Les derniers au joyeux festin,Et les premiers dans la plaine,Au matin.
Les derniers au joyeux festin,Et les premiers dans la plaine,Au matin.
—Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence. Le jour de fête de la princesse est bien fêté... Une coupe de champagne, maraud!
—C'est d'un bol de champagne, un jour, fredonnale petit conseiller,que naquit le dieu de Cythère... Le jour de fête de la princesse... Ah çà! vous êtes gris, Archibald!
—Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune homme... Allons, j'ai été en goguettes plus d'une fois déjà, sur mon honneur!... Je connais le carillon des verres...
Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les serviteurs couraient, s'interpellaient; de grands chiens blancs tachetés d'orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir à ser Pistolese de plus monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux petites îles voisines. Cependant, l'orbe du soleil disparaissait derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple romain, qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se dressaient, plus vermeilles que l'or, parmi les ruines et les broussailles, à l'extrémité de la terrasse. C'était là que se tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d'un groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc.
—... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à Sander qui l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je pleure: s'il est triste, que je saute de joie... Comme ce Zeroli croasse! Il n'y a pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement...
Le jeune comte Angiulliero dit en riant:
—Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, d'un entrain surprenant.
—Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restentles derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches, parce qu'ils boudent contre moi... Puis, dans un quart d'heure, ils m'aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée, martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, comme des chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air banal qui vous poursuit, comme la vue d'une tête de mort!
Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet de roses qu'elle mordillait, tandis que le sculpteur s'écriait:
—Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à leurs dépens un joyeux divertissement.
—Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.
—Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano; mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d'un sou!
—Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu obtiendras de moi toutes choses... Allons, mesdames, il est grand temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête.
—Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!
Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées. En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. Lesderniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, à l'entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient, des flacons et des cruches d'étain; et, sans souci de rien au monde, le petit conseiller de cour s'avançait sur la longue terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche, les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à l'épaule.
—Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa rencontre. Le ciel même vous adresse ici... Allons, il faut absolument que cette querelle n'aille pas plus loin!
—Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?
—Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d'un serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez m'en croire. Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous.
—Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.
—Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout entière est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si furieux... Que lui avez-vous donc fait, messer?
—A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit Zeroli stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé de ce que, par badinage, je lui ai dit qu'il était gris.
—C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous accueille la jeune princesse. Les louanges qu'il entend donner, de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse audace, l'auront aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris! répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions de se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... Eh bien! je dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé!
Le petit homme interrompit:
—Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me connaît, on me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudraispas avoir l'air d'abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je remets l'affaire entre vos mains.
—Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce que je redoutais. C'est cette vaillance enragée qui vous jette dans tous les périls... Voyez! rien qu'à ce mot de duel, vos yeux étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte Archibald jure, avec d'horribles serments, qu'il veut absolument échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles comme je vous connais, il faudra qu'une de vos deux âmes bouillantes s'envole ce soir!
—Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui en vouloir... Qu'il laisse tomber cette affaire!... Expliquez-lui qu'il n'y avait pas d'offense, aucune offense, aucune offense, en vérité!
Le sculpteur secoua la tête:
—Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l'Ange de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre vous et sir Archibald... Sous une mine quelque peu simple, le comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C'est bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie!
—Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?
—Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica. Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain, quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.
—Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.
Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un, comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements. Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte et obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de l'horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches. Un rire général s'éleva.
—Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos places! à vos places!... Ne voyez-vous donc pas là-bas sir Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce?
La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse. Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un valet le suivait, portant une torche.
—Sir Archibald! appela Giano.
—Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous êtes-vous tous fourrés?
—Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres... Au nom de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald!
—Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu penser aussi que je suis ivre?
—Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens à l'existence, songe à te mettre sur tes gardes!
—Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... Ce n'est pas, j'espère, offenser le comte PieroAngiulliero, ni aucun homme, que de prétendre que l'eau de mer est un bon laxatif pour les chiens. Eh bien! voiciLadyetBraquequi sont arrivées aujourd'hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur donner un lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?
—Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria le sculpteur. Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu'il aura ta vie, ou que tu prendras la sienne... Un démenti! un démenti! hurle-t-il, tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete... Me jeter un démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a poussé un si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à quatre milles, et, tout tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu comptes faire, et quelles sont tes volontés.
—Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci! J'espère voir encore autant de jours qu'aucun homme en ce monde!
—Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n'empêche pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales... C'est la manière pleine de grâce dont t'accueille la jeune princesse, qui lui met cette frénésie au cœur... Ainsi, frère, prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au dieu Mars de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris lascoconferrada, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.
Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil son monocle:
—Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un homme brutal et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? Pourquoi l'a-t-on reçu?
—Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas, d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. Monte sur leur tartane, où ils t'accueilleront avec le respect que l'on doit à ton Asinissime Seigneurie... Une nuit est bien vite passée, et demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli de son féroce emportement, et il te frappera dans la main.
—J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour Raguse.
—Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille? Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, fais ce que je te dis... Il a déjà tué trois hommes!... Suis-moi, suis-moi, suis-moi! ne tardons pas!... Ses menaces sont si terribles que plusieurs d'entre nous, rien qu'à les entendre, ont été assaillis de coliques, qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons! viens, je te dis... Suis-moi!
Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers, d'autres portant des genévriers en flammes, d'autres encore allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal, diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège, gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur l'esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et dans la tremblante vapeur d'une flamme de Bengale violette, qu'un des laquais avait allumée, on les voyait rire et s'étonner.
—Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine.
—Qui donc?
—Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.
—Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! se faire attendre de la sorte!
Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit, la princesse commença de descendre les marches de bois de son pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d'orfèvreries d'or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son cou svelte se dégageait d'un épais collier de boutons de roses entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages et de fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles d'ours, brochés de soie ou d'argent mat, couraient sur le satin vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de plaques d'émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre ses mains. Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle s'avançait d'un pas de déesse, au milieu du murmure d'admiration des dames rassemblées devant le pavillon.
A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, parmi ceux qui entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin, remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le propos commencé:
—Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à Raguse!...
—Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... On ajoute que le grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une partie de ses biens, sous condition qu'il épousera la princesse Josine... Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne rapporteà Votre Altesse que d'après son commandement, méritent que l'on y prenne garde!
—Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. Oh! que j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y a longtemps que je les épie... Et maintenant, jusqu'aux laquais, jusqu'aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais que j'étais, tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... Tout était vrai... oh! j'avais deviné! C'est une vengeance de mon père. Ce vieux Tibère a machiné toute l'intrigue... La bague envoyée par Josine signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi, quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, on me laisse seul. Je reste la pauvre dupe, la vache d'osier qui couvrait la chasse, le plastron de leurs railleries... Quand cette reconnaissance doit-elle avoir lieu, Mamula?
—Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas dans tout cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de chambrières, des ballades de guzlares aveugles!
—Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!
Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui, s'écartaient avec étonnement:
—Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre doigt... Quoique j'aie permis tout à l'heure qu'il vous fût remis, je comptais bien vous le redemander.
—Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon frère?
—Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, merci... Et vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop prodigue de votre présence,ma sœur... Allez, allez! je ne veux point parler.
—Monseigneur, dit Giano...
—Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour vous, messer, quand l'envie vous prendra d'échanger encore des bagues, que ce soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!... C'est tout ce que peut rechercher un bâtard!
Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d'elle, l'entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en étendant la main:
—Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait, il grimaçait... «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et beuglait labella Franceschina... Eh bien, non, pas si fou! pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait épouser!... Oui, je crois bien... Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent l'argile et la sueur! Voilà pour qui, si l'on n'y prenait garde, seraient nos sœurs, nos filles, à présent!
—Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! Vous vous méprenez, Monseigneur.
