Fuite de mes amis.
Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués, ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir.
Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire. Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable lorsqu'il sort de son trou pour la première fois.
«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?
—La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore, entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.
—Il n'y a donc pas de maisons?
—Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas, Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là?
—Oui, bien sûr....
—Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux, un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée, on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris d'effroi.... puis....
—Puis?
—Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts que je fais m'éveillent....
—Toujours au même endroit?
—Toujours.»
Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs.
«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre gémir de la sorte!
—Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis donc, Aimée, si tout cela était arrivé?...
—On le dirait....
—Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés!
—C'est Joseph qui dit cela.
—Qu'en penses-tu, toi, Aimée?
—Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»
C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly. Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux: devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé. Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur. L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de gaz.
Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.
Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?... Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la campagne?
Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre, et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles. Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.
Florentin et Florentine.
Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille accompagnée d'une servante, en sortait; mes amis s'arrêtèrent pour admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu'à la lueur d'une lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue.
«Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix maniérée, que font là ces enfants? Les connaissez-vous, Marie?
—Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh! pour ça non, mam'zelle, ils ne sont pas du village.
—Ne les éclairez plus, Marie; ils ont de trop vilaines physionomies; on dirait de petits brigands.
—Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la confiance. Je sais bien qui ne leur donnerait pas sa bourse à garder, moi.
—Que font-ils par ici?
—Pardine! ça cherche à voler.
—Vous croyez, Marie?
—Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sûre, mam'zelle. Et il n'est pas déjà si rassurant de les voir rôder comme cela autour de la maison.
—Renvoyez-les au plus vite, alors.
—C'est ce que je vais faire.»
Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas l'air d'entendre:
«Allons, allons, portez vos méditations ailleurs, vous autres.
—Ils ne vous comprennent point.
—C'est possible; alors je vais leur parler un meilleur français. Çà, cria-t-elle, on vous prie de déguerpir, si vous ne le faites pas tout de suite, vous aurez affaire à moi.
—Nous ne vous gênons pas, dit Aimée, qui, plus décidée que César, prenait la parole dans les occasions critiques.
—Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent point. Et ça ose répondre!... On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'audace de ces petits misérables; on ne ferait que son devoir en les souffletant.
—Assez, Marie, assez, ne les frappez point, donnez-leur quelque argent, et ils s'éloigneront peut-être. Il faut en finir, je ne puis passer ma soirée ici.»
La servante jeta dix centimes au visage de César et disparut avec son impertinente maîtresse. Quant à mes amis, sans essayer de chercher les dix centimes, qu'il eût, du reste, été impossible de trouver, tant la nuit était devenue épaisse, ils continuèrent à marcher dans la rue, plongeant dans les maisons dont les volets étaient encore ouverts, des regards profondément découragés.
Ils se demandaient si aucune de ces demeures ne voudrait s'ouvrir pour les recevoir, et s'ils étaient condamnés à passer la nuit dehors. Il fallait cependant bien peu de chose pour ramener la sécurité dans leur pauvre coeur et à en chasser toutes les appréhensions et toutes les angoisses que la peur y avait fait naître: le coin le plus obscur d'une de ces grandes cuisines où l'on voyait des chats et des chiens se prélasser aux meilleures places, se chauffer le ventre et le museau à la flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie de vieillards et d'enfants qui jouaient et devisaient entre eux! Tout doucement César et Aimée se faufilèrent le long des maisons pour mieux voir ce qui s'y passait. C'était indiscret, mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs, tout cela était si nouveau, et tous ces logis si différents de celui de Joseph!... Une fenêtre plus vivement éclairée que les autres captiva bientôt exclusivement leur attention. Par cette fenêtre on pouvait explorer dans tous ses recoins une de ces grandes salles qui, dans les maisons de paysans, tiennent lieu tout à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Une femme jeune encore, les manches et la jupe retroussées, tenait un poêlon sur le feu, pendant qu'un petit garçon et une petite fille, du même âge à peu près que mes amis, promenaient à tour de rôle, en le dodelinant sur leurs bras, un gros marmot de sept à huit mois qu'on avait déjà habillé pour la nuit. Quand ce bébé manifestait quelque impatience, le frère et la soeur lui faisaient toutes sortes de mines, lui chantaient une belle chanson, ou bien lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, mais qui font tant rire les bébés de cet âge. César et Aimée ayant compris tout de suite que c'étaient là de braves enfants, prenaient un plaisir extraordinaire à les voir se promener de long en large dans la chambre. Mais, à plusieurs reprises, leur regard se croisa avec celui de la maman, laquelle, ne devinant pas ce que c'était, dit à ses enfants:
«Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre à la fenêtre!»
Mes amis, qui avaient entendu, s'éloignèrent de quelques pas.
«Rien, maman, il n'y a rien,» répondirent les petits villageois, après avoir jeté un coup d'oeil dans la rue.
