Chapter 6

O Dea, o Nimpha, o Stella marina!O e'n umil donna, belta divina!

O Dea, o Nimpha, o Stella marina!O e'n umil donna, belta divina!

—Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle, fais danser, je te prie, quelques étoiles encore, en mon honneur.

Mais le fantasque personnage avait avisé messer Pistolese:

—Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca! Quoi de nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours de ces divins macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et qui es-tu, toi, petit pou de mer?... Hé! c'est le fils de Stepany!

—Toujours le même! dit le bon abbé.

—Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese.

—Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant à la princesse.

—Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me semble que je la revois, avec ses gestes anguleux. Elle était née d'un cœur de chêne: elle était naturellement en bois! La vestale de la syntaxe!... Te souviens-tu? Elle fixait sur moi des regards grammaticaux; elle guettait les solécismes sur mes lèvres!

Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de Josine:

—Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et charmante, au delà de toute expression. Tu as ce port majestueux dont les poètes font tant de cas, et qu'ils attribuent à leurs déesses. En vérité, je ne sais plus si j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame Isabelle, avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont justement absentes aujourd'hui!

—Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de Sant'Orsola.

—Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de Mme Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est morte... Comme ce coquin de temps passe!... La pauvre dame m'avait tenu dans l'espérance d'une pension.Je me flatte que son fils Floris s'en souviendra... Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc?

—Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse princesse. Il passe ses journées à battre les champs; il paraît quelque peu sauvage... Mais, d'abord, Giano, que je te présente le nouveau maître de chapelle,—et, du geste, elle montrait Floris;—un ami demein HerrWilibald, et qui le remplace pendant son absence.

Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant supposé:

—Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est toujours à Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher les flacons de raki.

Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche pour répondre:

—Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça de son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur Fédor Paulovitch est un homme morose; en tout un an, il ne se découvre pas, pour sourire, le coin d'une dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu ces temps derniers? Que file la vieille araignée? Quelle ruse? quelle ruse?... Hein! Toujours au fond de son trou, toujours avare, inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font bien la paire!

—Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon abbé Lancelot.

—Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua le sculpteur avec feu... Il a fait d'étranges métiers, avant qu'on l'eût retrouvé... Allez, allez! il a couru le monde... Il vendait de l'orviétan, des drogues... Il a suivi un cirque, par amour... Oh! il a fait plus d'un métier, même plus de vingt, mon noble frère!... Si j'en suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque la chose est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y avait là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait dechoses tout autres que celles que vendent les apothicaires... C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le nomma général... Un vrai démon incarné, Madonna... Il est l'homme, en propre personne, qui mit le feu au palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si vous l'ignorez!

Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant à Giano:

—Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage, qui n'a déjà que trop duré... Vous avez, messer, en face de vous, ce Floris que vous prétendez connaître, et dont vous faites un tel panégyrique!

La petite princesse battit des mains:

—Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu es attrapé... Allons, ose jurer que non!

—Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je les yeux d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à l'esprit? J'aurais démêlé entre cent mille cet illustrissime seigneur. On lit, en effet, sur son visage, à livre ouvert, quelle est sa mère. Mais voyant qu'il entendait garder l'incognito, était-ce à moi de le déceler? Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans la passion où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles respects, comme je le fais en ce moment... Prospérité et longue vie à Son Altesse!... Ha, ha, ha! Monseigneur, un maître de musique!... Des maîtres de musique tels, il n'est que des impératrices ou des déesses qui les pourraient payer de leurs leçons!

—C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine, tu regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels on te présente! Va! mon beau cousin n'est pas rancunier... Il te pardonne pour les louanges que tu m'as décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il est grand temps que je m'occupe de mes hôtes!

Les Zingari formaient alors un large demi-cercle autour du perron. Les femmes allongeaient la tête, silencieuses et tâchant de saisir ces vagues discours en langue inconnue; et grimpés jusque sur les arbres, les enfants riaient à chaque instant, en entendant rire Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant:

—Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes, dit-elle en esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma commère, mais tu n'avais pas ce petit pacha, l'année d'avant... Et vous, marmotte, avec votre grand handjar, voulez-vous donc massacrer les Turcs, comme dans la ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau, seigneur hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en attendant que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce pas, beau cousin Floris? on va conduire ses nobles maîtres à la collation qui les attend... Thalès, accompagnez Jacinto... Il y a aussi pour nous, messieurs, un petit goûter, servi près d'ici.

Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent en silence dans une épaisse allée de charmille, où les feuilles sèches bruissaient sous les pieds. Par moments, la petite princesse se détournait pour sourire à Giano, malicieusement:

—Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et ami, le vieux Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?... Il était peintre, il avait onze enfants, et pas un n'était ressemblant... Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur d'Autriche, qui était venu dans son atelier... Non, c'est un autre, voyons... Ma foi, je ne sais plus le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans t'arrêter? Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de Cattaro?

—Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un matin, à Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux, il m'était sauté dans l'œil droit une paillette d'acier...Je souffrais de cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer borgne, quand Slatia, la Zingara, la fille du vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en me faisant couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant avec une meilleure vue qu'auparavant. J'ai donc ciselé un œil d'or, pour remercier la très sainte Vierge de ma bienheureuse guérison, et m'en vais le présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de Cattaro.

—Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine en riant... Là, là, nous voici arrivés.

Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait un clocheton à la chinoise, plein de vases et de sonnettes. Deux dragons de marbre, jaune et vert, tenant sous leur patte une boule d'or, flanquaient les marches du perron; et des paons blancs, à queue traînante, qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent et, se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante. C'était là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de maison de porcelaine, isolée dans un recoin du parc.

—Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot, tandis qu'un valet ouvrait la grille, que nous n'ayons pas pu monter un instant dans votre cabinet d'étude, pour faire voir à messer Giano vos progrès en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse, en ouvrant un Virgile au hasard:

Tum vero infelix fatis exterrita DidoMortem orat; tædet cœli convexa tueri.

Tum vero infelix fatis exterrita DidoMortem orat; tædet cœli convexa tueri.

—Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduitDidopar «dis donc», etmortem oratpar «la mort aux rats»... Je vous aurais fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous, je ne puis souffrir cette Didon... Parce qu'elle perdait son pleurard d'Énée, son pieux Énée, suivi du fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre un homme!

—Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que vous ne connaissez pas, petite fille!

—Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire. Pour qui me prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu plus de vingt passions et de si cruelles peines de cœur qu'on en ferait tout un recueil de romances! Rien que dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà béants et tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez!

Et elle se mit à chanter:

Comment reconnaître votre amoureuxD'un autre homme?A son chapeau de coquillages, à son bâton,A ses sandales.

Comment reconnaître votre amoureuxD'un autre homme?A son chapeau de coquillages, à son bâton,A ses sandales.

Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au palais. Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré, voulurent y mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient à Josine; et elles se trouvaient dans les offices, lorsque Sander entra tout effarouché, disant qu'il fallait que la réponse du Tsar fût arrivée; qu'un courrier de Slano venait d'apporter, à l'instant même, une lettre au grand-duc Floris, de qui les yeux avaient rougi en la lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en compagnie de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait, Monseigneur s'était rendu en hâte dans l'appartement du baron.

Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas, le long d'un couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie. Il renvoya Sander d'un signe, et à sa sœur, tout aussitôt:

—Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de belles phrases, de paroles... Après mes trois lettres, ha, ha, ha! il me renvoie enfin à mon père!... J'en suis juste au même point qu'avant.

Et, déployant un grand papier:

—Très cher cousin, lut-il,je n'ai jamais douté des sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en raison de l'affection que je portais à votre mère, de vous donner satisfaction...Pourquoi ne le fait-il pas, alors, lui qui signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate de toutes les Russies?...Mais vous devez comprendre aussi les sérieux motifs qui m'interdisent de prendre aucune décision, avant que mon oncle, le grand-duc Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve mes intentions à votre égard...Quels motifs? morbleu! quels motifs? Il se garde bien d'en donner un seul!Aussitôt donc que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce sujet, vous pouvez compter, etc... Bref, je dois supplier mon père! Celui dont je suis la victime, c'est à lui que l'on me renvoie, et l'on met la réparation dans les mains mêmes qui ont fait le préjudice... Heureusement que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter.

