—Vous connaissez ce jeune homme?
—Parfaitement.
—Est-ce bien réellement un gentilhomme français?
—Il passe pour tel, répondit-il, en la regardant fixement.
—J'étais folle, murmura-t-elle en lâchant le bras qu'elle avait retenu jusque-là et en poussant un soupir.
Don Jaime sourit sans répondre.
Bientôt on entendit résonner au dehors les fers des quatre chevaux lancés à fond de train.
Ils galopèrent ainsi jusqu'au soir, sans échanger une parole.
Au coucher du soleil, ils atteignirent un rancho ruiné placé comme une vedette, sur le bord de la route; l'aventurier fit un geste, les cavaliers retinrent la bride.
Un homme sortit du rancho, les regarda sans prononcer une parole, puis il rentra.
Quelques minutes s'écoulèrent; l'homme reparut de nouveau, cette fois il venait de derrière le rancho et conduisait deux chevaux par la bride.
Ces chevaux étaient sellés.
L'aventurier et Dominique sautèrent à terre, enlevèrent les alforjas et les pistolets, les replacèrent sur les chevaux frais et se mirent en selle.
L'homme revint une seconde fois, il amenait deux autres chevaux, Loïck et López descendirent à leur tour. L'homme, toujours muet, rassembla les brides des quatre chevaux et s'éloigna les conduisant derrière lui.
—En route! cria don Jaime.
Ils repartirent.
La course recommença silencieuse et rapide; la nuit était sombre, les cavaliers glissaient dans l'ombre comme des fantômes.
Toute la nuit, ils galopèrent ainsi; vers cinq heures du matin, ils changèrent encore de chevaux dans un rancho à demi ruiné; ces hommes semblaient de fer: depuis quinze heures ils étaient en selle, la fatigue n'avait pas de prise sur eux.
Pas un mot n'avait été échangé entre eux pendant cette longue traite.
Vers dix heures du matin, ils virent briller aux rayons éclatants du soleil les dômes de Puebla; ils avaient franchi cent-vingt-six kilomètres qui séparent cette ville de México en moins de vingt heures, par des chemins presqu'impraticables.
A une-demi lieue environ de la ville, au lieu de continuer à s'avancer en ligne droite, sur un signe de l'aventurier, ils firent un crochet et s'enfoncèrent dans un sentier à peine frayé, tracé à travers un bois taillis.
Pendant une heure, ils galopèrent à la suite de don Jaime qui avait pris la tête de la cavalcade. Ils atteignirent ainsi un brûlis qui formait une clairière assez étendue. Au centre de cette clairière s'élevait une enramada.
—Nous sommes arrivés, dit l'aventurier en arrêtant son cheval et mettant pied à terre; c'est ici provisoirement que nous établirons notre quartier général.
Ses compagnons sautèrent sur le sol et se mirent en devoir de desseller les chevaux.
—Attendez, reprit-il. Loïck, tu vas aller à ton rancho où se trouve en ce moment le comte de la Saulay et ses domestiques, tu les ramèneras ici; toi López, tu iras aux provisions.
—Nous attendrons donc tous les deux sous cette enramada? demanda Dominique.
—Non, car je vais me rendre à Puebla.
—Ne craignez-vous pas d'être reconnu?
L'aventurier sourit.
Don Jaime et le vaquero demeurèrent seuls. Ils entraînèrent leurs chevaux et leur retirèrent la bride pour qu'ils pussent brouter l'herbe tendre de la clairière.
—Suivez-moi, dit don Jaime.
Dominique obéit.
Ils entrèrent sous l'enramada.
On nomme enramada au Mexique une espèce de chaumière informe construite tant bien que mal avec des branches d'arbres entrelacées et recouverte avec d'autres branches et des feuilles; ces masures, d'une fort piètre apparence, offrent cependant un abri très suffisant contre la pluie et le soleil.
Cette enramada, mieux construite que les autres, était divisée en deux compartiments, par une claie de branches entrelacées qui montait jusqu'au toit et séparait la hutte en deux parties égales dans sa largeur. Don Jaime ne s'arrêta pas au premier compartiment et passa immédiatement dans le second, toujours suivi par Dominique qui depuis quelques instants semblait être plongé dans des sérieuses réflexions.
L'aventurier dérangea un amas d'herbes et de feuilles sèches et prenant sa machette il se mit en devoir de creuser la terre.
Dominique le regardait avec étonnement.
—Que faites-vous donc? lui demanda-t-il.
—Vous le voyez, je dégage l'entrée d'un souterrain; aidez-moi, répondit-il.
Tous deux se mirent à l'œuvre. Bientôt apparut une large pierre plate au centre de laquelle un anneau était scellé.
Lorsque la pierre eut été enlevée, apparurent des marches grossièrement taillées dans le roc.
—Descendons, dit l'aventurier.
Au moyen d'une allumette chimique l'aventurier avait allumé une lampe.
Dominique jeta un regard curieux autour de lui: l'endroit où il se trouvait, situé à sept ou huit mètres au-dessous du sol, formait une espèce de salle octogone d'assez grande dimension; quatre galeries qui semblaient se prolonger sous terre y venaient aboutir de plusieurs points différents.
Cette salle était amplement fournie d'armes de toutes sortes; on y voyait des harnais, des hardes, un lit fait avec des feuilles et des fourrures, jusqu'à des livres rangés sur une tablette suspendue aux parois.
—Vous voyez un de mes repaires, dit en souriant l'aventurier, j'en possède plusieurs comme celui-ci éparpillés sur tout le territoire mexicain. Ce souterrain date du temps des Aztèques, son existence n'a été révélée il y a plusieurs années déjà par un vieil Indien; vous savez que la province où nous sommes était anciennement le territoire sacré de la religion mexicaine, les temples y pullulaient; les souterrains en grand nombre servaient aux prêtres pour se rendre d'un lieu à un autre sans être découverte et donner ainsi plus de force aux miracles d'ubiquité qu'ils prétendaient accomplir; plus tard, ils servirent de refuge aux Indiens persécutés par les conquérants espagnols; celui où nous sommes qui aboutit d'un côté à la pyramide de Gholula et de l'autre au centre même de Puebla sans compter d'autres issues a été à plusieurs reprises fort utile aux insurgés mexicains pendant la guerre de l'indépendance; aujourd'hui, son existence est ignorée, ce secret n'est connu que de moi et de vous maintenant.
Le vaquero avait écouté avec le plus vif intérêt cette relation.
—Pardon, répondit-il, mais il est une chose que je ne comprends pas bien.
—Laquelle?
—Vous m'avez dit tout à l'heure que si quelqu'un survenait par hasard nous serions avertis aussitôt.
—Oui, je vous ai dit cela, en effet.
—Je ne comprends pas du tout comment cela peut se faire.
—Bien simplement: vous voyez cette galerie, n'est-ce pas?
—Oui.
—Elle aboutit par une espèce de regard d'un mètre carré environ, recouvert de broussailles et impossible à reconnaître, juste à l'entrée du sentier par lequel il est seul possible de pénétrer dans le bois; or, par un effet singulier d'acoustique dont je ne me charge nullement de vous donner l'explication, tous les bruits de quelque nature qu'ils soient, même les plus légers, qui se produisent proche de ce regard sont instantanément répercutés ici, avec une netteté telle qu'il est de la plus grande facilité de reconnaître leur nature.
—Oh! Alors je ne suis plus inquiet.
—D'ailleurs, lorsque les personnes que nous attendons seront arrivées, nous boucherons ce trou qui nous sera inutile et nous entrerons et sortirons par cette galerie qui, s'ouvre là derrière vous.
Tout en donnant ces explications à son ami, l'aventurier avait quitté une partie de ses vêtements.
—Que faites-vous donc? reprit Dominique.
—Je me déguise pour aller prendre langue, et savoir à quel point en sont nos affaires à Puebla, les habitants de cette ville sont fort religieux; les couvents y fourmillent, je vais prendre un costume de camaldule à la faveur duquel je pourrai vaquer à mes occupations sans craindre d'attirer l'attention sur moi.
