Chapter 3

Madame, j'ai peint pour vous cet éventail.

Puisse-t-il selon votre désir évoquer dans votre retraite les formes vaines et charmantes qui peuplèrent votre salon, si riche alors de vie gracieuse, à jamais fermé maintenant.

Les lustres dont toutes les branches portent de grandes fleurs pâles, éclairent des objets d'art de tous les temps et de tous les pays. Je pensais à l'esprit de notre temps en promenant avec mon pinceau les regards curieux de ces lustres sur la diversité de vos bibelots. Comme eux, il a contemplé les exemplaires de la pensée ou de la vie des siècles à travers le monde. Il a démesurément étendu le cercle de ses excursions. Par plaisir, par ennui, il les a variées comme des promenades, et maintenant, découragé de trouver, non pas même le but, mais le bon chemin, sentant ses forces défaillir, et que son courage l'abandonne, il se couche la face contre terre pour ne plus rien voir, comme une brute. Je les ai pourtant peints avec tendresse, les rayons de vos lustres; ils ont caressé avec une amoureuse mélancolie tant de choses et tant d'êtres, et maintenant ils se sont éteints à jamais. Malgré les petites dimensions du cadre, vous reconnaîtrez peut-être les personnes du premier plan, et que le peintre impartial a mis en même valeur, comme votre sympathie égale, les grands seigneurs, les femmes belles et les hommes de talent. Conciliation téméraire aux yeux du monde, insuffisante au contraire, et injuste selon la raison, mais qui fit de votre société un petit univers moins divisé, plus harmonieux que l'autre, vivant pourtant, et qu'on ne verra plus. Aussi je ne voudrais pas que mon éventail fût regardé par un indifférent, qui n'aurait pas fréquenté dans des salons comme le vôtre et qui s'étonnerait de voir «la politesse» réunir des ducs sans morgue et des romanciers sans prétention. Mais peut-être ne comprendrait-il pas non plus, cet étranger, les vices de ce rapprochement dont l'excès ne facilite bientôt qu'un échange, celui des ridicules. Sans doute, il trouverait d'un réalisme pessimiste le spectacle que donne la bergère de droite où un grand écrivain, avec les apparences d'un snob, écoute un grand seigneur qui semble pérorer sur le poème qu'il feuillette et auquel l'expression de son regard, si j'ai sa la faire assez niaise, montre assez qu'il ne comprend rien.

Près de la cheminée vous reconnaîtrez C...

Il débouche un flacon et explique à sa voisine qu'il y a fait concentrer les parfums les plus violents et les plus étranges.

B..., désespéré de ne pouvoir renchérir sur lui, et pensant que la plus sûre manière de devancer la mode, c'est d'être démodé avec éclat, respire deux sous de violettes et considère C... avec mépris.

Vous-même n'eûtes-vous pas de ces retours artificiels à la nature? J'aurais voulu, si ces détails n'eussent été trop minuscules pour rester distincts, figurer dans un coin retiré de votre bibliothèque musicale d'alors, vos opéras de Wagner, vos symphonies de Franck et de d'Indy mises au rancart, et sur votre piano quelques cahiers encore ouverts de Haydn, de Haendel ou de Palestrina.

Je n'ai pas craint de vous figurer sur le canapé rose. T... y est assis auprès de vous. Il vous décrit sa nouvelle chambre savamment goudronnée pour lui suggérer les sensations d'un voyage en mer, vous dévoile toutes les quintessences de sa toilette et de son ameublement.

Votre sourire dédaigneux témoigne que vous prisez peu cette imagination infirme à qui une chambre nue ne suffit pas pour y faire passer toutes les visions de l'univers, et qui conçoit l'art et la beauté d'une façon si pitoyablement matérielle.

Vos plus délicieuses amies sont là. Me le pardonneraient-elles si vous leur montriez l'éventail? Je ne sais. La plus étrangement belle, qui dessinait devant nos yeux émerveillés comme un Whistler vivant, ne se serait reconnue et admirée que portraiturée par Bouguereau. Les femmes réalisent la beauté sans la comprendre.

Elles diront peut-être: Nous aimons simplement une beauté qui n'est pas la vôtre. Pourquoi serait-elle, moins que la vôtre, la beauté.

Qu'elles me laissent dire au moins: combien peu de femmes comprennent l'esthétique dont elles relèvent. Telle vierge de Botticelli, n'était la mode, trouverait ce peintre gauche et sans art.

Acceptez cet éventail avec indulgence. Si quelqu'une des ombres qui s'y sont posées après avoir voltigé dans mon souvenir, jadis, ayant sa part de la vie, vous a fait pleurer, reconnaissez-la sans amertume en considérant que c'est une ombre et que vous n'en souffrirez plus.

J'ai pu les porter innocemment, ces ombres, sur ce frôle papier auquel votre geste donnera des ailes, parce qu'elles sont, pour pouvoir faire du mal, trop irréelles et trop falotes...

Pas plus peut-être qu'au temps où vous les conviiez à venir pendant quelques heures anticiper sur la mort et vivre de la vie vaine des fantômes, dans la joie factice de votre salon, sous les lustres dont les branches s'étaient couvertes de grandes fleurs pâles.

Pourquoi vous voit-on chaque soir, Olivian, vous rendre à la Comédie? Vos amis n'ont-ils pas plus d'esprit que Pantalon, Scaramouche ou Pasquarello? et ne serait-il pas plus aimable de souper avec eux? Mais vous pourriez faire mieux. Si le théâtre est la ressource des causeurs dont l'ami est muet ou la maîtresse insipide, la conversation, même exquise, est le plaisir des hommes sans imagination. Ce qu'on n'a pas besoin de montrer aux chandelles à l'homme d'esprit, parce qu'il le voit en causant, on perd son temps à essayer de vous le dire, Olivian. La voix de l'imagination et de l'âme est la seule qui fasse retentir heureusement l'imagination et l'âme tout entière, et un peu du temps que vous avez tué à plaire, si vous l'aviez fait vivre, si vous l'aviez nourri d'une lecture ou d'une songerie, au coin de votre feu l'hiver ou l'été dans votre parc, vous garderiez le riche souvenir d'heures plus profondes et plus pleines. Ayez le courage de prendre la pioche et le râteau. Un jour, vous aurez plaisir à sentir un parfum doux s'élever de votre mémoire, comme d'une brouette jardinière remplie jusqu'aux bords.

Pourquoi voyagez-vous si souvent? Les carrosses de voiture vous emmènent bien lentement où votre rêve vous conduirait si vite. Pour être au bord de la mer, vous n'avez qu'à fermer les yeux. Laissez ceux qui n'ont que les yeux du corps déplacer toute leur suite et s'installer avec elle à Pouzzoles ou à Naples. Vous voulez, dites-vous, y terminer un livre? Où travaillerez-vous mieux qu'à la ville? Entre ses murs, vous pouvez faire passer les plus vastes décors qu'il vous plaira; vous y éviterez plus facilement qu'à Pouzzoles les déjeuners de la princesse de Bergame et vous serez moins souvent tenté de vous promener sans rien faire. Pourquoi surtout vous acharner à vouloir jouir du présent, pleurer de n'y pas réussir? Homme d'imagination, vous ne pouvez jouir que par le regret ou dans l'attente, c'est-à-dire du passé ou de l'avenir.

