IV.

IV.

DE LA BOURGEOISIE.

Dans les siècles primitifs de l'humanité, la terre était le partage de quelques êtres qui les premiers en avaient pris possession. Guidés par l'égoïsme, ces patriarches, ces héros constituèrent la société au profit de leur famille, et tracèrent autour de la propriété un cercle fatalqu'il n'était pas permis de franchir. Cependant les hommes se multiplièrent, et à mesure qu'ils arrivaient à la vie, ils frappaient aux portes de la société qu'ils trouvaient closes. Repoussés par la force, ces hommes s'agglomérèrent en dehors de la propriété, et devinrent les instruments de la puissance, les jouets de ses caprices. Puis quelques esclaves, émancipés par la reconnaissance de leur maître, s'assirent à côté du château seigneurial, et à l'aide d'un pécul qu'avait amassé leur sévère économie, ils posèrent les fondements d'une société nouvelle, qui, s'agrandissant de siècle en siècle, finit par envelopper le donjon des patriciens.

La bourgeoisie française est la plus jeune de l'Europe. Au douzième siècle, s'épanouirent au milieu des municipes romains ces belles républiques italiennes qui contenaient une population active, d'une rare aptitude aux affaires positives de la vie. Rien n'est comparable à la bourgeoisie italienne du moyen-âge! elle possédait deux faces de la pensée humaine, qu'on voit rarement réunies ensemble: la finesse égoïste du marchand et l'instinct de l'idéal.Malgré les nombreux systèmes qui se sont exercés à nous expliquer la naissance des communes françaises, et le développement de la classe moyenne sous la tutelle de nos rois, il est incontestable que la bourgeoisie de nos jours ne date que du dix-huitième siècle. Un des plus beaux caractères des temps modernes, MmeRolland, nous a laissé, dans ses immortels Mémoires, écrits en attendant la guillotine, une peinture simple et vraie des mœurs et des besoins de la bourgeoisie avant la révolution. Au dix-huitième siècle, la classe moyenne était arrivée à cet état de maturité sociale qui la rend importune à la minorité satisfaite. Elle avait de l'aisance, des lumières; toutes les illustrations étaient dans ses rangs. Laborieuse, économe, modeste, sans luxe et sans dettes, elle n'était rien dans la société légale. La monarchie française était fille du catholicisme; on ne pouvait toucher à l'une sans toucher à l'autre; l'impeccabilité des pontifes avait consacré l'irresponsabilité des rois. Pour borner la volonté royale, il fallait d'abord ébranler l'infaillibilité papale; on ne pouvait proclamer la souveraineté des nations sans proclamer celle desconsciences. La bourgeoisie avait des chefs trop habiles pour s'y tromper; elle attaqua l'Église.

Pour qu'une révolution politique soit utile, il faut qu'elle ne dépasse pas les lumières de ceux qui la sollicitent. La liberté ne doit satisfaire que des besoins impérieux et légitimes, et non pas exciter de coupables désirs. Qu'importe au barbare la liberté de la presse? qu'importe à l'ouvrier pauvre et ignorant le droit d'être envoyé à la chambre des députés? Tant que la révolution fut guidée par la main de la classe moyenne, elle resta pure et sainte. Mais après la chute des girondins, ces illustres représentants de la bourgeoisie du dix-huitième siècle, la France devint le vaste charnier des bourreaux de la Montagne.

Ce qui de nos jours fait le fond de la classe moyenne, c'est la génération révolutionnaire de 89. Élevée au milieu des émeutes, dans le tumulte des camps, privée de l'inappréciable éducation de la famille, ayant traversé une des époques les plus orageuses de l'histoire, fatiguée de sa longue course, saturée de doctrinessociales, elle veut le repos. Vainement vous lui criez de prendre haleine et de se remettre en route; elle veut jouir enfin du bien-être si chèrement acquis. Elle a vu tant de changements, tant d'innovations; on lui a donné tant de constitutions, tant de préfaces sociales, que la tête lui en tourne. Elle veut s'arrêter, poser la main sur quelque chose de solide qui résiste à l'orage. D'ailleurs, la classe moyenne fait comme l'aristocratie, elle condamne les moyens dont elle s'est servie pour arriver à l'émancipation politique; elle proclame l'ordre, c'est-à-dire le respect de ses priviléges. Dans l'immense atelier social de la révolution de 89, la classe moyenne n'a pris que deux éléments: la monarchie et la souveraineté nationale.

