VIII.

VIII.

CONCLUSION.

Nous sommes arrivé au but que nous nous étions proposé. Nous avons jeté un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la France; nous avons cherché à définir les éléments dont se compose la société actuelle; nous nous sommes efforcé de pénétrer ces individualités collectives qu'on appelle partis politiques, d'en sonder les mystères,d'y étudier le mécanisme de la vie intime, et d'en constater les transformations. Nous croyons avoir prouvé: 1oque l'esprit de la France est essentiellement formulateur, et qu'il n'est fort que par sa faculté représentative; 2oque le parti légitimiste est mort pour toujours comme pouvoir politique, mais qu'il a et qu'il conservera long-temps une grande puissance morale; et qu'à tout prendre, il est encore la fraction la plus intelligente, la plus sociable, la plus avancée de la société française; 3oque la bourgeoisie actuelle, germe des futures classes moyennes, n'est pas à la hauteur de la mission que les destins lui ont faite; qu'excellente et courageuse dans le maintien de l'ordre matériel, elle est dépourvue de l'éducation et de la haute moralité nécessaires au gouvernement d'une grande nation, et qu'elle a faussé le rôle de la France dans le drame européen; 4oque le vieux parti républicain est vaincu, mort sans retour, et qu'il ne laisse après lui ni postérité, ni mœurs, ni souvenirs, ni regrets; mais qu'il s'élève à sa place une jeune démocratie, intelligente et calme, qui donnera biende la besogne à la monarchie de juillet; 5oque le clergé catholique n'est pas du tout résigné aux faits accomplis, qu'il fait son possible pour ressaisir une influence qu'il n'aura plus, et que les efforts du gouvernement et de quelques esprits élevés, pour ramener à la vie du siècle ce vieux tuteur de la société européenne, seront infructueux, parce qu'on ne ranime pas un cadavre; 6oque le mouvement littéraire, connu sous le nom de romantisme, s'est tué par ses propres excès, mais qu'il fut utile, indispensable même; qu'il a brisé les anciennes formules, remué un nombre considérable de mots et d'idées, et qu'il a préparé les voies aux hommes de génie. Voilà la substance de notre livre; nous y ajouterons quelques réflexions.

Les êtres collectifs, comme les êtres naturels, ne peuvent se faire à l'idée douloureuse que le temps modifie tout, et qu'ils sont les premiers à subir cette loi éternelle des choses. Aussi, pendant que tout change, que tout se transforme, ils persistent à se dire invulnérables, et à nier leur annulation; n'est-ce pas le caractère de la vieillesse, qui aime mieux croire à la détérioration du monde, qu'à sa propredécrépitude? Par exemple, on se plaint, depuis quelques années, de l'engourdissement de l'esprit public, et de l'indifférence de la nation en matière politique. Ni les passions factices de la presse, ni les promenades sentimentales de quelques députés, n'ont trouvé d'écho au milieu de nos populations calmes et dédaigneuses. La nation serait-elle réellement endormie, et aurait-elle lâchement abandonné le soin de son indépendance et de sa liberté? Assurément, non. La civilisation, qui n'a pas une marche méthodique, ne suit pas toujours la route que lui tracent ses éclaireurs; souvent même elle paraît se plaire à tromper complètement leur attente. Ainsi, aucun des vieux partis politiques qui se sont unis pour renverser la restauration, et qui depuis 89 se partagent la France, n'est aujourd'hui l'expression de ses vœux et de ses intérêts; leurs doctrines partielles et agressives ne sont plus en harmonie avec le mouvement prononcé d'organisation qui tourmente toutes les têtes. On confond le travail paisible, mais efficace, d'une génération qui s'élève, avec le silence de la mort.