Voilà pourquoi, Olivian, vous êtes mécontent de votre maîtresse, de vos villégiatures et de vous-même. La raison de ces maux, vous l'avez peut-être déjà remarquée; mais alors pourquoi vous y complaire au lieu de chercher à les guérir? C'est que vous êtes bien misérable, Olivian. Vous n'étiez pas encore un homme, et déjà vous êtes un homme de lettres.

De même que dans les comédies Scaramouche est toujours vantard et Arlequin toujours balourd, que la conduite de Pasquino n'est qu'intrigue, celle de Pantalon qu'avarice et que crédulité; de même la société a décrété que Guido est spirituel mais perfide, et n'hésiterait pas pour faire un bon mot à sacrifier un ami; que Girolamo capitalise, sous les dehors d'une rude franchise, des trésors de sensibilité; que Castruccio, dont on peut flétrir les vices, est l'ami le plus sûr et le fils le plus délicat; qu'Iago, malgré dix beaux livres, n'est qu'un amateur, tandis que quelques mauvais articles de journaux ont aussitôt sacré Ercole un écrivain; que Césare doit tenir à la police, être reporter ou espion. Cardenio est snob et Pippo n'est qu'un faux bonhomme, malgré ses protestations d'amitié. Quant à Fortunata, c'est chose à jamais convenue, elle est bonne. La rondeur de son embonpoint garantit assez la bienveillance de son caractère: comment une si grosse dame serait-elle une méchante personne?

Chacun d'ailleurs, déjà très différent par nature du caractère que la société a été chercher dans le magasin général de ses costumes et caractères, et lui a prêté une fois pour toutes, s'en écarte d'autant plus que la conceptiona prioride ses qualités, en lui ouvrant un large crédit de défauts inverses, crée à son profit une sorte d'impunité. Son personnage immuable d'ami sur en général permet à Castruccio de trahir chacun de ses amis en particulier. L'ami seul en souffre: «Quel scélérat devait-il être pour être lâché par Castruccio, cet ami si fidèle!» Fortunata peut répandre à longs flots les médisances. Qui serait assez fou pour en chercher la source jusque sous les plis de son corsage, dont l'ampleur vague sert à tout dissimuler. Girolamo peut pratiquer sans crainte la flatterie à qui sa franchise habituelle donne un imprévu plus charmant. Il peut pousser avec un ami sa rudesse jusqu'à la férocité, puisqu'il est entendu que c'est dans son intérêt qu'il le brutalise. Cesare me demande des nouvelles de ma santé, c'est, pour en faire un rapport au doge. Il ne m'en a pas demandé: comme il sait cacher son jeu! Guido m'aborde, il me complimente sur ma bonne mine. «Personne n'est aussi spirituel que lui, mais il est vraiment trop méchant,» s'écrient en chœur les personnes présentes. Cette divergence entre le caractère véritable de Castruccio, de Guido, de Cardenio, d'Ercole, de Pippo, de Cesare et de Fortunata et le type qu'ils incarnent irrévocablement aux yeux sagaces de la société, est sans danger pour eux, puisque cette divergence, la société ne veut pas la voir. Mais elle n'est pas sans terme. Quoi que fasse Girolamo c'est un bourru bienfaisant. Quoi que dise Fortunata, elle est bonne. La persistance absurde, écrasante, immuable du type dont ils peuvent s'écarter sans cesse sans en déranger la sereine fixité s'impose à la longue avec une force attractive croissante à ces personnes d'une originalité faible, et d'une conduite peu cohérente que finit par fasciner ce point de mire seul identique au milieu de leurs universelles variations. Girolamo, en disant à un ami «ses vérités», lui sait gré de lui servir ainsi de comparse et de lui permettre de jouer, en le «gourmandant pour son bien», un rôle honorable, presque éclatant, et maintenant bien près d'être sincère. Il mêle à la violence de ses diatribes une pitié indulgente bien naturelle envers un inférieur qui fait ressortir sa gloire; il éprouve pour lui une reconnaissance véritable, et finalement la cordialité que le monde lui a si longtemps prêtée qu'il a fini par la garder. Fortunata, que son embonpoint croissant, sans flétrir son esprit ni altérer sa beauté, désintéresse pourtant un peu plus des autres en étendant la sphère de sa propre personnalité, sent s'adoucir on elle l'acrimonie qui seule l'empêchait de remplir dignement les fonctions vénérables et charmantes que le monde lui avait déléguées. L'esprit des mots «bienveillance», «bonté», «rondeur», sans cesse prononcés devant elle, derrière elle, a lentement imbibé ses paroles, habituellement élogieuses maintenant et auxquelles sa vaste tournure confère comme une plus flatteuse autorité. Elle a le sentiment vague et profond d'exercer une magistrature considérable et pacifique. Parfois elle semble déborder sa propre individualité et apparaît alors comme rassemblée plénière, houleuse et pourtant molle, des juges bienveillants qu'elle préside et dont l'assentiment l'agite au loin... Et quand, dans les soirées où l'on cause, chacun, sans s'embarrasser des contradictions de la conduite de ces personnages, sans remarquer leur lente adaptation au type imposé, range avec ordre leurs actions dans le tiroir bien à sa place et soigneusement défini de leur caractère idéal, chacun sent avec une satisfaction émue qu'incontestablement le niveau de la conversation s'élève. Certes, on interrompt bientôt ce travail pour ne pas appesantir jusqu'au sommeil des têtes peu habituées à l'abstraction (on est homme du monde). Alors, après avoir flétri le snobisme de l'un, la malveillance de l'autre, le libertinage ou la dureté d'un troisième, on se sépare, et chacun, certain d'avoir payé largement son tribut à la bienveillance, à la pudeur, et à la charité, va se livrer sans remords, dans la paix d'une conscience qui vient de donner ses preuves, aux vices élégants qu'il cumule.

Ces réflexions, inspirées par la société de Bergame, appliquées à une autre, perdraient leur part de vérité. Quand Arlequin quitta la scène bergamasque pour la française, de balourd il devint bel esprit. C'est ainsi que dans certaines sociétés Liduvina passe pour une femme supérieure et Girolamo pour un homme d'esprit. Il faut ajouter aussi que parfois un homme se présente pour qui la société ne possède pas de caractère tout fait ou au moins de caractère disponible, un autre tenant l'emploi. Elle lui en donne d'abord qui ne lui vont pas. Si c'est vraiment un homme original et qu'aucun ne soit à sa taille, incapable de se résigner à essayer de le comprendre et faute de caractère à sa mesure, elle l'exclut; à moins qu'il puisse jouer avec grâce les jeunes premiers, dont on manque toujours.