Un peu après, elle prit le bébé pour le faire souper et dit encore:
«Pour sûr, il y a quelqu'un à la fenêtre. Allez dehors, vous pousserez les volets.»
César et Aimée songèrent à fuir, mais je ne sais quoi les tenait cloués là, près de cette maison.
Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent la porte avec précaution, et aussitôt la refermèrent vivement.
«Quoi donc? fit la mère.
—Maman, répondirent-ils d'une voix étouffée, il y a un homme.
—Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans doute votre père; ouvrez-lui.»
Il fallut bien s'exécuter. Cette fois, ils sortirent tout à fait, mais rentrant presque aussitôt:
«Maman, ma chère maman, s'écrièrent-ils, venez donc voir, c'est un petit garçon et une petite fille.»
La maman sortit.
«C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant à elle-même. Et à cette heure.... Comment cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits poussins qui se seraient perdus dans l'herbe en courant après les insectes et n'auraient pu retrouver le nid de leur mère. Ah! ça, petits, leur dit-elle, approchez donc un peu qu'on vous voie!»
César et Aimée, suivis de Balthasar, vinrent se placer dans la clarté que le feu envoyait jusque dans la rue par la porte toute grande ouverte. Ils ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumière à la Rembrandt.
«Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'écria la jeune femme en découvrant de quelle misérable façon ils étaient vêtus. Et dire que ce sont là de petites créatures du bon Dieu!... Allons, entrez tout de même, on verra....»
Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent point prier.
La villageoise leur assigna pour s'asseoir un banc de l'autre côté de la table, où elle-même avait pris place avec le bébé.
Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous deux en face de César et d'Aimée, et là, les mains derrière le dos, se mirent à examiner mes amis en silence et avec cette curiosité naïve et indiscrète particulière aux enfants à qui l'éducation n'a pas appris à vivre selon l'usage du monde. Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se faisant des signes avec les yeux pour se communiquer leurs impressions. Mes amis, de leur côté, leur rendaient la pareille et les examinaient aussi, mais plus timidement, un peu en dessous, il faut bien le dire, ce qui ne les empêchait point de voir combien tous deux étaient gentils, la petite fille surtout.
Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que le grand air avait légèrement brunies, et une forêt de cheveux blonds qui s'échappaient de son petit bonnet, tout autour de la tête, par centaine de boucles, rangées les unes de ci, les autres de là, au caprice du vent, sans ordre et sans art. Oui, certes, elle était gentille, et vous n'auriez pas dit le contraire si, comme César et Aimée, vous aviez pu admirer sa petite bouche qui souriait avec tant de finesse et de naïveté, et ses grands yeux si expressifs qu'on eût dit qu'ils parlaient, et son nez en l'air, et le petit bout de ses jolies oreilles où étaient accrochés de beaux pendants d'or en forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle, puis son beau tablier de mérinos, puis son joli bonnet des dimanches!... Après cela, peut-être que vous n'aimez que les petites demoiselles qui ont le teint trop pâle, les traits trop délicats et la taille trop effilée.... Je ne veux point nier qu'elles soient intéressantes et n'ai point la prétention de contester la légitimité de votre goût; mais enfin vous conviendrez qu'il y a des beautés de plusieurs sortes, et que les enfants dont la santé est robuste, la mine appétissante et l'humeur aimable, ne sont pas à dédaigner.
«Voyons, dit la maman lorsque le bébé fut couché, vous allez me dire qui vous êtes et pourquoi nous vous avons trouvés à pareille heure dans la grand'rue de notre village?»
César raconta tant bien que mal comment ils avaient quitté Paris.
«Dieu du ciel! s'écriait la jeune femme que la brutalité de Joseph faisait frémir, est-il possible que la terre nourrisse des monstres comme cela?»
Elle résolut de garder chez elle jusqu'au lendemain ces pauvres abandonnés, et se mit sur-le-champ à préparer le repas du soir, car elle voyait bien qu'ils étaient exténués et ne pourraient, sans souffrir, rester plus longtemps sans prendre de nourriture.
Alors entra un homme âgé de trente-cinq ans à peu près. Il était grand et bien pris dans ses membres, qu'il portait cependant avec une certaine lourdeur, comme les individus que les rudes travaux des champs ont de bonne heure courbés sur la terre. Le petit garçon et la petite fille coururent à sa rencontre, il les embrassa avec effusion. César comprit qu'il était le maître du logis. C'était un bon père et un honnête homme, on le voyait bien; et malgré la pesanteur de sa démarche, on lisait dans son maintien comme sur son visage la dignité naturelle des gens qui n'ont de comptes à rendre et de grâces à demander qu'à Dieu.
Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bébé qui dormait paisiblement dans un petit berceau rustique, puis il offrit à sa femme de l'aider dans ses occupations de ménagère.