Le vaquero s'était assis sur les fourrures, et le dos appuyé au mur il réfléchissait.
—Qu'avez-vous donc? Dominique, vous sembler préoccupé, triste, lui demanda don Jaime au bout d'un instant.
Le jeune homme tressaillit comme si un serpent l'avait subitement piqué.
—Je suis triste en effet, maître, murmura-t-il.
—Ne vous ai-je pas dit que nous retrouverons doña Dolores, reprit-il.
Dominique frissonna, son visage devint livide.
—Maître, dit-il en se levant et en courbant la tête, méprisez-moi, je suis un lâche!
—Un lâche, vous Domingo, vrai Dieu! Vous en avez menti!
—Non, maître, je dis vrai, j'ai méconnu mon devoir, trahi mon ami, oublié vos recommandations; il soupira profondément: J'aime la fiancée de mon ami, ajouta-t-il faiblement.
L'aventurier fixa sur lui son regard clair avec une expression indéfinissable.
—Je le savais, dit-il.
Domingo tressaillit et se redressant brusquement:
—Vous le saviez! s'écria-t-il atterré.
—Je le savais, reprit don Jaime.
—Et vous ne me méprisez pas?
—Pourquoi? Est-on maître de son cœur?
—Mais c'est la fiancée du comte, mon ami!
L'aventurier ne répondit pas à cette exclamation.
—Et elle vous aime, reprit-il.
—Oh! s'écria-t-il, comment le saurai-je? C'est à peine si j'ai osé me l'avouer à moi-même.
Il y eut un long silence. Tout en revêtant son costume de moine, l'aventurier examinait à la dérobée le jeune homme.
—Le comte n'aime pas doña Dolores, dit-il enfin.
—Comment? Cela est-il possible s'écria-t-il avec feu.
Don Jaime se mit à rire.
—Voilà bien les amoureux! reprit-il, ils ne comprennent pas que les autres n'aient pas les mêmes yeux qu'eux.
—Mais il doit l'épouser.
—Il doit, dit-il en appuyant avec intention sur le mot.
—N'est-il pas venu au Mexique, expressément dans ce but?
—C'est vrai.
—Vous voyez bien qu'il l'épousera, alors.
L'aventurier haussa les épaules.
—Votre conclusion est absurde, dit-il; l'homme sait-il jamais ce qu'il fera? Demain lui appartient-il?
—Mais depuis les malheurs qui ont accablé la famille de doña Dolores et doña Dolores elle-même, le comte tente l'impossible pour sauver la jeune fille.
—Cela prouve que le comte est un parfait gentilhomme et un homme d'honneur, voilà tout; d'ailleurs il est son parent et il fait son devoir en tentant de la sauver, même au risque de sa vie et de sa fortune.
Dominique haussa les épaules à plusieurs reprises.
—Il l'aime, dit-il.
—Alors je retourne la phrase, doña Dolores ne l'aime pas.
—Vous croyez.
—J'en suis sûr.
—Oh! Si je pouvais me le persuader, j'espérerais.
—Vous êtes un enfant; maintenant je pars, attendez-moi ici; surtout jurez moi de ne pas vous éloigner avant mon retour.
—Je vous le jure.
—Bien, je vais travailler pour vous, espérez; à bientôt.
Et lui faisant un dernier signe de la main, l'aventurier s'éloigna par une galerie latérale.
Le jeune homme demeura immobile et songeur tant que le bruit des pas de son ami qui s'éloignait, parvint à son oreille, puis il se laissa retomber sur le lit de fourrures, en murmurant à voix basse:
—Il m'a dit d'espérer.
Nous laisserons Dominique plongé dans des réflexions qui, d'après l'expression de son visage, devaient être agréables, et nous suivrons don Jaime dans son aventureuse expédition.
Le souterrain était situé à environ une demi-lieue de la ville, c'était donc un peu plus d'une demi-lieue que don Jaime avait à faire sous terre avant de se trouver dans Puebla.
Mais ce trajet assez long ne paraissait nullement l'inquiéter, il marchait bon pas à travers la galerie où par des interstices invisibles pénétrait une clarté suffisante pour qu'il pût se guider facilement au milieu des détours sans nombre qu'il était contraint de faire.
Il marcha ainsi pendant près de trois quarts d'heure, enfin il arriva au pied d'un escalier composé d'une quinzaine de marches.
L'aventurier s'arrêta un instant pour reprendre haleine puis il monta.
Lorsqu'il atteignit le sommet de l'escalier, il chercha un ressort qu'il trouva bientôt, appuya le doigt dessus, aussitôt une pierre énorme se détacha du mur, roula sans bruit sur des gonds invisibles et ouvrit un large passage, don Jaime sortit et repoussa la pierre qui reprit immédiatement sa première position, d'une façon tellement parfaite qu'il était impossible, même en y mettant la plus sérieuse attention, d'apercevoir dans le mur la moindre fissure, la plus légère solution de continuité.
Don Jaime jeta un regard interrogateur autour de lui; il était seul.
L'endroit où il se trouvait était une chapelle de la cathédrale même de Puebla; la porte secrète qui avait livré passage à l'aventurier s'ouvrait dans un angle de cette chapelle, masquée par un confessionnal.
Les précautions étaient bien prises, il n'y avait pas de risque d'être découvert.
Don Jaime sortit de l'Église et se trouva sur la Plaza Mayor.
Il était environ midi, heure de la siesta, la place était à peu près déserte.
L'aventurier rabattit son capuchon sur ses yeux, cacha ses mains dans ses manches, et la tête inclinée sur la poitrine, d'un pas tranquille et recueilli, il traversa la place en diagonale et s'engagea dans une des rues aboutissantes.
Olivier arriva ainsi à la porte d'une coquette maison bâtie entre cour et jardin, et qui semblait surgir du milieu d'un bouquet d'orangers et de grenadiers en fleurs.
Cette porte n'était fermée qu'au pêne, l'aventurier la poussa, entra et la referma derrière lui.
Il se trouva alors dans une allée sablée qui formait berceau et aboutissait à la porte même de la maison exhaussée de quelques marches et surmontée d'une large véranda à la mode mexicaine.
Olivier jeta un regard soupçonneux autour de lui, le jardin était désert.
Il avança, mais au lieu de se diriger vers la maison. Il s'enfonça dans une allée latérale et après quelques détours il se trouva devant une porte de dégagement semblant appartenir aux communs.
Arrivé là, Olivier prit un sifflet d'argent suspendu à son cou par une mince chaîne d'or, le porta à sa bouche et en tira un son doux et modulé d'une certaine façon.
Presqu'aussitôt un sifflet semblable se fit entendre dans l'intérieur des bâtiments, la porte s'ouvrit et un homme parut.
L'aventurier fit un signe maçonnique à cet homme qui lui répondit de la même manière et il entra à sa suite dans la maison.
Sans parler, cet homme le guida à travers plusieurs appartements et arrivé à une porte l'ouvrit, s'effaça pour laisser passer l'aventurier devant lui, puis, lorsque celui-ci fût entré, il la referma en demeurant au dehors.
La pièce dans laquelle l'aventurier avait été ainsi introduit, était élégamment meublée, de larges stores étendus devant les fenêtres interceptaient les rayons du soleil, le sol était antérieurement recouvert d'un de ces moelleux petates que seuls les Indiens savent confectionner; un hamac en fils d'aloès suspendu par des anneaux d'argent à des crampons de même métal coupait la pièce en deux.
Un homme étendu dans ce hamac dormait profondément.
Cet homme était don Melchior de la Cruz; un couteau à manche de vermeil curieusement fouillé, à lame large, longue et affilée comme une langue de vipère, était placé sur une table basse en bois de santal à portée de sa main auprès de deux magnifiques pistolets revolvers à six coups de fabrique française et portant le nom de Devisme gravé sur les canons.
Même au milieu de Puebla, dans sa propre maison, don Melchior jugeait convenable de se tenir en garde contre une surprise ou une trahison.
Du reste, ses craintes n'avaient rien d'exagéré, car l'homme qui se trouvait en ce moment devant lui pouvait à bon droit être réputé comme un de ses ennemis les plus redoutables.