—Maintenant que nous avons une situation, dit Bouvard, pourquoi ne mènerions-nous pas la vie du monde?

C'était assez l'avis de Pécuchet, mais il fallait pouvoir y briller et pour cela étudier les sujets qu'on y traite.

La littérature contemporaine est de première importance.

Ils s'abonnèrent aux diverses revues qui la répandent, les lisaient à haute voix, s'efforçaient à écrire des critiques, recherchant surtout l'aisance et la légèreté du style, en considération du but qu'ils se proposaient.

Bouvard objecta que le style de la critique, écrite même en badinant, ne convient pas dans le monde. Et ils instituèrent des conversations sur ce qu'ils avaient lu, dans la manière des gens du monde.

Bouvard s'accoudait à la cheminée, taquinait avec précaution, pour ne pas les salir, des gants clairs sortis tout exprès, appelant Pécuchet «Madame» ou «Général», pour compléter l'illusion.

Mais souvent ils en restaient là; ou l'un d'eux s'emballant sur un auteur, l'autre essayait en vain de l'arrêter. Au reste, ils dénigraient tout. Leconte de Lisle était trop impassible, Verlaine trop sensitif. Ils rêvaient, sans le rencontrer, d'un juste milieu.

—Pourquoi Loti rend-il toujours le même son?

—Ses romans sont tous écrits sur la même note.

—Sa lyre n'a qu'une corde, concluait Bouvard.

—Mais André Laurie n'est pas plus satisfaisant, car il nous promène chaque année ailleurs et confond la littérature avec la géographie. Son style seul vaut quelque chose. Quant à Henri de Régnier, c'est un fumiste ou un fou, nulle autre alternative.

—Tire-toi de là, mon bonhomme, disait Bouvard, et tu fais sortir la littérature contemporaine d'une rude impasse.

—Pourquoi les forcer? disait Pécuchet en roi débonnaire; ils ont peut-être du sang, ces poulains-là. Laissons-leur la bride sur le cou: la seule crainte, c'est qu'ainsi emballés, ils ne dépassent le but; mais l'extravagance même est la preuve d'une nature riche.

—Pendant ce temps, les barrières seront brisées, criait Pécuchet;—et, remplissant de ses dénégations la chambre solitaire, il s'échauffait:—Du reste, dites tant que vous voudrez que ces lignes inégales sont des vers, je me refuse à y voir autre chose que de la prose, et sans signification, encore!

Mallarmé n'a pas plus de talent, mais c'est un brillant causeur. Quel malheur qu'un homme aussi doué devienne fou chaque fois qu'il prend la plume. Singulière maladie et qui leur paraissait inexplicable. Mæterlinck effraye, mais par des moyens matériels et indignes du théâtre; l'art émeut à la façon d'un crime, c'est horrible! D'ailleurs, sa syntaxe est misérable.

Ils en firent spirituellement la critique en parodiant dans la forme d'une conjugaison son dialogue: «J'ai dit que la femme était entrée.—Tu as dit que la femme était entrée.—Vous avez dit que la femme était entrée.—Pourquoi a-t-on dit que la femme était entrée?»

Pécuchet voulait envoyer ce petit morceau à laRevue des Deux Mondes, mais il était plus avisé, selon Bouvard, de le réserver pour le débiter dans un salon à la mode. Ils seraient classés du premier coup selon leur mérite. Ils pourraient très bien le donner plus tard à une revue. Et les premiers confidents de ce trait d'esprit, le lisant ensuite, seraient flattés rétrospectivement d'en avoir eu la primeur.

Lemaître, malgré tout son esprit, leur semblait inconséquent, irrévérencieux, tantôt pédant et tantôt bourgeois; il exécutait trop souvent la palinodie. Son style surtout était lâché, mais la difficulté d'improviser à dates fixes et si rapprochées doit l'absoudre. Quant à France, il écrit bien, mais pense mal, au contraire de Bourget, qui est profond, mais possède une forme affligeante. La rareté d'un talent complet les désolait.

Cela ne doit pourtant pas être bien difficile, songeait Bouvard, d'exprimer ses idées clairement. Mais la clarté ne suffit pas, il faut la grâce (unie à la force), la vivacité, l'élévation, la logique. Bouvard ajoutait l'ironie. Selon Pécuchet, elle n'est pas indispensable, fatigue souvent et déroute sans profit pour le lecteur. Bref, tout le monde écrit mal. Il fallait, selon Bouvard, en accuser la recherche excessive de l'originalité; selon Pécuchet, la décadence des mœurs.

—Ayons le courage de cacher nos conclusions dans le monde, dit Bouvard; nous passerions pour des détracteurs, et, effrayant chacun, nous déplairions à tout le monde. Rassurons au lieu d'inquiéter. Notre originalité nous nuira déjà assez. Même tâchons de la dissimuler. On peut ne pas y parler littérature.

Mais d'autres choses y sont importantes.

—Comment faut-il saluer? Avec tout le corps ou de la tête seulement, lentement ou vite, comme on est placé ou en réunissant les talons, en s'approchant ou de sa place, en rentrant le bas du dos ou en le transformant en pivot? Les mains doivent-elles tomber le long du corps, garder le chapeau, être gantées? La figure doit-elle rester sérieuse ou sourire pendant la durée du salut? Mais comment reprendre immédiatement sa gravité le salut fini.

Présenter aussi est difficile.

Par le nom de qui faut-il commencer? Faut-il désigner de la main la personne qu'on nomme, ou d'un signe de tête, ou garder l'immobilité avec un air indifférent? Faut-il saluer de la même manière un vieillard et un jeune homme, un serrurier et un prince, un acteur et un académicien? L'affirmative satisfaisait aux idées égalitaires de Pécuchet, mais choquait le bon sens de Bouvard.

Comment donner son titre à chacun?

