Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu'Ahmed Gha'lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l'eau, et qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup:
—Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun homme, j'ai le droit, peut-être, de l'attester hautement! Plus qu'aucun, j'en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux, qu'on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les syllabaires. Car, en quelques brèves années, j'ai joué, aux deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de cette tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement accompli pour moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome, les cimetières ont étégorgés de morts, et de ce chaos de désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!... Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple soulevé, aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur, à l'innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir... Oui! le rêve universel des êtres s'est réalisé pour un seul... Pauvre, je suis devenu riche... Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse inaccessible, est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout vivant dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, l'île heureuse qui fuit toujours... Et c'est au sein du bonheur même, que j'ai été le plus malheureux!... Pourquoi? Ah! par le vice naturel de notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse sur tout ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade, hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire qu'à chercher enfin le soulagement suprême, la mort, l'anéantissement?
Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s'étoilait; les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux oreilles; et Floris, immobile, songeait.
Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on apporta, vers neuf heures. Il se promenait tout pensif sous les arcades de la cour des Palmiers; puis, faisant signe à un esclave, qui le précéda avec un flambeau, le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de tourelle, placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et déboucha sur la terrasse du palais.
Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y dressaient, dans les quatre coins d'une balustrade demaçonnerie. Les dalles, encore chaudes du jour, exhalaient les senteurs de l'eau d'ambre, dont on les avait arrosées; une légère fumée bleue montait tout droit d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre, où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait des porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais un pas pesant se fit entendre, et Vassili Manès parut au seuil de la terrasse, tandis qu'en sortant de sa rêverie le Grand-Duc détournait la tête:
—C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos adieux?
—Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous avez bien voulu me donner mon congé. Nous partons demain, au point du jour... L'occasion était unique pour moi de visiter librement des pays demeurés fermés aux Européens... Je regrette seulement que Votre Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide pas à m'accompagner.
—Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente plus ma curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous plaira, mon cher Manès. Tous mes vœux vous accompagneront... Je préfère cent fois cette solitude à la compagnie d'hôtes importuns ou abjects.
Le savant éclata de rire:
—Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles à vous apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas deux heures, comme je revenais duCoromandel. Une barque, toute chargée de coffres et de caisses en pyramide, a croisé notre gabare, et M. Chus, se dressant sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour me saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il était à son ordinaire, familier, désinvolte, souriant, comme si rien ne se fût passé... Je lui ai souhaité un bon voyage, et à l'heure qu'il est, Monseigneur, le digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort tranquilleet satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe.
Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès allait s'asseoir sur une sorte de canapé de bois sculpté, marqueté d'ivoire: ensuite, il y eut un très long silence. Les esclaves avaient disparu; de la terrasse toute blanche, la ville entière se découvrait dans la nuit, avec ses rues, ses dômes, ses minarets, et sa profusion de toits plats, où l'on distinguait de vagues fantômes. Çà et là, brillaient dans le port les feux lointains de quelques boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la mer endormie étalait, sous le scintillement des constellations, son grand lac pâle et immobile. Les yeux de Floris, lentement, parcoururent tout cet horizon; puis, en poussant un profond soupir, il revint auprès de Manès.
—La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques humaines me soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon frère est heureux, Vassili, s'il est vrai qu'il vive en solitaire dans l'île del Eremita, sans plus voir ces visages des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils m'assiègent, jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir encore tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands du Bazar qui me demandaient audience?
Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la tête:
—Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes musulmans vous connaissent pour un magnifique seigneur, et, raisonnablement, ils espèrent un profit de ce caprice charitable qui vous fait vendre la cargaison duCoromandel... Peste! ne disons pas de mal des marchands, Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude, la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord public, et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils volent de bonne foi... Les paysans sont des bêtes farouches; les ouvriers, avec leur turbulence, leur sottise, leur scurrilité, des singes adroits et malfaisants: le civilisécommence au marchand... Mais, en vérité, Monseigneur, puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence, le bon hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté aujourd'hui, sur le cas du chérif de la Mecque... Vous allez lui faire un pauvre accueil.
—Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous avez consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à coup sûr, vos confrères des Académies... Est-ce donc créance en ses avis, ou défiance de vous-même?
—Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne serait, Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion populaire, qui prétend que pas un médecin n'a jamais voulu se servir de la recette de son compagnon... Ou bien, mettons, si vous voulez, puisque nous sommes en train de badiner, que je n'ai pas en la thérapeutique, pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il conviendrait.
