger tout ce qui sera compatible avec les devoirs de ma charge.
—Je vous remercie, señor; d'ailleurs, je vous certifie, et bientôt vous aurez la preuve de ce que j'avance, que, loin de vous réprimander, son excellence le président vous saura bon gré de m'avoir laissé pénétrer jusqu'à lui.
—J'ai eu l'honneur de vous faire observer, señor...
—Laissez-moi vous expliquer ce que je désire de vous, interrompit vivement l'étranger, puis vous me direz si vous pouvez ou non me rendre le service que je vous demande.
—C'est juste, parlez, señor.
—Je vais écrire un mot sur une feuille de papier, ce papier, sans prononcer un mot, vous le placerez sous les yeux du président; si son Excellence ne vous dit rien, je me retirerai, vous voyez que ce n'est pas difficile et que vous ne transgressez en aucune façon les ordres que vous avez reçus.
—C'est vrai, répondit l'huissier avec un lin sourire, mais je les tourne.
—Y voyez-vous quelque difficulté?
—Il est donc bien nécessaire que vous voyiez son Excellence le président ce matin? reprit l'huissier, sans répondre à la question qui lui était adressée.
—Señor don Livio, répondit l'étranger d'une voix grave, car bien que vous ne me connaissiez pas je vous connais moi, je sais quel est votre dévouement au général Miramón, eh bien, sur mon honneur et ma foi de chrétien, je vous jure qu'il y a pour lui la plus grande urgence à ce que je le voie sans délai.
—Cela suffit, señor, répondit sérieusement l'huissier, si cela ne dépend que de moi dans un instant vous serez près de lui; voici sur cette table, papier, plumes et encre, écrivez.
Le cavalier le remercia, prit une plume et en grosses lettres, sur une feuille blanche, à peu près au milieu il écrivit ce seul mot: ADOLFO .°.
suivi de trois points placés en triangle, puis il remit la feuille tout ouverte à l'huissier.
—Tenez, lui dit-il.
L'huissier le regarda avec étonnement.
—Comment, s'écria-t-il, vous êtes...
—Silence! fit l'étranger en posant son doigt sur sa bouche.
—Oh! vous entrerez, reprit l'huissier, et soulevant la portière il ouvrit la porte et disparut.
Mais presqu'aussitôt la porte se rouvrit et une voix fortement timbrée, voix qui n'était pas celle de l'huissier, cria à deux reprises de l'intérieur du cabinet:
—Entrez, entrez!
L'étranger entra.
—Venez donc, reprit le président, venez donc, cher don Adolfo; c'est le ciel qui vous envoie, et il s'avança vers lui en lui tendant la main.
Don Adolfo serra respectueusement la main du président et s'assit sur un fauteuil auprès de lui.
Au moment où nous le mettons en scène, le président Miramón, ce général dont le nom était dans toutes les bouches et qui passait à juste titre pour le premier homme de guerre du Mexique comme il en était le meilleur administrateur, était un tout jeune homme; il avaitvingt-six ansà peine, et pourtant que de grandes et nobles actions il avait accomplies depuis trois ans qu'il était au pouvoir!
Au physique, sa taille était élégante et bien prise, ses manières pleines de laisser-aller, sa démarche noble, ses traits fins, distingués remplis de finesse, respiraient l'audace et la loyauté, son front large était déjà plissé sous l'effort de la pensée, ses yeux noirs bien ouverts, avaient un regard droit et clair dont la profondeur inquiétait parfois ceux sur lesquels il se fixait; son visage un peu pâle et ses yeux bordés d'un large cercle bistré témoignaient d'une longue insomnie.
—Ah! fit-il joyeusement en se laissant tomber dans un fauteuil, voilà mon bon génie de retour, il va me rapporter mon bonheur envolé.
Don Adolfo hocha tristement la tète.
—Que veut dire ce mouvement, mon ami? reprit le président.
—Cela veut dire, général, que je crains qu'il ne soit trop tard.
—Trop tard? Comment cela, ne me croyez-vous donc pas capable de prendre une éclatante revanche de mes ennemis?
—Je vous crois capable de toutes les grandes et nobles actions, général, répondit-il; malheureusement la trahison vous entoure de toutes parts, vos amis vous abandonnent.
—Ce n'est que trop vrai, dit le général avec amertume; le clergé et le haut commerce, dont je me suis fait le protecteur, que j'ai toujours et partout défendus, me laissent égoïstement user mes dernières ressources à les protéger, sans daigner me venir en aide; ils me regretteront bientôt, si, ce qui n'est que trop probable, je succombe par leur faute.