On dit monsieur à un baron, à un vicomte, à un comte; mais «bonjour, monsieur le marquis», leur semblait plat, et «bonjour, marquis», trop cavalier, étant donné leur âge. Ils se résigneraient à dire «prince» et «monsieur le duc» bien que ce dernier usage leur parût révoltant. Quand ils arrivaient aux Altesses, ils se troublaient; Bouvard, flatté de ses relations futures, imaginait mille phrases où cette appellation apparaissait sous toutes ses formes; il l'accompagnait d'un petit sourire rougissant, en inclinant un peu la tête, et en sautillant sur ses jambes. Mais Pécuchet déclarait qu'il s'y perdrait, s'embrouillerait toujours, ou éclaterait de rire au nez du prince. Bref, pour moins de gêne, ils n'iraient pas dans le Faubourg Saint-Germain. Mais il entre partout, de loin seulement semble un tout compact et isolé!... D'ailleurs, on respecte encore plus les litres dans la haute banque, et quant à ceux des rastaquouères, ils sont innombrables. Mais, selon Pécuchet, on devait être intransigeant avec les faux nobles et affecter de ne point leur donner de particules même sur les enveloppes des lettres ou en parlant à leurs domestiques. Bouvard, plus sceptique, n'y voyait qu'une manie plus récente, mais aussi respectable que celle des anciens seigneurs. D'ailleurs, la noblesse, d'après eux, n'existait plus depuis qu'elle avait perdu ses privilèges. Elle est cléricale, arriérée, ne lit pas, ne fait rien, s'amuse autant que la bourgeoisie; ils trouvaient absurde de la respecter. Sa fréquentation seule était possible, parce qu'elle n'excluait pas le mépris. Bouvard déclara que pour savoir où ils fréquenteraient, vers quelles banlieues ils se hasarderaient une fois l'an, où seraient leurs habitudes, leurs vices, il fallait d'abord dresser un plan exact de la société parisienne. Elle comprenait, suivant lui, le Faubourg Saint-Germain, la finance, les rastaquouères, la société protestante, le monde des arts et des théâtres, le monde officiel et savant. Le Faubourg, à l'avis de Pécuchet, cachait sous des dehors rigides le libertinage de l'ancien régime. Tout noble a des maîtresses, une sœur religieuse, conspire avec le clergé. Ils sont braves, s'endettent, ruinent et flagellent les usuriers, sont inévitablement les champions de l'honneur. Ils régnent par l'élégance, inventent des modes extravagantes, sont des fils exemplaires, affectueux avec le peuple et durs aux banquiers. Toujours l'épée à la main ou une femme en croupe, ils rêvent au retour de la monarchie, sont terriblement oisifs, mais pas fiers avec les bonnes gens, faisant fuir les traîtres et insultant les poltrons, méritent par un certain air chevaleresque notre inébranlable sympathie.

Au contraire, la finance considérable et renfrognée inspire le respect mais l'aversion. Le financier est soucieux dans le bal le plus fou. Un de ses innombrables commis vient toujours lui donner les dernières nouvelles de la Bourse, même à quatre heures du matin; il cache à sa femme ses coups les plus heureux, ses pires désastres. On ne sait jamais si c'est un potentat ou un escroc; il est tour à tour l'un et l'autre sans prévenir, et, malgré son immense fortune, déloge impitoyablement le petit locataire en retard sans lui faire l'avance d'un terme, à moins qu'il ne veuille en faire un espion ou coucher avec sa fille. D'ailleurs, il est toujours en voiture, s'habille sans grâce, porte habituellement un lorgnon.

Ils ne se sentaient pas un plus vif amour de la société protestante; elle est froide, guindée, ne donne qu'à ses pauvres, se compose exclusivement de pasteurs. Le temple ressemble trop à la maison, et la maison est triste comme le temple. On y a toujours un pasteur à déjeuner; les domestiques font des remontrances aux maîtres en citant des versets de la Bible; ils redoutent trop la gaieté pour ne rien avoir à cacher et font sentir dans la conversation avec les catholiques une rancune perpétuelle de la révocation de l'édit de Nantes et de la Saint-Barthélemy.

Le monde des arts, aussi homogène, est bien différent; tout artiste est farceur, brouillé avec sa famille, ne porte jamais de chapeau haute forme, parle une langue spéciale. Leur vie se passe à jouer des tours aux huissiers qui viennent pour les saisir et à trouver des déguisements grotesques pour des bals masqués. Néanmoins, ils produisent constamment des chefs-d'œuvre, et chez la plupart l'abus du vin et des femmes est la condition même de l'inspiration, sinon du génie; ils dorment le jour, se promènent la nuit, travaillent on ne sait quand, et la tête toujours en arrière, laissant flotter au vent une cravate molle, roulent perpétuellement des cigarettes.

Le monde des théâtres est à peine distinct de ce dernier; on n'y pratique à aucun degré la vie de famille, on y est fantasque et inépuisablement généreux. Les artistes, quoique vaniteux et jaloux, rendent sans cesse service à leurs camarades, applaudissent à leurs succès, adoptent les enfants des actrices poitrinaires ou malheureuses, sont précieux dans le monde, bien que, n'ayant pas reçu d'instruction, ils soient souvent dévots et toujours superstitieux. Ceux des théâtres subventionnés sont à part, entièrement dignes de notre admiration, mériteraient d'être placés à table avant un général ou un prince, ont dans l'âme les sentiments exprimés dans les chefs-d'œuvre qu'ils représentent sur nos grandes scènes. Leur mémoire est prodigieuse et leur tenue parfaite.

Quant aux juifs, Bouvard et Pécuchet, sans les proscrire (car il faut être libéral), avouaient détester se trouver avec eux; ils avaient tous vendu des lorgnettes en Allemagne dans leur jeune âge, gardaient exactement à Paris—et avec une piété à laquelle en gens impartiaux ils rendaient d'ailleurs justice—des pratiques spéciales, un vocabulaire inintelligible, des bouchers de leur race. Tous ont le nez crochu, l'intelligence exceptionnelle, l'âme vile et seulement, tournée vers l'intérêt; leurs femmes, au contraire, sont belles, un peu molles, mais capables des plus grands sentiments. Combien de catholiques devraient les imiter! Mais pourquoi leur fortune était-elle toujours incalculable et cachée? D'ailleurs, ils formaient une sorte de vaste société secrète, comme les jésuites et la franc-maçonnerie. Ils avaient, on ne savait où, des trésors inépuisables, au service d'ennemis vagues, dans un but épouvantable et mystérieux.

[1]Bien entendu les opinions prêtées ici aux deux célèbres personnages de Flaubert ne sont nullement celles de l'auteur.

[1]Bien entendu les opinions prêtées ici aux deux célèbres personnages de Flaubert ne sont nullement celles de l'auteur.

Déjà, dégoûtés de la bicyclette et de la peinture, Bouvard et Pécuchet se mirent sérieusement à la musique. Mais tandis qu'éternellement ami de la tradition et de l'ordre, Pécuchet laissait saluer en lui le dernier partisan des chansons grivoises et duDomino noir, révolutionnaire s'il en fut, Bouvard, faut-il le dire, «se montra résolument wagnérien». À vrai dire, il ne connaissait pas une partition du «braillard de Berlin» (comme le dénommait cruellement Pécuchet, toujours patriote et mal informé), car on ne peut les entendre en France, où le Conservatoire crève dans la routine, entre Colonne qui bafouille et Lamoureux qui épelle, ni à Munich, où la tradition ne s'est pas conservée, ni à Bayreuth que les snobs ont insupportablement infecté. C'est un non-sens que de les essayer au piano: l'illusion de la scène est nécessaire, ainsi que l'enfouissement de l'orchestre, et, dans la salle, l'obscurité. Pourtant, prêta foudroyer les visiteurs, le prélude deParsifalétait perpétuellement ouvert sur le pupitre de son piano, entre les photographies du porte-plume de César Franck et duPrintempsde Botticelli.