«Voici, lui dit-elle en montrant César et Aimée, deux enfants que j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils se mettre à table avec nous pour souper?
—Pourquoi pas?» répondit simplement le jeune homme, qui était laconique dans tout ce qu'il disait et semblait avare de ses paroles, comme les individus habitués à vivre et à travailler dans la solitude.
Le dîner était frugal, une soupe au lait et des oeufs; mais mes amis n'avaient peut-être jamais fait un repas si délicat, et, tout bas, ils se disaient que c'était là pour sûr un festin de roi.
Quant à Balthasar, promptement familiarisé avec les habitudes de la maison, côte à côte avec le chat du logis, il mangeait proprement la part qu'il s'était adjugée d'un copieux reste de potage.
Après le dîner, les petits villageois, qu'on appelait Florentin et Florentine, se mirent à genoux pour faire leur prière du soir. César et Aimée les imitèrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient, et joignant les mains tant bien que mal, répétaient à voix basse les paroles que les autres prononçaient tout haut; mais ils n'en comprenaient point le sens.
La jeune femme qui les regardait, devina aisément qu'ils ne savaient point leurs prières. Alors elle résolut de leur montrer au moins à faire le signe de la croix.
«Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, on dit tout simplement: Mon Dieu, ayez pitié de moi!
—Et quand on veut prier pour d'autres, demanda Aimée, doit-on lui dire la même chose au bon Dieu?
—Pour qui donc veux-tu prier?»
César dit comment une jeune et belle dame lui avait donné une pièce d'or à la grille des Tuileries.
«Et cette dame s'appelle?
—Je l'ignore, répondit César.
—C'est que nous-mêmes, nous connaissons à Paris un enfant qui est très-malade en ce moment; un beau petit garçon que j'ai nourri il y a sept ans en même temps que Florentine. Sa mère, Mme de Senneçay, qui est la soeur de M. Lebègue....»
Ici s'interrompant tout à coup:
«Le connaissez-vous, M. Lebègue? demanda la jeune femme, qui croyait naïvement que les notabilités de son village étaient connues du monde entier.
—Non, dit Aimée.
—Un riche propriétaire de ce pays-ci. C'est à lui qu'appartient le beau domaine des Granges, vous savez, sans doute, là, sur la gauche, à une lieue d'Orly?... Il est fâcheux que vous ne connaissiez pas M. Lebègue, car c'est un digne homme et il aurait pu vous être utile. Mme de Senneçay, je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel cette semaine à Fontainebleau, où je me rendrai presqu'aussitôt pour le soigner. Elle est si bonne et si charitable que j'ai pensé tout d'abord que c'était elle qui vous avait donné la pièce de vingt francs!»
Puis, s'adressant à son mari:
«Dis donc, Étienne, si c'était Mme de Senneçay? demanda-t-elle.
—Cela n'est pas impossible, répondit Étienne.
—Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise à mes amis, n'oubliez pas de prier Dieu pour la dame au louis d'or.»
Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la chambre sur de la paille fraîche, et des draps propres, on fit un lit pour César et Aimée, lesquels ne demandaient pas mieux, après une telle journée, que de se reposer et dormir. Mais ils étaient trop fatigués; ils ressentaient une sorte de fièvre qui les tint éveillés assez longtemps pour qu'ils eussent le loisir de se communiquer leurs impressions.
«Vois donc, Aimée, disait César, combien il est bon d'être couché dans une belle chambre comme celle-ci, où l'on a des parents qui dorment à côté de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce berceau dans l'alcôve, puis la table avec ses deux bancs, l'armoire à l'autre bout de la pièce, le buffet orné d'assiettes à fleurs, le seau plein d'eau posé sur une escabelle près de la fenêtre, et le feu, non encore éteint, éclairant vaguement tout cela lorsque tout le monde est endormi, il me semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si je devais continuer à demeurer dans cette maison, je croirais volontiers que le temps que nous avons passé chez mon oncle Joseph n'a été qu'un abominable rêve.»
Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil était levé depuis longtemps lorsque mes amis se réveillèrent. La première chose qu'ils aperçurent en ouvrant les yeux, fut des vêtements neufs étalés sur le pied de leur lit. Quand je dis neufs, je me trompe; ils étaient vieux et usés, beaucoup usés même; mais rapiécés aussi, et de plus, propres à donner envie de se les mettre sur les épaules. Ils sentaient bons, et, quoique la couleur en fût singulièrement effacée par endroits, César et Aimée les trouvaient si beaux qu'ils ne se rassasiaient point de les regarder. Pour eux véritablement ils étaient neufs. Je ne vous dirai point avec quelle joie ils s'habillèrent; ces choses-là ne sauraient se dépeindre. Non moins heureux, Florentin et Florentine les aidaient; on se mettait à trois pour attacher une agrafe ou faire entrer un bouton, et cela n'allait pas encore très-bien parce que de part et d'autre on était trop ému.