Il est évident que, depuis la révolution de juillet, la nation n'est plus dans la situation morale où elle se trouvait avant les trois grandes journées. Soumise alors à un pouvoir qui contrariait toutes ses tendances, elle dut tout entreprendre pour l'anéantir. L'opposition était générale, tout le monde aidait au mouvement, chacun y était utile; car pour renverser il faut plus de courage que d'intelligence; mais après la victoire, la question changea de face. Un gouvernement nouveau s'institua, qui répondait à peu près aux besoins de la majorité victorieuse. La bourgeoisie, qui avait fait la force de l'opposition des quinze dernières années, et derrière laquelle s'étaient cachées les fractions républicaine et bonapartiste, voulut s'arrêter, user de la puissance qu'elle venait de conquérir si péniblement, organiser l'état comme elle l'entendait, et jouir enfin d'un bonheur qu'elle poursuivait depuis 89. Les minorités, déçues dans leur attente, se fâchèrent; elles accusèrent la bourgeoisie d'égoïsme, elles haranguèrent le peuple, promirent le siècle d'or si on voulait les suivre; et voyant que leur éloquence restaitsans effet, elles prirent les armes et tentèrent la guerre civile. Elles furent vaincues, chassées de la place publique à coup de crosse de fusil par la bourgeoisie, à qui l'instinct de la conservation donna du courage. Malgré leurs nombreux revers, les factions ne se tinrent pas pour battues; elles envahirent la presse et la chambre, essayèrent d'obtenir par la ruse et les voies légales, ce qu'elles n'avaient pu acquérir par la force; mais le pays resta sourd à leurs paroles, et les laissa prêcher dans le désert. C'est alors qu'elles se mirent à accuser la nation de somnolence, et à proclamer qu'elle était morte à la vie politique! C'était naïf, mais ce n'était certes pas adroit.

La presse s'est étrangement trompée! Parce qu'avec sa critique acerbe et agressive, elle avait servi la haine universelle contre une dynastie incorrigible; parce que la crédulité générale lui avait laissé faire et défaire des réputations; parce qu'avec une demi-douzaine de phrases sonores et creuses, elle avait gouverné le pays pendant quinze ans et exercé une dictature presqu'absolue sur l'inexpériencede la nation; elle eut la simplicité de croire qu'il en serait toujours de même, et qu'après la révolution de juillet elle pourrait continuer à vivre, des grossières banalités qui l'ont sustentée pendant toute la restauration! ce qui se passe depuis cinq ans a dû complètement la désabuser. A présent, il faut autre chose que des déclamations pour remuer les esprits. Avec une royauté intelligente qui s'entoure de toutes les grandes capacités de la nation, l'opposition devient difficile; il faut des faits positifs, des idées nouvelles, des études spéciales et profondes pour combattre une administration qui se recrute dans les hommes les plus éclairés et les plus capables. Aussi, depuis 1830, l'opposition en général a-t-elle été presque toujours battue par le gouvernement. Tandis qu'elle l'attaquait par des souvenirs, par de vieilles passions, il se défendait par de hautes raisons d'état, puisées dans les circonstances impérieuses où il se trouvait; pendant qu'elle faisait du drame, il faisait de l'ordre; tandis qu'elle poussait à l'anarchie, il marchait au progrès; c'est ce qui l'a consolidé. La nation ne s'y est pas trompée: malgré les élans épiquesde la presse et de la tribune, elle a parfaitement compris que le gouvernement était le véritable défenseur de ses intérêts, et l'interprète de la civilisation. Le gouvernement est devenu populaire; il est de bon ton de le défendre, d'expliquer ses mesures, de l'excuser; tandis que l'opposition vulgaire est tombée dans l'avilissement: c'est là un pas immense dans la moralité française! Et puis, l'avénement de la bourgeoisie au pouvoir est un fait qui par lui-même, doit atténuer la puissance de la presse, surtout de la presse parisienne. La bourgeoisie ne lit guère, et il faut autre chose que de beaux discours et des idées philosophiques pour l'influencer; elle se défie volontiers de tout ce qui est abstrait; son esprit, rompu aux détails de la vie pratique, s'élève rarement à la conception d'un plan général, jusqu'à la cime des choses. Elle ne croit qu'à ce qu'elle palpe, et pour elle, le monde finit là où se termine l'horizon. D'ailleurs l'émancipation de la bourgeoisie doit amener nécessairement l'émancipation morale des provinces; et ce dernier fait portera un coup terrible à l'omnipotence de la presse de la capitale.