De la partition de laWalkyrie, soigneusement le «Chant du Printemps» avait été arraché. Dans la table des opéras de Wagner, à la première page,Lohengrin, Tannhäuseravaient été biffés, d'un trait indigné, au crayon rouge.Rienziseul subsistait des premiers opéras. Le renier est devenu banal, l'heure est venue, flairait subtilement Bouvard, d'inaugurer l'opinion contraire. Gounod le faisait rire, et Verdi crier. Moindre assurément qu'Eric-Sati, qui peut aller là contre? Beethoven, pourtant, lui semblait considérable à la façon d'un Messie. Bouvard lui-même pouvait, sans s'humilier, saluer en Bach un précurseur. Saint-Saëns manque de fond et Massenet de forme, répétait-il sans cesse à Pécuchet, aux yeux de qui Saint-Saëns, au contraire, n'avait que du fond et Massenet que de la forme.

—C'est pour cela que l'un nous instruit et que l'autre nous charme, mais sans nous élever, insistait Pécuchet.

Pour Bouvard, tous deux étaient également méprisables. Massenet trouvait quelques idées, mais vulgaires, d'ailleurs les idées ont fait leur temps. Saint-Saëns possédait quelque facture, mais démodée. Peu renseignés sur Gaston Lemaire, mais jouant du contraste à leurs heures, ils opposaient éloquemment Chausson et Chaminade. Pécuchet, d'ailleurs, et malgré les répugnances de son esthétique, Bouvard lui-même, car tout Français est chevaleresque et fait passer les femmes avant tout, cédaient galamment à cette dernière la première place parmi les compositeurs du jour.

C'était en Bouvard le démocrate encore plus que le musicien qui proscrivait la musique de Charles Levadé; n'est-ce pas s'opposer au progrès que s'attarder encore aux vers de madame de Girardin dans le siècle de la vapeur, du suffrage universel et de la bicyclette? D'ailleurs, tenant pour la théorie de l'art pour l'art, pour le jeu sans nuances et le chant sans inflexions, Bouvard déclarait ne pouvoir l'entendre chanter. Il lui trouvait le type mousquetaire, les façons goguenardes, les faciles élégances d'un sentimentalisme suranné.

Mais l'objet de leurs plus vifs débats était Reynaldo Hahn. Tandis que son intimité avec Massenet lui attirant sans cesse les cruels sarcasmes de Bouvard, le désignait impitoyablement comme victime aux prédilections passionnées de Pécuchet, il avait le don d'exaspérer ce dernier par son admiration pour Verlaine, partagée d'ailleurs par Bouvard. «Travaillez sur Jacques Normand, Sully Prudhomme, le vicomte de Borelli. Dieu merci, dans le pays des trouvères, les poètes ne manquent pas», ajoutait-il patriotiquement. Et, partagé entre les sonorités tudesques du nom de Hahn et la désinence méridionale de son prénom Reynaldo, préférant l'exécuter en haine de Wagner plutôt que l'absoudre en faveur de Verdi, il concluait rigoureusement en se tournant vers Bouvard:

—Malgré l'effort de tous vos beaux messieurs, notre beau pays de France est un pays de clarté, et la musique française sera claire ou ne sera pas, énonçait-il en frappant sur la table pour plus de force.

»Foin de vos excentricités d'au delà de la Manche et de vos brouillards d'outre-Rhin, ne regardez donc pas toujours de l'autre côté des Vosges!—ajoutait-il en regardant Bouvard avec une fixité sévère et pleine de sous-entendus,—excepté pour la défense de la patrie. Que laWalkyriepuisse plaire même en Allemagne, j'en doute... Mais, pour des oreilles françaises, elle sera toujours le plus infernal des supplices—et le plus cacophonique! ajoutez le plus humiliant pour notre fierté nationale. D'ailleurs cet opéra n'unit-il pas à ce que la dissonance a de plus atroce ce que l'inceste a de plus révoltant! Votre musique, monsieur, est pleine de monstres, et on ne sait plus qu'inventer! Dans la nature même,—mère pourtant de la simplicité,—l'horrible seul vous plaît. M. Delafosse n'écrit-il pas des mélodies sur les chauves-souris, où l'extravagance du compositeur compromettra la vieille réputation du pianiste? que ne choisissait-il quelque gentil oiseau? Des mélodies sur les moineaux seraient au moins bien parisiennes; l'hirondelle a de la légèreté et de la grâce, et l'alouette est si éminemment française que César, dit-on, en faisait piquer de toutes rôties sur le casque de ses soldats. Mais des chauves-souris!!! Le Français, toujours altéré de franchise et de clarté, toujours exécrera ce ténébreux animal. Dans les vers de M. de Montesquieu, passe encore, fantaisie de grand seigneur blasé, qu'à la rigueur on peut lui permettre, mais en musique! à quand leRequiem des Kangourous?...—Cette bonne plaisanterie déridait Bouvard.—Avouez que je vous ai fait rire, disait Pécuchet (sans fatuité répréhensible, car la conscience de leur mérite est tolérable chez les gens d'esprit), topons-là, vous êtes désarmé!»

«Ariane, ma sœur, de quelle amour blesséeVous mourûtes aux bords ou vous fûtes laissée!»

Françoise de Breyves hésita longtemps, ce soir-là, pour savoir si elle irait à la soirée de la princesse Élisabeth d'A..., à l'Opéra, ou à la comédie des Livray.

Chez les amis où elle venait de dîner, on était sorti de table depuis plus d'une heure. Il fallait prendre un parti.

Son amie Geneviève, qui devait revenir avec elle, tenait à la soirée de madame d'A..., tandis que, sans bien savoir pourquoi, madame de Breyves aurait préféré faire une des deux autres choses, ou même une troisième, rentrer se coucher. On annonça sa voiture. Elle n'était toujours pas décidée.

—Vraiment, dit Geneviève, tu n'es pas gentille, puisque je crois que Rezké chantera et que cela m'amuse. On dirait que cela peut avoir de graves conséquences pour toi d'aller chez Élisabeth. D'abord, je te dirai que tu n'es pas allée cette année à une seule de ses grandes soirées, et liée avec elle comme tu l'es, ce n'est pas très gentil.

Françoise, depuis la mort de son mari, qui l'avait laissée veuve à vingt ans,—il y avait quatre ans de cela,—ne faisait presque rien sans Geneviève et aimait à lui faire plaisir. Elle ne résista pas plus longtemps à sa prière, et, après avoir dit adieu aux maîtres de la maison et aux invités désolés d'avoir si peu joui d'une des femmes les plus recherchées de Paris, dit au valet de pied:

—Chez la princesse d'A...

La soirée de la princesse fut très ennuyeuse. À un moment madame de Breyves demanda à Geneviève:

—Qui est donc ce jeune homme qui t'a menée au buffet?

—C'est M. de Laléande que je ne connais d'ailleurs pas du tout. Veux-tu que je te le présente? il me l'avait demandé, j'ai répondu dans le vague, parce qu'il est très insignifiant et ennuyeux, et comme il te trouve très jolie il ne te lâcherait plus.

—Oh alors! non, dit Françoise, il est un peu laid du reste et vulgaire, malgré d'assez beaux yeux.