Étienne regardait d'un air songeur.
«Si l'on était riche, dit-il tout à coup, et comme en se parlant à lui-même, envoyer ces enfants à l'école, et leur donner ensuite un bon état pour qu'ils devinssent d'honnêtes ouvriers, serait une bonne action à faire. Que vont-ils devenir à présent?
—Nous voulons gagner notre vie, dit César.
—Je souhaite que vous rencontriez d'honnêtes gens assez riches pour vous prendre sous leur protection. Mais enfin cela peut ne pas se trouver tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. Quoi qu'il arrive, César, n'oublie pas qu'il est moins honteux de demander un morceau de pain que de le prendre.
—Pour ça, dit César en rougissant, nous n'avons jamais rien pris à personne.
—C'est bien. Mais il faut se méfier de la misère. On dit parmi nous que celui qui prend le grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un voleur ne redevient jamais honnête homme. Ce que j'en dis n'est pas pour vous affliger, mais pour vous mettre en garde contre les mauvaises pensées et les mauvais conseils, car on se laisse aisément tenter lorsqu'on est malheureux.
—Écoute, Étienne, dit en s'approchant la femme qui jusqu'alors avait gardé le silence, tout cela est très-bien, mais je pense, moi, que nous ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme cela.
—Que veux-tu faire?
—Par moi-même, rien; je sais que nous ne pouvons pas leur assurer un sort meilleur. Mais il y a Mme de Senneçay. Je l'ai vue bien souvent s'intéresser à des enfants qu'elle connaissait à peine; qui sait si elle ne consentirait point à faire quelque chose pour ceux-ci. Si elle pouvait les retirer pour toujours à ce Joseph et les placer, les mettre à l'école?
—Il faudrait voir.
—On ne peut aller la tourmenter maintenant; Abel est encore trop malade. Mais je la verrai à Fontainebleau.
—Et en attendant?
—Nous garderons ces enfants avec nous.
—Non, cela ne se peut pas; il est possible que Mme de Senneçay refuse de s'occuper d'eux, qu'en ferais-tu, alors?
—Nous aviserons.
—Ta bonté t'égare.
—Écoute, je réponds de Mme de Senneçay.
—N'importe! nous ne pouvons les garder. Si nous n'avions pas d'enfants, à la bonne heure!
—Crains-tu donc qu'ils gâtent les nôtres? Ils ont l'air si honnête!
—C'est vrai, mais nous ne les connaissons pas. Ils n'ont qu'une chose à faire, retourner avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire moi-même. Je verrais ce que c'est au juste.
—Eh bien, fais-le.
—Malheureusement, c'est impossible; je laboure les terres d'un voisin. C'est un marché, je dois avoir fini dans trois jours.»
Pendant que le mari et la femme s'occupaient ainsi de César et d'Aimée, ceux-ci achevaient leur toilette.
«Viens ici, César,» dit Étienne.
L'enfant s'approcha.
«Voici ce qui se passe, mon garçon. Ma femme ne veut pas que vous alliez comme ça courir les grands chemins, où il ne saurait vous arriver rien de bon. Elle connaît une dame, Mme de Senneçay, qu'elle veut intéresser à votre sort. Mais pour ça, il faut que vous retourniez chez votre tuteur.
—Joseph! qu'est-ce qu'il va dire? s'écria César effrayé.
—Rien, si tu lui portes de l'argent. Voici deux francs; tu lui remettras cela comme si c'était le produit de ta journée.... D'ailleurs peu lui importe où tu l'aies gagné. Ma femme verra Mme de Senneçay la semaine prochaine; moi, j'irai jeudi voir comment ça va chez vous.... Nous ne vous laisserons pas longtemps avec votre tuteur; il ne s'agit que de deux semaines au plus. Si on s'occupe de vous, il faut que de votre côté vous fassiez quelques sacrifices. Allons, mes enfants, promettez-moi de retourner chez Joseph?
—Nous ferons ce que vous voudrez, dit César.
—C'est bien, voilà les deux francs. A jeudi.»
Sur ce, on se sépara.
A la ferme des Granges.—Les gendarmes.
Comme ils étaient venus de Paris, on avait pensé, chez Étienne, qu'ils sauraient y retourner. Il n'en était rien, et leur embarras fut grand lorsqu'il s'agit pour eux de s'orienter. César, qui avait comme une vague idée du chemin à prendre, se disait bien qu'il fallait remonter le village et suivre toujours la grande route en regardant vers le nord; mais Balthasar penchait visiblement pour le midi.... Pour se donner le temps de réfléchir et de ne pas risquer de se tromper en se décidant trop légèrement, ils prirent au hasard le premier sentier qui se présenta, et bientôt se trouvèrent en pleine campagne. Alors l'idée leur vint de compter leur trésor: cela faisait, en tout, trois francs trente-cinq centimes, une assez jolie somme vraiment, et au moyen de laquelle on pouvait espérer se faire bien recevoir de Joseph.
