Au déjeuner ou au dîner, après avoir décrit avec une éloquence lyrique le départ des troupes et les scènes émouvantes dont il avait été le témoin, il s'écriait en agitant sa serviette:
—Ce n'est plus comme en 1870! Les troupes françaises sont déjà entrées victorieusement en Alsace. L'heure approche où les hordes teutonnes seront rejetées sur l'autre rive du Rhin.
Alors Héléna prenait une mine boudeuse, pinçait les lèvres et levait les yeux au plafond, pour protestersilencieusement contre de si grossières erreurs. Puis, sans mot dire, elle se retirait dans sa chambre où la bonne Luisa la suivait, pour la consoler de l'ennui qu'elle venait d'avoir. Mais Héléna ne se croyait pas tenue d'observer avec sa sœur la même réserve qu'avec Marcel, et elle se dédommageait du mutisme qu'elle s'était imposé à table en pérorant sur les forces colossales de l'Allemagne, sur les millions d'hommes et les milliers de canons que les Empires centraux emploieraient contre l'Entente, sur les mortiers gros comme des tours, qui auraient vite fait de réduire en poussière les fortifications de Paris.
—Les Français, concluait-elle, ignorent ce qu'ils ont devant eux. Il suffira aux Allemands de quelques semaines pour les anéantir.
Lorsque les armées allemandes eurent envahi la Belgique, ce crime arracha au vieux Desnoyers des cris d'indignation. Selon lui, c'était la trahison la plus inouïe qui eût été enregistrée par l'histoire. Quand il se souvenait que, dans les premiers jours, il avait rejeté sur les patriotes exaltés de son propre pays la responsabilité de la guerre, il avait honte de son injuste erreur. Ah! quelle perfidie méthodiquement préparée pendant des années! Les récits de pillages, d'incendies, de massacres le faisaient frémir et grincer des dents. Toutes ces horreurs d'une guerre d'épouvante appelaient vengeance, et il affirmait avec force que la vengeance ne manquerait pas. L'atrocité mêmedes événements lui inspirait un étrange optimisme, fondé sur la foi instinctive en la justice. Il n'était pas possible que de telles horreurs demeurassent impunies.
—L'invasion de la Belgique est une abominable félonie, disait-il, et toujours une félonie a disqualifié son auteur.
Il disait cela avec conviction, comme si la guerre était un duel où le traître, mis au ban des honnêtes gens, se voit dans l'impossibilité de continuer ses forfaits.
L'héroïque résistance des Belges le confirma dans ses chimères et lui inspira de vaines espérances. Les Belges lui parurent des hommes surnaturels, destinés aux plus merveilleuses prouesses. Pendant quelques jours, Liège fut pour lui une ville sainte contre les remparts de laquelle se briserait toute la puissance germanique. Puis, quand Liège eut succombé, sa foi inébranlable s'accrocha à une autre illusion: il y avait dans l'intérieur du pays beaucoup de Lièges; les Allemands pouvaient avancer; la difficulté serait pour eux de sortir. La reddition de Bruxelles ne lui donna aucune inquiétude: c'était une ville ouverte dont l'abandon était prévu, et les Belges n'en défendraient que mieux Anvers. L'avance des Allemands vers la frontière française ne l'alarma pas davantage: l'envahisseur trouverait bientôt à qui parler. Les armées françaises étaient dans l'Est, c'est-à-dire à l'endroit où elles devaientêtre, sur la véritable frontière, à la porte de la maison. Mais cet ennemi lâche et perfide, au lieu d'attaquer de face, avait attaqué par derrière en escaladant les murs comme un voleur. Infâme traîtrise qui ne lui servirait à rien: car Joffre saurait lui barrer le passage. Déjà quelques troupes avaient été envoyées au secours de la Belgique, et elles auraient vite fait de régler le compte des Allemands. On les écraserait, ces bandits, pour qu'il ne leur fût plus possible de troubler la paix du monde, et leur empereur aux moustaches en pointe, on l'exposerait dans une cage sur la place de la Concorde.