Depuis cinquante ans, nous sommes gouvernés par les partis extrêmes de la société. D'abord la basse démocratie s'empare de la révolution de 89 et jette la France déguenillée aux pieds de Napoléon; l'empire exalte les passions guerrières et courbe la nation sous le despotisme du sabre; puis la restauration nous amène ses capucins et ses talons rouges. Maiscette grande masse de citoyens laborieux, cette masse active, intelligente, la force des peuples; cette classe moyenne, honnête, économe, paisible, centre de l'humanité où tout aboutit, d'où tout dérive; cette bourgeoisie, fille de la liberté, composée de tous les talents, de toutes les capacités, de toutes les industries, qui aime l'ordre et la paix; cette bourgeoisie française qui donna le jour à la philosophie du dix-huitième siècle, quand aura-t-elle un gouvernement digne d'elle? N'est-il pas temps de se dépouiller de la vanité des conquêtes, de refouler ses passions haineuses et dominatrices, pour rentrer dans la véritable nationalité? N'est-il pas temps qu'un pouvoir véritablement national et modérateur plante son étendard au cœur de la patrie, et nous délivre une bonne fois de l'aristocratie féodale et des rêveries d'une poignée de factieux de vingt ans? Telle a été la pensée des hommes de 1830, de ceux qui se sont groupés autour de la royauté nouvelle, et qui l'ont escortée dans sa pénible mission.

Cette pensée est grande, juste, et l'histoire honorera le nom de ceux qui l'ont aperçue, etqui ont eu le courage de la défendre. La bourgeoisie avait été opprimée par tous les pouvoirs qui ont pesé sur la France. Elle avait en horreur 93, dont elle avait été la victime; elle avait abandonné l'empire, qui l'avait ruinée par ses guerres; elle venait de renverser la restauration, qui voulait la ramener à la féodalité. Il était donc éminemment politique, éminemment sage que le gouvernement de 1830 cherchât l'appui de la bourgeoisie, et se fit l'expression de ses besoins. D'ailleurs la nation était divisée en plusieurs partis, tous animés de passions véhémentes et exclusives, dont aucune n'avait la majorité. La bourgeoisie était la base commune de ces individualités sociales. Elle partageait leurs nobles désirs, qu'elle tempérait par son bon sens et son amour de la paix. Avec les républicains, elle voulait la liberté; avec les bonapartistes, la gloire de la France; et avec les royalistes, une magistrature héréditaire. En la prenant pour l'élément fondamental du nouvel ordre de choses, on pouvait espérer de calmer tous les partis, de les dominer par une force imposante, et de mettre un terme aux révolutions du monde.

Il n'y a de durable que ce qui est vrai. Tout fait moral, dont on exagère les proportions, grandit un moment pour périr aussitôt. Si vous vous étiez servi de la bourgeoisie pour faire la police de l'intérieur, pour disperser les émeutes et punir les factions; si vous en aviez fait une garde conservatrice de la propriété, et des vérités sociales reconnues de tous, vous en auriez fait une phalange invincible. Mais vous avez remué ses passions, vous avez excité ses cupides désirs; vous lui avez donné de l'ambition, vous l'avez soulevée contre le peuple; vous lui avez fait peur en lui faisant accroire qu'on en voulait à sa fortune; vous avez armé sa poltronnerie d'un fusil, et l'avez lancée sur la place publique. Puis vous l'avez chamarrée de cordons, et vous avez souffert qu'elle humiliât la nation par sa couardise et son ignorance. Voilà la faute, faute immense! Quelles que soient les amères déceptions qu'ait fait éprouver aux cœurs généreux la révolution de 1830, il est facile de défendre la royauté de juillet dans son action intérieure. On peut louer la justesse de son coup d'œil dans l'étude des besoins de la nation, sa vigueur dans la répressiondes désordres, sa modération après ses nombreuses victoires sur les factions armées pour sa ruine, la constance de ses principes au milieu des hurlements des partis et du sang des émeutes.