—Tu as raison, dit Geneviève. Et puis tu le rencontreras souvent, cela pourrait te gêner si tu le connaissais.

Elle ajouta en plaisantant:

—Maintenant si tu désires être intime avec lui, tu perds une bien belle occasion.

—Oui, une bien belle occasion, dit Françoise,—et elle pensait déjà à autre chose.

—Après tout, dit Geneviève, prise sans doute du remords d'avoir été un si infidèle mandataire et d'avoir gratuitement privé ce jeune homme d'un plaisir, c'est une des dernières soirées de la saison, cela n'aurait rien de bien grave et ce serait peut-être plus gentil.

—Eh bien soit, s'il revient par ici.

Il ne revint pas. Il était à l'autre bout du salon, en face d'elles.

—Il faut nous en aller, dit bientôt Geneviève.

—Encore un instant, dit Françoise.

Et par caprice, surtout de coquetterie envers ce jeune homme qui devait en effet la trouver bien jolie, elle se mit à le regarder un peu longtemps, puis détournait les yeux et les fixait de nouveau sur lui. En le regardant, elle s'efforçait d'être caressante, elle ne savait pourquoi, pour rien, pour le plaisir, le plaisir de la charité, et de l'orgueil un peu, et aussi de l'inutile, le plaisir de ceux qui écrivent un nom sur un arbre pour un passant qu'ils ne verront jamais, de ceux qui jettent une bouteille à la mer. Le temps passait, il était déjà tard; M. de Laléande se dirigea vers la porte, qui resta ouverte après qu'il fut sorti, et madame de Breyves l'apercevait au fond du vestibule qui tendait son numéro au vestiaire.

—Il est temps de partir, tu as raison, dit-elle à Geneviève.

Elles se levèrent. Mais le hasard d'un mot qu'un ami de Geneviève avait à lui dire laissa Françoise seule au vestiaire. Il n'y avait là à ce moment que M. de Laléande qui ne pouvait trouver sa canne. Françoise s'amusa une dernière fois à le regarder. Il passa près d'elle, remua légèrement le coude de Françoise avec le sien, et, les yeux brillants, dit, au moment où il était contre elle, ayant toujours l'air de chercher:

—Venez chez moi, 5, rue Royale.

Elle avait si peu prévu cela et maintenant M. de Laléande continuait si bien à chercher sa canne, qu'elle ne sut jamais très exactement dans la suite si ce n'avait pas été une hallucination. Elle avait surtout très peur, et le prince d'A... passant à ce moment elle l'appela, voulait prendre rendez-vous avec lui pour faire le lendemain une promenade, parlait avec volubilité. Pendant cette conversation M. de Laléande s'en était allé. Geneviève arriva au bout d'un instant et les deux femmes partirent. Madame de Breyves ne raconta rien et resta choquée et flattée, au fond très indifférente. Au bout de deux jours, y ayant repensé par hasard, elle commença de douter de la réalité des paroles de M. de Laléande. Essayant de se rappeler, elle ne le put pas complètement, crut les avoir entendues comme dans un rêve et se dit que le mouvement du coude était une maladresse fortuite. Puis elle ne pensa plus spontanément à M. de Laléande et quand par hasard elle entendait prononcer son nom, elle se rappelait rapidement sa figure et avait tout à fait oublié la presque hallucination au vestiaire.

Elle le revit à la dernière soirée qui fut donnée cette année-là (juin finissait), n'osa pas demander qu'on le lui présentât, et pourtant, malgré qu'elle le trouvât presque laid, le sût pas intelligent, elle aurait bien aimé le connaître. Elle s'approcha de Geneviève et lui dit:

—Présente-moi tout de même M. de Laléande. Je n'aime pas à être impolie. Mais ne dis pas que c'est moi qui le demande. Cela m'engagerait trop.

—Tout à l'heure si nous le voyons, il n'est pas là pour le moment.

—Eh bien, cherche-le.

—Il est peut-être parti.

—Mais non, dit très vite Françoise, il ne peut pas être parti, il est trop tôt. Oh! déjà minuit. Voyons, ma petite Geneviève, ça n'est pourtant pas bien difficile. L'autre soir, c'était toi qui voulais. Je t'en prie, cela a un intérêt pour moi.

Geneviève la regarda un peu étonnée et alla à la recherche de M. de Laléande; il était parti.

—Tu vois que j'avais raison, dit Geneviève, en revenant auprès de Françoise.

—Je m'assomme ici, dit Françoise, j'ai mal à la tête, je t'en prie, partons tout de suite.

Françoise ne manqua plus une fois l'Opéra, accepta avec un espoir vague tous les dîners où elle fut encore invitée. Quinze jours se passèrent, elle n'avait pas revu M. de Laléande et souvent s'éveillait la nuit en pensant aux moyens de le revoir. Tout en se répétant qu'il était ennuyeux et pas beau, elle était plus préoccupée par lui que par tous les hommes les plus spirituels et les plus charmants. La saison finie, il ne se présenterait plus d'occasion de le revoir, elle était résolue à en créer et cherchait.

Un soir, elle dit à Geneviève:

—Ne m'as-tu pas dit que tu connaissais un M. de Laléande?

—Jacques de Laléande? Oui et non, il m'a été présenté, mais il ne m'a jamais laissé de cartes, je ne suis pas du tout en relation avec lui.

—C'est que je te dirai, j'ai un petit intérêt, même assez grand, pour des choses qui ne me concernent pas et qu'on ne me permettra sans doute pas de te dire avant un mois (d'ici là elle aurait convenu avec lui d'un mensonge pour n'être pas découverte, et cette pensée d'un secret où seuls ils seraient tous les deux lui était douce), à faire sa connaissance et à me trouver avec lui. Je t'en prie, tâche de me trouver un moyen parce que la saison est finie, il n'y aura plus rien et je ne pourrai plus me le faire présenter.

Les étroites pratiques de l'amitié, si purifiantes quand elles sont sincères, abritaient Geneviève aussi bien que Françoise des curiosités stupides qui sont l'infâme volupté de la plupart des gens du monde. Aussi de tout son cœur, sans avoir eu un instant l'intention ni le désir, pas même l'idée d'interroger son amie, Geneviève cherchait, se fâchait seulement de ne pas trouver.

—C'est malheureux que madame d'A... soit partie. Il y a bien M. de Grumello, mais après tout, cela n'avance à rien, quoi lui dire? Oh! j'ai une idée. M. de Laléande joue du violoncelle assez mal, mais cela ne fait rien. M. de Grumello l'admire, et puis il est si hôte et sera si content de te faire plaisir. Seulement toi qui l'avais toujours tenu à l'écart et qui n'aimes pas lâcher les gens après t'en être servie, tu ne vas pas vouloir être obligée de l'inviter l'année prochaine.

Mais déjà Françoise, rouge de joie, s'écriait:

—Mais cela m'est bien égal, j'inviterai tous les rastaquouères de Paris s'il le faut. Oh! fais-le vite, ma petite Geneviève, que tu es gentille!