Chichi, encouragée par les propos paternels, renchérissait encore sur cet optimisme puéril. Une ardeur belliqueuse s'était emparée d'elle. Ah! si les femmes pouvaient aller à la guerre! Elle se voyait dans un régiment de dragons, chargeant l'ennemi en compagnie d'autres amazones aussi hardies et aussi belles qu'elle-même. Ou encore elle se figurait être un de ces chasseurs alpins qui, la carabine en bandoulière et l'alpenstock au poing, glissaient sur leurs longs skis dans les neiges des Vosges. Mais ensuite elle ne voulait plus être ni dragon, ni chasseur alpin; elle voulait être une de ces femmes héroïques qui ont tué pour accomplir une œuvre de salut. Elle rêvait qu'elle rencontrait le Kaiser seul à seule, qu'elle lui plantait dans la poitrine une petite dague à poignée d'argent et à fourreau ciselé,cadeau de son grand-père; et, cela fait, il lui semblait qu'elle entendait l'énorme soupir des millions de femmes délivrées par elle de cet abominable cauchemar. Sa furie vengeresse ne s'arrêtait pas en si beau chemin; elle poignardait aussi le Kronprinz; elle poignardait les généraux et les amiraux; elle aurait volontiers poignardé ses cousins les Hartrott: car ils étaient du côté des agresseurs, et, à ce titre, ils ne méritaient aucune pitié.
—Tais-toi donc! lui disait sa mère. Tu es folle. Comment une jeune fille bien élevée peut-elle dire de pareilles sottises?
Lorsque le fiancé de Chichi, René Lacour, se présenta pour la première fois devant elle en uniforme, le lendemain du jour où il avait été mobilisé, elle lui fit un accueil enthousiaste, l'appela «son petit soldat de sucre»; et, les jours suivants, elle fut fière de sortir dans la rue en compagnie de ce guerrier dont l'aspect était pourtant assez peu martial. Grand et blond, doux et souriant, René avait dans toute sa personne une délicatesse quasi féminine, à laquelle l'habit militaire donnait un faux air de travesti. Par le fait, il n'était soldat qu'à moitié: car son illustre père, craignant que la guerre n'éteignît à jamais la dynastie des Lacour, si précieuse pour l'État, l'avait fait verser dans les services auxiliaires. En sa qualité d'élève de l'École centrale, René aurait pu être nommé sous-lieutenant; mais alors ilaurait été obligé d'aller au front. Comme auxiliaire, il ne pouvait prétendre qu'au modeste titre de simple soldat et n'avait à s'acquitter que de vulgaires besognes d'intendance, par exemple de compter des pains ou de mettre en paquet des capotes; mais il ne sortirait pas de Paris.
Un jour, Marcel Desnoyers put apprécier à Paris même les horreurs de la guerre. Trois mille fugitifs belges étaient logés provisoirement dans un cirque, en attendant qu'on les envoyât dans les départements. Il alla les voir.
Le vestibule était encore tapissé des affiches des dernières représentations données avant la guerre; mais, dès que Marcel eut franchi la porte, il fut pris aux narines par un miasme de foule malade et misérable: à peu près l'odeur infecte que l'on respire dans un bagne ou dans un hôpital pauvre. Les gens qu'il trouva là semblaient affolés ou hébétés par la souffrance. L'affreux spectacle de l'invasion persistait dans leur mémoire, l'occupait tout entière, n'y laissait aucune place pour les événements qui avaient suivi. Ils croyaient voir encore l'irruption des hommes casqués dans leurs villages paisibles, les maisons flambant tout à coup, la soldatesque tirant sur les fuyards, les enfants aux poignets coupés, les femmes agonisant sous la brutalité des outrages, les nourrissons déchiquetés à coups de sabre dans leurs berceaux, les mères aux entrailles ouvertes, tous les sadismesde la bête humaine excitée par l'alcool et sûre de l'impunité. Quelques octogénaires racontaient, les larmes aux yeux, comment les soldats d'un peuple qui se prétend civilisé coupaient les seins des femmes pour les clouer aux portes, promenaient en guise de trophée un nouveau-né embroché à une baïonnette, fusillaient les vieux dans le fauteuil où leur vieillesse impotente les retenait immobiles, après les avoir torturés par de burlesques supplices.
Ils s'étaient sauvés sans savoir où ils allaient, poursuivis par l'incendie et la mitraille, fous de terreur, de la même manière qu'au moyen âge les populations fuyaient devant les hordes des Huns et des Mongols; et cet exode lamentable, ils l'avaient accompli au milieu de la nature en fête, dans le mois le plus riant de l'année, alors que la terre était dorée d'épis, alors que le ciel d'août resplendissait de joyeuse lumière et que les oiseaux célébraient par l'allégresse de leurs chants l'opulence des moissons. L'aspect des fugitifs entassés dans ce cirque portait témoignage contre l'atrocité du crime commis. Les bébés gémissaient comme des agneaux qui bêlent; les hommes regardaient autour d'eux d'un air égaré; quelques femmes hurlaient comme des démentes. Dans la confusion de la fuite, les familles s'étaient dispersées. Une mère de cinq petits n'en avait plus qu'un. Des pères, demeurés seuls, pensaient avec angoisse à leur femme et à leurs enfants disparus. Lesretrouveraient-ils jamais? Ces malheureux n'étaient-ils pas morts de fatigue et de faim?