Mais comment approuver le rôle qu'on a fait jouer à la France, à l'égard de l'Europe! Comment ne pas s'indigner à ce lâche abandon de l'amitié des peuples! Comment ne pas flétrir des paroles les plus acerbes l'ignoble poltronnerie du gouvernement d'une nation grande et libre, qui s'agenouille devant le plus petit pacha de la sainte-alliance! qui souffre sans mot dire qu'on égorge ses alliés, qui ferme l'oreille aux cris de ces infortunés implorant son secours, et qu'il laisse expirer en maudissant le nom de la France! Que dire d'un gouvernement qui supporte les plus sanglants outrages, à qui on crache au visage, qui s'essuie sans proférer une plainte, et qui finit par se faire le délateur de la liberté et le sbire du despotisme! Non, depuis deux cents ans, aucune dynastie, aucun gouvernement n'est arrivé au pouvoir dans des circonstances plus favorables.Louis XIV arracha la France au bourbier de la fronde; Louis XV la reçut épuisée par les guerres et le faste de son aïeul; et son successeur la trouva ruinée par Louis XV et ses ruffiants, et grosse d'une révolution qui lui coûta la vie. Puis Napoléon la ramassa dans la fange où l'avait laissée tomber le Directoire, et il la lègue aux Bourbons couverte d'un million de soldats étrangers. Vous seuls, hommes de juillet, avez reçu la France forte, riche, glorieuse et libre, et toute prête à faire la loi au monde, si elle avait eu des chefs dignes de son courage. Mais vous avez refoulé son ardeur sublime; vous avez ridiculisé les nobles passions; vous avez soufflé dans son âme généreuse votre haleine empoisonnée, et vous l'avez remplie d'un froid mortel, d'un égoïsme dégoûtant, d'une lâche sensualité qui soulève le cœur et attriste la pensée!

Toutefois, prenez-y garde! ce n'est pas impunément qu'on s'écarte des principes sur lesquels repose l'individualité des peuples. De nos jours, la France est le verbe de l'esprit humain, et l'organe des progrès du monde;c'est à ce titre qu'elle est grande et forte. En écoutant servilement la bourgeoisie, vous avez fait de la révolution sociale de 1830 une misérable péripétie de ménage; vous avez mutilé un fait général; vous avez isolé la France de ses alliés naturels, et vous avez compromis son indépendance. Mais gardez-vous cependant de vous fier à la bourgeoisie. Dans une guerre malheureuse, elle rentrerait dans son échoppe et vous abandonnerait à l'ennemi. Rappelez-vous bien que la bourgeoisie puissante à la Convention, laissa périr la Gironde, et qu'elle livra la patrie au couteau des Montagnards.

Lorsqu'une pensée apparaît au monde, elle a, comme l'individu, comme la nation en qui elle se développe, son enfance, sa puberté et sa vieillesse. Dans l'histoire de l'esprit humain, ces trois époques de la vie d'une idée correspondent à la poésie, à la prose et à la science; et dans celle de l'humanité, au peuple, à la bourgeoisie, à l'aristocratie. La bourgeoisie est l'anneau intermédiaire des deux points extrêmes de la civilisation. La pensée est une dans sa source, mais elle subit toutes les modificationsde la vie extérieure. Conséquemment, chaque individu, chaque nation, chaque classe doit puiser dans les faits qui l'entourent, un genre d'esprit particulier. Or, qu'est-ce qui caractérise la bourgeoisie? le travail, l'ordre, l'économie minutieuse, l'amour des détails, et cette grosse finesse qui ne va ni très haut, ni très bas, qui s'exerce à l'appréciation des intérêts personnels, et que vulgairement on appelle bon sens. Vivant toujours sur le même point, s'agitant dans une sphère étroite, épuisant son existence à combiner des faits presque imperceptibles, les idées du bourgeois ne dépassent pas les objets avec lesquels il vit. Il entend assez bien l'économie de sa famille, la police de ses rues, l'administration de sa commune, balayer le devant de sa boutique et faire la charité sur le palier de sa porte; mais il s'élève difficilement jusqu'au gouvernement d'un grand empire, jusqu'à la dignité d'une grande nation; le bourgeois est l'homme de la localité, de la commune, et rien de plus. Emancipée de hier, la bourgeoisie n'a plus les sentiments du peuple, sa générosité, son courage, sa foi naïve, cette noble poésie du cœur quisoulève le monde, et fait des miracles; et cependant elle n'a pas encore l'élégance, l'élévation, la culture, le calme et l'unité d'esprit qui distinguent l'aristocratie. Pressée entre ces deux puissances, la bourgeoisie ne possède ni l'ignorance soumise et respectueuse de la première, ni les lumières et l'urbanité de la seconde. Parvenue à la propriété par un travail opiniâtre et une économie de tous les jours, la classe moyenne actuelle ne comprend ni le dévouement et la sympathie du peuple, ni la charité protectrice de l'aristocratie. Timide, soupçonneuse, elle ne voit que le fait matériel; elle se tient terre à terre, craint le mouvement, et ne se hasarde à marcher que lorsqu'elle est sûre du terrain sur lequel elle se pose. Avec le gouvernement de l'aristocratie, vous avez le culte du passé et un vif sentiment de nationalité; avec celui du peuple, une incessante aspiration à l'avenir, le mouvement, le progrès, la vie; mais la bourgeoisie n'est que l'expression stationnaire du présent.