Cependant le temps passait; il fallait enfin partir.
«Le chemin pour aller à Paris, madame? demanda Aimée à une bonne femme qui revenait des champs courbée sous un lourd fagot d'herbe.
—Le chemin de Paris, répondit la vieille paysanne en appuyant, pour se reposer, ses deux mains sur une canne qu'elle portait attachée à son poignet par une petite courroie, c'est la grande route dont vous voyez d'ici les deux rangées d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez toujours tout droit. Comme vous avez de bonnes jambes, vous y arriverez avant le soleil couché.... Il ne faudrait pas, par exemple, me demander d'en faire autant, j'ai bien assez de retourner comme ça à la maison.
—Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda César.
—Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie de ton offre et te tiens pour un bon enfant. On ne peut en dire autant de tous les garçons de ton âge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez à Paris, que le bon Dieu vous y garde.»
Et la vieille femme s'éloigna.
Mes amis, encouragés par ce bon souhait, se décidèrent à partir. Mais Balthasar s'était enfui; on le voyait qui courait au loin dans une direction tout à fait opposée à celle que ses maîtres voulaient prendre. Il fallut courir après lui pour le ramener. Il s'enfuit de nouveau.... Une partie de la journée se passa dans cet exercice. Dès que mes amis voulaient prendre le chemin de Paris, Balthasar s'enfuyait d'un autre côté. On eût pu croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer pour ce jour-là à tenir la promesse qu'ils avaient faite de retourner chez Joseph.
Il pouvait être quatre heures de l'après-midi, lorsqu'ils s'arrêtèrent à la lisière d'un champ où un certain nombre d'ouvriers étaient occupés à détruire de la mauvaise herbe. César les compta; ils étaient dix, parmi lesquels deux enfants d'une douzaine d'années. Le travail auquel ils se livraient paraissait des plus simples et des plus faciles, et mes amis se dirent qu'ils en feraient bien autant si on voulait seulement les mettre à l'épreuve et leur donner des outils. Alors, enhardis par la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes et leur désir de gagner leur pain comme le père Antoine, ils s'approchèrent d'un vieillard qui s'était redressé pour allumer sa pipe.
«Monsieur, lui demanda César, êtes-vous le maître de ces hommes qui travaillent avec vous?
—Moi? répondit l'homme, non, je ne le suis point. Mais je voudrais bien l'être, savez-vous,—c'était un Belge,—car je ne me donnerais pas tant de peine et prendrais mon temps pour allumer c'pipe et l'fumer tout à mon aise! Mais on doit se consoler de n'être pas maître, n'est-ce pas, lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens qui ne sont aussi que des ouvriers. Il faut bien qu'il y ait plus de soldats que de capitaines, savez-vous?... Bast, les choses vont toujours bien lorsqu'on a du coeur à la besogne. Mais, à propos du maître, avez-vous une commission pour lui?
—Nous voudrions, dit César, lui demander de l'ouvrage.
—De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffées de fumée, il faut aller voir; s'il en a, il vous en donnera. C'est un brave maître, savez-vous?
—Où donc demeure-t-il?
—Là-bas, fit le Belge en montrant une fort belle maison, située à un demi-kilomètre environ.
—Au château?
—Justement, c'est là qu'il demeure, savez-vous? Mais, si vous n'osez pas y entrer au château, allez à la ferme; vous demanderez Robert, le régisseur, et vous lui conterez votre affaire.»
Les enfants hésitaient.
«M. Robert n'est pas méchant, savez-vous? leur dit le brave homme en forme d'encouragement.... Allons, bonne chance!»
Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait indiqué. C'était un étroit sentier dans lequel ils étaient obligés de marcher à la file, Balthasar devant comme toujours.
La campagne qu'ils traversaient était riche, fertile, et, sinon pittoresque, du moins accidentée dans les proportions gracieuses particulières à tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'était point grandiose et nullement fait pour étonner ou terrifier le touriste, mais bien plutôt pour le séduire et le charmer.
Les yeux se promenaient en souriant de ces plaines richement cultivées à ces coteaux peuplés de villas et boisés de parcs anglais que séparaient, de distance en distance, de gros villages dont les maisons s'étageant à mi-côte semblaient regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine qui coulait placidement au milieu de la vallée et, de ci, de là, faisait un détour pour s'en aller arroser le pied d'une autre colline également verdoyante et jolie.
Aimée, qui, en se haussant sur ses petits pieds, parvenait à dépasser de toute la tête un épais champ de seigle dont les tiges minces et flexibles venaient lui caresser le visage, cherchait à voir le plus possible de toutes ces choses.