Ce soir-là, Marcel, encore tout ému de ce qu'il venait de voir, ne put s'empêcher de prononcer contre l'empereur Guillaume des paroles véhémentes qui, à la grande surprise de tout le monde, firent sortir Héléna de son mutisme.
—L'Empereur est un homme excellent et chevaleresque, déclara-t-elle. Il n'est coupable de rien, lui. Ce sont ses ennemis qui l'ont provoqué.
Alors Marcel s'emporta, maudit l'hypocrite Kaiser, souhaita l'extermination de tous les bandits qui venaient d'incendier Louvain, de martyriser des vieillards, des femmes et des enfants. Sur quoi, Héléna fondit en larmes.
—Tu oublies donc, gémit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, tu oublies donc que je suis mère et que mes fils sont du nombre de ceux sur qui tu appelles la mort!
Ces mots firent mesurer soudain à Marcel la largeur de l'abîme qui le séparait de cette femme, et, dans son for intérieur, il pesta contre la destinée qui l'obligeait à la garder sous son toit. Mais comme, au fond, il avait bon cœur et ne trouvait aucun plaisir à molester inutilement les personnes de son entourage:
—C'est bien, répondit-il. Je croyais les victimes plus dignes de pitié que les bourreaux. Mais ne parlonsplus de cela. Nous n'arriverons jamais à nous entendre.
Et désormais il se fit une règle de ne rien dire de la guerre en présence de sa belle-sœur.
Cependant la guerre avait réveillé le sentiment religieux chez nombre de personnes qui depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds dans une église, et elle exaltait surtout la dévotion des femmes. Luisa ne se contentait plus d'entrer chaque matin, comme d'habitude, à Saint-Honoré d'Eylau, sa paroisse. Avant même de lire dans les journaux les dépêches du front, elle y cherchait un autre renseignement: Où irait aujourd'hui Monseigneur Amette? Et elle s'en allait jusqu'à la Madeleine, jusqu'à Notre-Dame, jusqu'au lointain Sacré-Cœur, en haut de la butte Montmartre; puis, sous les voûtes du temple honoré de la visite de l'archevêque, elle unissait sa voix au chœur qui implorait une intervention divine: «Seigneur, sauvez la France!»
Sur le maître-autel de toutes les églises figuraient, assemblés en faisceaux, les drapeaux de la France et des nations alliées. Les nefs étaient pleines de fidèles, et la foule pieuse ne se composait pas uniquement de femmes: il y avait aussi des hommes d'âge, debout, graves, qui remuaient les lèvres et fixaient sur le tabernacle des yeux humides où se reflétaient,pareilles à des étoiles perdues, les flammes des cierges. C'étaient des pères qui, en pensant à leurs fils envoyés sur le front, se rappelaient les prières de leur enfance. Jusqu'alors la plupart d'entre eux avaient été indifférents en matière religieuse; mais, dans ces conjonctures tragiques, il leur avait semblé tout à coup que la foi, qu'ils ne possédaient point, était un bien et une force, et ils balbutiaient de vagues oraisons, dont les paroles étaient incohérentes et presque dépourvues de sens, à l'intention des êtres chers qui luttaient pour l'éternelle justice. Les cérémonies religieuses devenaient aussi passionnées que des assemblées populaires; les prédicateurs étaient des tribuns, et parfois l'enthousiasme patriotique coupait d'applaudissements les sermons. Quand Luisa revenait de l'office, elle était palpitante de foi et espérait du ciel un miracle semblable à celui par lequel sainte Geneviève avait chassé loin de Paris les hordes d'Attila.
Dans les grandes circonstances, lorsque Luisa insistait pour emmener sa sœur dans ces dévotes excursions, Héléna courait avec elle aux quatre coins de Paris. Mais, si aucun office extraordinaire n'était annoncé, la «romantique», plus terre-à-terre en cela que l'autre, préférait aller tout simplement à Saint-Honoré d'Eylau. Là, elle rencontrait parmi les habitués beaucoup de personnes originaires des diverses républiques du Nouveau Monde, gens richesqui, après fortune faite, étaient venus manger leurs rentes à Paris et s'étaient installés dans le quartier de l'Étoile, cher aux cosmopolites. Elle avait lié connaissance avec plusieurs de ces personnes, ce qui lui procurait le vif plaisir d'échanger force saluts lorsqu'elle arrivait, et, à la sortie, d'engager sur le parvis de longues conversations où elle recueillait une infinité de nouvelles vraies ou fausses sur la guerre et sur cent autres choses.