Et Geneviève écrivit:

«Monsieur, vous savez comme je cherche toutes les occasions de faire plaisir à mon amie, madame de Breyves, que vous avez sans doute déjà rencontrée. Elle a exprimé devant moi, à plusieurs reprises, comme nous parlions violoncelle, le regret de n'avoir jamais entendu M. de Laléande qui est un si bon ami à vous. Voudriez-vous le faire jouer pour elle et pour moi? Maintenant qu'on est si libre, cela ne vous dérangera pas trop et ce serait tout ce qu'il y a de plus aimable. Je vous envoie tous mes meilleurs souvenirs,»ALÉRIOUVRE BUIVRES.»

«Monsieur, vous savez comme je cherche toutes les occasions de faire plaisir à mon amie, madame de Breyves, que vous avez sans doute déjà rencontrée. Elle a exprimé devant moi, à plusieurs reprises, comme nous parlions violoncelle, le regret de n'avoir jamais entendu M. de Laléande qui est un si bon ami à vous. Voudriez-vous le faire jouer pour elle et pour moi? Maintenant qu'on est si libre, cela ne vous dérangera pas trop et ce serait tout ce qu'il y a de plus aimable. Je vous envoie tous mes meilleurs souvenirs,

»ALÉRIOUVRE BUIVRES.»

—Portez ce mot tout de suite chez M. de Grumello, dit Françoise à un domestique; n'attendez pas de réponse, mais faites-le remettre devant vous.

Le lendemain, Geneviève faisait porter à madame de Breyves la réponse suivante de M. de Grumello:

«Madame,»J'aurais ôté plus charmé que vous ne pouvez le penser de satisfaire votre désir et celui de madame de Breyves, que je connais un peu et pour qui j'éprouve la sympathie la plus respectueuse et la plus vive. Aussi je suis désespéré qu'un bien malheureux hasard ait fait partir M. de Laléande il y a juste deux jours pour Biarritz où il va, hélas! passer plusieurs mois.»Daignez accepter, Madame, etc.»GRUMELLO.»

«Madame,

»J'aurais ôté plus charmé que vous ne pouvez le penser de satisfaire votre désir et celui de madame de Breyves, que je connais un peu et pour qui j'éprouve la sympathie la plus respectueuse et la plus vive. Aussi je suis désespéré qu'un bien malheureux hasard ait fait partir M. de Laléande il y a juste deux jours pour Biarritz où il va, hélas! passer plusieurs mois.

»Daignez accepter, Madame, etc.

»GRUMELLO.»

Françoise se précipita toute blanche vers sa porte pour la fermer à clef, elle en eut à peine le temps. Déjà des sanglots venaient se briser à ses lèvres, ses larmes coulaient. Jusque-là tout occupée à imaginer des romans pour le voir et le connaître, certaine de les réaliser dès qu'elle le voudrait, elle avait vécu de ce désir et de cet espoir sans peut-être s'en rendre bien compte. Mais par mille imperceptibles racines qui avaient plongé dans toutes ses plus inconscientes minutes de bonheur ou de mélancolie, y faisant circuler une sève nouvelle, sans qu'elle sût d'où elle venait, ce désir s'était implanté en elle. Voici qu'on l'arrachait pour le rejeter dans l'impossible. Elle se sentit déchirée, dans une horrible souffrance de tout cet elle-même déraciné tout d'un coup, et à travers les mensonges subitement éclaircis de son espoir, dans la profondeur de son chagrin, elle vit la réalité de son amour.

Françoise se retira davantage chaque jour de toutes les joies. Aux plus intenses, à celles même qu'elle goûtait dans son intimité avec sa mère ou avec Geneviève, dans ses heures de musique, de lecture ou de promenade, elle ne prêtait plus qu'un cœur possédé par un chagrin jaloux et qui ne le quittait pas un instant. La peine était infinie que lui causaient et l'impossibilité d'aller à Biarritz, et, cela eût-il été possible, sa détermination absolue de n'y point aller compromettre par une démarche insensée tout le prestige qu'elle pouvait avoir aux yeux de M. de Laléande. Pauvre petite victime à la torture sans qu'elle sût pourquoi, elle s'effrayait à la pensée que ce mal allait peut-être ainsi durer des mois avant que le remède vînt, sans la laisser dormir calme, rêver libre. Elle s'inquiétait aussi de ne pas savoir s'il ne repasserait pas par Paris, bientôt peut-être, sans qu'elle le sût. Et la peur de laisser passer une seconde fois le bonheur si près l'enhardit, elle envoya un domestique s'informer chez le concierge de M. de Laléande. Il ne savait rien. Alors, comprenant que plus une voile d'espoir n'apparaîtrait au ras de cette mer de chagrin qui s'élargissait à l'infini, après l'horizon de laquelle il semblait qu'il n'y eût plus rien et que le monde finissait, elle sentit qu'elle allait faire des choses folles, elle ne savait quoi, lui écrire peut-être et devenue son propre médecin, pour se calmer un peu, elle se permit à soi-même de tâcher de lui faire apprendre qu'elle avait voulu le voir et écrivit ceci à M. de Grumello:

«Monsieur,»Madame de Buivres me dit votre aimable pensée. Comme je vous remercie et suis touchée! Mais une chose m'inquiète. M. de Laléande ne m'a-t-il pas trouvée indiscrète! Si vous ne le savez pas, demandez-le-lui et répondez-moi, quand vous la saurez, toute la vérité. Cela me rend très curieuse et vous me ferez plaisir. Merci encore, Monsieur.»»Croyez à mes meilleurs sentiments,»VORAGYNES BREYVES.»

«Monsieur,

»Madame de Buivres me dit votre aimable pensée. Comme je vous remercie et suis touchée! Mais une chose m'inquiète. M. de Laléande ne m'a-t-il pas trouvée indiscrète! Si vous ne le savez pas, demandez-le-lui et répondez-moi, quand vous la saurez, toute la vérité. Cela me rend très curieuse et vous me ferez plaisir. Merci encore, Monsieur.»

»Croyez à mes meilleurs sentiments,

»VORAGYNES BREYVES.»

Une heure après, un domestique lui portait cette lettre:

«Ne vous inquiétez pas, Madame, M. de Laléande n'a pas su que vous vouliez l'entendre. Je lui avais demandé les jours où il pourrait venir jouer chez moi sans dire pour qui. Il m'a répondu de Biarritz qu'il ne reviendrait pas avant le mois de janvier. Ne me remerciez pas non plus. Mon plus grand plaisir serait de vous en faire un peu, etc.»GRUMELLO.»

«Ne vous inquiétez pas, Madame, M. de Laléande n'a pas su que vous vouliez l'entendre. Je lui avais demandé les jours où il pourrait venir jouer chez moi sans dire pour qui. Il m'a répondu de Biarritz qu'il ne reviendrait pas avant le mois de janvier. Ne me remerciez pas non plus. Mon plus grand plaisir serait de vous en faire un peu, etc.