«C'est donc là, César, demanda-t-elle, la campagne que tu vois dans tes rêves?
—Non, Aimée, non, ce n'est pas cela.
—C'est encore plus beau?
—Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est différent. Les bois y sont plus épais, les maisons moins nombreuses, la solitude plus complète et le silence plus profond. Enfin je ne sais comment te dire cela, moi; c'est moins riant, moins en fête qu'ici, et il me semble que je ne pourrais en voir la réalité sans être ému.»
Ils étaient arrivés. Mais alors, la timidité naturelle de leur caractère prenant le dessus, au lieu d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre, juste en face du château que, pour se donner du courage sans doute, ils se mirent à examiner minutieusement, s'amusant à en compter les fenêtres, les persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin tout jusqu'aux marches du perron et aux caisses de fleurs dont elles étaient ornées.
La ferme, située sur la gauche, se trouvait à peu près masquée par un bouquet d'arbres; ce qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route et prendre un joli chemin qui semblait se perdre dans le bois. Mais il était facile de la deviner au mouvement, au va et vient qui régnaient de ce côté. C'était sans cesse des chevaux attelés à des charrettes ou à des tombereaux qu'on dirigeait par là; puis une volée de poussins qui venaient, conduits par leur mère, picoter quelques grains de blé tombés sur la route, ou une bande de canetons courant se baigner effrontément dans la magnifique pièce d'eau qu'on voyait briller devant le château et réfléchir le ciel et les arbres avec la transparence d'un miroir.
César et Aimée, n'ayant plus rien à compter, prirent enfin le parti de se rendre à la ferme. Ils allaient entrer dans la cour, cour immense et entourée d'un si grand nombre de bâtiments qu'on eût dit un village, lorsque Balthasar rebroussa chemin et vint, l'oreille basse, se cacher craintivement derrière ses maîtres, qui, eux-mêmes, reculèrent tout à coup saisis d'épouvante: un énorme cerbère, un boule-dogue de taille colossale bondissant de fureur à la vue du caniche, s'élançait en poussant des aboiements féroces sur les barreaux de fer de sa loge. Heureusement un jeune homme qui venait derrière mes amis apaisa d'un mot le chien de garde.
«Silence donc, Matamore!» dit-il sévèrement.
Matamore se tut, mais de mauvaise grâce et en montrant sous un rictus qui n'était rien moins que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et affilés comme des poignards.
Balthasar, malgré l'exemple que lui donnaient ses maîtres en suivant le monsieur qui avait tant d'influence sur Matamore, jugea convenable de rester dehors.
«Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le jeune homme.
—Le régisseur.
—Et qu'avez-vous à lui dire, au régisseur?
—Dame! répondit César passablement embarrassé, voici ce que c'est: ma soeur et moi nous voudrions travailler.
—Bah! vraiment? Mais vous êtes trop jeunes.
—Oh! ça ne fait rien.
—Voyons! que savez-vous faire?
—Ce que vous voudrez.
—C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne volonté y est; les travaux des champs n'exigent pas un long apprentissage.
—Moi, d'abord, dit Aimée, je puis conduire aux champs tous ces jolis moutons que je vois là.»
Elle montrait une troupe de deux à trois cents agneaux, lesquels n'ayant rien de mieux à faire pour le moment, gambadaient dans la cour et se livraient à des courses folles, comme font les enfants qui jouent à cache-cache et aux barres.
«Et moi, dit César, je puis très-bien labourer la terre et conduire les chariots de grains.
—Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit Aimée, ou donner à manger aux petits poussins, ou même faire la cuisine, si cela vous plaît.»
Il faut convenir qu'Aimée s'avançait un peu; mais son zèle l'emportait.
«Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit César. Je sais comment on plante les fleurs et à quelle époque il faut tailler la vigne.»
Le jeune homme, qui n'était autre que le régisseur et qu'on appelait M. Robert, comprit tout de suite que mes amis ne savaient rien faire; mais, en même temps, il leur voyait tant de courage et de bonne volonté qu'il ne voulut pas les affliger par un refus brutal.
«Venez avec moi,» leur dit-il.
Et il les conduisit dans une vaste pièce qui servait de salle à manger aux gens de la ferme et qu'on appelait le réfectoire. Là, une jeune et alerte servante nommée Victoire leur servit un goûter, ainsi qu'à Balthasar, qui avait trouvé, sans éveiller de nouveau les susceptibilités du boule-dogue, le moyen d'entrer non-seulement dans la cour, mais encore dans la maison, et cela juste à point pour partager le repas de ses maîtres.
Tous trois mangeaient de bon appétit, et M. Robert, à qui cela faisait plaisir, les regardait en souriant, lorsque tout à coup le galop de deux chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur attention.
«Tiens! s'écria Victoire en regardant par la fenêtre, voici les gendarmes!»