Bientôt des jours vinrent où, à en juger d'après les apparences, il ne se passait plus rien d'extraordinaire. On ne trouvait dans les journaux que des anecdotes destinées à entretenir la confiance du public, et aucun renseignement positif n'y était publié. Les communiqués du Gouvernement n'étaient que de la rhétorique vague et sonore.
Ce manque de nouvelles coïncida avec une subite agitation de la belle-sœur. Héléna s'absentait chaque après-midi, quelquefois même dans la matinée, et elle ne manquait jamais de rapporter à la maison des nouvelles alarmantes qu'elle semblait se faire un malin plaisir de communiquer sournoisement à ses hôtes, non comme des vérités certaines, mais comme des bruits répandus.On disaitque les Français avaient été défaits simultanément en Lorraine et en Belgique;on disaitqu'un corps de l'armée française s'était débandé;on disaitque les Allemands avaient fait beaucoup de prisonniers et enlevébeaucoup de canons. Quoique Marcel eût entendu lui-même dire quelque chose d'approchant, il affectait de n'en rien croire, protestait qu'à tout le moins il y avait dans ces bruits beaucoup d'exagération.
—C'est possible, répliquait doucement l'agaçante Héléna. Mais je vous répète ce que m'ont dit des personnes que je crois bien informées.
Au fond, Marcel commençait à être très inquiet, et son instinct d'homme pratique lui faisait deviner un péril. «Il y a quelque chose qui ne marche pas,» pensait-il, soucieux.
La chute du ministère et la constitution d'un Gouvernement de défense nationale lui démontra la gravité de la situation. Alors il alla voir le sénateur Lacour. Celui-ci connaissait tous les ministres, et personne n'était mieux renseigné que lui.
—Oui, mon ami, répondit le personnage aux questions anxieuses de Marcel, nous avons subi de gros échecs à Morhange et à Charleroi, c'est-à-dire à l'Est et au Nord. Les Allemands vont envahir le territoire de la France. Mais notre armée est intacte et se retire en bon ordre. La fortune peut changer encore. C'est un grand malheur; néanmoins tout n'est pas perdu.
On poussait activement—un peu tard!—les préparatifs de la défense de Paris. Les forts s'armaient de nouveaux canons; dans la zone de tir, les pioches des démolisseurs faisaient disparaître les maisonnettesélevées durant les années de paix; les ormes des avenues extérieures tombaient sous la hache, pour élargir l'horizon; des barricades de sacs de terre et de troncs d'arbres obstruaient les portes des remparts. Beaucoup de curieux allaient dans la banlieue admirer les tranchées récemment ouvertes et les barrages de fils de fer barbelés. Le Bois de Boulogne s'emplissait de troupeaux, et, autour des montagnes de fourrage sec, bœufs et brebis se groupaient sur les prairies de fin gazon. Le souci d'avoir des approvisionnements suffisants inquiétait une population qui gardait vif encore le souvenir des misères souffertes en 1870. D'une nuit à l'autre, l'éclairage des rues diminuait; mais, en compensation, le ciel était continuellement rayé par les jets lumineux des réflecteurs. La crainte d'une agression aérienne augmentait encore l'anxiété publique; les gens peureux parlaient deszeppelins, et, comme on exagère toujours les dangers inconnus, on attribuait à ces engins de guerre une puissance formidable.
Luisa, naturellement timide, était affolée par les entretiens particuliers qu'elle avait avec sa sœur, et elle étourdissait de ses émois son mari qui ne réussissait pas à l'apaiser.
—Tout est perdu! lui disait-elle en pleurant. Héléna est la seule qui connaît la vérité.
Si Luisa avait une grande confiance dans les affirmations d'Héléna, il y avait pourtant un pointsur lequel il lui était impossible de croire sa sœur aveuglément. Les atrocités commises en Belgique sur les femmes et sur les jeunes filles démentaient trop positivement ce qu'Héléna racontait de la haute courtoisie des officiers et de la sévère moralité des soldats allemands.
—Ilsvont venir, Marcel,ilsvont venir. Je ne vis plus... Notre fille... notre fille...
Mais Chichi riait des alarmes de sa mère, et, avec la belle audace de la jeunesse:
—Qu'ils viennent donc, ces coquins! s'écriait-elle. Je ne serais pas fâchée de les voir en face!
Et elle faisait le geste de frapper, comme si elle avait tenu dans sa main le poignard vengeur.