—C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle et sourd... O toi, misérable, si je consens à te traiter avec plus d'égards que tu n'en mérites, et à ne pas te faire jeter hors d'ici par les valets, n'en abuse pas, au nom du ciel, et ne me brave pas en face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur; j'aidit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t'a fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... Allons, tu vois bien que je sais tout!
—On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n'ai vu le grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j'ai levé les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et fraternelle amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre m'écrase à l'heure même!
—Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d'impudence, parvenir à te disculper? N'ai-je pas vu ce que j'ai vu? N'ai-je pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne reparais plus devant moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!
Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque et frémissante:
—Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse avec mépris et je vous les rejette à la gorge!
—Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp! hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, parasite insolent!... Chassez-le!... Sander! Lucio!
—Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las de la vie! s'écria Giano. Au large!... Le premier qui bouge, je lui fends le crâne avec ce poignard!... Ne crispez pas les poings, messer grand-duc! Je me retirerai d'ici de ma propre volonté; mais, d'abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur, de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, messer. Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m'avez fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans rien produire contre moi qu'une accusation en l'air:vous avez agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... Je vous appelle donc à l'épreuve d'un homme, et avec le bras que voici, je prouverai tout ce que je dis sur votre corps.
—Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous savais pas si brave... Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux Cirillo?
Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant vers le Grand-Duc:
—Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?... Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver qu'il est le mien!
—Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris, qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des gens de ma maison.
—Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!
Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts:
—Séparez-les!
—Giano, Giano...
—Monseigneur...
—Messieurs, calmez-vous!
Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui continuait de vociférer.
—Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici?
—Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula. Un tel duel est impossible.
—Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets!
—Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir.
—Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?
Et à Giano, impétueusement:
—Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi, moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de ton cœur!
Le vieux comte Stankovitch intervint:
—Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...
—Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable... Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps, comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!
—A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle échangée...
—Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien mesurer la distance.
—Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.
Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages, qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal, au centre même de l'esplanade.
—Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre.
—C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?
—Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre... N'avez-vous rien de plus à dire?
—Rien, monsieur... Faites votre office.
Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris, s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle:
—Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide!
Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de l'enceinte, et, haussant la voix:
—Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa cause... Et puisse Dieu lui être en aide!
Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul, par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.
—Haut les armes! cria le comte.
La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches.
—Feu!
Les coups partirent en même temps.
—Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre. Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien?
—Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du sculpteur.
—Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'aéraflé le bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero... Il faudra y pourvoir autrement.
—Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un chirurgien.
—Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche d'église!
Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:
—O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.
Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il cria:
—Au revoir, mon frère!
—Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.
Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil. Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueurlui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.
—Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc?
La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.
La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait. Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc, à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide, tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil couché.
Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée; et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut. C'était là que dormait Josine.
—Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira... Mais où est Sander? C'est étrange!
Il poussa un éclat de rire:
—Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule.
Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe du pavillon.
—Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?
Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur sulfureuse. Floris le regardait fixement.
—Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!... Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!
Il reprit, au bout d'un long silence:
—Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer ma conduite?
Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son oreille aux tentures.
—Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière, craintes puériles!
Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la porte, disparut.
Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:—Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.
—A deux heures... répéta lentement le jeune comteAngiulliero... J'ai entendu un cri... C'est étrange!
—Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès votre retour au palais.
Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début.
Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si Monseigneur était rentré,et toujours réponse que non. Inquiète de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau, et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc. L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec unEcce homobrodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.
—Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.
—Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû descendre ainsi.
—Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina!
Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:
—J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée, madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir du chiffonnier.
—Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai, Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a pas frappé?
—Non, madame, c'est le vent...
—Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.
—Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en aille à Giunta di Doli.
—Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait toujours rien, quand tu l'as quittée?
—Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur!
La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut aussitôt.
—O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris?
—Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me voulez-vous?
—O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.
—Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes et des reproches!
—Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!... Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.
—La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous, oui, vous!
—Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous savez que je suis souffrante en ce moment.
—Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et à ma sœur Tatiana!