La bourgeoisie française est née d'hier; elle a encore les pieds pleins de fange et les mainsensanglantées, que déjà elle trône du haut de son échoppe délabrée et se demande: qu'est-ce que le peuple? On pourrait croire qu'ayant été opprimée par la noblesse, la classe moyenne a dû apprendre dans ses propres malheurs à compatir aux malheurs des autres; qu'ayant combattu avec le peuple, elle voudra partager avec lui la liberté conquise; qu'elle sera douce, affable, sans prétention, sans morgue, et pardonnera facilement des fautes dont elle a donné l'exemple! Mais telle n'est pas la marche éternelle du cœur humain. La classe moyenne qui, en attaquant le gouvernement de la minorité nobiliaire, avait fait un appel énergique à tous les intérêts, et qui avait pris pour cri de ralliement:Liberté générale!après le combat, d'une main liberticide, elle repoussa hors de la cité légale le peuple qui la suivait en chantant victoire! et elle traça autour de sa personnalité égoïste un cercle imposteur, en disant:Ici finit la révolution, ici s'arrête le mouvement!

Voyez-la, elle s'isole de la nation! elle craint la foule, le hâle populaire! elle se dandine et se perche sur ses sabots, comme le courtisansur ses talons rouges! elle se grime, elle lâche ces phrases gouvernementales:Il faut un frein au peuple! Tout le monde ne peut pas commander! Chacun doit rester à sa place!Interrogez le meunier enrichi, il ne sait plus ce que c'est qu'un moulin; l'épicier ne connaît plus le prix du sucre; celui-ci ne voit pas son voisin, parce qu'il doit sa fortune à un sac de blé, et que l'autre doit la sienne à une fournée de pain.

L'ignorance de la petite bourgeoisie est un fait qui frappe tous les étrangers. Il est rare de trouver un marchand parlant sa langue, et encore plus qui l'écrive sans les fautes les plus grossières. A table d'hôte, en diligence, au spectacle, dans certains salons, vous rencontrez des hommes couverts d'un bel habit, singeant les bonnes manières, s'exprimant avec politesse; vous croyez pouvoir échanger quelques idées; mais vous êtes tiré de votre illusion par un de ces coups qui accusent une civilisation incomplète, et qui vous jettent dans un tout autre monde que celui où vous vous croyez.

C'est surtout dans l'histoire que cette ignorance est incroyable. Si on excepte Napoléon, dix à douze généraux, quelques orateurs de la révolution, quelques rois conquérants, la bourgeoisie actuelle ne sait pas une syllabe de l'histoire de la patrie; et si l'histoire ne consistait que dans une sèche nomenclature de noms et de dates, le mal de l'ignorer ne serait pas grand. Mais la connaissance véritable de l'histoire a une influence incalculable sur la moralité des peuples; elle élève la pensée, elle vous fait assister aux drames de l'humanité, elle inspire le respect du passé. En voyant toujours les mêmes passions, les mêmes catastrophes se reproduire de siècle en siècle, on se pénètre de cette idée, que, malgré la perfectibilité de l'esprit humain, il y a en lui quelque chose d'éternel, quelque chose d'inaltérable, que rien ne saurait modifier. Ignorer ce qui s'est passé avant nous, vivre tout entier sur les six pieds de terre que nous foulons, c'est de la bestialité, c'est le propre du vulgaire, qui puise dans cette ignorance un aliment à ses passions désordonnées. Aussi, moins un peuple connaît l'histoire, plus il est cruel dans ses révolutions.