—Oui, c'est vrai, général, et dans le conseil que cette nuit vous avez tenu, vous vous êtes sans doute assuré d'une manière définitive des intentions de ces hommes auxquels vous avez tout sacrifié.
—Oui, répondit-il, en fronçant le sourcil et en scandant amèrement ses paroles, à toutes mes demandes, à toutes mes observations, ils n'ont fait qu'une seule et même réponse: Nous ne pouvons pas; c'était un mot d'ordre convenu entre eux!
—Votre position doit alors, pardonnez-moi cette franchise, général, votre position doit être extrêmement critique.
—Dites précaire et vous approcherez de la vérité, mon ami; le trésor est vide complètement sans qu'il me soit possible de le remplir de nouveau; l'armée, qui depuis deux mois n'a pas reçu de solde, murmure et menace de se débander; mes officiers passent les uns après les autres à l'ennemi; celui-ci s'avance à marche forcée sur México: voilà la situation vraie, comment la trouvez-vous?
—Triste, horriblement triste, général, et, pardon de cette question, que comptez-vous faire pour parer au danger?
Le général, au lieu de lui répondre, lui jeta à la dérobée un regard perçant.
—Mais avant, d'aller plus loin, reprit don Adolfo, permettez-moi, général, de vous rendre compte de mes opérations à moi.
—Oh! Elles ont été heureuses, j'en suis convaincu, répondit en souriant le général.
—J'ai l'espoir que vous les trouverez telles, Excellence; m'autorisez-vous à vous faire mon rapport?
—Faites, faites, mon ami, j'ai hâte d'apprendre ce que vous avez accompli pour la défense de notre noble cause.
—Oh! Permettez, général, dit vivement don Adolfo, je ne suis qu'un aventurier moi, mon dévouement vous est tout personnel.
—Bon, je m'entends, voyons un peu ce rapport.
—D'abord, j'ai réussi à enlever au général Degollado les débris de la conducta volée par lui à la Laguna Seca.
—Bon, ceci est de bonne guerre, c'est avec l'argent de cette conducta qu'il m'a pris Guadalajara. Oh! Castillo! Enfin, combien à peu près?
—Deux cents soixante mille piastres.
—Hum! Un assez beau chiffre.
—N'est-ce pas? J'ai ensuite surpris ce bandit de Cuellar, puis son digne associé Carvajal, enfin leur ami Felipe Irzabal a aussi eu maille à partir avec moi, sans compter quelques partisans de Juárez que leur mauvaise étoile a placés sur ma route.
—Bref, le total de ces diverses rencontres, mon ennemi...
—Neuf cents et quelques mille piastres; les guérilleros de l'intègre Juárez sont bons à tondre, ils ont les coudées franches et en profitent pour s'engraisser en pêchant largement en eau trouble; pour nous résumer, je vous apporte environ douze cents mille piastres qui vous seront amenées sur des mules avant une heure, et que vous serez libre de verser à votre trésor.
—Mais ceci est magnifique!
—On fait ce qu'on peut, général.
—Diable, mais si tous mes amis battaient la campagne avec d'aussi beaux résultats, je serais bientôt riche et en état de soutenir vigoureusement la guerre; malheureusement, il n'en est point ainsi; mais cette somme, ajoutée à ce que je suis parvenu à me procurer d'un autre côté, me forme un assez joli denier.
—Comment, de quelle autre somme parlez-vous, général? Vous avez donc trouvé de l'argent?
—Oui, dit-il avec une certaine hésitation; un de mes amis, attaché à l'ambassade espagnole, m'a suggéré un moyen.
Don Adolfo bondit comme s'il avait été piqué par un serpent.
—Calmez-vous, mon ami, dit vivement le général, je sais que vous êtes l'ennemi du duc; cependant, depuis son arrivée au Mexique, il m'a rendu de grands services, vous ne sauriez le nier.
L'aventurier était pâle et sombre, il ne répondit pas; le général continua; comme toutes les âmes loyales, il éprouvait le besoin de se disculper d'une mauvaise action, bien que la nécessité seule la lui eût fait commettre.
—Le duc, dit-il, après la défaite de Silao, lorsque tout me manquait à la fois, est parvenu à faire reconnaître mon gouvernement par l'Espagne; ce qui m'a été fort utile, vous en conviendrez, n'est-ce pas?
—Oui, oui, j'en conviens, général. Oh, mon Dieu! Ce qu'on m'a dit est donc vrai.
—Et que vous a-t-on dit?