Certes, mes amis savaient ce que c'était que des gendarmes; à Paris, ils en rencontraient à chaque instant et n'en avaient jamais eu peur; cependant, soit pressentiment, soit conscience de leur état d'enfants abandonnés, ce fut avec un véritable déplaisir qu'ils virent entrer dans le réfectoire ces deux braves serviteurs de l'ordre public; lesquels, pour remplir un devoir de politesse envers M. Robert et sa compagnie, portèrent militairement au front le revers de la main droite.
La compagnie de M. Robert, c'était César et Aimée, puis la servante, qui, allant et venant de la cuisine au réfectoire, servait nos amis et les encourageait avec toutes sortes de bonnes paroles.
«Pauvres petits! disait-elle; là, voyez comme ils ont faim!... Mangez ceci, puisqu'on vous le donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas comme ça faire des façons.... N'ayez donc pas peur!... quand on vous dit qu'il en reste encore pour les autres.»
Les gendarmes avaient chaud (à la campagne les gendarmes ont souvent chaud); ils déposèrent leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit à César et à Aimée de constater que les gendarmes n'ont pas la physionomie plus rébarbative que les autres hommes, et que la sévérité qu'on serait tenté de leur supposer au premier abord ne réside le plus souvent que dans leur grosse moustache et leur grand chapeau.
On peut dire que c'étaient là des observations rassurantes; pourtant César et Aimée n'étaient point du tout rassurés.
«Victoire, dit M. Robert à la servante, prenez une bouteille de vin blanc et versez à boire à messieurs les gendarmes.»
Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, mais seulement pour la forme, car ils avaient grand'soif (à la campagne, ayant souvent chaud, il se trouve qu'ils ont toujours soif).
«Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils en faisant de nouveau le salut militaire, à la vôtre!»
Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer l'objet de leur visite. La servante voulait leur verser à boire de nouveau, mais ils remercièrent honnêtement.
«Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur Robert, dit celui qui avait déjà pris la parole; nous avons une mission à remplir, et.... vous comprenez, n'est-ce pas?
—Oui, vous sentez, fit l'autre.
—Le devoir d'abord, reprit le premier.... après.... Eh bien! après, si vous le permettez....
—Si cela vous convient, dit le second, qui semblait avoir pour fonction de répéter ce que disait son camarade.
—Pour en venir tout de suite au fait, voici la chose, monsieur Robert: nous sommes à la recherche des individus qui ont mis le feu cette nuit à Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reçu ou vu passer des rôdeurs ou des vagabonds à mine suspecte?... Il faut nous dire cela.
—Non, répondit M. Robert, nous n'avons vu personne.
—Ah! fit le gendarme en jetant de côté un coup d'oeil expressif sur nos amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche béante, écoutaient avec une sorte de stupeur.
—Les pertes sont-elles considérables? demanda M. Robert.
—A l'heure qu'il est, plus de vingt ménages sont dans la rue.... Il y aura de la misère.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-là; on ne s'y habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'écroulent; les bestiaux qu'on veut sauver et qui, effrayés par le feu, refusent de sortir des étables où la fumée les étouffe; les vieillards qui ont peur de périr, les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits enfants qu'on oublie dans les chambres que dévore l'incendie!... Puis les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le désordre!... les flammes qui se font des trouées et se jettent sur les malheureux qui veulent les éteindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est épouvantable!...
—Moi, dit la servante avec une naïveté féroce, ce qui me touche le plus dans tout cela c'est les bêtes.... Quand je pense que nos vaches et nos moutons pourraient brûler comme ça, tout vivants.... ça me donne froid dans le dos.
—Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux?
—C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et innocentes bêtes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est pis encore.
—Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez là sont insensés.... Avez-vous des soupçons sur quelqu'un, messieurs les gendarmes?
—On accuse des saltimbanques qui ont quitté Villeneuve cette nuit, sans payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu.
—Il est facile de retrouver leurs traces!
—Pas tant que cela. Ils se sont séparés, paraît-il, pour suivre des directions différentes. On nous a rapporté qu'ils avaient pris, les uns un chemin de traverse, les autres un sentier, et les autres encore la grand'route. Et, entre nous, ça m'étonne bien que vous n'ayez vu personne de la bande, car on m'a signalé deux de leurs enfants qui se sont dirigés par ici.
—En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu que ceux que vous-mêmes pouvez voir en ce moment.
—Lesquels donc, monsieur?
—Mais ces deux petits qui sont à table près de vous.»
A ces mots, César et Aimée furent saisis d'un tel effroi que la servante eut pitié d'eux.
«Pour ça, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en réponds. N'est-ce pas, petits, que ce n'est pas vous?
—Quoi donc? fit César troublé.
—Qui avez mis le feu.
—Le feu?