Ce que la bourgeoisie actuelle comprend encore moins que l'histoire, ce sont les arts. Depuis quinze ans, on a fait des efforts incroyables pour remuer cette masse de lourds épiciers et pour lui donner un peu de mouvement social. La gravure a multiplié les chefs-d'œuvre, la librairie s'est épuisée en éditions à bon marché, le nombre des théâtres s'est accru; eh bien! ces efforts sont restés presque impuissants. La classe moyenne est persuadée que les arts ne sont bons qu'à amuser l'oisive opulence, qu'à réchauffer une vie blasée par les plaisirs, ou bien qu'à corrompre la jeunesse et à servir de coupable aliment à ses désordres. En ceci, elle se trompe comme en bien d'autres choses. Les arts, dont le but est la peinture de nos passions et la reproduction des merveilles de la nature, apportent à ceux qui les cultivent et les aiment, à l'homme isolé, au boutiquier, à l'homme spécial, des idées plus larges, des sentiments plus nobles. Ils injectent dans son âme engourdie un sang plus pur et plus généreux; ils vont le trouver dans sa mansarde, dans son trou, dans son fumier; ils le secouent, ils l'arrachent à la vie locale, àson égoïsme; ils agrandissent son esprit, ils échauffent son cœur. Alors l'existence prend un tout autre aspect. Nos sensations s'épurent, nos besoins s'ennoblissent, l'homme comprend mieux l'homme, ses joies et ses douleurs; sa sensibilité s'aiguise, ses mœurs se simplifient et s'améliorent. Au lieu d'aller au cabaret manger son argent et perdre la santé, il se plaît dans sa famille. Là, on se distrait à lire quelques pages d'un bon livre, à chanter une romance, et on se nourrit d'émotions douces, l'âme s'épanouit aux idées d'ordre et de liberté. En apprenant à analyser le mécanisme des sociétés, on comprend combien il est difficile de gouverner les hommes. Alors nous sommes plus justes pour ceux qui se vouent à ce pénible ministère; nous devenons moins exigeants et plus soumis aux lois de tout corps politique. Dans l'étude de l'histoire, nous acquérons l'idée consolante du progrès de l'humanité, et dans l'étude des arts et de la nature, celle de l'ineffable grandeur de Dieu.

Voilà ce qui manque à la classe moyenne de nos jours. Son intelligence est toute positive,ses jouissances grossières, ses besoins tout matériels: elle mène une existence lourde et monotone; pour elle, la vie est sans poésie et sans élégance. Quoique riche, elle aime peu la société; une ou deux fois par an, elle donnera un dîner, un bal; alors, on ouvre toutes les portes, on balaie toutes les chambres, on frotte, on nettoie, on fourbit tout, on étale la vaisselle, son linge, ses hardes; on fait une folle profusion de viandes, de vins et de liqueurs; puis, la journée finie et l'amour-propre satisfait, on remet tout à sa place; on ferme les portes, les jalousies, et durant le reste de l'année, on reste clos chez soi, comme l'escargot dans sa coquille. Qu'on ne dise pas que ce sont les défauts de la bourgeoisie de tous les temps et de tous les pays, on serait dans l'erreur: en Allemagne, en Italie, en Angleterre, la classe active, laborieuse, est aussi celle qui a le plus d'instruction. Dans ces pays, on n'est pas autorisé à être un ignare et un balourd parce qu'on vend de la toile. Le patriotisme, les sentiments élevés ne sont pas exclus de la boutique: allez à Vienne, à Berlin, à Dublin, à Londres, et vous trouverez des tailleurs, descordonniers, des boulangers qui connaîtront l'histoire de leur pays, qui auront un esprit cultivé, qui sauront la musique et qui vous présenteront un mémoire écrit correctement.

Du moins, si avec ce manque d'éducation, si avec cette absence de bonnes manières et de sociabilité, la bourgeoisie française avait de la bonhomie et de la simplicité; si elle usait avec modération de son autorité, si elle était facile, indulgente; mais loin de là! Il n'y a pas de noblesse au monde plus orgueilleuse, plus insolente que cette aristocratie du comptoir! Avec ses mains calleuses, elle repousse impitoyablement tout ce qui cherche à s'égaler à elle. Humble, servile, lâchement complaisante avec les forts et les puissants, elle est hautaine, fière, cruelle même avec les faibles. Le peuple, et surtout le paysan français, est plein de respect et de soumission pour les intelligences supérieures à la sienne; le bourgeois, au contraire, méprise toutes les puissances morales; il n'admire que la force et la richesse; il sourit niaisement à la vue d'un poète, d'un peintre, d'un musicien; il les traite de fous, et il nepeut comprendre comment un état occupe et récompense ces hommes inutiles. Il faut vivre dans les provinces pour se faire une idée de la torpeur de la classe moyenne! tout ce qu'il y a de vie, de poésie et d'élans généreux lui est complètement étranger. Aussi, les hommes d'intelligence, les médecins, les avocats, les artistes en tout genre lui sont-ils tout-à-fait hostiles; car ils mourraient de faim s'ils n'avaient pour les soutenir et les comprendre le peuple et le parti royaliste.