—Que voulez-vous dire, Floris?

—Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de belles découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris pourquoi il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait à ce prix ma reconnaissance par lui!

Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait, en tirant à Floris la plus riante révérence:

—Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur... Ah! princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa Grâce daignerait assister à notre conférence?

—Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout apprendre, ma sœur.

Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte étroite, et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent dans un cabinet plein de doguins et de chiennes couchantes, qui se mirent à aboyer. C'était un réduit bas et voûté, assez petit, et qui avait deux fenêtres sur unbassin d'eau, avec des armoires et quelques sièges. Le baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse qui s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous deux le nez à la muraille, où ils tinrent assez longtemps des propos bas, avec animation, comme gens qui s'exhortent et prennent leur parti. Ensuite, le Grand-Duc s'assit devant la table à tapis d'écarlate, et les deux hommes se placèrent à ses côtés.

—Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé l'heure de notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous le savez, que vous deviez me rendre enfin la réponse du grand-duc Fédor... Parlez, apportez-vous de sa part quelque proposition nouvelle?

—Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai suffisant pour arrêter ses comptes à loisir.

—Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie! plus un seul jour, plus une heure!... Donc, voici la situation. Non content d'avoir envahi la fortune de la Grande-Duchesse, notre mère, mais là-dessus il s'est mis à couvert par des signatures extorquées, le Grand-Duc a disposé par surcroît,—écoutez bien ceci, Tatiana,—de plus de deux millions de biens appartenant à sa pupille Isabelle, ma femme bien-aimée. Monsieur Ulm nous conteste, je crois, une centaine de mille francs douteux, pas davantage: il avoue le reste du déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a plus rien que des biens inaliénables des domaines de la couronne.

Le docteur répliqua d'un ton doux:

—J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame Isabelle... Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle assuré, tout ce dont le Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer sur ses biens.

—Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama Floris... La Grande-Duchesse ne fera que ceque je veux qu'elle fasse, ce qu'il est convenable qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm, écoutez-moi bien... Je pourrais m'exhaler en paroles, rappeler tout ce que j'ai souffert des injustices de mon père; mais je me suis juré d'être patient... Voici donc mes propositions... Si le grand-duc Fédor veut mettre un terme à la haine dont il me poursuit, et me traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai pour lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma naissance me donne droit, et je jure que, le jour même de mon départ pour Saint-Pétersbourg, je lui donne lequitusde ses comptes... Dites cela à mon père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa réponse... Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus... Sur ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends une prompte réponse... Demain, oui, demain, avant midi... Tous les états sont-ils dressés, Mamula? Les avez-vous remis à M. Ulm?

—Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron, qui se leva. Si le docteur veut bien m'accompagner, ce sera l'affaire d'un instant.

—Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à ne pas laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi ici, Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi! Agir autrement que j'ai fait, en vérité, ç'eût été se montrer puérilement débonnaire. Le marché est-il donc si mauvais? Deux millions pour une signature!... Quand je serai à bord du navire qui m'emmènera d'ici, je jurerai à notre père, s'il le veut, une tendresse, un respect infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs!

L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait le front; l'un de ses bras pendait au long de son corps; elle soupirait, accablée. Les rayons de la lampe immobile,en l'éclairant confusément, redoublaient sa pâleur au milieu de l'ombre; parfois, un frisson de lumière courait sur sa robe de velours noir, déchiquetée de damas violet, avec des rosaces de perles, et fourrée de martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants, Tatiana vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante dans l'air humide de la nuit.

—Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même... Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, notre père, un fils d'empereur!... Honneur, orgueil, respect filial, que tout tombe maintenant en ruine!... Ah! jamais je n'oserai plus affronter les regards d'Isabelle... Ainsi, notre maison se sera enrichie par une spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on nous avait confié pour le garder... Restituer!... oui... c'est le seul moyen... Mais notre père n'a plus rien. Cette moitié de Sabioneira, qui forme à présent tout son domaine, est grevée de dettes, je le sais, jusqu'au maximum de sa valeur. Ses prodigalités ont englouti le présent, l'avenir même... Que faire donc?... Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?... N'y plus songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements de notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! La faute et l'injustice des pères infectent aussi les enfants... Qui oserait se dire innocent, quand celui dont il tient la vie est coupable?... Mais si je restitue moi-même, Isabelle refusera, obstinément, de rien accepter... Il vaudrait mieux que le Grand-Duc... Ah! c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en entendant ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je vous prie de me mener à lui!

—Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, à travers son étonnement. Si c'était chose, toutefois, que je pusse lui transmettre...

—Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... Partons, partons, partons, monsieur Ulm.

Deux heures après, le docteur attendait encore le grand-duc Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où Son Altesse avait reçu Tatiana. A demi couché sur un sofa, il tendait l'oreille, par moments, en se chauffant le bout des doigts à unbraserode noyaux de prunes; puis, il se remettait à tirer force bouffées de son narghileh. Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient de chacun des caissons de la voûte en gâteau d'abeilles, tandis que les murailles peintes étalaient, sous la jaune lumière, des nudités, des jouissances, les figures les plus impudiques, d'un éclat de couleurs surprenant.

Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit des voix s'éloigner, et au bout de quelques instants, le vieux Fédor, habillé de blanc, parut à l'une des portes, en se retournant pour donner des ordres à des serviteurs qu'on ne voyait pas:

—Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui faire grâce des dix coups qui lui restaient à recevoir... Je suis gai, vois-tu, Ulm, je suis gai!

Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose de menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à grands pas, dans un emportement de haine et de triomphe frénétiques; et il jetait par lambeaux, en haletant:

—Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre!

—Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre Altesse.

—Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà! es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils! Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, qui suis le frère de son père!

Ulm approuva, hochant la tête:

—Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son neveu, s'opposer à la reconnaissance.

—Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir ici, rongeant son frein!

—Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir?

—Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin,va chez Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana, docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana. C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!

Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part du grand-duc Fédor.

Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de prendre en passant José-Maria. Au perron, il renvoya son carrosse, quoiqu'un grain de pluie menaçât, et voulut s'en aller à pied, par l'escalier Sant'Isidoro. Il ricanait, se parlait haut, joyeusement, en suivant les détours du rivage; ensuite, coupant sur la gauche, il traversa de spacieux vergers. Les arbres plantés à la ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers, emplissaientdes carrés séparés; de grands réservoirs sans parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la route. Il contourna une colline semée de touffes de thym; et tout à coup, parmi des rocs, à mi-côte, Floris reconnut la maison de son frère. Elle était longue, basse, à fenêtres grillées, et complètement isolée, avait son regard sur la mer.

Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva devant le porche. Les coteaux et le golfe, à perte de vue, tout était désert. Il poussa l'un des lourds vantaux constellés de clous, et pénétra dans une chambre basse, où se voyaient quatre ou cinq portes. Il frappa à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt répondit; et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant l'archevêque.

—Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, dit-il... Avez-vous appris les nouvelles?

—Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit José-Maria... Quoi! est-il déjà temps?

—Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont meilleures pour moi que lors de notre dernière entrevue... Alors, j'étais désespéré, sans ressources, et absolument à la merci du grand-duc Fédor. Mais aujourd'hui j'ai repris le dessus, et mon père a dû enfin consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans quinze jours pour la Russie.

—J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque, puisque cela vous rend heureux.

Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite tablette de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer s'allongeait au-dessus, portant un mince flambeau de cire; les murailles étaient peintes à la chaux; et l'on apercevait dans une enfonçure, qu'un rideau de serge verte cachait à demi, de gros livres et des manuscrits empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.

—Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda Floris.

—Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, en lui présentant le livre.

—Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est guère mon fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?

—Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le panégyrique du réformateur Mélanchthon... Singulière lecture, n'est-ce pas? dit l'archevêque avec un sourire amer, pour un prêtre de l'Église romaine... C'était un homme tendre, timide et de la plus noble vertu... Par malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous qu'il soit damné, mon frère?

—Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le Grand-Duc, étonné.

—L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria, et je suis archevêque de l'Église romaine... Pauvre Philippe Mélanchthon! J'ai vu son portrait par Cranach, les yeux fermés, sur son linceul de mort... On y lit d'amères souffrances... Mais il a tout sacrifié à sa conscience!... Allons, partons!

Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, ses cheveux blonds semblaient plus rares, dans le soleil qui les frappait. Il était doux, fiévreux, hagard, effrayant.

—Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit Floris.

—Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... Qu'importe ce corps périssable!

Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. Ils ne se parlaient pas, chacun d'eux poursuivant quelque profonde rêverie. Mais parvenus au bord de l'étang, ils trouvèrent la plage déserte, et les gondoles voguaient tout au loin. Une seule était demeurée, dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas bleu. On distinguait dedans, à travers la vitre, deuxreligieuses vêtues de capes blanches, à croix rouge, et qui étaient une novice et la révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les salua, nomma son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place, le batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt l'île.

Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes taillés, jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés de parterre. Un canal limpide en faisait le tour; quatre sycomores, au milieu, marquaient les coins d'un bassin d'eau qui portait, à son centre, une roche, entourée d'un balustre doré; et la façade du palais se déployait derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds de marbre blanc et transparent, que surmontaient des demi-dômes, revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, Jacinto, ser Pistolese, l'abbé Lancelot, d'autres encore, attendaient, en causant par groupes, autour de hauts brasiers de fer allumés.

—A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous ces gens sont-ils convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en s'arrêtant devant Mamula qui parut soudain sur le degré de marbre blanc, et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons! qu'y a-t-il encore?

—Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, je crois bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous échappe; et rien de trop mauvais non plus, car, après tout, Mme Isabelle rentre en possession de ses deux millions... En deux mots, voici: Votre sœur a fait donation de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous la condition qu'il restituerait les sommes détournées par lui.

—Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez tout debout, Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! Deux millions!... Mais c'est précisément tout ce que Tatiana possède... Elle a voulu, vous le savez, quenotre mère m'avantageât... D'ailleurs, que parlez-vous d'argent? Je me soucie bien de l'argent!

—Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.

—Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois pas, c'est impossible! Simple subterfuge, Mamula!... Parce que vous êtes un vieux renard de lois, vous trouvez partout des difficultés... Pardieu! que voulez-vous qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont à bas!... Allons, vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce coquin-là ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux manières? Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... Bien! assez là-dessus. Entrons!

La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine des serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris passa au milieu de ces hommes, et par un escalier de quatre marches de jaspe, il monta dans l'appartement d'audience. C'était une salle profonde et couverte d'un dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées de fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas du lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de grandes arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des tapis de Turquie éclatants couvraient le dallage de marbre; et çà et là, à dix pieds de hauteur, pendaient, en manière de lampes, de larges vases de cuivre ciselé.

—Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa fortune entière! Comme c'est vraisemblable!

Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un marteau sur une cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent les battants du portail. Deux pages, dans le même temps, tiraient une courtine de brocart d'or, qui cachait tout le fond de la salle; puis, le grand-duc Fédor parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade, jonchée de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir sur un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. Le docteur Ulm se mit plus bas que son maître, devantune table où il y avait une écritoire, un chauffe-cire et des papiers; Mamula s'installa près de lui. Trois fauteuils, rangés en ligne devant le trône du Grand-Duc, reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste des assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.

Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur Ulm prit la parole:

—Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture des pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission au grand-duc Floris de l'apanage d'Almeïda.

—C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à mi-voix. Personne ne conteste leur validité.

Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme du régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu par-dessus. Ses mains tremblaient; sa face livide était rongée de dartres rouges: il ployait les épaules, et parut à Floris, qui ne l'avait pas vu depuis huit mois, fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au milieu du silence:

—Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et vous, mes amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre vieillard tel que moi. Quoique la mort de notre femme bien-aimée nous soit un deuil toujours présent, nous avons dû le surmonter et faire violence à notre chagrin, pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet, m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps est débile. Ce sont des avertissements auxquels doit songer un prince chrétien. Nous vous avons donc convoqués, vous, notre pupille Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, et vous, mes fils, Floris et José-Maria, et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce qui nous permettra de consacrer nos jours, désormais, au seul service de Jésus-Christ... Et maintenant, bon docteur Ulm, nous entendrons la lecture de la transaction.

Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, il lut:

«Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, par le présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable avec ses trois enfants, les grands-ducs Floris et José-Maria, et la grande-duchesse Tatiana, concernant la succession de son épouse et de leur mère bien-aimée.

Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme époux de S. A. Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, pupille du grand-duc Fédor, approuver les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les tenir pour irréprochables.»

—Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.

—Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon fils Floris?... Faites place, qu'il se tienne en face de nous!...

On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation sourde et des changements de posture; puis, une vive attention se peignit sur tous les visages, tandis que Floris s'avançait jusqu'au pied de l'estrade du Grand-Duc.

—J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre Altesse sait à quelles conditions je signerai lequitusde ses comptes.

—Des conditions!

—Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes convenus... Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, de votre part, que j'aurai pleine satisfaction?

—Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement de nos comptes?

—Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est bien, je ne signerai pas. Dès demain, j'aurai recours aux juges.

—Mon frère! dit Tatiana...

—C'est un complot prémédité de me bafouer devanttous, de me donner ici en spectacle! Voilà pourquoi vous avez convoqué une si nombreuse assemblée... Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais votre joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra les actions infâmes d'un de ses grands-ducs!

—Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect que vous nous devez?

—Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! Je n'en veux plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits enfants!... Depuis un an, je n'entends plus à mes oreilles que ce mot-là... A peine sorti des pontons,—comment appelez-vous cet endroit?... C'est cela! le fort Pierre-Moine—lorsque j'ai vu pour la première fois votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, oui, déjà là, on me parlait de même:Prenez garde! soyez soumis, montrez-vous patient, respectueux...Au diable le respect et la patience!

—Oh! cher Floris! dit Isabelle.

—Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, pudeur ou crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... Pardieu! en les déclarant vrais, j'allais charger mon âme d'un mensonge... Allons, laissez, laissez, Tatiana... Je parlerais devant toute la terre!... Je vous le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs et frauduleux.

Le grand-duc Fédor se leva:

—Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles malveillantes avaient été prononcées contre moi. Elles ont égaré jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect me devaient être le plus assurés. C'est de cela surtout que mon cœur souffre: c'est là ce que j'aurais voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant aux accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie qu'à répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai pourtant un témoignage, et le plus irrécusable de tous. Veuillez donc déclarer, baron, vous qui êtes leconseil de mon fils, s'il y a un seul chiffre douteux, dans ces comptes, que vous venez de vérifier.

Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur Mamula, qui s'inclina:

—Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer hautement. La méprise du Grand-Duc...

—Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, vous me disiez...

—La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron Mamula, méprise que j'aurais pu commettre de même, un quart d'heure plus tôt, provient de ce qu'on ne nous a pas communiqué la donation ci-annexée.

Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, aussitôt contraint; puis le profond silence retomba. Floris, les paupières baissées, semblait comme frappé de la foudre, tandis que le Grand-Duc assénait sur lui un sourire noir et triomphant.

—Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez donc vrai, tout à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas possible... Montrez-moi ce chiffon de papier... Allons, cela ne peut être valable!

Il poursuivit après une pause:

—Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, abusée, au nom du respect qu'elle a pour son père... On l'aura contrainte, c'est clair!... Car autrement, qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant de tout ce qu'elle a, se réduisant volontairement à la pauvreté, c'est ce que personne ne croira...

—Mon frère, interrompit l'aveugle...

—Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?... J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de contrainte, en lui présentant cet acte à signer:bref, que la donation est nulle, comme entachée de violence.

—Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble auditoire ce qui s'est passé entre nous...

—Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle.

—Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre père!

Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme, et se jetant aux pieds du Grand-Duc:

—Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici, publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi! Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer comme il vous plaira.

—Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne.

—Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle un moment à mon frère...

—Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de moi! Je signerai, je signerai!

Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:

—Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en relief.

Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de plans; et le second portait la représentation en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un tabouret.

—Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais attaché à son église, tout le territoire del'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux cultes.

—Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!

—Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous contraindre.

—Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,—oui, je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,—que vous donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.

Le grand-duc Fédor répliqua:

—Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du couvent de Sant'Orsola.

Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine de toile d'or qui traversait la salle, surune longue barre d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige, que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des chocs de verres, des exclamations.

L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord, restèrent sans parler.

—Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela?

—Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît aux dépens d'Isabelle?

—Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme, tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon père.

—Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même.

—Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce possible!... Que savez-vous, d'ailleurs,de mes desseins? Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la Grande-Duchesse?...

—Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant! Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père!

—Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son hypocrisie?

—Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.

—Père respecté! s'écria Floris.

—Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana... Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui témoigner de respect.

—Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face.

—J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste, vous le savez.

—Allons, plus un mot! c'est assez!

—Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère? Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix? Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort?

—Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!

—Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye point... Allez quereller votre Sander, froncezle sourcil contre lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le!

—O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel besoin avais-je de vos conseils?

—Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action indigne de vous.

—Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis!

—Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse, et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous manquez d'honnêteté.

—N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain scrupule de femme...

—Doucement, Monseigneur, dit Mamula.

—Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à l'écrire.

—Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris.

—Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais, qu'éprouver un peu votre patience.

—Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il m'était possible de faire.

La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa, qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait emmenés.

—Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?

—Je ferai ce que désire Votre Altesse.

Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite; après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des conversations, Floris vint à son père.

—Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi.

—Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer ces actes au tribunal suprême de Raguse.

—Mon père... dit Floris.

Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par moments:

—Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à Biélo ou à Pétersbourg.

—Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris.

—Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.

—Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...

—D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas en train d'écrire.

—Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que vous le ferez?

—Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est passée... l'heure est passée!

Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches rougeâtres.

Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île aussitôt.

—Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde monnom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.

—Libre! répéta Tatiana.

—Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une prison!

—O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.

—Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus vous importuner de ces plaintes...

—Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas heureux avec nous?

—Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques, choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide, vide, vide!

—Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne m'aimez plus!

Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.

—Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?

—Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.

Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la mannedans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.

Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.

Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.

—Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux, vraiment.

—Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?

—Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.

—Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons, Sultan, au galop!...

L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des fileuses:Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le cœur d'un homme triste.

Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!

Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe, tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet comme la fumée d'une lampe.

C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée, qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille un rayon de lune gelé.

Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le vent!

Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y aller chaque jour patiner.Josine, surtout, s'y divertit. Tout engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les chênes dépouillés.

Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en spectateurs.

—Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle qui vous surprendrait.

—Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la saurais, monsieur.

—Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement, tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une discussion à ce sujet, cetex-votosi pieux, si touchant, d'un enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement, à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle?

—Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez les appeler, ainsi que leur enfant de soie?

—Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons dans quelque temps un baptême au palais.

—Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas possible!

—Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante ans et plus, mais je n'aijamais vu de prière exaucée si manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle!

—Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur, je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel, est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte!

—Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire, Stepany, que vous venez d'imaginer.

—Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits, monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré.

—Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.

—Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la supérieure.

—Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout!

—Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait autre chose encore!

Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi froid, aussi infécondque leurs paroles et leur colère. La bise du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:

—Aures habent et non audient...Brr... brr...Oculos habent et non videbunt.

—Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage de leurs yeux, et non les hommes de science...

—Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la foi!

—La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du monde!

—La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous, monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre?

—Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:

—La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau, pour tenter les âmes...Eritis scientes sicut Deus...Brr, brr, brr, brr... Vieille tactique du serpent!

—Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!

—Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!

—Billevesées que tout cela!

—Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos appareils!

—Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr...

—Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr...


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