—Vous, Manès!
—Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de si étrange? Songez combien de fois, depuis soixante ans, j'en ai vu se renouveler les doctrines: vitalisme, biochimie, théorie cellulaire, bactérisme, panspermie, que sais-je? D'autres erreurs, d'autres hypothèses succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au dernier jugement... Il n'y a système ni recette, si bizarre qu'elle nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade, au temps de Cicéron, préconise le vin contre tous les maux; Crinas règle la médecine par les éphémérides des astres; le débat du seizième siècle est pour savoir de quel côté il faut saigner dans la pleurésie; puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous nous égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet pointu. Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert, Linacer, Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à présent de la guérison d'un singe malade: et nul nesemble se douter que les illustres d'aujourd'hui deviendront surannés à leur tour et feront rire les écoliers.
Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement, Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc, immobile en face de lui.
—Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait quelques progrès?...
—Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme jadis, voilà tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! Ils n'ont pas seulement trouvé, depuis Celsus et Pline qui s'en moque, une moins mauvaise défaite, quand ils sont à bout, que d'envoyer leurs malades aux eaux, ou de les faire changer d'air... Cette science si inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même temps, Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie, biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, c'est toujours Hippocrate et Galien qui règnent; leur doctrine des tempéraments reste encore, en attendant mieux, le fondement de la pathologie. Voilà les progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les deux biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de vie que l'on a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, qu'on l'avoue, enfin! La médecine n'est qu'un empirisme, un périlleux tâtonnement, une science imaginaire et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses panacées à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins nombreux, ni moins reconnaissants... D'ailleurs, que fait-elle autre chose? Est-ce que la vieille pharmacie n'a pas mis en œuvre, durant des siècles, les substances les plus inertes: os d'animaux, membranes de poissons, pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?... Les patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins en raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier...Ainsi, l'usage et l'expérience ne trompent pas moins que le reste!... Ajoutez que les diagnostics sont peu sûrs, que la cause et l'effet se confondent, et qu'au vrai, toute maladie est une autre maladie dans chaque homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours des préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité d'un homme... Je ne crois pas à la médecine!
—Pour la justice, reprit Floris, après un moment de silence, je sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula m'informe, vous l'avez vu, que nous venons de perdre en appel notre procès de Carinthie, gagné en première instance.
—C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété la loi d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut se comparer à cette étroite peau de bœuf, où la Reine antique trouva, la découpant en minces lanières, l'emplacement de toute une ville. De même, l'office du juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles puissent suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes trop exigeant, Monseigneur! Votre procès n'a duré que trois ans, et comme, Dieu merci, la justice est gratuite dans notre Europe civilisée, il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure et d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.
Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis que Manès poursuivait:
—Le vieil adage a raison, Monseigneur:Où entre le droit, l'équité en sort.La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer, et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue, quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme,une Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!... Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les animaux.
Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin.
—Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur des mensonges!
—Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres, pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autresorcier, en habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions:O altitudo!et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce, Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?... La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques. Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal, quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes, croyez-moi.
—Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée. L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains mots!
—Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce. De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart, reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri VIII. On s'avise des dangers probables, et l'onne voit pas les certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme! Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet, à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants. Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il? Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances. Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?... Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque. César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui! un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé sous un crâne... Ne vous récriezpas, Monseigneur. LesLettres sur la Corseou leMémoire à l'Académie de Lyon pour le concours de 1790dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non, c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau.
—Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire?
—Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine. Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces enfants de minuit, que le Pater Seraphicus duSecond Faustest obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la comédie».Notre siècle, écrit le dialecticien Bayle,possède mieux les idées de la perfection. Eschyle, Dante, Rabelais, Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi, superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques et de lamain de Phidias, les plus vulgaires statues de la décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus: de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de Shakespeare dit bien:La meilleure œuvre de ce genre est pleine d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y supplée.
Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets, éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie.
—Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son impuissance, il attend, il espère toujours.
—Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan mystérieuxvers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule, elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps à venir, unmilleniumde bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse divine, sur uneparousiedu Christ, après laquelle commencerait le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!... Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire.
—Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces appétits a bien aussi quelque importance.
—Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et dont pourtant nulne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope, voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait), à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir? Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!... Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre, ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur d'eau.
—Oui, sans doute, murmura Floris.
—Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux, plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur moderne, par celaseul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait que desIliades. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et, quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon, comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople. Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique: c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant que les Anglais ne peuplassent Sydney deconvicts. La loi des Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les artsde la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées, jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue, mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard, Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve avoir pour mère le Gesù!
—Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?
Le savant fit claquer ses doigts:
—Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques... L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel, tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis, estprécisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe. La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!... Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches... Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants, les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle, oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes, et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir, c'est un tyran, bien plus impitoyable encore,puisqu'il serait impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique. Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être, Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres. L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste autant qu'aux premiers jours du globe.
—Sur la force! répéta Floris.
—Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres? L'animalvitla mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal. Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral... Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les anciens holocaustes, lescilices, les flagellations, sinon des souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement, n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux ailes noires. Le motvertuveut direforce. Les premiers, les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt à la force, aux canons duBlack-Swan? La belle homélie qu'un obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie. Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité, égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?
Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing sous le menton, presque indistinct dans la nuit, poussait par intervalles un long soupir.
—Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? demanda-t-il tout à coup.
Le savant eut un ricanement:
—Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous entendez une sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant notre vie, et lui forgeant, de jour en jour, des rouages plus exacts, un dieu Cabire, patient, rusé, utilisant pour ses soufflets les fluides et les forces de la terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter de cette science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre; elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du vieil Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier l'ont eue, comme nous, pour inspiratrice, car la transmission du mouvement et la compressibilité de la matière sont des phénomènes scientifiques, absolument au même titre que les effets les plus subtils de l'électricité et des lois acoustiques.
—Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, dont vous me parlez.
—C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, repartit le savant. Celle de qui les sots proclament, en ce temps-ci, qu'elle a pénétré tous les mystères, ce prétendu soleil du monde invisible, cette doctrine ajustée aux choses comme la bague au doigt, ce catéchisme rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré que le catéchisme divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Sisavoirimpliquecomprendre,—et comment donc savoir sans comprendre?—alors, l'homme le plus savant de nos Académies en sait tout juste autant que l'homme-singe, l'anthropopithèque primitif, en admettant qu'il y ait eu un tel homme. Quoi que l'on affirme, Monseigneur, le cercle de ténèbres qui nous environne n'a pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable,continuent de peser sur nous, aussi fatalement que la terre doit tourner, jusqu'au dernier jour, sous son cône d'ombre.
—Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.
Manès répondit, en souriant:
—La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de la connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce propos, quoique, assurément, je ne saurais dire le chemin qui nous y a conduits, je vous expliquerai maintenant mon scepticisme, jusqu'au bout... Et d'abord, dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est par leur voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, la lumière, tout l'étrange ballet des atomes s'achemine, et empreint en nous ce qu'on appelle leurs qualités. Mais la question est précisément si ces qualités sont réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse, le poids, la légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, ou bien, suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, si elles ne sont rien que nous-mêmes, modifiés au contact des choses. En effet, Monseigneur, puisque le monde doit passer au prisme de nos sens, quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui en résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... Y a-t-il du bruit dans le canon, ou seulement dans notre oreille? La lumière remplit-elle l'air, ou le cristallin de notre œil? Le feu, en soi, et indépendamment des effets que nous en éprouvons, a-t-il de l'éclat et de la chaleur? En d'autres termes, nos perceptions nous donnent-elles, ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers, ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave problème, Monseigneur! Pierre d'achoppement de la science! Au seuil même de ce qu'il doit connaître, l'esprit humain vacille et trébuche... Car, dès qu'on pose pour certain,—et comment en douter raisonnablement?—quel'objet n'est que le composé, la somme de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de ce qu'il est avant d'être senti, puisque seule, la sensation nous met en rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il est le support inconnu des impressions que nous en recevons... Passons encore plus avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de liaison nécessaire entre l'objet représenté et l'idée qui le représente. Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous croyons qu'il existe hors de nous, autre chose que des apparences?... Peut-être l'éternelle illusion tisse-t-elle, autour de tous les êtres, une sorte de réseau magique, où nous nous trouvons renfermés, comme le ver dans la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage que nous nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, cet abîme constellé du ciel, avec ses millions de millions d'étoiles, ce prodigieux engrenage forgé d'espaces et de soleils, tout cela, peut-être, n'est qu'un prestige, un petit mouvement de nos nerfs, les taches de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des riens. Notre science tant célébrée passe à travers des ombres vides, comme la bise à travers le porche d'un palais en ruine. L'objet même de nos recherches s'évanouit, se dissipe; nous n'étreignons jamais que le néant.
—Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une sorte de brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, ce ne sont pas nos sens qui jugent et qui comprennent la vérité. C'est la raison, l'entendement, l'esprit, ou tel nom que vous voudrez lui donner.
—Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement, quel est-il? Peut-on le définir, le connaître? Nos disputes et nos méditations ont-elles réussi, depuis trois mille ans, à éclaircir son mode d'action, son lieu,son principe, sa nature intime?... Non, l'esprit s'échappe à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger de ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, il faudrait un autre entendement; pour celui-ci, un autre encore, et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... Puis donc que l'esprit s'ignore soi-même, et que jamais aucun œil n'a percé les ténèbres de la caverne d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle assurance nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu pour connaître ce qui nous est inconnu, et quelle créance pourrons-nous avoir aux jugements de la raison?... Mais, dit-on, elle est sa propre lumière. Étrange assertion, Monseigneur! Car vouloir démontrer par raison que la raison est véridique, n'est-ce pas—dussiez-vous derechef m'accuser de subtilité!—usurper, comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... Bien, bien! sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard se mit à rire. Je connais l'effet irritant que produisent sur les esprits qui n'y sont pas accoutumés, les raisonnements métaphysiques. Il leur semble que des araignées tissent autour d'eux leurs toiles invisibles; ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les Lilliputiens. Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous abandonner à nos sens et aux erreurs populaires, ou bien nous résigner à suivre patiemment les mille détours de la dialectique... En résumé, que peut-on affirmer de l'esprit? Uniquement ceci, Monseigneur: que ne créant rien par lui-même, car sans le corps, évidemment, il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son effort se borne à ranger les choses sensibles dans sa perspective, à les classer, à les coordonner, bref, à réunir en volume ce que les sens lui font tenir, ainsi que par feuillets séparés, d'où il suit que si les feuillets se trouvaient autres, le livre aussi serait différent. Le proverbe florentin dit bien:Le tailleur fait le vêtement comme il a le drap.Notre esprit dépend, parconséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, de notre odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du corps, muré dans le cachot de nos sens... L'Homme est un luth vivant à cinq cordes. Pourra-t-il prétendre sonner, au moyen de cette mesquine gamme, toute la profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?... Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit et diminue notre âme. Ainsi, dix sens, vingt sens de plus, si quelque Dieu nous en dotait soudain, lanceraient notre esprit comme sur des ailes, hors du puits étroit et obscur que nous nommons la Science, et nous révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, des essences et des objets, par myriades, desquels nous n'avons aucune idée... Qu'on vante à présent le génie de l'homme! Qu'on en célèbre l'énergie, l'audace, l'instinct sublime! Ha, ha! nous ne savons même pas si la raison est raisonnable... Ses lois sont-elles générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre entendement, d'après les perceptions des sens, leur portée se limite-t-elle à notre condition terrestre? Peut-être que nos vérités ne sont rien d'autre que notre manière de concevoir. Peut-être la raison est-elle le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un coin de l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite planète Terre, comme ailleurs la raison de Saturne et de l'étoileAlphade la Lyre!
Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après un silence:
—Ainsi, l'évidence ne prouve rien?