Cependant, dans cette lourde intelligence de la bourgeoisie, dans ce cœur sans amour, au milieu de ces passions haineuses, de ces sentiments égoïstes et sans dignité, sous cette enveloppe grossière, sous ces formes communes, vit un élément de liberté d'une incroyable puissance: c'est la haine du catholicisme. Sans nous perdre dans d'interminables questions théologiques, sans discuter ici les principes sur lesquels repose la hiérarchie romaine, sans vouloir nier le bien qu'elle a pu faire dans un autre temps, disons-le hautement, la réforme de Luther est une grande époque pourla liberté des peuples; sa parole fit une large brèche au dogmatisme du moyen-âge, par où s'introduisit enfin la lumière de la raison. Mais c'est surtout aux philosophes du dix-huitième siècle qu'appartient la gloire impérissable d'avoir achevé cette œuvre d'émancipation. Ni l'ingrat Bonaparte, ni Châteaubriand, ni la restauration, ni trente ans d'une guerre furibonde, n'ont pu affaiblir l'influence du dix-huitième siècle. Voltaire, qu'on a tant maudit, Voltaire qu'on a pris corps à corps, Voltaire vit toujours au milieu des populations; il les anime toujours de sa mordante satire, il leur communique son rire irrésistible. C'est l'esprit de Voltaire qui a fait l'opposition de nos quinze dernières années; c'est lui qui poursuivait la restauration jusque sous la mître de l'évêque, et c'est l'esprit de Voltaire qui rendra impossible le retour de la domination cléricale. Cette bourgeoisie, si souple, si humble sous la main du pouvoir, est pleine de passions aussitôt qu'on lui parle de tentatives faites en faveur des prêtres. On pourrait peut-être suspendre la charte et proclamer la dictature, qu'elle laisserait faire momentanément; mais jamais ellene consentira à courber la tête sous la hiérarchie romaine. La haine qu'elle porte au clergé catholique est profonde; c'est un élément suprême qui contient toute la grande révolution de 89.

Nous le redisons, la bourgeoisie n'a pas fait un pas hors du dix-huitième siècle; elle en a toutes les haines et tous les préjugés. Voltaire, Rousseau, Diderot sont aussi jeunes en province qu'ils l'étaient il y a cinquante ans. En cela, nous croyons que l'instinct de la classe moyenne la sert merveilleusement. La lutte est finie dans la haute sphère de l'intelligence, mais non pas dans les mœurs; malgré les coups que lui a portés la révolution et le texte de la charte, le clergé catholique ne se tient pas pour battu; c'est un ennemi irréconciliable de la liberté de conscience qu'il faut constamment surveiller. Dans les départements, il est tout aussi intolérant qu'il lui est permis de l'être; il mine ce qu'il n'ose attaquer de front; servile adulateur des adversaires des idées nouvelles, il écarte, il calomnie tous ceux qui s'opposent à ses tentatives d'envahissement. Aussi, labourgeoisie ne s'y trompe pas! elle laisse faire et dire le gouvernement et quelques hommes avancés qui travaillent à une réconciliation; quant à elle, elle se tient sous les armes.

Tel est le tableau rigoureux, mais fidèle, de la bourgeoisie française de nos jours. Toutefois le progrès a pénétré dans cette classe, comme dans le reste de la société. Le fils de ce marchand enrichi a reçu une bonne éducation, il a été nourri dans des idées d'indépendance et de liberté. Il a l'expérience de nos malheurs; sa tête s'est fortifiée à nos orages, le siècle l'a porté dans ses entrailles. La jeunesse de la classe moyenne a des sentiments plus nobles, des besoins plus élevés que la famille qui lui donna le jour; elle sait allier la dignité au travail, l'élévation des idées aux tracasseries des affaires domestiques; elle comprend mieux la vie, surtout la vie d'un grand peuple. Que la dynastie de juillet y prenne garde, cette jeune bourgeoisie ne sera pas facile à intimider! elle n'a pas d'enthousiasme pour la monarchie; elle la défendra tant qu'elle la trouvera fidèle au principe de la souveraineté nationale, maispas au-delà. Cette jeunesse est un élément de succès pour un gouvernement qui saura la comprendre, et une pierre d'attente d'un meilleur avenir.


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