L'aventurier le considéra pendant quelques secondes, enfin il s'avança doucement vers le hamac sans que ses pas produisissent le moindre bruit, tant il semblait, glisser sur le petate.
Il prit les revolvers, les fit disparaître sous sa robe, s'empara du couteau, puis il toucha légèrement le dormeur.
Si léger qu'eût été cet attouchement, il suffit cependant pour éveiller don Melchior.
Il ouvrit aussitôt les yeux et étendit le bras vers la table par un mouvement machinal.
—C'est inutile, lui dit froidement Olivier, les armes n'y sont plus.
Au son de cette voix bien connue, don Melchior se redressa comme poussé par un ressort, et fixant un œil hagard sur l'homme immobile devant lui:
—Qui êtes-vous? lui demanda-t-il d'une voix étranglée par l'épouvante.
—Ne m'avez-vous donc pas reconnu déjà? répondit railleusement l'aventurier.
—Qui êtes-vous? reprit-il.
—Ah! Vous voulez une certitude, soit regardez! Et il rejeta son capuchon sur ses épaules.
—Don Adolfo! murmura le jeune homme d'une voix sourde.
—Pourquoi cet étonnement? répondit l'aventurier toujours railleur; ne m'attendiez-vous pas? Vous deviez cependant supposer que je viendrais vous trouver.
Don Melchior demeura un instant comme perdu dans ses pensées.
—Soit, dit-il enfin; après tout, mieux vaut en finir une fois pour toutes; et il retourna s'asseoir tranquille et insouciant en apparence sur le bord du hamac.
Olivier sourit.
—A la bonne heure, dit-il, je préfère vous voir ainsi; causons, nous avons le temps.
—Vous ne venez donc pas dans le but de m'assassiner? dit-il avec ironie.
—Oh! Quelle mauvaise pensée avez-vous là, cher seigneur! Moi porter la main sur vous! Oh, non! Dieu m'en préserve, ceci est l'affaire du bourreau, je me garderai bien d'aller sur les brisées de cet estimable fonctionnaire.
—Le fait, s'écria-t-il impétueusement, c'est que vous vous êtes introduit chez moi comme un malfaiteur, sous un déguisement, pour m'assassiner sans doute.
—Vous vous répétez, ceci est maladroit; si je suis venu déguisé chez vous, c'est que les circonstances exigeaient que je prisse cette précaution, voilà tout; d'ailleurs je n'ai fait que suivre votre exemple; et changeant subitement de ton, à propos, ajouta-t-il, êtes-vous satisfait de Juárez? Vous a-t-il bien payé votre trahison? J'ai entendu dire que c'était un Indien assez avare et assez mesquin; il se sera contenté de vous faire des promesses, n'est-ce pas?
Don Melchior sourit avec dédain.
—Est-ce pour me débiter ces pauvretés que vous vous êtes introduit si secrètement près de moi? répondit-il.
L'aventurier se leva, saisit un revolver de chaque main, fit un pas en avant et le toisant avec un indicible mépris:
—Non, misérable, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je suis venu pour vous brûler la cervelle si vous refusez de me révéler ce que vous avez fait de doña Dolores, votre sœur.
Il y eut pendant quelques secondes un silence plein de menace.
Les deux hommes étaient debout en face l'un de l'autre, se toisant du regard.
Ce silence, ce fut don Melchior de la Cruz qui le premier le rompit.
—Ah, ah, ah! fit-il en éclatant d'un rire strident et en se laissant retomber sur le bord du hamac. Avais-je donc si grand tort de vous dire, cher seigneur, que vous vous étiez introduit chez moi pour m'assassiner.
L'aventurier se mordit les lèvres avec dépit et fit disparaître les malencontreux revolvers.
—Eh bien, non, s'écria-t-il d'une voix vibrante, non, je vous le répète, je ne vous tuerai pas, vous n'êtes pas digne de mourir de la main d'un honnête homme; mais je saurai vous contraindre à m'avouer la vérité.
Le jeune homme le regarda avec une expression singulière.
—Essayez, dit-il en haussant les épaules avec dédain.
Puis il se mit à tordre négligemment entre ses doigts une délicate cigarette de paille de maïs, l'alluma, et lançant vers le plafond une bouffée de fumée bleuâtre et odorante:
—Allez, dit-il, je vous attends.
—Bon; voici ce que je vous propose: vous êtes mon prisonnier, eh bien, je vous rendrai voire liberté, si vous remettez doña Dolores entre, je ne dirai pas mes mains, mais celles du comte de la Saulay, son cousin, qu'elle doit incessamment épouser.
—Hum! Ceci est grave, cher seigneur; remarquez que je suis le tuteur légal de ma sœur.
—Comment, son tuteur?
—Oui, puisque notre père est mort.
—Don Andrés de la Cruz est mort? s'écria l'aventurier en se levant d'un bond.
—Hélas, oui! répondit hypocritement le jeune homme en levant les yeux au ciel, nous avons eu la douleur de le perdre avant-hier au soir, hier matin il a été enterré; le pauvre vieillard n'a pu résister aux affreux malheurs qui ont accablé notre famille, la douleur l'a brisé; sa fin a été fort touchante.
Il y eut un silence; Olivier marchait de long en large dans la chambre. Tout à coup, l'aventurier s'arrêta en face du jeune homme.
—Sans ambages ni circonlocutions, lui dit-il, voulez-vous, oui ou non, rendre la liberté à votre sœur?
—Non, répondit résolument Melchior.
—Bien, reprit froidement l'aventurier; alors tant pis pour vous.
A ce moment, la porte s'ouvrit, un jeune homme de haute mine et élégamment vêtu entra dans la chambre.
A la vue de ce jeune homme, un sourire narquois éclaira le visage de don Melchior.
—Eh! dit-il à part lui, les choses pourraient tourner autrement que ce cher don Adolfo ne le suppose.
Le jeune homme salua poliment et s'approcha du maître de la maison avec lequel il échangea une poignée, de main.
—Je vous dérange, demanda-t-il, en jetant sur le moine supposé un regard indifférent.
—Au contraire, cher don Diego, vous ne pouviez arriver plus à propos mais par quel hasard vous vois-je à une heure si insolite?
—Je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Le comte de la Saulay, votre ennemi particulier, est en notre pouvoir, mais comme il est Français et qu'il y a certaines considérations à garder, le général a décidé de l'envoyer, sous bonne escorte, à notre illustrissime président. Une autre bonne nouvelle, vous êtes chargé du commandement de cette escorte.
—¡Demonios! s'écria triomphalement Melchior, vous êtes un brave ami. Mais maintenant, à mon tour: regardez bien ce religieux, le reconnaissez-vous, non? Eh bien, cet homme n'est autre que cet aventurier nommé don Adolfo, don Olivero, don Jaime, que sais-je encore? Et que depuis si longtemps on poursuit vainement.
—Serait-il possible? s'écria don Diego.
—C'est vrai, dit alors don Adolfo.
—Avant une heure vous serez mort, fusillé comme traître et bandit, s'écria Melchior.
Don Adolfo haussa les épaules avec dédain.
—Il est évident, observa don Diego, que cet homme sera fusillé, mais c'est au président seul qu'il appartient de statuer sur son sort, il se prétend Français.
—Ah, ça! Mais tous ces démons appartiennent donc à cette nation maudite? s'écria don Melchior tout déconcerté.
—Ma foi, je ne saurais trop vous dire; pour ce qui est de cet homme, comme c'est un rude compagnon et que peut-être vous seriez assez embarrassé de lui, je l'expédierai au président avec une escorte particulière.
—Non pas, non pas, si vous voulez m'être agréable je tiens à l'emmener au contraire; soyez tranquille, je prendrai des précautions telles que tout fin qu'il soit il ne m'échappera pas, seulement il est bon de le désarmer.
L'aventurier remit silencieusement ses armes à don Diego.
En ce moment, un valet parut et annonça que l'escorte attendait dans la rue.
—C'est bien, dit Melchior, en route.
Le domestique donna une machette, une paire de pistolets et un zarapé à son maître et lui boucla les éperons.