—Que, devant le refus obstiné du clergé et du haut commerce de vous venir en aide, réduit à la dernière extrémité, vous avez pris une résolution terrible.
—C'est vrai, fit le général en baissant la tête.
—Mais peut-être n'est-il pas trop tard encore; je vous apporte de l'argent, votre situation est changée, et, si vous me le permettez, je vais...
—Écoutez, dit le général en le retenant d'un geste.
La porte venait de s'ouvrir.
—N'ai-je pas défendu qu'on me dérange? dit le président à l'huissier qui se tenait incliné devant lui.
—Le général Márquez, Excellence, répondit impassiblement l'huissier.
Le président tressaillit, une légère rougeur envahit son visage.
—Qu'il entre, dit-il d'une voix brève.
Le général Márquez parut.
—Eh bien? lui demanda le président.
—C'est fait, répondit laconiquement le général, l'argent est versé au Trésor.
—Comment cela s'est-il passé? reprit le président avec un imperceptible tremblement dans la voix.
—J'avais reçu de Votre Excellence l'ordre de me rendre, avec une force respectable, à la légation de Sa Majesté britannique et de demander au représentant anglais la remise immédiate des fonds destinés à servir au paiement des détenteurs de bons de la dette anglaise, faisant observer au représentant que cette somme était, en ce moment, indispensable à Votre Excellence, afin de mettre la ville en état de défense; de plus, je lui engageai la parole de Votre Excellence pour la restitution de cette somme, qui ne devait être considérée que comme un prêt de quelques jours seulement, lui offrant, du reste, de concerter avec Votre Excellence le mode de paiement qui lui serait le plus agréable; à toutes mes observations, le représentant anglais se borna à répondre que cet argent ne lui appartenait pas, qu'il n'en était que le dépositaire responsable, et qu'il lui était impossible de s'en dessaisir. Reconnaissant que toutes mes objections devaient échouer devant une résolution inébranlable, après plus d'une heure de pourparlers inutiles, je résolus enfin d'exécuter la dernière partie des ordres que j'avais reçus: je fis briser par mes soldats le sceau officiel et les coffres de la Légation, et j'enlevai tout l'argent qui s'y trouvait, en ayant soin toutefois de faire compter devant témoins la somme à deux reprises, pour bien constater le montant de l'argent que je m'appropriais, afin de le rendre intégralement plus tard; j'ai donc fait enlever un million quatre cent mille piastres[1], qui ont été immédiatement transportées au palais par mes ordres.
Après ce narré succinct, le général Márquez s'inclina, comme un homme convaincu qu'il a parfaitement fait son devoir et qui attend des compliments.
—Et le représentant anglais, demanda le président, qu'a-t-il fait alors?
—Après avoir protesté, il a amené son pavillon, et, suivi de tout le personnel de la Légation, il est sorti de la ville, en déclarant qu'il rompait toute relation avec le gouvernement de Votre Excellence, et que, devant l'acte inique de spoliation dont il était victime, ce sont ses propres expressions, il se retirait à Jalapa, en attendant les nouvelles instructions du gouvernement britannique.
—C'est bien, général, je vous remercie; j'aurai l'honneur de causer plus amplement avec vous dans un instant.
Le général salua et se retira.
—Vous le voyez, mon ami, dit le président, maintenant il est trop tard pour rendre cet argent.
—Oui, le mal est sans remède, malheureusement.
—Que me conseillez-vous?
—Général, vous êtes au fond d'un gouffre; votre rupture avec l'Angleterre est le plus grand malheur qui pouvait vous arriver dans les circonstances présentes; il vous faut vaincre ou mourir!
—Je vaincrai! s'écria le général avec feu.
—Dieu le veuille! répondit tristement l'aventurier, car la victoire seule peut vous absoudre.
Il se leva.
—Vous me quittez déjà? lui demanda le président.
—Il le faut, Excellence; ne dois-je pas faire transporter ici, l'argent que moi du moins j'ai pris à vos ennemis?
Miramón baissa tristement la tête.
—Pardon, général, j'ai tort, je n'aurais pas dû parler ainsi; ne sais-je pas par moi-même que l'infortune est une mauvaise conseillère?
—N'avez-vous rien à me demander?
—Si, un blanc-seing.
Le général le lui donna aussitôt.
—Tenez, lui dit-il; vous reverrai-je avant votre départ de México?
—Oui, général; un mot encore.
—Dites.
—Méfiez-vous de ce duc espagnol: cet homme vous trahit!
Il prit alors congé du président et se retira.