Manès répondit en souriant:
—Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de notre raison... Et d'ailleurs, même en la tenant pour le critérium de la vérité, quelle foi avoir en l'évidence, puisqu'elle peut se trouver dans le faux aussi bien que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont étéévidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît à l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre pas moins d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de l'homme raisonnable. Il n'y a rien de certain, Monseigneur, les axiomes pas plus que le reste. Ces fondements de la démonstration, ces vérités que l'on prétend intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux des sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant, enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le tourne, circonscrit l'espace nécessairement, tout cela est vague et chimérique!... Et, en effet, si l'évidence fait le signe de la vérité, quel axiome a jamais été plus évident que celui-ci:Il ne peut exister d'antipodes; ou mieux vérifié quotidiennement que cet autre:La nature a horreur du vide; ou plus immuable que ce dernier, presque naïf à le formuler:Un corps ne peut agir où il n'est pas? Trois vérités qui sautent aux yeux, trois de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre pour les croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... Eh! sans doute. On vous a appris que la terre est ronde, que l'air est pesant, et comment, pour quelques shillings, on télégraphie jusqu'en Amérique. Mais, si vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait votre raison de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que vous en semble?L'identité de la composition implique l'identité des propriétés; en d'autres termes, Monseigneur:Deux corps dont la composition est la même, sont identiques.Rien de plus évident, n'est-ce pas? Eh bien! rien de plus faux, toutefois. Ce qu'on nomme l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps composés identiquement peuvent être fort différents. Le terrible acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, qu'un sel inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers éléments de l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque hydraté... Soit!Deux et deux font quatre, direz-vous. Cela, du moins, est une vérité... Non pas tantvérité, Monseigneur, que pure identité d'idée, tautologie flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre, en effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte quedeux et deux font quatresignifie seulement ceci:Quatre fois l'unité sont quatre fois l'unité... Allez, Monseigneur, on a beau chercher et se tourner de tous les côtés, il n'existe pas d'axiomes. Ces premiers-nés de l'esprit humain vont de pair avec leurs cadets. Comme n'importe quel aphorisme, ils expriment uniquement une évidence de rapport. Ce sont desparce queet non despourquoi, des effets et non pas des causes; des concepts strictement taillés à la mesure des phénomènes, et qui, bien loin de précéder la connaissance, en dépendent, de façon qu'en tirer des preuves, c'est prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel cas particulier, par la chose en question elle-même, considérée au général.
Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas machinal, sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant en face du vieillard:
—Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il faudra ne plus rien affirmer désormais; répondre à tout qu'on doute, qu'on ignore, craindre même d'avouer que l'on vit, se fermer la bouche avec la main... Non, non, c'est impossible, Manès. Il y a pourtant des certitudes, des vérités mathématiques.
Le savant haussa les sourcils ironiquement:
—Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités sûres, manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si bonne opinion, qu'envoyant au ciel généreusement ses calculs, ses roues, ses paraboles, il en a fait présent à Dieu, lequel, selon le divin Platon, exerce la géométrie... Le seul malheur, mon cher Floris, est que ces vérités admirables marchent toujours derrière un si, ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien connu chez nous:Si le Kremlin était de beurre, lemoujik le mangerait!... De même, si elles existaient, pourrait-on dire, quelle merveille que les mathématiques!... En effet, réfléchissez-y, cette science n'a d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit des abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas à s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe les propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. Il n'y a donc rien, dans les mathématiques, que ce que nous y avons mis: la vérité que découvre Archimède, au terme de sa démonstration, est la répétition exacte de la supposition dont il est parti... Comme un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de gobelet en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout d'abord, ainsi le mathématicien déduit et pousse ses conséquences, dont la dernière, enfin, n'est vraie que parce qu'elle se trouve identique avec celle qui la précède, celle-ci avec la précédente, et ainsi de suite, en remontant jusqu'à la première supposition. Ce qu'on appelle «vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences exactes sont pareilles à un arbre immense portant sa tête dans les nues, mais dont le pied pose sur le vide... La géométrie, Monseigneur, est le roman de notre raison. Un simple point sans étendue, c'est-à-dire rien, le néant même, produit en se multipliant, les lignes, les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la géométrie tout entière. Vous sentez dès lors combien il importe à la dignité de l'esprit humain qu'Hippocrate de Chio parvienne un jour à carrer les lunules du cercle et milord Brounker les hyperboles; encore que, de l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole, et qu'en rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le pelage et le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... Pour comble de folie, Monseigneur, cettescience, sortie du néant, plonge, en trois pas, dans l'infini. L'opérateur barbouille son papier de 8 couchés horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle humaine, en dilatant ses six pouces environ de long sur cinq de large et trois de hauteur, admet et absorbe l'infini, que dis-je? plusieurs infinis, car ces habiles en reçoivent d'infiniment plus grands les uns que les autres... Ne croyez pas que je me moque! Le célèbre Torricelli a démontré qu'une quantité finie et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu importe qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des raisonnements... Et que d'autres impossibilités! Au milieu de quelles nuées, de quelle Cité des coucous, les mathématiciens ont-ils rencontré ces fameuses lignes asymptotes, destinées à toujours s'approcher, sans se rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs directrices?... Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à l'encontre de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux pas moins de disputes que parmi le reste des savants. L'évidence qu'un théorème porte pour l'un, comme sur le front, paraît à l'autre plus que douteuse; et répliques et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de logique, claire et nue, que présente la géométrie, masque, par derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que celui des autres sciences. Combien, et non des moins illustres, y ont déjà perdu leur chemin, aboutissant enfin, comme Longomontan ou Grégoire de Saint-Vincent, à trouver la Chose impossible, cette quadrature du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie, l'illusion géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison. Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement. Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant que son application à quelque propriété de la matière lui donne de la réalité. C'est notre faiblesse queprouve cette science tant admirée; c'est notre sottise qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses, nous y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en gradue l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique et l'algèbre ne sont rien qu'une aide, une routine, une manière d'opérer. Elles abrègent nos idées, et les disposent dans un bon ordre, tandis que la géométrie nous les dessine et nous les rend sensibles... Des ailes, a-t-on dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit humain.