En effet, il est incontestable que depuis 1830 la province semble s'animer d'une vie nouvelle. Le pouvoir et les partis acharnés à sa perte, ont tour-à-tour invoqué son assistance; réveillée de son long assoupissement par les cris des combattants, elle s'est empressée de donner à la royauté de juillet l'appui immense de son assentiment, et les minorités factieuses furent vaincues faute de prosélytes. Repoussé de Paris, le flot de l'anarchie déborda dans des contrées encore vierges de ses ravages, où il fut complètement absorbé. Oui, qu'on le sache bien, parmi les causes qui depuis six ans ont contribué à l'affermissement de la monarchie constitutionnelle, une des plus efficaces c'est la résistance énergique de la province aux prédications fallacieuses des nouveaux prophètes; son bon sens l'a préservée des doctrines perverses, et des mille folies qui ont agité la capitale. Fiers de leur courage et de leur constance aux principes d'une liberté conservatrice, les départements semblent vouloir secouer la pesante tutelle dont on les accable depuis si long-temps, et préluder à une existence plus large et plus intelligente. Déjàil s'élève de toute part des institutions locales, des ateliers, des sociétés littéraires et musicales qui, sans avoir encore une grande portée, ont au moins le mérite de propager le goût des choses élevées, de faire connaître les chefs-d'œuvre des grands artistes, et de soulager Paris d'une partie de cette masse de sang, qui bien des fois a failli l'étouffer. Encouragées par la rare sagacité de la royauté, qui comprend toute l'utilité de cette dispersion de la vie sociale, et poussées en avant par les nouveaux intérêts que viennent de créer les lois communale et départementale, les provinces s'agitent, se préoccupent des grandes questions administratives, et tendent toutes à se créer des centres d'activité locale, qui auront un jour les plus heureux résultats. Voilà, ce nous semble, les causes nombreuses qui militent contre l'influence exclusive de la presse parisienne; et déjà nous voyons la preuve de ce fait, dans l'indépendance que montrent les départements dans le choix de leurs députés.

Une des grandes misères de l'humanité, c'est de ne savoir jamais apprécier le moment actuelde son existence; c'est de lancer son esprit ou trop en avant, ou de le laisser errer derrière elle; c'est de regretter, d'espérer, de rire ou de pleurer toujours, sans repos, sans savoir jouir paisiblement du beau jour qui l'éclaire, et du bonheur qu'elle rencontre. De là ces voix graves, ces génies moroses qui s'élèvent pour maudire les générations contemporaines et le siècle qui les porte. Certes, le nôtre n'a pas été gâté par les panégyriques; les Jérémies n'ont pas failli à son instruction; c'est un métier si commode que tout le monde s'est mis à le faire. Parmi les grosses banalités qu'on imprime tous les jours contre ce pauvre dix-neuvième siècle, on remarque surtout cellesd'athéismeetd'immoralité. Incrédule, et pourquoi? Parce qu'il ne va plus à confesse, parce qu'il ne croit plus au mystère de la Sainte-Trinité, ni à l'infaillibilité du pape; parce qu'il ne veut plus ni de la domination du prêtre, ni de la tyrannie des castes, et qu'il ne s'agenouille plus devant de creux fétiches et de vieilles légendes; parce qu'il se sent assez fort pour adorer Dieu face à face, et qu'il n'a plus besoin de coups de tonnerre ni de buissons enflamméspour croire à l'existence d'un être suprême, type ineffable de toute beauté, de toute justice et de toute grandeur; on oublie donc que l'humanité a appris à lire, et qu'elle n'a plus besoin de Moïse pour comprendre les tables de Sinaï. Qu'on me cite un siècle qui ait eu une idée plus élevée, plus rationnelle, du monde et de son auteur; qu'on remonte le fleuve de l'histoire, et qu'on me trouve une époque où Dieu ait été mieux compris, mieux servi, mieux aimé que de nos jours? Il y eut-il jamais une aspiration plus vive et plus générale à l'idéal, au bonheur de tous les hommes, à la perfection du genre humain? Vit-on jamais la société plus grave, plus sensée, plus ferme dans les principes d'ordre et de liberté, malgré les nombreuses tentatives des méchants pour l'en détourner? A-t-on jamais vu une plus sainte préoccupation de la misère du pauvre, une charité plus abondante, plus d'égards pour les classes infimes, plus de sévérité dans les mœurs, plus de chasteté dans les familles? A-t-il jamais existé un gouvernement plus modéré, qui mît une plus tendre sollicitude à faciliter l'instruction de la jeunesse, et à récompenser les talents?Non, jamais. Était-on plus religieux du temps des dragonades, de la Saint-Barthélemi, sous le règne de François Ier, ce roi chevalier qui faisait brûler les calvinistes de son royaume pendant qu'il s'alliait avec les Turcs et les protestants de l'Allemagne? Dieu était-il donc mieux compris, lorsqu'on égorgeait les populations innocentes du nouveau monde, sous le pontificat des Borgia, pendant le grand schisme d'Occident, du temps de la guerre des Albigeois, pendant les croisades, lorsqu'on pillait, on brûlait, on assassinait pour la gloire du Seigneur? Quoi! un peuple qui travaille, qui ne va plus gueusant à la porte des monastères, qui fait tous ses efforts pour arriver à la propriété, parce qu'elle est la source des plus nobles sentiments, ce peuple est immoral! Quoi! dis-je, un siècle qui voit Dieu partout, qui le bénit sous toutes les formes, qui ne l'emprisonne plus ni dans un peuple, ni sous un turban ou un bonnet carré, qui laisse à chacun la liberté de l'adorer comme il l'entend, qui ne pend plus pour un mot, pour une syllabe; un siècle d'une admirable tolérance serait un siècle athée!