—Maintenant nous pouvons partir, dit don Melchior.
—Allons, fit don Diego, señor don Adolfo ou quelque soit votre nom, veuillez, passer le premier.
L'aventurier obéit sans répondre.
Vingt-cinq ou trente soldats vêtus un peu de costumes de fantaisie, la plupart en lambeaux et ressemblant bien plutôt à des bandits qu'à d'honnêtes militaires, attendaient dans la rue.
Ces soldats étaient tous bien montés et bien armés.
Au milieu d'eux le comte de la Saulay et ses deux domestiques étaient étroitement surveillés; un sourire de joie éclaira le visage de don Melchior à la vue du gentilhomme; celui-ci ne daigna pas paraître s'apercevoir de sa présence.
Un cheval était préparé pour don Adolfo; sur un signe de don Diego, il se mit en selle et alla de lui-même se placer à la droite du comte avec lequel il échangea un serrement demain.
Don Melchior se mit en selle.
—Maintenant, mon ami, fit don Diego, bon voyage. Je m'en retourne au gouvernement.
—Adieu donc! fit Melchior, et l'escorte se mit en marche.
Il était environ deux heures de l'après-midi, la plus grande chaleur du jour était passée, les boutiques commençaient à se rouvrir, et les marchands placés sur le seuil de leurs portes regardaient en bâillant passer les soldats.
Don Melchior s'avançait à quelques pas en avant de sa troupe; son maintien était froid et compassé, il faisait de vains efforts pour contenir la joie qu'il éprouvait de sentir enfin entre ses mains ses implacables ennemis.
On était sorti de la ville depuis longtemps déjà; le lieutenant qui commandait l'escorte s'approcha de don Melchior.
—Nos gens sont fatigués, lui dit-il, il serait temps de songer à camper pour la nuit.
—Campons, je le veux bien, répondit celui-ci, pourvu que ce soit dans un endroit sûr.
—Je connais à quelques pas d'ici, reprit le lieutenant, un rancho abandonné, où nous serons fort bien.
—Allons y donc alors.
Le lieutenant prit la direction de la troupe et les soldats ne tardèrent pas à s'engager dans un sentier à peine tracé à travers un bois fort touffu. Au bout de trois quarts d'heure environ, ils atteignirent une vaste clairière au centre de laquelle s'élevait le rancho annoncé.
L'officier donna l'ordre à ses soldats de mettre pied à terre.
Ceux-ci obéirent avec empressement; ils paraissaient avoir hâte de se reposer de leurs fatigues.
Sautant à bas de son cheval, don Melchior entra dans le rancho afin de s'assurer de l'état dans lequel il se trouvait.
Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur qu'il fut saisi à l'improviste, roulé dans un zarapé, garrotté et bâillonné, avant même qu'il eût eu le temps d'essayer une défense inutile.
Au bout de quelques minutes, il entendit un cliquetis de sabres et un bruit cadencé de pas au dehors du rancho, les soldats ou du moins une partie d'entre eux s'éloignaient sans autrement s'occuper de lui.
Presqu'aussitôt il fut pris à la fois par les pieds et les épaules, soulevé de terre et emporté. Après quelques pas faits assez rapidement, il lui sembla que ceux qui le portaient lui faisaient descendre un escalier qui paraissait s'enfoncer en terre; puis, après environ dix minutes de marche, il fut doucement déposé sur un lit assez moelleux, composé de fourrures ainsi qu'il le supposa, et on le laissa seul.
Un silence absolu régnait autour du prisonnier; il était bien réellement seul.
Enfin un bruit léger se fit entendre; ce bruit s'accrut peu à peu et devint bientôt assez fort; il ressemblait à la marche de plusieurs personnes, dont les pas craquaient sur le sable.
Ce bruit cessa tout à coup.
Le jeune homme se sentit saisir et enlever de nouveau. On recommença à le porter pendant un laps de temps assez long; les porteurs se relayaient de distance en distance.
Enfin on s'arrêta de nouveau; à l'air plus frais et plus vif qui frappait son visage, le prisonnier conjectura qu'il avait quitté le souterrain et se trouvait en rase campagne.
On le déposa à terre.
—Laissez le prisonnier libre, dit une voix dont le timbre sec et métallique frappa le jeune homme.
Aussitôt ses liens furent détachés, son bâillon et le bandeau qui couvrait ses yeux enlevés.
Don Melchior bondit sur ses pieds et regarda autour de lui.
L'endroit où il se trouvait était le sommet d'une colline assez élevée au milieu d'une immense plaine. La nuit était sombre, dans le lointain un peu sur la droite brillaient comme autant d'étoiles les lumières des maisons de Puebla.
Le jeune homme formait le centre d'un groupe considérable d'hommes rangés en cercle autour de lui.
Ces hommes étaient masqués; chacun d'eux tenait à la main droite une torche en bois d'ocote dont la flamme agitée par le vent nuançait de teintes sanglantes les accidents du paysage, et leur imprimait une apparence fantastique.
Don Melchior sentit un frisson de terreur courir par tout son corps, il comprit qu'il était au pouvoir des membres de cette mystérieuse association maçonnique à laquelle il était lui-même affilié, et qui étendait sur tout le territoire mexicain les ténébreuses ramifications de ses ventes redoutables.
Le silence était si profond sur la colline, tous ces hommes ressemblaient si bien à des statues, dans leur froide immobilité, que le jeune homme entendait sourdement les battements précipités de son cœur dans sa poitrine.
Un homme fit un pas en avant.
—Don Melchior de la Cruz, dit-il, savez-vous où vous êtes, et en présence de qui vous vous trouvez?
—Je le sais, répondit-il les lèvres serrées.
—Vous reconnaissez-vous justiciable des hommes dont vous êtes entouré?
—Oui, parce qu'ils ont la force en main, et que toute velléité de résistance ou de protestation serait de ma part un acte de folie.
—Non, ce n'est point pour cette raison que vous êtes justiciable de ces hommes, et vous le savez bien, reprit froidement l'homme masqué, c'est parce que vous vous êtes volontairement lié à eux par un pacte, qu'en faisant ce pacte, vous avez accepté leur juridiction et leur avez donné le droit d'être vos juges si vous manquiez aux serments que vous avez prêtés, de votre plein gré, entre leurs mains.
Don Melchior haussa dédaigneusement les épaules.
—A quoi bon tenter une défense inutile, dit-il, ne suis-je pas condamné d'avance? Exécutez donc sans plus de retard la sentence que vous avez prononcée déjà tacitement.
L'homme masqué lui lança un regard flamboyant à travers les ouvertures de son masque.
—Don Melchior, reprit-il d'une voix dure et profondément accentuée, ce n'est ni comme parricide, ni comme fratricide, ni comme voleur, que vous comparaissez devant ce tribunal suprême, je vous le répète, c'est comme traître à la patrie; je vous somme de vous défendre.
—Et moi je ne le veux pas; répondit-il d'une voix haute et ferme.
—Soit, continua froidement l'homme masqué; alors plantant sa torche dans le sol, il se tourna vers les assistants.
—Frères, dit-il, quel châtiment a mérité cet homme?
—La mort, répondirent les hommes masqués, d'une voix sourde.
Don Melchior demeura impassible.
—Vous êtes condamné à mourir, reprit celui qui jusque-là avait porté la parole, la sentence sera exécutée ici même, vous avez une demi-heure pour vous préparer à comparaître devant Dieu.
—De quelle façon mourrai-je? demanda négligemment le jeune homme.
—Par la corde.
—Autant cette mort qu'une autre, fît-il avec un sourire ironique.
—Nous ne nous reconnaissons pas le droit de tuer l'âme avec le corps, reprit l'homme masqué: un prêtre entendra la confession de vos fautes.
—Merci, dit laconiquement le jeune homme.
L'homme masqué demeura un instant immobile comme s'il eût attendu que don Melchior lui adressât une autre demande, mais voyant qu'il continuait à garder le silence, il reprit sa torche, fit deux pas en arrière, l'agita à trois reprises différentes, et l'éteignit sous son pied.