La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin dans le ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce moment de la nuit où le silence, déjà profond, se fait plus surnaturel encore. Depuis la nébuleuse lointaine jusqu'aux dalles de la terrasse que foulaient Manès et le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique était tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. Le vieillard poursuivit, après une pause:
—Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, nos vérités sont aussi creuses. Nous ne pouvons pas mieux fonder nos rapports avec nos semblables, qu'avec les pures conceptions de notre esprit... Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle réalité ont-ils? Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice et Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, ne s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille énigme, Monseigneur, et dont le mot est plus amer à découvrir qu'à ignorer!... En effet, une ancre, une seule, retient toute la morale humaine: c'est la croyance à notre liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce donc? Évidemment, rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, par la raison bien simple, Monseigneur, que nul ne peut vouloir sans raison. Car quel Dieu même concevrait une chose qui nous détermine et qui n'est pas déterminée, une action ne dépendant de rien et dont d'autresactions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait aussi bien produire B ou C ou D; en deux mots: lehasard absolu?... Non! le trait demeure encoché, si une main ne tend pas la corde; il n'y a pas d'effet sans cause... C'est nécessairement qu'on veut, en conséquence des idées qui se présentent à nous et qui nous déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, ne s'envolent pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, mais la Nécessité les scelle, à chaque instant, ainsi qu'avec du plomb fondu. La plus minime de nos actions est liée à la Roue du monde, aussi indissolublement que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment que nos façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé que l'univers était créé pour lui, a nommé le Bien ce qui lui servait, et le Mal ce qui pouvait lui nuire. Son égoïsme a partagé les choses, selon qu'elles l'affectaient: et elles restent à jamais séparées, comme le vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles n'en soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les désirs de l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer ce roi de la nature ou bien pour le favoriser. Ces grands mots: beauté, conscience, bonté, héroïsme, sainteté, ne sont rien que les voiles peints dont nous offusquons nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement la volupté, l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. Le vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et rien de plus!... Non que je veuille, mon cher Floris, dans le commun usage de la vie, ne pas approuver, ne pas suivre, ce qu'approuve et suit le troupeau vulgaire; mais c'est l'amer privilège du sage, de pratiquer la vertu sans y croire... Et même, enfin, tout autour de nous, cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien l'avouer, sans quelques accommodements. Réfléchissez-y,Monseigneur, et, comme le peintre qui se recule, vous verrez les notions que l'on croit les plus rigides et les plus fixes, changer de perspective, au gré de nos passions, de nos lois, de nos préjugés, et le mal devenir le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un consentement unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, nous prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, les ordures de la chair? Bah! simple crime d'opinion, et qui varie de peuple à peuple. Un frère et une sœur d'Athènes se mariaient saintement sous l'œil des dieux; une vierge de Babylone se prostituait par piété. L'homicide? Mais en ce cas, pourquoi les supplices, pourquoi la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, de fixer, selon nos convenances, des jours où le sang est impie et d'autres où il est glorieux; bref, d'être à la fois ange et tigre!... Vous le voyez vous-même, Monseigneur, l'imagination dispose de tout. Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la vertu. Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur de nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange son paradis contre des larmes et des souffrances, et torture ses damnés dans les flammes: grand justicier, puissant vengeur, soutien des lois, règle et norme de l'équité. Tel est le mors dont on nous a domptés, le Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu du cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, l'autre Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, jusqu'ici, pour expliquer l'Inconnaissable, s'est bornée, comme une fée bavarde, à lui imposer des noms différents. Dieu a donc été, tour à tour, l'Idéede Platon, le Νοῦς d'Aristote, laNaturede Giordano Bruno, laSubstancede Spinoza, laChose en soide Kant, leMoide Fichte, laRaisonde Hegel, laVolontéde Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût rien de plus qu'un jeu de grammaire, un vocable àtrouver, complétant une inscription mutilée, et dont les dimensions, le genre et le nombre doivent s'ajuster au mot qui manque!... Le Dieu de l'homme, Monseigneur, voulez-vous que je le définisse? C'est l'homme s'adorant soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser, pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau de leur source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a divinisé son image, donnant à l'Être inconcevable autant de masques et le peignant en autant de couleurs qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute théodicée aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge, c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; Dieu lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de l'homme.
Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait à fumer sur la mer; la chaleur était moins accablante. Deux ou trois flambeaux s'allumèrent au-dessous de la terrasse, dans la cour où étaient campés les envoyés du chérif de la Mecque. On entendait les chevaux entravés s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit d'une voix lente:
—Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de nos connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien sont vaines et illusoires ces sciences de la Nature, où l'on met tant d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, toutes choses étant relatives à quelque autre, comment savoir jamais ce qu'elles sont? L'azote, par exemple, est défini un corps simple, gazeux, etc... mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions de millions d'orbes entre-croisent couleurs sur couleurs, rayons sur rayons, sphères sur sphères, éternellement. Comme dans l'Océan, le flot s'appuie au flot, ainsi les choses se modèlent à nos yeux, par leurs contrastes ou par leurs ressemblances. Toutes nos véritésdémontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans cette enchaînure infinie, elles changeront forcément d'aspect, selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité insoupçonnée et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer toutes les pierres de la nature? Fera-t-il le tour de chaque étoile? Qu'importent quelques phénomènes qu'il observe avec tant de labeur! Dans la vue de l'infini qu'il faudrait connaître, tous les finis sont égaux. L'esprit humain, sans contredit, n'est pas capable de savoir tout, et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par surcroît, dès le second pas, autre difficulté non moins grave. Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits observés, s'ensuit-il nécessairement que cette explication soit la vraie? Autant prétendre, Monseigneur, que nous connaissons tous les possibles. La nature est un immense chiffre. Rien n'empêche que l'on y trouve plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de clefs différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre. La rencontre la plus concordante peut ne prouver que le hasard. N'est-ce pas Pierre le Loyer, un docte fou du seizième siècle, qui ayant fait sortir par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait que le poète l'avait connu et prophétisé?... De même, la plupart des hommes, parce qu'ils voient leur almanach annoncer les éclipses à jour fixe, en infèrent que l'astronome a reconnu et comme démonté les moindres rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là qu'un empirisme, une formule, une méthode aveugle et de routine, pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, les Chinois et les Grecs... Toutes nos sciences, Monseigneur, ressemblent à cette peau de bœuf dont Prométhée voulut duper Jupiter. Elles présentent assez bien l'extérieur des phénomènes et satisfont grossièrement à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la vie...Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. L'homme en est, depuis trente siècles, à la première lettre du Livre. Il a beau l'orner de couleurs, de dorures, d'arabesques, ce n'en est pas moins toujours la même. Quatre ou cinq effets généraux, dont nous déduisons la foule des autres, sont pour nous les lois de la nature. Quelques noms soutiennent toute la science, semblables à ces lièges des pêcheurs qui font surnager le filet. On dit: Esprit, Matière, Force, Mouvement, Premiers principes, mais ces mots que la bouche prononce, l'entendement ne les conçoit pas. Ils nous expriment seulement le sentiment confus qu'on a des choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche en tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un effort vers une idée, une pensée de pensée, l'ombre d'une ombre!... En effet, voyons, Monseigneur, que signifie pour nous le motMATIÈRE?... Dirons-nous que nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle rassemblés des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, qui sont des masses de matière, quel lien les serre et les soutient eux-mêmes?... Nous n'arrivons pas davantage à nous faire une idée de laFORCE. La gravitation, par exemple, suppose qu'un corps agit sur un autre et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est le néant, et qui jamais a pensé le néant? Le concept en est si impossible que ce néant, nous le mesurons, nous en donnons les dimensions: tant de milliers de lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au soleil, tant jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... La nature duMOUVEMENT, où la science aujourd'hui réduit tout, n'est pas moins inexplicable. Comment le définirons-nous? La modification d'un rapport de distances?... L'action par laquelle un corps passe d'unlieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre compte du mouvement apparent. Dans un espace sans limites comme l'univers, le changement de lieu est inconcevable, parce que le lieu même est inconcevable. Qu'est-ce que marcher toujours, et n'avancer jamais? Tous les lieux doivent être à distance égale de limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? Mais avec quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche lancée du haut de son rempart?... Tout, Monseigneur, est incompréhensible!... L'esprit humain, comme un enfant placé entre la Chimère et le Sphinx, n'a le choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine pour l'une, parce que la doctrine opposée lui paraîtplus impossibleencore, comme si ce qui est impossible pouvait l'être plus ou moins... Partout, la nuit; partout, le mystère! Les dernières idées scientifiques se réduisent à de purs symboles, et non à des notions du réel... La Nature, la Force, le Mouvement, tous ces noms superbes qu'il suffit de prononcer, à nous en croire, pour voir s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. Ce sont simplement les anciens Dieux, les Olympiens grecs et romains, dont chacun se trouvait, en effet, l'âme de quelque pièce du monde, ou encore, les Eons alexandrins... La science a bien le droit, vraiment, de jeter au nez des philosophes leurs abstractions réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît rien que ces abstractions... Le vrai symbole du savoir humain, tenez, Monseigneur, regardez-le! C'est ce croissant qui, tous les mois, change, grandit, s'amincit, s'éclipse, puis reparaît entre les étoiles.
Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration ironique:
—O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune, sois-moi témoin, alors que les siècles à venir rejetteront les savantes erreurs que nous appelons des vérités,et, confiants en leurs nouveaux préjugés, bafoueront ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin que Vassili Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie, physique, astronomie, l'attraction avec son carré des distances, la géologie, les corps simples, toutes ces belles inventions, taillées, cousues comme un habit à la mesure de l'esprit de l'homme, je n'y crois pas!
Le ciel profond commençait à blanchir du côté de l'orient, strié de minces nuages. On distinguait confusément, sous cette clarté glacée, les huttes du Faubourg des pêcheurs, entre la ville et les murailles. Dans les rues encore pleines d'ombre, personne n'apparaissait; les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les falots des navires venaient de s'éteindre sur la mer.
—Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après un silence... Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... J'occupe un lieu, les jours s'écoulent. Oui, j'évolue dans l'espace et le temps... Peut-on aussi nier tout cela?
Le savant éclata de rire:
—Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, s'il vous plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter de tout, oscillant perpétuellement, comme le fléau de la balance, entre deux raisons de même poids... Nier l'espace et le temps, qui l'oserait?... Les affirmer, qui l'oserait encore?... Ce sont là de ces notions, en effet, dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... Car enfin, pour arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent se manifester sous quelque chose de sensible et revêtir des attributs. Or, quels attributs assigner à l'espace et au temps?... Que dira-t-on que soit l'espace? Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par conséquent l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!... Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je vous le répète, n'a point du tout de propriété, et l'espaceest dit vaste, pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler néant, ni l'appeler quelque chose. Cette étoffe de l'univers, ce lange immense qui l'enveloppe, tombe dès qu'on y porte la main, comme un haillon rongé des teignes, comme un morceau de bois vermoulu... Quant au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et il finira, ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée ne peut s'en fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne pas l'éternité comme une clepsydre: et le passé et le futur seront même chose que le présent, ce qui nous est inconcevable.
—Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'espace et du temps?
—Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur! Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots, le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à défaut d'habit ou de dîner, se procure cetteivresse-là!... Par malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées, de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg; cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce, tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de la pensée?
—Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris.
—Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées, de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité» enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet. Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit? Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident ont fini par le croire insoluble.La nature de la pensée, conclut Herbert Spencer,nous interdit toute connaissance de notre personnalité. Écoutez maintenant les bouddhistes:Mais comment l'homme, dit un des Sûtras,peut-il voir la pensée avec la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne peut tranchercette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt donné, qui ne peut toucher ce doigt même.
Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête:
—Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur:Todo es nada, tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf sous le soleil! Si vous voulez monCredo, le voilà... Quant au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue, la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?... Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà, connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie Lucrèce et Démocrite.Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur, quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant, ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche! Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce qu'il nomme lesmicrozymas, infiniment petits, vivaces, indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés, inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois cents ans, ces propres paroles:Qu'il subsiste dans les cadavres certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps, au jour de la Résurrection. Vous le voyez! Même aux sottises que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé, en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts. Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue; le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront; le lien de son être se rompra; etenfin, l'immense cadavre tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments cosmiques, en aérolithes, en poussière.