Arrière donc sycophantes impies, vos blasphèmes hypocrites ne nous imposent pas! Vos jérémiades découpées de la bible que vous mutilez, sont impuissantes sur un siècle que vous ne détestez que parce qu'il a mis un terme à vos dévotes fourberies. Nous valons mieux que nos pères et nos aïeux. Les mœurs de la France en 1837 sont incomparablement plus pures que lorsque les évêques se disputaient l'honneur d'être les mignons des concubines des rois très chrétiens; et le Dieu d'une époque qui croit au progrès incessant de l'esprit humain, vaut bien celui de l'inquisition!

Nous vivons dans une époque de transition. La chaleur lente mais irrésistible de la civilisation a pénétré les vieilles entités sociales qui se dissolvent, et parsèment le sol de leur poussière. On a beau crier qu'on est plein de vie et qu'on a des siècles d'avenir, personne n'y croit, et la mort a déjà frappé de sa main décharnée ces vieillards imbécilles qui se fardent et se redressent, croyant cacher sous ces vains artifices les sillons inaltérables dutemps. Si la société actuelle n'a pas de physionomie propre; si le gouvernement de 1830 est un composé de mille éléments divers qui hurlent de se voir accouplés ensemble; s'il a été obligé de couvrir sa nudité des nombreuses défroques léguées par ses prédécesseurs; c'est que la nation elle-même n'avait point de formes arrêtées; c'est qu'elle était travaillée par un mal immense dont elle ignorait la cause; c'est qu'en sachant très bien ce qu'elle ne voulait pas, elle n'avait pas encore d'idées faites sur le monument qu'elle voulait édifier. Aussi comprenons-nous à merveille le désordre et la confusion qui furent la suite de l'immortelle victoire de juillet. Dans l'incertitude générale, chacun se crut appelé à guider les autres; et comme chacun n'était que le représentant d'une idée partielle, il est évident qu'elle ne pouvait convenir à tous. De là ces milliers de prophètes, ces clubs de législateurs, ces émeutes sanglantes. Au milieu de cet orage, et assailli par toutes les minorités dont chacune voulait lui imposer ses lois, le gouvernement, s'apercevant que la nation n'était pas plus avancée que lui, et qu'elle n'étaitpoint en état de lui donner des conseils, fit un pas en arrière; et s'appuyant sur quelques piliers vermoulus de la monarchie détruite, il proclama la nécessité de l'ordre qui est un besoin de tous les temps et de toutes les sociétés. Il fut admirablement secondé, dans cette noble mission, par la vieille bourgeoisie de 89, dont les idées sociales étaient depuis long-temps arrêtées; et puisque la bourgeoisie et le gouvernement voulaient ce qui convenait à presque tous, le repos et le temps de se reconnaître, il était impossible qu'ils ne fussent vainqueurs d'une poignée de factieux entêtés. En ceci, le gouvernement a donné une grande preuve de sagesse. Il a fait un appel aux forces existantes, et il ne s'est pas amusé à attendre, les bras croisés, que la société se débrouillât toute seule. Il a accompli l'acte d'un bon administrateur, mais voilà tout; la question de l'avenir de la société française est encore pendante. Le gouvernement de juillet tel qu'il existe, n'est à proprement parler que le gouvernement temporaire d'une caravane qui n'est pas encore arrivée au but de son voyage.

