CHAPITRE XIV.

Mes amis chez le père Jean.

On atteignit un endroit où le taillis avait été coupé l'année précédente. Le bois de corde et la corps des gros arbres étaient enlevés, mais il restait encore des bourrées empilées sur la lisière des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois à charbon qu'on apercevait au milieu des jeunes pousses. Il était bientôt midi, l'air était lourd, le soleil brûlant et la chaleur devenait accablante dans ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne pouvait plus avancer.

«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, encore un effort!»

Et il montrait aux enfants une épaisse fumée qui s'échappait d'une clairière à cinquante pas de là.

Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en présence d'un homme qui, assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants pensèrent que c'était un nègre.

«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, un compatriote à moi qui est venu s'établir charbonnier par ici.»

Jean détourna la tête et reconnut son ami.

«C'est encore moi, dit celui-ci.

—Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire.

—Je le sais!

—Ça ne va pas?

—Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te demander un service?

—Parle?

—Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés. Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté, l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger.... Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils t'appartenaient.

—C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires.

—Merci! mon vieux.

—Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas monde?

—Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»

Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main de son ami et partit tout à fait.

Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.

«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais on y est bien tout de même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?

—Aimée.

—Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; je ne veux pas que tu touches au charbon. A nous deux, ton frère et moi, nous suffirons à la besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe, tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientôt fait, va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?

—Non, répondit Aimée en rougissant.

—Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi à savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.»

Jean qui avait amassé une provision de feuilles sèches à quelques pas de sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donnés la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que César avait apportés sur son épaule au bout d'un bâton.

«Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fériés, disait Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.»

Et il avait bien raison.

Le soir, après la journée de travail, il les conduisit à Arbonne, où il acheta un dé à coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée, qui ne s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante, et cela faisait plaisir à Jean, qui s'amusait de voir combien elle était fière de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son âge, porter des ciseaux attachés par un ruban à la ceinture de son tablier, et coudre ses robes s'il en était besoin.

César était toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez à toutes les portes.

«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean.

Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant pour le chercher, Aimée le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont les deux uniques chambres avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César entra. Les bonnes gens soupaient.

«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, pourquoi es-tu si pâle?»

On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours.

«Madame, dit poliment César à la maîtresse du logis, notre chien est dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher?

—Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.

—Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien.

—Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que celui-ci montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle qui est appuyée sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouvé ça!»

Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar était fourré dans une petite loge en maçonnerie, on eut de la peine à l'en faire sortir, il fallut l'emporter.

«Viens, dit César à Aimée, que je te montre comme il y a de belles roses par ici.»

Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les roses étaient superbes en effet. C'étaient des mille-feuilles, mais elles commençaient seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum.

«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des rosiers? dit la femme qui, ne voyant pas ressortir les enfants, était venue pour voir ce qu'ils faisaient. Ils ont été plantés par ceux qui possédaient la maison avant nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en avez peut-être entendu parler?...»

César n'eut pas la force de répondre; il se sauva parce qu'il avait envie de pleurer. Dehors, il put donner cours à ses larmes, et son coeur fut soulagé.

«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme à Aimée, pourquoi se sauve-t-il comme cela?

—C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre maître qui est dans la rue.

—Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous êtes déjà en condition?

—Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. Puis elle ajouta: «Je vous remercie, madame.

—Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une autre fois, si l'occasion se représente.»

Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait César.

«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous étions à Paris, il rêvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, César?... C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on eût dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, César?»

Le pauvre enfant sanglotait.

«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» lui disait Jean, qui ne savait que penser de cet accès de douleur.

On rentra tout attristé à la maison; cependant le lendemain dès le matin César se mit courageusement à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait pas la peine. Jean l'encourageait.

Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme. Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait déjà bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre.

Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croisées à la façon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle était passée une aune d'un gros fil noir.

On mettait des bouts de manches à une blouse de laine. Jean cousait en surjet. Ce n'était pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil était solide.

Il disait à Aimée:

«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout de l'étoffe à sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de l'autre côté et le point se trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour voir si tu réussiras.»

Aimée prenait la manche et essayait; mais elle ne réussissait pas toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il fallait défaire. Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... Que sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'étoffe:

«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» disait le brave homme.

Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'était qu'un menu détail, elle ne s'en plaignait point.

César, accroupi devant elle, disait:

«Pas si loin, le point sera trop grand.»

Ou bien:

«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.»

Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles.

Après quelques leçons, Aimée était aussi forte que son maître, qui, dans sa joie, imagina de tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse et un pantalon de fatigue pour César. Il prit la peine de bâtir toutes les coutures, Aimée fut chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à la satisfaction générale. Dame! vous pensez bien que les points se laissaient voir; d'autant plus que le fil noir étant venu à manquer, on avait été obligé d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours après il n'y paraissait plus; tout était de même couleur.

Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles sèches, sans demander que la journée fût plus longue; mais enfin on avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait.

Balthasar prenait un goût tout particulier à ce genre de vie. Il allait et venait à sa guise, courant dans le bois toute la journée, mais se trouvant toujours à la maison à l'heure des repas pour manger, et la nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait d'ailleurs si bien connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se préoccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas à l'heure ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain César remarqua que le caniche avait du sang au cou et des égratignures aux oreilles.

«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean.

Et les choses en restèrent là.

Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré à l'heure du souper; on n'y fit point attention; on se coucha même sans l'attendre. Mais cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent dans tous les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu.

«Il est venu tous les jours de la semaine passée, leur dit la maîtresse de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne le voyons plus.»

Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque fossé loin de ceux qui l'aimaient.

Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en avaient perdu le sommeil et l'appétit et faisaient pitié à Jean qui cherchait tous les moyens de les distraire.

César et Aimée à la comédie.

Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, et à l'occasion de nous ne savons plus quel événement, il y avait fête à Fontainebleau. Jean leur promit de les y conduire; on avança la besogne le samedi, et le lendemain dès huit heures tous trois étaient prêts à partir. Il les fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes. Aimée n'avait jamais rien soupçonné de pareil; il n'en était pas de même de César qui se détourna pour voir la roche qui pleure et la grotte de l'ermite. Près de la maison du garde, un nuage lui passa devant les yeux, il chancela.

«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.

—Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»

Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation. Dans ce beau livre,—objet d'une grande admiration de la part de mes amis,—dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait au lutrin.

Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on irait à la comédie.

Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot, jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet, et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient auxbagatellesde la porte, Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante:

«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier rang.

Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire, ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et neufs comme eux.

Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de la troupe,—ils étaient huit,—sautèrent assez lestement par-dessus en s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête.

Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., duCirque de Paris. Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!

Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.

«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?

—Oui, répondit César, et c'est le même que vous voyez là.»

Sabin était véritablement habile; de plus, il possédait au suprême degré l'art de se rendre sympathique à la foule, qu'il savait émouvoir et dont il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, la hardiesse et l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. Il était, du reste, le seul de la bande qui fût réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait, était-il toujours bien accueilli!

Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, on lui apporta un petit chien dont le pelage était si singulier qu'il semblait teint.

Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux spectateurs pour les préparer aux merveilles qu'ils étaient admis à contempler.

«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons l'honneur de vous présenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un royaume qui est situé, géographiquement parlant, entre la Chine et l'Hindoustan. Mais ce sont là des choses que vous savez aussi bien que moi.... si ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette flatterie délicate.)

César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles.

«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tacheté de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.—Vous pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail qu'a fait sur ce sujet l'illustre Cuvier, un savant français, un de nos compatriotes, messieurs.—Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de vous nommer, qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé que les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres. Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... Du reste, pour que vous ne conserviez aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les artistes aiment à se donner mutuellement le titre de monsieur), monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle.... Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage à la vérité et justice à qui de droit, déclarer que ce chien a été dressé par mon auguste maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces charmantes bêtes avec la même passion qu'avait jadis pour elles le roi de France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, à cause de son courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous ces détails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas que vous crussiez...»

Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis partout) qui s'écria:

«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec ça qu'on ne voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-même!

—Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.»

A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations, hélas!), le public se mit à rire bruyamment.

Lucifer était mécontent.