Toutes les autres torches s'éteignirent au même instant; un léger froissement de feuilles sèches et de branches cassées se fit entendre, et don Melchior se trouva seul.
Cependant le jeune homme ne se trompa pas à cette apparente solitude, il comprit que, bien qu'invisibles ses ennemis continuaient à le surveiller.
L'homme, si fortement trempée que soit son âme, si grande que soit son énergie, bien que cent fois il ait bravé la mort en face, lorsqu'il a vingt ans, c'est-à-dire quand il se trouve à peine sur le seuil de l'existence, que l'avenir lui sourit à travers le prisme enivrant de la jeunesse, ne peut faire ainsi abstraction complète et réelle de lui-même et sans transition aucune passer de la vie à la mort, sans éprouver un énervement complet et subit de toutes ses facultés intellectuelles et souffrir une angoisse horrible et un tressaillement affreux de tous les muscles, surtout lorsque cette mort qui vient le prendre plein de force, de sève et de jeunesse, lui est donnée froidement, de nuit, à la dérobée pour ainsi dire et qu'elle a un cachet indicible d'infamie.
Aussi malgré tout son courage et, toute sa volonté, don Melchior souffrait une épouvantable agonie; à la racine de chacun de ses cheveux, dressés sur sa tête par la terreur, perlait une gouttelette de sueur froide, ses traits étaient affreusement contractés et une pâleur livide et terreuse couvrait son visage.
En ce moment une main se posa doucement sur son épaule, il tressaillit comme s'il eût reçu une commotion électrique et releva brusquement la tête.
Un moine se tenait devant lui, le capuchon rabaissé sur le visage.
—Ah! fit-il, en se levant, voilà le prêtre.
—Oui, dit le religieux, d'une voix basse mais parfaitement distincte, agenouillez-vous, mon fils, je viens recevoir votre confession.
Le jeune homme tressaillit au son de cette voix qu'il lui sembla reconnaître, son regard se fixa ardent et interrogateur sur le moine immobile devant lui.
Celui-ci s'agenouilla en lui faisant signe de l'imiter. Don Melchior obéit machinalement.
Ces deux hommes ainsi à genoux sur le sommet désert de cette colline, faiblement éclairés par la lueur faible et tremblante des lanternes qui rendait plus profonde l'obscurité qui les enveloppait de toutes parts, offraient un spectacle étrange et saisissant.
—On nous surveille, dit le moine; commandez l'impassibilité aux traits de votre visage, l'immobilité à vos nerfs et écoutez-moi, nous n'avons pas un instant à perdre; me reconnaissez-vous?
—Oui, murmura faiblement don Melchior, qui sentant ami à son côté se rattachait malgré lui à l'espérance, le sentiment qui le dernier survit dans le cœur de l'homme, oui, vous êtes don Antonio de Cacerbar.
—Revêtu du costume que je porte en ce moment, reprit don Antonio, j'étais sur le point d'entrer à Puebla, lorsque je fus soudain entouré par des hommes masqués qui me demandèrent si j'étais dans les ordres, sur ma réponse affirmative, réponse faite a tout hasard afin de ne pas rompre un incognito qui est ma seule sauvegarde contre mes ennemis, ces hommes, m'emmenèrent avec eux et me conduisirent ici, j'ai assisté à votre jugement en frémissant de terreur pour moi-même si j'étais reconnu par ces hommes, à qui je n'ai échappé une première fois que par miracle; mais quoi qu'il arrive je suis résolu à partager votre sort; avez-vous des armes?
—Non, mais à quoi bon des armes contre un nombre d'ennemis aussi considérable?
—A se faire tuer bravement au lieu d'être ignominieusement pendu.
—C'est vrai, s'écria le jeune homme.
—Silence malheureux fit vivement don Antonio, prenez ce revolver à six coups et ce poignard, j'en garde autant pour moi.
—Soyez tranquille, dit-il en serrant les armes contre sa poitrine, maintenant je ne les crains plus.
—Bien, voilà comment je voulais vous voir; souvenez-vous de ceci: les chevaux attendent tout sellés là, à droite au bas de la colline; si nous parvenons à les atteindre nous sommes sauvés.
—Quoi qu'il arrive, merci don Antonio, si Dieu veut que nous échappions...
—Ne me promettez rien, interrompit vivement don Antonio; il sera temps plus tard de régler nos comptes.
Le moine donna l'absolution à son pénitent.
Quelques minutes s'écoulèrent; enfin don Melchior se leva, sa contenance était fière et assurée, il était certain de ne pas mourir sans vengeance.
Les hommes masqués reparurent tout à coup et couronnèrent de nouveau le sommet de la colline.
Celui qui jusque-là avait seul parlé, s'approcha du condamné auprès duquel don Antonio était venu se placer comme pour l'exhorter à ses derniers moments.
—Êtes-vous prêt? demanda l'inconnu.
—Je le suis, répondit froidement don Melchior.
—Dressez la potence et allumez les torches, commanda l'homme masqué.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule, il y eut un instant de désordre; les initiés étaient si convaincus que toute fuite était impossible au condamné, d'ailleurs il était si peu probable qu'il tentât de se soustraire à son sort que pendant deux ou trois minutes ils se relâchèrent de leur surveillance.
Don Melchior et son ami profitèrent de ce moment d'oubli.
—Allons, s'écria don Antonio, en renversant l'homme placé le plus près de lui, suivez-moi.
—Allons, répéta hardiment don Melchior en armant son revolver et saisissant son poignard.
Ils se précipitèrent tête baissée au milieu des initiés frappant furieusement à droite et à gauche, et s'ouvrant passage, le poignard d'une main et le revolver de l'autre.
De même que toutes les actions désespérées, celle-ci réussit par sa folie même; il y eût une mêlée effroyable, une lutte gigantesque de quelques minutes entre les initiés surpris à l'improviste, et les deux hommes résolus à s'échapper ou à périr les armes à la main; puis, on entendit un galop furieux de chevaux, et une voix railleuse qui criait au loin:
—Au revoir!
Don Melchior et don Antonio couraient ventre à terre sur la route de Puebla.
Tout espoir de les rejoindre était perdu; du reste, ils avaient laissé un sanglant sillon derrière eux: dix cadavres étaient étendus sur la terre.
—Arrêtez! s'écria don Adolfo à ceux qui s'élançaient vers les chevaux, laissez les fuir, don Melchior est condamné, sa mort est certaine; mais, ajouta-t-il par réflexion, quel est donc ce moine maudit?
Leo Carral, le mayordomo, se pencha à son oreille.
—Ce moine, je l'ai reconnu moi, dit-il, c'est don Antonio de Cacerbar.
—Ah! fit-il avec colère, encore cet homme!
Quelques minutes plus tard, une cavalcade, composée d'une dizaine de cavaliers environ, prenait au grand trot la route de la capitale du Mexique.
Cette cavalcade était conduite par don Jaime ou Olivier, ou Adolfo, comme il plaira au lecteur de le nommer.
Don Melchior de la Cruz, résolu de s'emparer à tout prix de la fortune de son père, fortune que le mariage de sa sœur menaçait de lui faire perdre sans retour, s'était jeté à corps perdu dans la politique, espérant trouver au milieu des factions qui depuis si longtemps déchiraient son pays l'occasion de satisfaire son ambition et son insatiable avarice en pêchant à pleine main dans l'eau trouble des révolutions. Doué d'un caractère énergique, d'une grande intelligence, véritable condottière politique, passant sans hésitation comme sans remords d'un parti dans l'autre, selon les avantages qui lui étaient offerts, toujours prêt à servir celui qui le payait le plus cher, il était arrivé à se rendre maître de secrets importants qui le faisaient redouter de tous et lui avaient acquis un certain crédit auprès des chefs des partis qu'il avait servis tour à tour; espion du grand monde, il avait su entrer partout, s'affilier à toutes les confréries et les sociétés secrètes, possédant au plus haut degré le talent si envié des plus renommés diplomates, de feindre au naturel les sentiments et les opinions les plus opposés. C'est ainsi qu'il s'était fait recevoir membre de la mystérieuse société d'Union et Force, par laquelle il devait plus tard être condamné à mort, avec la résolution bien arrêtée d'avance de vendre les secrets de cette redoutable association, lorsqu'une occasion favorable se présenterait. Don Antonio de Cacerbar se fit peu de temps après recevoir membre de cette même association.