»GRUMELLO.»

Il n'y avait plus rien à faire. Elle ne lit plus rien, s'attrista de plus en plus, eut des remords de s'attrister ainsi, d'attrister sa mère. Elle alla passer quelques jours à la campagne, puis partit pour Trouville. Elle y entendit parler des ambitions mondaines de M. de Laléande, et quand un prince s'ingéniant lui disait: «Que pourrais-je pour vous faire plaisir?» elle s'égayait presque à imaginer combien il serait étonné si elle lui avait répondu sincèrement, et concentrait pour la savourer toute l'enivrante amertume qu'il y avait dans l'ironie de ce contraste entre toutes les grandes choses difficiles qu'on avait toujours faites pour lui plaire, et la petite chose si facile et si impossible qui lui aurait rendu le calme, la santé, le bonheur et le bonheur des siens. Elle ne se plaisait un peu qu'au milieu de ses domestiques, qui avaient une immense admiration pour elle et qui la servaient sans oser lui parler, la sentant si triste. Leur silence respectueux et chagrin lui parlait de M. de Laléande. Elle l'écoutait avec volupté et les faisait servir très lentement le déjeuner pour retarder le moment où ses amies viendraient, où il faudrait se contraindre. Elle voulait garder longtemps dans la bouche ce goût amer et doux de toute cette tristesse autour d'elle à cause de lui. Elle aurait aimé que plus d'êtres encore fussent dominés par lui, se soulageant à sentir ce qui tenait tant de place dans son cœur en prendre un peu autour d'elle, elle aurait voulu avoir à soi des bêtes énergiques qui auraient langui de son mal. Par moments, désespérée, elle voulait lui écrire, ou lui faire écrire, se déshonorer, «rien ne lui était plus». Mais il lui valait mieux, dans l'intérêt même de son amour, garder sa situation mondaine, qui pourrait lui donner plus d'autorité sur lui, un jour, si ce jour venait. Et si une courte intimité avec lui rompait le charme qu'il avait jeté sur elle (elle ne voulait pas, ne pouvait pas le croire, même l'imaginer un instant; mais son esprit plus perspicace apercevait cette fatalité cruelle à travers les aveuglements de son cœur), elle resterait sans un seul appui au monde, après. Et si quelque autre amour survenait, elle n'aurait plus les ressources qui au moins lui demeuraient maintenant, cette puissance qui à leur retour à Paris, lui rendrait si facile l'intimité de M. de Laléande. Essayant de séparer d'elle ses propres sentiments et de les regarder comme un objet qu'on examine, elle se disait: «Je le sais médiocre et l'ai toujours trouvé tel. C'est bien mon jugement sur lui, il n'a pas varié. Le trouble s'est glissé depuis mais n'a pu altérer ce jugement. C'est si peu que cela, et c'est pour ce peu-là que je vis. Je vis pour Jacques de Laléande!» Mais aussitôt, ayant prononcé son nom, par une association involontaire cette fois et sans analyse, elle le revoyait et elle éprouvait tant de bien-être et tant de peine, qu'elle sentait que ce peu de chose qu'il était importait peu, puisqu'il lui faisait éprouver des souffrances et des joies auprès desquelles les autres n'étaient rien. Et bien qu'elle pensât qu'à le connaître mieux tout cela se dissiperait, elle donnait à ce mirage toute la réalité de sa douleur et de sa volupté. Une phrase desMaîtres Chanteursentendue à la soirée de la princesse d'A... avait le don de lui évoquer M. de Laléande avec le plus de précision (Dem Vogel der heut sang dem war der Schnabel hold gewachsen). Elle en avait fait sans le vouloir le véritableleitmotivde M. de Laléande, et, l'entendant un jour à Trouville dans un concert, elle fondit en larmes. De temps en temps, pas trop souvent pour ne pas se blaser, elle s'enfermait dans sa chambre, où elle avait fait transporter le piano et se mettait à la jouer en fermant les yeux pour mieux le voir, c'était sa seule joie grisante avec des fins désenchantées, l'opium dont elle ne pouvait se passer. S'arrêtant parfois à écouter couler sa peine comme on se penche pour entendre la douce plainte incessante d'une source et songeant à l'atroce alternative entre sa honte future d'où suivrait le désespoir des siens et (si elle ne cédait pas) sa tristesse éternelle, elle se maudissait d'avoir si savamment dosé dans son amour le plaisir et la peine qu'elle n'avait su ni le rejeter tout d'abord comme un insupportable poison, ni s'en guérir ensuite. Elle maudissait ses yeux d'abord et peut-être avant eux son détestable esprit de coquetterie et de curiosité qui les avait épanouis comme des fleurs pour tenter ce jeune homme, puis qui l'avait exposée aux regards de M. de Laléande, certains comme des traits et d'une plus invincible douceur que si ç'avaient été des piqûres de morphine. Elle maudissait son imagination aussi; elle avait si tendrement nourri son amour que Françoise se demandait parfois si seule aussi son imagination ne l'avait pas enfanté, cet amour qui maintenant maîtrisait sa mère et la torturait. Elle maudissait sa finesse aussi, qui avait si habilement, si bien et si mal arrangé tant de romans pour le revoir que leur décevante impossibilité l'avait peut-être attachée davantage encore à leur héros,—sa bonté et la délicatesse de son cœur qui, si elle se donnait, empesteraient de remords et de honte la joie de ces amours coupables,—sa volonté si impétueuse, si cabrée, si hardie à sauter les obstacles quand ses désirs la menaient à l'impossible, si faible, si molle, si brisée, non seulement quand il fallait leur désobéir, mais quand c'était par quelque autre sentiment qu'elle était conduite. Elle maudissait enfin sa pensée sous ses plus divines espèces, le don suprême qu'elle avait reçu et à qui l'on a, sans avoir su lui trouver son nom véritable, donné tous les noms,—intuition du poète, extase du croyant, sentiment profond de la nature et de la musique,—qui avait mis devant son amour des sommets, des horizons infinis, les avait laissés baigner dans la surnaturelle lumière de son charme et avait en échange prêté à son amour un peu du sien, qui avait intéressé à cet amour, solidarisé avec lui et confondu toute sa plus haute et sa plus intime vie intérieure, avait consacré à lui comme le trésor d'une église à la madone, tous les plus précieux joyaux de son cœur et de sa pensée, de son cœur, qu'elle écoutait gémir dans les soirées ou sur la mer dont la mélancolie et celle qu'elle avait de ne le point voir étaient maintenant sœurs: elle maudissait cet inexprimable sentiment du mystère des choses où notre esprit s'abîme dans un rayonnement de beauté, comme le soleil couchant dans la mer, pour avoir approfondi son amour, l'avoir immatérialisé, élargi, infinisé sans l'avoir rendu moins torturant, «car (comme l'a dit Baudelaire, parlant des fins d'après-midi d'automne) il est des sensations dont le vague n'exclut pas l'intensité, et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'infini».


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