«Voyons, fit le premier titi, assez deblaguecomme ça... Ça devientembêtant. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons à autre chose!»

On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. Lorsqu'on se fut calmé, Sabin présenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour l'encourager.

«Holà! Nador, holà!»

Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait point le cerceau.

César et Aimée étaient tout debout sur leur banc.

«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, Balthasar!»

Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le retenir.

«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici, Balthasar!»

Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de lui, et d'un bond franchit l'espace qui le séparait de mes amis.

Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs s'étaient levés; on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le monde demandait des explications. Alors Jean réclama le silence d'une voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en montrant Lucifer et Sabin:

«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce chien à mes enfants adoptifs; César et Aimée, que voilà.

—Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. Ce chien est à moi. Ici, Nador!»

Mais Nador fit la sourde oreille.

«Vous voyez!» dit Jean au public.

Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil entourés de gens qui criaient:

«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à vous?

—Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer et Sabin, auprès de qui toute la troupe était accourue.

—Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!

—Ce n'est pas une preuve, ça!...

—Comment ce n'est pas une preuve!

—Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador à Lucifer, qui en est le véritable propriétaire.»

La belle fille et sa mère,—une horrible vieille, ridée et maquillée,—toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en termes aussi violents que grossiers.

«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste, disaient les amis de Lucifer.

—Faites!» répondait Jean toujours calme.

César et Aimée tremblaient comme les feuilles des arbres pendant l'orage.

«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!»

Et ces individus qui n'avaient aucune raison de préférer Lucifer à Jean, mais qui cherchaient tout simplement à donner carrière à leur humeur batailleuse, s'apprêtaient à tomber sur le brave homme à bras raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait été chercher, entra dans la baraque. Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une fillette, coururent à sa rencontre.

«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut que vous fassiez rendre justice à ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux lorsqu'ils étaient aux Granges, chez mon père.

—Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit le brigadier.

—Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour où vous les avez rencontrés à la ferme.

—Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.

—Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc.

—Eux, je les reconnais, mais le chien....

—Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est à eux!

—Bien, monsieur Richard.

—Demandez à Florentin et à Florentine, si vous doutez encore.

—Non, monsieur Richard, je ne doute pas....

—Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on autour de Lucifer. Un gendarme qui reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous autres....

—Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnête homme, faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!»

A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier était fort embarrassé. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des coquins, mais toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux.

«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule.

—A bas le brigadier!» répétèrent des voix nombreuses.

On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier à bas quelqu'un ou à bas quelque chose!

En attendant, Lucifer, qui était habile et ne voulait pas avoir l'air d'encourager les mutins, fit taire ses partisans.

«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus que moi ne respecte la justice et l'autorité dont vous êtes le digne représentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que je veux bien croire victimes d'une erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent dans leurs bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le spectacle pourra continuer.»

Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec force contre leur poitrine, et se défendaient courageusement contre les agressions des jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre.

«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» disait-on autour de Lucifer.

Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager.

Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien. Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On n'arrête pas les gens sur de simples soupçons.

Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre Jean, leur père adoptif.

«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les voleurs!... etc., etc....

—Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.»

On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui arrivaient de toute part.

«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.»

La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête.

«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où est le bon droit dans tout ça.»

Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient, pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se trouver M. Lebègue.

«Venez, disait Richard, mon père vous fera rendre Balthasar.

—Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; vous êtes bien honnête, mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras et peut-être du désagrément. Nous préférons retourner à la maison. Parlez de nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, nous irons le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz, monsieur Richard, que nous sommes à ses ordres.»

L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.

Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils rencontrèrent sur la place quelquesanciensd'Arbonne qui se préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux, on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans cesse d'avenir.

Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre.

«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean? demandèrent-ils.

—Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous convient?...

—Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les fait pleurer.

—Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.»

Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.

«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?»

Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens, qui les regardaient avec une attention singulière.

«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face.

—Non.»

Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.

«C'est singulier tout cela.»

On continua de marcher.

«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et plus il me semble les avoir déjà vus.

—Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton petit-fils.

—C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre bout de la France, peut-être.»

On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan qui l'observait.

«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il; serais-tu malade?

—Non, répondit César, je vous remercie....»

Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de répondre.

«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée.... il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a six ans, père Jean?

—Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.

—N'importe! vous avez dû en entendre parler....

«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...

«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons, est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables. Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien; une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait. Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?... Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné, qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis de le voir en cet état.—«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut demander à Dieu de vous donner du courage.»

«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée, sanglante, les membres hachés!—Et elle vivait; le coeur n'avait pas été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!»

Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire. Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à Arbonne.

«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.

—Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans une position absolument semblable à la mienne.

—Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez revus depuis!

—Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer avec de petites gens comme nous....

—Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles?

—Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.

—Et vous n'en avez plus entendu parler?

—Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il était ruiné, et que les enfants....

—Que les enfants?...

—Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père Jean. Si M. Ledoux avait été ruiné, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux?

—Hum! fit Jean; on ne sait pas!...»

Le père Cyprien était visiblement inquiet. On touchait aux premières maisons d'Arbonne.

«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nièce. Mais voyez donc, père Jean, que de monde rassemblé devant la porte! Serait-il encore arrivé un malheur?...»

Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César et Aimée qui tenaient Balthasar. Le brave caniche s'était enfin échappé des mains de M. Sabin et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'où venait ce singulier chien.

«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la maîtresse de la maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en est tout honteux.

—Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le voilà!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant.

—Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui avait un chien de ce nom....»

César avait pris la main de Jean et était entré dans la maison. Surexcité outre mesure, il allait d'une pièce dans l'autre, montrant les meubles, ouvrant les portes....

«Rien n'est changé!» dit-il enfin.

Puis il s'évanouit.

«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que veut-il dire, votre garçon, père Jean?»

En ce moment une calèche et deux cavaliers s'arrêtaient devant la maison. C'étaient M. Richard et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay, accompagnée de Florentin et de Florentine.

Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit se répandit dans le village que les enfants de Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne. En moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, et les vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population enfin se trouva réunie devant la maison qui avait appartenu à la nièce du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins. C'était à qui les verrait le plus tôt et les embrasserait le premier. On se racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit de leur misère.

«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait Cyprien, et nous ne le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis cela!...»

Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebègue et Mme de Senneçay, qu'ils reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient venus pour réclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et Florentine. Seulement ils ne voulaient à aucun prix se séparer de Jean. Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea à leur écrire souvent, mais à condition qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneçay, ils viendraient voir leurs vieux oncles à Arbonne, et continueraient leur promenade jusque dans la forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux.

Le soir même, Lucifer et sa noble famille étaient reconnus pour les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore que simple gendarme, avait enfin la satisfaction de les arrêter. Balthasar ne devait plus rien avoir à craindre de Sabin désormais.

Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si César et Aimée avaient réellement la vocation de domestiques....dans des maisons où il n'y a rien à faire? Non, rassurez-vous. M. Lebègue et Mme de Senneçay les ont fait élever à la ferme des Granges, où la bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixés près d'elle, leur a constamment donné les soins d'une mère. L'excellente fille, pour ne point se séparer d'eux, a renoncé à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent atteint leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, sont un peu devenus les vôtres, ont été à l'école avec Florentin et Florentine. Ensuite M. Lebègue et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay voulut achever elle-même l'éducation d'Aimée. Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé, la dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en général, mais plus encore, peut-être, chez celles qui sont destinées à mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes.

Dernièrement un double mariage avait lieu à Orly. C'était César qui épousait Florentine, et Aimée qui épousait Florentin. Les témoins des époux étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de l'autre le père Antoine et son ami Jean. On me disait hier que César et sa femme allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une immense propriété que M. Lebègue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit d'un millier d'hectares au moins; mais la tâche n'effraye ni César ni M. Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux.

Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à Orly auprès de leurs parents.

Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être quelques-uns qui se diront que nos héros n'ont point fait une assez grande fortune. Je ne m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il n'entre point dans le caractère de César et d'Aimée de chercher le bonheur dans la possession des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités voulues pour faire l'un et l'autre, un bon père et une bonne mère de famille ... Mais ils ne sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons point ce que la Providence leur réserve.

FIN.

TABLE.


Back to IndexNext