Ces deux hommes devaient se comprendre au premier mot, ce fut ce qui arriva. L'amitié la plus étroite les unit bientôt.
Lorsque dans le commencement de leur liaison par suite de révélations anonymes don Antonio de Cacerbar, convaincu de trahison, condamné par l'association mystérieuse, et obligé de défendre sa vie contre un des affiliés, tomba sous l'épée de son adversaire, et fut laissé pour mort sur la route, où le trouva Dominique ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, don Melchior, qui de loin assistait masqué à cette sanglante exécution, résolut, si cela était possible, de sauver cet homme qui lui inspirait de si vives sympathies. Après le départ de ses compagnons, aussitôt que cela lui avait été possible, il était accouru dans l'intention de porter secours au blessé, mais il ne l'avait plus trouvé; le hasard, en amenant en ce lieu Dominique lui ravit, à son grand regret, cette occasion qu'il désirait de rendre don Antonio son débiteur.
Plus tard, lorsque don Antonio, à demi guéri, s'était échappé de la grotte où on le soignait, les deux hommes s'étaient rencontrés de nouveau; plus heureux cette fois, don Melchior avait rendu à don Antonio des services importants.
Celui-ci, à son tour, s'était, en plusieurs circonstances, trouvé à même de faire profiter le jeune homme du crédit occulte dont il disposait.
Seulement, si don Antonio connaissait à fond les affaires de son associé, le but qu'il se proposait et les moyens qu'il comptait employer pour l'atteindre, il n'en était pas de même de don Melchior à l'égard de don Antonio de Cacerbar; celui-ci demeurait pour lui à l'état d'énigme indéchiffrable. Cependant le jeune homme, bien que plusieurs fois déjà il eût essayé de faire parler son ami et de l'amener à des confidences qui lui auraient donné certaines prérogatives, sans jamais y parvenir, ne renonçait pas à réussir à découvrir un jour ce que l'autre paraissait avoir tant d'intérêt à cacher.
Le dernier service que don Antonio lui avait rendu en le faisant si à l'improviste échapper à l'implacable justice des affiliés de l'Union et Force avait placé, provisoirement du moins, don Melchior sous sa dépendance.
Don Antonio sembla mettre un certain point d'honneur à ne pas rappeler à don Melchior l'immense danger dont il l'avait sauvé; il continua à le servir ainsi qu'il l'avait fait jusque-là.
Le premier soin du jeune homme, en rentrant dans Puebla, avait été de se rendre en toute hâte au couvent où, après l'avoir enlevée, il avait relégué sa sœur; mais, ainsi qu'il en avait le pressentiment secret, il trouva la jeune fille disparue et le couvent vide.
Don Antonio ne lui avait dit à ce sujet qu'une phrase de dix mots, mais cette phrase avait une éloquence terrible.
—Il n'y a que les morts qui ne s'échappent pas, avait-il dit.
Don Melchior avait courbé la tête en reconnaissant la justesse de ces paroles.
Toutes les recherches du jeune homme dans Puebla furent vaines, nul ne put ou ne voulut lui rien dire; la supérieure du couvent fut muette.
—Allons à México, c'est là que nous la trouverons, si toutefois elle n'est pas morte, lui dit don Antonio.
Ils partirent.
Quels moyens employa don Antonio pour découvrir la retraite de doña Dolores, nous ne saurions le dire, mais ce qui est certain, c'est que, deux jours après son arrivée dans la ville, il connaissait la demeure de la jeune fille.
Laissons pour quelques instants ces deux hommes que trop tôt nous retrouverons, et disons comment doña Dolores avait été délivrée.
La jeune fille avait été placée, par l'ordre de don Melchior, dans un couvent de religieuses Carmélites.
La supérieure, que don Melchior avait réussi à mettre dans ses intérêts, grâce à une somme considérable qu'il avait versée entre ses mains et à la promesse d'autres plus fortes encore, si elle exécutait avec zèle et intelligence ses recommandations, ne laissait recevoir aucune autre visite à la jeune fille que celle de son frère, il lui était défendu d'écrire des lettres, et celles qui lui arrivaient étaient impitoyablement interceptées.
Dolores passait ainsi des jours tristes et décolorés, au fond d'une étroite cellule, privée de tous rapports avec le monde, et ne conservant plus même l'espoir d'être un jour rendue à la liberté; son frère, du reste, lui avait fait connaître sa volonté à cet égard: il exigeait qu'elle prît le voile.
Ce moyen était le seul que don Melchior avait trouvé pour contraindre sa sœur à lui faire l'abandon de sa fortune, en renonçant au monde.
Cependant don Melchior, bien qu'il se fût fait nommer tuteur de sa sœur, n'aurait pu la conduire dans un couvent sans une autorisation écrite du gouverneur, autorisation facilement obtenue qui avait été présentée par le secrétaire particulier de son excellence le gouverneur, don Diego Izaguirre, à la mère supérieure, lorsque la jeune fille avait été amenée au couvent.
Le soir du jour où don Melchior avait été si adroitement enlevé par don Adolfo qu'il croyait son prisonnier, vers neuf heures du soir, trois hommes enveloppés d'épais manteaux et montés sur de beaux et vigoureux genets d'Espagne, s'arrêtèrent à la porte du couvent, à laquelle ils frappèrent.
La tourière ouvrit un judas pratiqué dans cette porte, échangea quelques mots à voix basse avec un de ces cavaliers qui avait mis pied à terre, et satisfaite sans doute des réponses qu'elle avait reçues, elle avait entrebâillé la porte, de façon à livrer passage au visiteur attardé.
Celui-ci jeta alors la bride de son cheval à un de ses compagnons; pendant que ceux-ci l'attendaient au dehors, il entra, et la porte se referma derrière lui.
Après avoir traversé plusieurs corridors, la tourière ouvrit la cellule de l'abbesse et annonça don Diego Izaguirre, secrétaire particulier de son excellence le gouverneur.
Don Diego après avoir échangé quelques compliments, retira un pli cacheté de son dolman et le présenta à la supérieure qui l'ouvrit et le lut rapidement.
—Très bien, dit-elle, señor; je suis prête à vous obéir.
—Souvenez-vous bien, madame, de la teneur de l'ordre que je vous ai communiqué et que je suis forcé de vous reprendre. Tout le monde, vous entendez, madame, fit-il en soulignant ces mots avec intention, doit ignorer comment doña Dolores a quitté le couvent; cette recommandation est de la plus haute importance.
—Je ne l'oublierai pas, señor.
—Libre à vous de dire qu'elle s'est échappée, maintenant veuillez, je vous prie, faire prévenir doña Dolores.
La supérieure laissa don Diego dans sa cellule et alla elle-même chercher doña Dolores.
Dès qu'il fut seul, le jeune homme déchira en parcelles impalpables l'ordre qu'il avait montré à la supérieure et jeta ces parcelles dans le brasero où le feu les consuma en un instant.
—Je ne me soucie pas, dit don Diego en les regardant brûler, que le gouverneur s'aperçoive un jour ou l'autre de la perfection avec laquelle j'imite sa signature, cela pourrait lui causer de la jalousie; et il sourit d'un air moqueur.
La supérieure fut à peine absente un quart d'heure.
—Voici doña Dolores de la Cruz, dit l'abbesse; j'ai l'honneur de la remettre entre vos mains.
—Fort bien, madame, j'espère vous prouver bientôt que son Excellence sait, lorsque l'occasion s'en présente, récompenser dignement les personnes qui lui obéissent sans hésitation comme sans intérêt.
La supérieure salua humblement en levant les yeux au ciel.
—Êtes-vous prête, señorita, demanda don Diego à la jeune fille.
—Oui, répondit-elle laconiquement.
—Alors veuillez me suivre, je vous prie.
—Marchons, dit-elle en s'enveloppant dans sa mante sans prendre autrement congé de l'abbesse.