—Non, non, jamais, mon cher seigneur.
—Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je sache à quel point vous pouvez mentir!
—Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!
—Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... O femme hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus poser le pied hors de ma maison, qu'il n'y ait des yeux qui me surveillent!... Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous marchez d'un pas languissant, comme si votre âme était de terre, afin qu'on vous plaigne à cause de moi... Oh! vous êtes rusée comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit soit qui me l'a imposé! Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit le prêtre qui a dit la messe des noces!
—Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.
—Parce que vous m'avez apporté votre tas de mottes, vos stupides terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez pouvoir commander ici!... Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est vous que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant, il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, comme un petit garçon qu'on fouette... On fera contre moi des enquêtes! On m'épiera jusque dans mon appartement!... Allons, pensez-vous m'attendrir avec voslarmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma vue, hors de ma vue!
—Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle est la faute que j'ai commise, à mon insu.
—Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina... Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de frotter vos yeux, pour qu'ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la maison entière!
—Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais être morte! Peut-être alors seriez-vous touché, si ce n'est de votre ancien amour, au moins de quelque compassion... Me laisserez-vous partir ainsi?... O Floris, Floris... Ho! ho! ho!
—Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... C'est bien!... Retirez-vous, Isabelle.
—O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi de vous... Accordez-moi seulement un coup d'œil et des paroles moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment contre moi... Votre regard n'est plus si irrité... Monseigneur... Floris... Par pitié!
Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se reculant avec horreur:
—Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!
Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil, la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la poitrine.
—Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause de Josine que j'ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous, n'attribuez mon apparente négligence qu'à l'état de langueur où je suis...
Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant vers la Grande-Duchesse:
—Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je!
Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le jardin de la Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa une robe de nuit, en s'empressant silencieusement; puis, quand elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:
—Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?
—Quoi?... que dis-tu?
—Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez pas ainsi!
—Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais pleurer; mon cœur est trop lourd... Ai-je tous les torts qu'il a dits?
—Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du paradis!
—Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment... Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait croire, en effet, que je venais épier sa conduite...
Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.
—Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence... Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!
Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans les jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L'ouverture en fut faite de bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l'assistance d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepanyembauma le corps. L'opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres fumaient à l'air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de terre, étaient grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur, le cercueil béant.
Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle ardente, où avait lieu l'exposition du corps. C'était l'ancienne galerie des gardes, du temps qu'il y avait des Cypriotes en garnison à Sabioneira, mais qu'au dix-huitième siècle, on avait magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir jeté l'eau bénite, s'écoulait sans bruit, au fond de la salle, où se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron Mamula, d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse.
Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa rencontre:
—Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... J'ai reçu, dans la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera ici vendredi soir.
Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de velours violet, à crépines d'or.
—Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un silence. J'ai pris sur moi de commander qu'on cachât cette mort, provisoirement, à SaGrâce Tatiana. Depuis quelque temps, en effet, comme je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de cette crise, pourrait être fatale à votre sœur.
—Silence! dit soudain Mamula.
Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, qui rend, par une porte dérobée, sur les cabinets du premier étage. Elle était seule, sans Daria, qui la menait ordinairement. Ses doigts étincelaient de bagues; des perles, en pendeloques, scintillaient à ses oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très haut par des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques de malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa robe de crêpe de Chine d'un blanc de neige traînait, à plis nombreux, sur le pavage de marbre, tandis que d'un pas hésitant, elle s'avançait le long du balustre. Tous restaient immobiles et glacés.
—Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant.
—Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le marquis Zeculo, le baron Mamula, quelques autres encore de ces messieurs se trouvent avec Son Altesse.
—Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir à vous tous, messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il se passait ici, ce soir, quelque chose d'inaccoutumé, mais je n'espérais pas trouver si bonne compagnie rassemblée.
Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui joint la tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus ciselé qu'un bijou, se termine, au bas de ses rampes, par deux corbeilles de fruits de marbre. Puis, à pas lents, elle s'avança dans l'immense salle. Une large allée de doubles colonnes, dont les bizarres chapiteaux, faits de lions ailés, de tours, de proues de navires soutenaientun plafond doré, la partageait dans sa longueur, comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille et de miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, garnissaient les murs nus, revêtus encore, par endroits, de lambeaux de tapisserie. Au fond de l'allée des colonnes, juste vis-à-vis de la tribune, le catafalque se dressait sur son estrade, entouré de centaines de cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un baldaquin de velours violet, semé d'aigles d'argent éployées, s'attachait à quatre colonnes, très haut, au-dessus du cercueil, qui se voyait à peine sous les fleurs.
—Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie pour Giunta di Doli.
—La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je partirai demain matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines, on respire ici la cire et les roses. Pourquoi a-t-on allumé tant de flambeaux?
—Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo qui nous avait quittés, voilà trois jours, doit revenir très prochainement, et qu'il se pourrait même que le comte Popoff se décidât à nous rendre visite. Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce d'illumination qu'il leur prépare.
—Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!... Combien mon père sera heureux! Le comte a servi au Caucase sous les ordres du grand-duc Fédor... Mais pourquoi vient-il?
—Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je crois, et n'a pas voulu repartir sans rendre ses devoirs au Grand-Duc.
—Et, dit-elle, comment va mon père?
—Mais... bien!
—Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie, monsieur Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il se trouvait plus souffrant?
—Non, il ne souffre plus... Il va bien.
Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les paupières closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur des buissons de cierges, montrait une face blafarde, luisante comme un os de mort, des tempes caves; et les coins de sa bouche retombaient en un rictus amer. Une suprême convulsion avait comme figé avec horreur sur ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et cruelles souffrances, une rage de désespoir presque ironique, les angoisses de l'agonie, la douceur du néant survenu, et mêlé parmi tout cela, on ne sait quoi de hautain et de dédaigneux. La tête exhaussée reposait sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait sortir des roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait, que ses mains, gantées de gants rouges à broderie d'or.
—Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres aveugles! reprit Tatiana, en souriant. Je vous reconnais là, monsieur Manès. Vous m'exilez, et vous aviez recommandé que l'on se tût sur ces arrivées... Au reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde me fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques paroles à ceux qui n'ont pu m'éviter.
—Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin de solitude. Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront mieux que Sabioneira... Faut-il vous rappeler combien, hier, vous vous êtes trouvée souffrante, à la suite de votre visite de la veille à Sant'Orsola! Et à ce propos, chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien suivi toutes mes prescriptions?
—Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié tout à fait. Allons, bon Manès, ne me grondez pas!... Vous me croirez si vous voulez, mon frère, continua l'aveugle, mais je suis follement gaie ce soir. J'ai dans l'esprit je ne sais quoi de si serein et de si joyeux, que tous ces hurlements du bora ne me font l'effet... devinez!...que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai voulu qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.
—Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais vous partez demain, à l'aube, et il est grand temps, chère enfant, que vous alliez prendre du repos.
—Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle. Si vous ne me promettez pas de faire, cette fois, ce que je veux, entendez-vous, monsieur Manès? je reste à Sabioneira.
—Et que désire Votre Grâce?
—Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer plusieurs jours ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne un tout au moins, ainsi que Mgr Colloredo?... Ce dernier m'a fort négligée durant son premier séjour, et j'entends m'en plaindre à lui-même. Arrangez-vous donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs, reprit l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.
Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants de profond silence, tandis que Jacinto, avec des valets, s'occupait de renouveler ceux des flambeaux qui étaient consumés.
—Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le petit abbé Lancelot en s'approchant de Floris, à pas muets. Je dois le prévenir, au cas où il attendrait les princesses, pour donner l'eau bénite avec elles, que Leurs Grâces, vraisemblablement, ne pourront pas venir ce soir. Nous avons même été inquiets un moment, poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante élève, la princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le délire... Elle a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle. Elle lui demandait pardon, comme si elle eût commis un crime. Ensuite elle a versé beaucoup de larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle ne voyait presque jamais?
Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant la voix:
—Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun de vous dispose de son temps jusqu'à demain... Vous pouvez vous retirer aussi, pappas Nicanor. Je resterai seul auprès de mon père.
Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde révérence, et quand le pope eut disparu le dernier, emportant les patères d'eau bénite, la salle demeura vide. Les cierges brûlaient à grosses larmes, sur les herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent plus brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes roses dont les pétales parsemaient les carreaux de marbre jaune et noir. Un vase plein d'encens fumait. Par moments, quelque chauve-souris, entrée sans doute au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce abandonnée, s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois rapides crochets, puis se précipitait au milieu des cierges. On entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement, retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, sautelaient sur les dalles de marbre, tout à l'entour du catafalque, avec de petits bruits inquiétants. Au dehors, la furie de l'ouragan redoublait; la mer bouleversée mugissait; la tourmente assaillait, en ce moment, les roches au sommet desquelles la salle est bâtie.
—Holà! quelqu'un! cria Floris.
Un valet parut aussitôt.
—Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est toi qui es entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu pas le fils de la Tonina?... N'importe, d'ailleurs! écoute... Va prévenir la princesse Josine... Non, doucement! Tu diras à celle de ses femmes qui viendra t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui! que quelqu'un voudrait lui dire un mot, et qu'on attendici son bon plaisir... Sans me nommer, sans nommer personne, comprends-tu?... Puis, va te mettre au lit, mon enfant. Ton service sera fini.
Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à lui-même:
—Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de tout dire... Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais ils la comprendraient demain... Eh bien, que faire à cela? Ne faut-il pas que je m'habitue à ces angoisses et à ces remords? Cette vie n'est-elle pas la mienne désormais?... Le crime une fois accompli, la souillure devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit. Toutes portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh! maintenant, adieu pour toujours, la sereine tranquillité! adieu le contentement du cœur! adieu les rires, et les fêtes, et l'ambition! Je suis comme un homme enchaîné dans une cave pleine de poudre, et qui a, de ses propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je maudis ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est avant de commettre le crime que j'aurais dû le détester; mais tant que la chair est superbe, aucune réprobation ne peut dominer son ardeur, ni maîtriser son violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il, en tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque... Les morts ne se relèvent point... C'est cette action qui me bouleverse entièrement... Se peut-il que je l'aie commise!
Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant, vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de deuil, elle se tenait arrêtée dans l'ombre d'une des colonnes; et ses prunelles parcouraient la vaste salle. De profonds cercles bleus entouraient ses yeux sanglants, trempés de larmes; sa bouche, un peu entr'ouverte, lui donnait un air indéfinissable de langueuret de désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.
—Hé quoi, Josine, je vous fais peur!
Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant avec épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse.
—Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi! encore quelque perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur de vous voir!
—Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.
—Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!... Pourquoi me tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu? Que me veux-tu?
—Josine, par pitié...
—Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur que tu puisses me ravir... Ah! malheureuse! Souillée, perdue, déshonorée par ce boucher!
—Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!
—Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle, tant que j'aurai une parole à mon service, je crierai vengeance contre toi... Immonde, incestueux scélérat!... Ah! je deviendrai folle de douleur... Être la proie de ce laquais, de ce goujat!
—Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les plus amères paroles... Pourtant, s'il est quelque expiation...
—Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation pourrais-tu m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi! Regarde le spectre de ce que j'étais, et de ce que tu as flétri... Ah! Dieu! quelle misérable chose cet homme a faite de moi!... Maintenant, où aller? où me réfugier? Puis-je vivre encore dans le même air, sous le même toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose à peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par le ciel, elle saura tout!
—Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque pitié, ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à Isabelle! Tais-toi!