En effet, comment voulez-vous que la société ait un caractère prononcé pendant que durera cette dissolution des anciennes classifications politiques? Est-il possible qu'un gouvernement fort et original s'établisse sur un sol plein de sable, chaque jour renouvelé par des couches nouvelles, et au milieu d'une nation qui se décompose? Car la classe qui doit surgir de cette immense élaboration, cette classe moyenne qui se formera des débris de toutes les vieilles fractions sociales, et qui englobera dans son vaste sein, nobles, prêtres, républicains, légitimistes, etc., etc.; cette classe moyenne, qui désormais doit être la base de toutes les nationalités, et à qui doit appartenir le gouvernement de l'avenir, n'existe pas encore. La bourgeoisie, dont nous nous sommes occupé dans un chapitre spécial de cet ouvrage, n'est qu'un parti politique plus étroit, plus égoïste et plus ignorant que les autres; la bourgeoisie n'est que l'enfance de la véritable classe moyenne. Nous sommes étonné qu'un penseur de la force de M. Guizot se soit mépris au point de parler de la classe moyenne comme si elle existait réellement. Il n'y a encore que des partis ennemisl'un de l'autre, exclusifs, dépourvus d'aptitude et d'avenir; du moins, c'est ce que nous avons voulu démontrer dans ce livre. La véritable classe moyenne est dans les langes; toutefois elle grandira vite, et son règne n'est pas loin. Mais nous vivons encore sous la tutelle de la bourgeoisie de 89, qui certes a bien mérité de la civilisation en détrônant la féodalité, mais qui est au bout de sa glorieuse carrière et qui n'en peut plus.Louis-Philippeest le véritable représentant de la bourgeoisie; il en a les besoins et les sympathies; il a admirablement bien compris que les restes de cette vieille bourgeoisie, qui combattait à ses côtés àJemmapes, formeraient encore le parti le plus puissant et le seul qui fût en état de faire la police de la société matérielle; il s'est appuyé sur elle, et il en a fait une garde conservatrice de l'ordre et du repos public. Escorté de cette sage milice, il a préservé la France du règne furibond des écoliers de la Montagne et du retour de la royauté féodale. En ceci, il a été profondément habile, sagace, conséquent avec sa vie entière et les principes de la bourgeoisie. Il a voulu sincèrement ce qu'il croyaitêtre le bien de la nation; il l'a accompli avec un courage, une suite et une modération que n'oubliera pas l'histoire. Mais nous croyons qu'il ne lui est pas donné d'aller plus loin. La bourgeoisie est un corps épuisé; elle fera encore pendant quelques années le service d'invalide; elle montera la garde; elle balaiera les rues; mais la prépondérance politique lui échappe; il n'y a plus en elle aucun germe de vitalité sociale. Elle a fait son temps et son œuvre; elle a tué la féodalité: il ne lui reste plus qu'à mourir et qu'à engraisser de sa cendre le sol duquel germera la future classe moyenne.