Ils quittèrent alors la cellule et conduits par la supérieure ils arrivèrent à la porte du couvent; sous un léger prétexte, l'abbesse avait eu la précaution d'éloigner la tourière, elle ouvrit donc elle-même la porte, puis, lorsque don Diego et la jeune fille furent sortis, elle fit un dernier salut au secrétaire du gouverneur et referma la porte comme si elle avait hâte d'être délivrée du souci que sa présence lui causait.
—Señorita, dit respectueusement don Diego à la jeune fille, veuillez être assez bonne pour monter sur ce cheval.
—Señor, dit-elle d'une voix triste mais ferme, je ne suis qu'une pauvre orpheline sans défense; je vous obéis, car toute résistance de ma part serait une folie, mais...
—Doña Dolores, dit un des cavaliers, nous sommes envoyés par don Jaime.
—Oh! s'écria-elle avec joie, c'est la voix de don Carlos.
—Oui señorita; rassurez-vous donc, et veuillez sans plus tarder vous mettre en selle; le temps nous presse.
La jeune fille monta légèrement sur le cheval de don Diego.
—Maintenant, señores, dit le jeune homme, vous n'avez plus besoin de moi, adieu, à franc étrier et bon voyage!
Ils s'élancèrent comme un tourbillon et bientôt ils disparurent dans la nuit.
—Comme ils courent, fit en riant le jeune homme; je crois que don Melchior aurait quelque peine à les rejoindre.
Et s'enveloppant dans son manteau il regagna pédestrement le palais du gouvernement où il habitait.
Les deux hommes qui accompagnaient la jeune fille étaient Dominique et Leo Carral. Ils galopèrent toute la nuit.
Au lever du soleil, ils atteignirent un rancho abandonné où plusieurs personnes les attendaient.
Doña Dolores reconnut avec joie parmi elles don Adolfo et le comte.
Maintenant entourée de ces amis dévoués elle n'avait plus rien à craindre, elle était sauvée.
Le voyage fut un enivrement continuel, mais sa joie fut immense lorsqu'elle arriva à México et que sous l'escorte de ses braves amis elle entra dans la petite maison où tout avait été préparé à l'avance pour la recevoir; elle tomba en pleurant dans les bras de doña Maria et de Carmen.
Don Adolfo et ses amis se retirèrent discrètement, laissant les dames se faire leurs confidences.
Le comte, afin de veiller de plus près sur la jeune fille, fit louer par son valet de chambre une maison, située dans la même rue que celle qu'elle habitait et offrit à Dominique, qui accepta avec empressement, de partager sa demeure.
Il fut convenu, afin de ne pas éveiller les soupçons et de ne pas attirer l'attention sur la maison des trois dames, que les jeunes gens n'y feraient que de courtes visites à des intervalles assez éloignés. Quant à don Adolfo, à peine la jeune fille avait-elle été installée chez lui qu'il avait recommencé sa vie errante et était devenu de nouveau invisible; quelquefois, lorsque la nuit était close, on le voyait tout à coup apparaître dans la maison des jeunes gens dont Leo Carral avait pris la direction, prétendant que, puisque le comte devait épouser sa jeune maîtresse, il était son maître et se considérait comme son majordome; le comte pour ne pas chagriner le brave serviteur lui avait laissé carte blanche; dans ses rares apparitions, l'aventurier causait pendant quelque temps de choses indifférentes avec les deux amis, puis il les quittait en leurs recommandant la vigilance.
Les choses allèrent bien pendant plusieurs jours. Doña Dolores, sous l'impression bienfaisante du bonheur, avais repris toute sa gaité et son insouciance de jeune fille; elle et Carmen gazouillaient comme des colibris du matin au soir dans tous les coins de la maison; doña Maria elle-même, subissant l'influence de cette joie si franchement naïve, semblait toute rajeunie et parfois éclaircissant ses traits sévères, on la surprenait à se laisser aller à sourire.
Le comte et son ami, par leurs visites qui malgré les recommandations de don Jaime se faisaient de plus en plus fréquentes et surtout plus longues, jetaient de la variété dans la monotonie calme de l'existence des trois dames recluses volontaires, qui jamais ne mettaient le pied dans la rue et vivaient dans l'ignorance la plus complète de ce qui se passait autour d'elles.
Un soir que le comte faisait pour tuer le temps une partie d'échecs avec Dominique, et que les deux jeunes gens qui se souciaient aussi peu de leur jeu l'un que l'autre demeuraient silencieusement accoudés face-à-face sous prétexte de combiner des coups savants mais en réalité pour penser à autre chose, on frappa fortement à la porte de la rue.
—Qui diable peut venir à cette heure? s'écrièrent-ils à la fois en tressaillant.
—Il est plus de minuit, dit Dominique.
—A moins que ce soit Olivier, dit le comte, je ne vois pas trop qui ce pourrait être.
—C'est lui sans aucun doute, reprit Dominique.
En ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit et don Jaime entra.
—Bonsoir, messieurs, dit-il; vous ne m'attendiez pas à cette heure, hein!
—Nous vous attendons toujours, mon ami.
—Merci! Vous permettez, ajouta-t-il et se tournant vers le valet de chambre qui l'éclairait: Dressez-moi à souper, s'il vous plaît, monsieur Raimbaut.
Celui-ci s'inclina et sortit.
Don Jaime jeta son chapeau sur un meuble et se laissa aller sur une chaise en s'éventant avec son mouchoir.
—Ouf! dit il, je meurs de faim, mes amis!
Les jeunes gens examinaient l'aventurier avec une surprise qu'ils essayaient vainement de dissimuler et qui malgré eux se reflétait sur leur visage.
Raimbaut apporta, aidé par Lanca Ibarru, une table toute garnie qu'il plaça devant don Adolfo.
—Pardieu, messieurs, dit gaiment l'aventurier, monsieur Raimbaut a eu la charmante attention de mettre trois couverts, prévoyant sans doute que vous ne refuseriez pas de me tenir compagnie; faites donc, je vous prie, trêve pour un instant à vos pensées, et venez vous mettre à table.
—De grand cœur, répondirent-ils en prenant place à ses côtés.
Le repas commença; don Adolfo mangeait de bon appétit tout en causant avec une verve et un entrain que jamais jusqu'alors ses amis ne lui avaient vue, il ne tarissait pas, c'était un feu roulant de saillies, de mots spirituels, d'anecdotes finement racontées qui jaillissaient de ses lèvres en gerbes flamboyantes.
Les jeunes gens se regardaient, ils ne comprenaient rien à cette humeur singulière; car, malgré la gaîté de ses propos et le laisser-aller de ses manières, le front de l'aventurier demeurait soucieux et son visage gardait le masque froidement railleur qui lui était habituel.
Cependant, excités malgré eux par cette gaîté communicative au suprême degré, ils n'avaient pas tardé à oublier toutes leurs préoccupations et à se laisser gagner par cette joie si franche en apparence; bientôt ce fut une lutte de rires et de mots joyeux qui se mêlaient au choc des verres et aux cliquetis des couteaux et des fourchettes.
Les domestiques avaient été renvoyés et les trois amis laissés seuls.
—Ma foi, messieurs, dit don Adolfo en débouchant une bouteille de champagne, de tous les repas, à mon avis, le meilleur est le souper; nos pères le chérissaient et ils avaient raison; entre autres bonnes coutumes qui s'en vont, celle-ci se perd et bientôt elle sera complètement oubliée, je la regretterai sincèrement.
Il remplit les verres de ses compagnons.
—Laissez-moi, reprit-il, boire à votre santé avec ce vin, l'un des plus charmants produits de votre pays.
Et après avoir trinqué, il vida son verre d'un trait.
Les bouteilles se succédaient rapidement les unes aux autres, les verres étaient aussitôt vidés que remplis.
Les têtes ne tardèrent pas à s'échauffer. Alors on alluma les cigares et on attaqua les liqueurs, le rhum de la Jamaïque, le refino de Cataluña, l'eau de vie de France.