—Oui, le feu.... Est-il assez borné! On te demande si c'est toi qui as mis le feu. C'est simple comme bonjour, tu n'as qu'à répondre que ce n'est pas toi.
—Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.... Je ne sais pas, moi....
—Comment tu ne sais pas? Et qui donc le saura, si ce n'est toi, imbécile!»
Le pauvre César était interdit et, pour le moment, tout à fait incapable de faire une réponse raisonnable. Mais Aimée ne s'intimidait pas si facilement.
«Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce que vous dites, et je ne pense pas que nous soyons des saltimbanques.»
Si messieurs les gendarmes avaient quelque peu réfléchi, il leur eût été facile de comprendre que ces enfants n'étaient pas ceux qu'ils cherchaient; mais il est de leur état de voir partout des coupables.
«Quoi, dit Victoire à Aimée, tu n'as pas à cet égard plus de certitude que cela? Alors comment veux-tu que les autres en soient sûrs? En voilà une jolie manière de se défendre!
—Assez, la fille, dit gravement le gendarme, laissez l'autorité faire son devoir. Si ces enfants sont coupables, rien ne nous empêchera de les arrêter.
—Rien ne nous empêchera de les arrêter, répéta, selon sa coutume, l'autre gendarme.
—Nous arrêter! s'écria Aimée, nous arrêter!... entends-tu, César, pour nous mettre en prison!...
—Comme des voleurs, fit César en pleurant.
—Bon, dit la servante en haussant les épaules, les voilà maintenant qui se mettent à crier avant qu'on ne les écorche, comme les anguilles de Melun.
—Allons! Victoire, retirez-vous,» dit M. Robert sévèrement.
Victoire passa, en maugréant, dans la pièce voisine, et le gendarme sortit de sa poche des papiers, des plumes et un encrier pour dresser le procès-verbal.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
Les enfants ne surent que répondre.
«Ils ne veulent point se nommer. Écrivez cela, dit-il à son camarade.
Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: «Quel âge avez-vous?» demanda-t-il.
César et Aimée, qui ne savaient point quel âge ils avaient, gardèrent le silence.
«Mettez, qu'ils n'ont point dit leur âge, dit le gendarme qui interrogeait à celui qui écrivait.
—D'où êtes-vous?» demanda-t-il encore.
Les pauvres petits n'en savaient rien.
«Où êtes-vous nés?»
Force fut encore de se taire.
«En quelle année?»
Silence.
«Écrivez qu'ils ne veulent point divulguer le nom de leur famille ni le lieu de leur naissance.»
Puis il continua:
«Que font vos parents, où demeurent-ils? Comment les appelle-t-on?»
A ce déluge de questions, les pauvres enfants étourdis fondirent en larmes. M. Robert eut pitié d'une si grande douleur.
«Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous.
On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous et répondez à M. le gendarme qui vous interroge. Dites-lui ce que vous savez.
—Nous ne savons rien, nous, fit César avec désespoir.
—Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper la justice, dit le gendarme; on sait toujours qui on est... Si vous ne me répondez pas, il faudra pourtant que je vous arrête.
—Là! fit tout à coup la servante qui avait écouté à la porte, ces pauvres enfants! il me fait mal de les voir en cet état. Ce n'est pas eux qui ont fait le coup; j'en répondrais sur ma tête. Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents.
—Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent à garder le silence?
—Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais soyez certains que s'ils étaient coupables, ils répondraient. Les criminels ont réponse à tout.
—C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, mes enfants, un peu de courage, et avouez si vous savez qui a mis le feu.
—Comment, répondit enfin César, pourrions-nous savoir cela, puisque nous ne connaissons pas le village que vous dites?
—Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous seulement ce que font vos parents?
—Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert.
—Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, quelqu'un enfin qui doit s'occuper d'eux et à qui nous allons les reconduire.»
César et Aimée, que l'idée d'être ramenés par les gendarmes à Joseph Ledoux effrayait au delà de toute expression, ne desserrèrent point les dents.
«Vous vous taisez? Il va donc falloir se décider à nous suivre. Qui que vous soyez, on ne peut vous laisser comme ça courir les chemins. Ce n'est pas pour rien qu'on a inventé les colonies agricoles et pénitentiaires.»
Sur ces entrefaites, un cavalier qui était entré dans la cour avec la vitesse d'un ouragan, mit lestement pied à terre et pénétra dans la salle.
«Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il.
—C'est ces deux petits rôdeurs que nous arrêtons, monsieur Richard.»
M. Richard, qui avait alors une douzaine d'années, était un fort beau garçon dont la physionomie intelligente et gracieuse inspirait tout d'abord de la confiance et de la sympathie. On se sentait disposé à l'aimer même avant de le connaître. César et Aimée, qui, à travers leurs larmes, pouvaient à peine le voir, devinèrent tout de suite que c'était un ami, et se reprirent à espérer.