Josine eut un rire sauvage:
—Il y a donc encore dans ton cœur une place qui n'est pas de pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!... O bonne sœur, liée à un tel scélérat!... Un scélérat!... un scélérat!... Je le crierai devant toute la terre. Je te ferai connaître... A moi! à moi!
—Tais-toi, Josine, tais-toi...
—Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour regarder en face tes actions, la moitié du courage que tu as pour les commettre... O lâche, ô misérable... aussi dégradé que la boue!... Le crime dont tu t'es souillé... Je ne m'inquiète pas de tes prières!... Oui, c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi, étrangle-moi, tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir!
Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber défaillante, sur l'une des marches de l'estrade. Elle sanglotait tout bas, affaissée dans ses longs vêtements noirs, le front posé entre les genoux; et ses cheveux dénoués qui pendaient, balayaient le pavé comme un voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet du catafalque, le mort souriait de son sourire amer; Floris éperdu se taisait. Confusément, comme en un rêve affreux, il voyait, au-dessus de sa tête, étinceler les faces horribles des Méduses sculptées aux caissons du plafond, et qui, furieuses, le front ridé et la bouche vociférante, avaient l'air de lui crier son crime. Il reprit, enfin, d'une voix très basse:
—Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent vos malédictions, je les éprouve envers moi... Je n'ai pas même pour pallier mon crime, la vulgaire excuse d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait produire. Pendant des jours, pendant des nuits silencieuses, j'avais pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat ferait naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir, le dégoût mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement! Vos yeux hantaient mes veilles et mon sommeil... J'ailutté pour vaincre mon désir; mais à mesure que le remords et la froide raison l'étouffaient, on eût dit qu'un impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!... pitié, pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui m'ont tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante, le délire, la fascination qui m'aveugla. J'ai été provoqué à la faute par votre beauté.
—Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie et par ta luxure!
—Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.
—Et moi, je te hais, dit Josine.
Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un poignard:
—Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes misères avec ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel, et je te demande la mort, comme une grâce.
—Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien que je ne puis être ton bourreau.
—Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es la maîtresse de ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je me tue, cette nuit même!
—Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en!
—Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord votre pardon!... Que mon repentir vous désarme!
—Ton repentir d'une heure, d'un instant!
—Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera mon âme de larmes!
Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage fixe.
—Mon offense a duré un moment, continua Floris. Et il y a des milliers de moments où je ne l'avais pas commise, et tu auras de longues années pour l'oublier... Et pourtant, je souhaiterais que le premier berceau où l'on m'a couché fût devenu ma tombe!
—Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour moi, oh! quelle différence! Ma paix, mon honneur, madot virginale, je les posséderais encore... Que Dieu me venge, à proportion de l'infamie de ton forfait!
—Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi à détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y songeant.
—Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais qu'un chagrin éternel le consume! Puisse-t-il ne plus trouver de joie sur cette terre! Puisses-tu souhaiter la mort et désespérer de l'obtenir!... Que tous tes plaisirs se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes t'abandonnent!... Et demeure seul et désolé, sans courage pour mourir, sans force pour vivre!
—Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me frappe, je dirai qu'il est juste...
—Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce que j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et maintenant, la mendiante des routes, la fille du plus pauvre pêcheur me trouverait si misérable, qu'elle m'accorderait sa pitié!
—Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc Floris de Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine un cœur aussi angoissé que le mien? Oh! impose-moi, pour mon crime, le châtiment le plus cruel, le plus terrible, et je bénirai ta douceur!
—En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup, ma vie entière est détruite... Je ne puis plus habiter, désormais, qu'avec le deuil, la honte, le désespoir. Ce sont les compagnons que Floris m'a donnés, et qui me suivront jusqu'à mon tombeau!
—Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté et de la bassesse, je rencontre la pire souffrance, au milieu même du bonheur. J'étais écrasé sous le poids des misères communes à tous, et je trouve plus lourd aujourd'hui, le fardeau de ma seule misère!... Quel fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison sorti de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seulest coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait... O destinée! Fatalité des hommes!