Puis, les coudes sur la table, enveloppés d'un épais nuage de fumée odorante, les convives causèrent avec un peu plus de suite et insensiblement, sans qu'ils s'en aperçussent eux-mêmes, leur entretien prit tout doucement un tour plus sérieux et plus confidentiel.
—Bah! fit tout à coup Dominique en se renversant avec béatitude sur le dossier de sa chaise, la vie est une bonne chose et surtout une belle chose!
A cette boutade qui tombait ex-abrupto comme un aérolithe au milieu de la conversation, l'aventurier éclata d'un rire nerveux et saccadé.
—Bravo! dit-il, voilà de la philosophie au premier chef. Cet homme qui est né, il ne sait de qui, il ne sait où, qui a poussé comme un vigoureux champignon, sans s'être jamais connu d'autre ami que moi, qui ne possède pas un réal vaillant au soleil, trouve la vie une belle chose et se félicite d'en jouir, pardieu je serais curieux de le voir développer un peu cette belle théorie.
—Rien de plus facile, répondit le jeune homme sans s'émouvoir, je suis né je ne sais où, cela est vrai, mais c'est un bonheur pour moi cela: la terre entière est ma patrie! A quelque nation qu'ils appartiennent, les hommes sont mes compatriotes; je ne connais pas mes parents. Qui sait? Peut-être est-ce un bonheur pour moi encore? Ils m'ont, par leur abandon, dispensé du respect et de la reconnaissance pour les soins qu'ils m'auraient donnés, et m'ont laissé libre d'agir à ma guise, sans avoir à redouter leur contrôle; je n'ai jamais eu qu'un ami; combien d'hommes peuvent se flatter d'en avoir autant? Le mien est bon, sincère et dévoué, toujours je l'ai senti près de moi, quand j'en ai en besoin pour se réjouir de ma joie, s'attrister de ma douleur, me soutenir et me rattacher par son amitié à la grande famille humaine dont sans lui je serais exilé; je ne possède pas un réal au soleil, ceci est encore vrai; mais que me fait la richesse? Je suis fort, brave et intelligent; l'homme ne doit-il pas travailler? J'accomplis ma tâche comme les autres, peut-être mieux, car je n'envie personne et je suis heureux de mon sort. Vous voyez bien, mon cher Adolfo, que la vie est pour moi du moins, ainsi que je le disais tout à l'heure, une belle et bonne chose; je vous défie, vous le sceptique et le désabusé, de me prouver le contraire.
—Parfaitement répondu sur ma foi, dit l'aventurier; toutes ces raisons, bien que spécieuses et faciles à réfuter, n'en paraissent pas moins fort logiques, je ne me donnerai pas la peine de les discuter; seulement je vous ferai observer, mon ami, que, lorsque vous me traitez de sceptique, vous vous trompez: désabusé, peut-être le suis-je; sceptique, je ne le serai jamais.
—Oh, oh! s'écrièrent à la fois les deux jeunes gens; ceci demande une explication, don Adolfo.
—Cette explication, je vous la donnerai si vous l'exigez absolument; mais à quoi bon? Tenez, j'ai une proposition à vous faire, proposition qui, je le crois, vous sourira.
—Voyons, parlez.
—Nous voici presqu'au matin, dans quelques heures à peine il fera jour, nul de nous n'a sommeil, restons là comme nous sommes et continuons à causer.
—Certes, je ne demande pas mieux pour ma part, dit le comte.
—Et moi de même, mais de quoi causerons-nous? fit observer Dominique.
—Tenez, si vous le voulez je vous conterai une aventure, ou une histoire: donnez-lui le nom que vous voudrez, que j'ai entendu aujourd'hui même et dont je vous garantis l'exactitude, car celui qui me l'a rapportée, homme que je connais depuis fort longtemps y a joué un rôle.
—Pourquoi ne pas nous conter votre propre histoire, don Adolfo? Elle doit être remplie de péripéties émouvantes et d'incidents fort curieux, dit le comte avec intention.
—Eh bien, voilà ce qui vous trompe, mon cher comte, répondit Olivier avec bonhomie, rien de plus terre à terre et de moins émouvant au contraire que ce qu'il vous plaît de nommer mon histoire; c'est à peu près celle de tous les contrebandiers; car vous savez, n'est-ce pas, dit-il d'un ton de confidence, que je ne suis pas autre chose? Notre existence est à tous la même: nous rusons pour passer les marchandises qu'on nous confie et la douane ruse pour nous en empêcher et les saisir, de la des conflits qui parfois mais rarement, grâce à Dieu, deviennent sanglants; voici en substance l'histoire que vous me demandiez, mon cher comte; vous voyez qu'elle n'a rien en soi d'essentiellement intéressant.
—Je n'insiste pas, cher don Adolfo, répondit le comte avec un sourire; passons outre, s'il vous plaît.
—Alors, dit Dominique à l'aventurier, vous êtes libre de commencer votre histoire lorsque cela vous plaira.
Olivier remplit un verre à champagne de refino de Cataluña, le vida d'un trait et frappant sur la table avec le manche d'un couteau.
—Attention, messieurs, dit-il; je commence: Je dois avant tout, reprit-il, réclamer votre indulgence, pour certaines lacunes et surtout pour quelques points obscurs qui se trouveront dans ce récit; je vous répète que je ne fais que redire ce qui m'a été conté à moi-même, que par conséquent il y a beaucoup de choses que j'ignore et que je ne puis être rendu responsable des réticences faites probablement avec intention par le premier narrateur qui avait sans doute des motifs connus de lui seul pour laisser dans l'ombre certains incidents de cette histoire, fort curieuse, du reste, je vous l'affirme.
—Commencez, commencez, lui dirent-ils.
—Une autre difficulté se rencontre encore dans ce récit, continua-t-il imperturbablement; c'est que j'ignore complètement dans quel pays il s'est passé; mais ceci n'est que d'une importance relative, les hommes étant à peu près les mêmes partout, c'est-à dire, agités et gouvernés par des vices et des passions identiques; tout ce dont je crois être certain, c'est que le fait appartient au vieux monde, du reste vous en jugerez. Donc, il y avait en Allemagne, supposons si vous voulez que c'est en Allemagne que se passa cette véridique histoire, il y avait, disais-je, une famille riche et puissante dont la noblesse remontait aux temps les plus reculés; vous savez sans doute que la noblesse allemande est une des plus vieilles de l'Europe et que les traditions d'honneur se sont conservées chez elle presqu'intactes jusqu'à ce jour. Or, le prince de Oppenheim-Schlewig, nous le nommerons ainsi, le chef de cette famille était prince, avait deux fils, à peu près du même âge, il n'y avait que deux ou trois ans de différence entre eux; tous deux étaient beaux et doués d'une vive intelligence; ces deux jeunes gentilshommes avaient été élevés avec le plus grand soin, sous les yeux de leur père qui surveillait attentivement leur éducation. En Allemagne, ce n'est point comme en Amérique, le pouvoir du chef de la famille est fort étendu et surtout fort respecté; il y a quelque chose de réellement patriarcal dans la façon dont la discipline intérieure de la maison est maintenue; les jeunes gens profitaient des leçons qu'ils recevaient, mais avec l'âge, leurs caractères se dessinaient peu à peu plus nettement et bientôt il fut facile de reconnaître une différence bien tranchée entre eux, bien que tous deux fussent des gentilshommes accomplis dans la vulgaire acception du mot. Cependant leurs qualités morales, s'il m'est permis de me servir de cette expression différaient complètement: le premier était doux, affable, serviable, sérieux, attaché à ses devoirs et surtout pénétré à un point extrême de l'honneur de son nom; le second montrait des goûts tout différents, bien que fort orgueilleux et fort entiché de sa noblesse; cependant il ne craignait pas de compromettre le respect qu'il devait à son nom dans les tripots du plus bas étage et dans les sociétés les moins honorables, menant enfin la vie la plus dissipée et la plus orageuse. Le prince gémissait en secret des débordements de son fils cadet; plusieurs fois il l'avait appelé en sa présence et lui avait adressé de sévères remontrances; le jeune homme avait respectueusement écouté son père, lui avait promis de s'amender et avait continué de plus belle.