C'est à l'héritier présomptif de la couronne de juillet, c'est au duc d'Orléans qu'est réservé le périlleux honneur d'ouvrir le règne de la classe moyenne. Élevé au milieu de nous, comme nous nourri à la source de la science populaire, jeune, instruit, généreux, sans antécédents politiques qui l'enchaînent, pur comme les trois grandes journées, c'est véritablement un homme de l'avenir! C'est à lui qu'appartiendra la gloire d'élargir le cercle de la révolution de 1830, d'en tirer les conséquencesqu'elle contient et sans lesquelles elle ne peut que végéter, de relever l'honneur de la France vis-à-vis de l'Europe, de lui faire parler un langage digne de sa grandeur, et d'effacer l'ignoble souillure que lui a faite la couardise de la bourgeoisie.

En terminant cet ouvrage, nous éprouvons le besoin de dire encore un mot sur une petite réaction qui, dans un coin de la capitale, semble s'élever contre le dix-huitième siècle. Rien n'est plus digne de pitié que ce qu'on appelle à Paris une réaction! Il y en a cent au moins dans le court espace d'un quart de siècle; et si la province était aussi niaise qu'on se l'imagine, et suivait servilement toutes les impulsions qu'on veut lui donner, la France serait le dernier pays de l'Europe. Revenez à Paris après cinq ou six ans d'absence, vous êtes douloureusement surpris de ne plus trouver debout les dieux et les hommes qu'on y adorait avant votre départ. Non-seulement ils y sont oubliés, mais leurs statues sont renversées, mais on les nie, on conteste le droit qu'ils avaient à l'admiration générale. Dans les arts, ces flux et refluxsont innombrables. Aujourd'hui, on pleure Nourrit, on l'encense, on le charge de couronnes, on s'apitoie sur sa perte irréparable. Demain, on s'agenouille aux pieds de Duprez, on le proclame le plus grand chanteur qui ait existé, et Nourrit n'est plus qu'un talent factice et de second ordre. Il ne faut pas s'imaginer, comme on se plaît à le dire, que ces réactions si fréquentes et si irréfléchies soient l'effet inévitable d'une grande consommation d'idées, d'une vie prodigieusement active, le signe d'un véritable progrès; non; car le plus souvent on est obligé de revenir sur ces enthousiasmes trop hâtifs. C'est plutôt la marque d'une déplorable instabilité; c'est surtout le produit honteux d'une critique vénale, sans portée, qui transgresse les devoirs de sa mission. En politique, et dans la haute sphère des idées sociales, ces oscillations sont tout aussi fréquentes, tout aussi imprévues, tout aussi irrationnelles. N'est-ce pas misérable, par exemple, de voir une poignée d'écrivailleurs déconsidérés, qui ne croient ni à la Bible, ni au Koran, clabauder d'une voix de Tartufe contre le dix-huitième siècle, l'un des plusgrands et des plus glorieux de l'histoire de l'esprit humain? A-t-il jamais existé une époque comparable à celle de 1740 à 1791? Que serions-nous sans ce siècle immortel qui nous a tout aplani, et nous a légué jusqu'aux armes avec lesquelles nous lui livrons ce combat parricide? Nous vivons encore de ses largesses; nous sommes obligés de couvrir notre nudité du manteau de sa philosophie, et nous blasphémons contre sa mémoire, et nous outrageons sa tombe! Sans doute, le dix-huitième siècle n'est pas le dernier mot de la raison; il a eu ses faiblesses et ses erreurs, et il serait absurde de nous contraindre à rester immobiles dans le cercle qu'il a tracé. Étudions-le, expliquons-le, faisons mieux que lui si cela nous est possible; mais soyons reconnaissants de ce qu'il a fait pour nous; admirons ses œuvres et ses grands hommes qui ont brisé les chaînes de l'humanité; ne remuons pas d'une main sacrilège leurs cendres vénérées, et rappelons-nous que le respect du passé est le gage des progrès de l'avenir.

FIN.


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