Marcel finit par se lasser de cette situation et résolut d'envoyer sa femme, sa fille et sa belle-sœur à Biarritz, où beaucoup de Sud-Américains s'étaient déjà rendus. Quant à lui, il avait décidé de rester à Paris, pour une raison dont il n'avait d'ailleurs qu'une conscience un peu confuse. Il s'imaginait n'y être retenu que par la curiosité; mais, au fond, il avait une honte inavouée de fuir une seconde fois devant l'ennemi. Sa femme essaya bien de l'emmener avec elle: depuis bientôt trente ans de mariage, ils ne s'étaient pas séparés une seule fois! Mais il déclara sa volonté sur un ton qui n'admettait pas de réplique.
Jules, pour demeurer près de Marguerite, s'obstina aussi à demeurer dans la capitale.
Bref, un beau matin, Luisa, Héléna et Chichi s'embarquèrent dans une grande automobile à destination de la Côte d'Argent: la première, navrée de laisser à Paris son mari et son fils; la seconde, bien aise, en somme, de n'être pas là quand les troupes de son cher empereur entreraient dans Paris; la troisième, toute réjouie de voyager dans un pays nouveau pour elle et de visiter une des plages les plus à la mode.
Après ce départ, Marcel fut d'abord un peu désorienté par sa solitude. Les salles désertes de son appartement lui semblaient énormes et pleines d'un silence d'autant plus profond que tous les autres appartements du luxueux immeuble étaient vides comme le sien. Ces appartements avaient pour locataires, soit des étrangers qui s'étaient discrètement éloignés de Paris, soit des Français qui, surpris par la guerre, étaient demeurés dans leurs domaines ruraux.
D'ailleurs il était satisfait de la résolution qu'il avait prise. L'absence des siens, en le rassurant, lui avait rendu presque tout son optimisme. «Non,ilsne viendront pas à Paris», se répétait-il vingt fois par jour. Et il ajoutait mentalement: «Au surplus, s'ils y viennent, je n'ai pas peur: je suis encore bon pour faire le coup de feu dans une tranchée.» Illui semblait que cette velléité de faire le coup de feu réparait dans quelque mesure la honte de la fuite en Amérique.
Dans ses promenades à travers Paris, il rencontrait des bandes de réfugiés. C'étaient des habitants du Nord et de l'Est qui avaient fui devant l'invasion. Cette multitude douloureuse ne savait où aller, n'avait d'autre ressource que la charité publique; et elle racontait mille horreurs commises par les Allemands dans les pays envahis: fusillements, assassinats, vols autorisés par les chefs, pillages exécutés par ordre supérieur, maisons et villages incendiés. Ces récits lui remuaient le cœur et faisaient naître peu à peu dans son esprit une idée naïve, mais généreuse. Le devoir des riches, des propriétaires qui possédaient de grands biens dans les provinces menacées, n'était-il pas d'être présents sur leurs terres pour soutenir le moral des populations, pour les aider de leurs conseils et de leur argent, pour tâcher de les protéger, lorsque l'ennemi arriverait? Or ce devoir s'imposait à lui-même d'une façon d'autant plus impérieuse qu'il lui semblait avoir moins de danger personnel à courir: devenu quasi Argentin, il serait considéré par les officiers allemands comme un neutre; à ce titre il pourrait faire respecter son château, où, le cas échéant, les paysans du village et des alentours trouveraient un refuge. Dès lors, le projet de se rendre à Villeblanche hanta son esprit.
Cependant chaque jour apportait un flot de mauvaises nouvelles. Les journaux ne disaient pas grand'chose; le Gouvernement ne parlait qu'en termes obscurs, qui inquiétaient sans renseigner. Néanmoins la triste vérité s'ébruitait, répandue sourdement par les alarmistes et par les espions demeurés dans Paris. On se communiquait à l'oreille des bruits sinistres: «Ils ont passé la frontière... Ils sont à Lille...» Et le fait est que les Allemands avançaient avec une effrayante rapidité.
Anglais et Français reculaient devant le mouvement enveloppant des envahisseurs. Quelques-uns s'attendaient à un nouveau Sedan. Pour se rendre compte de l'avance de l'ennemi, il suffisait d'aller à la gare du Nord: toute les vingt-quatre heures, on y constatait le rétrécissement du rayon dans lequel circulaient les trains. Des avis annonçaient qu'on ne délivrait plus de billets pour telles et telles localités du réseau, et cela signifiait que ces localités étaient tombées au pouvoir de l'ennemi. Le rapetissement du territoire national s'accomplissait avec une régularité mathématique, à raison d'une quarantaine de kilomètres par jour, de sorte que, montre en main, on pouvait prédire l'heure à laquelle les premiers uhlans salueraient de leurs lances l'apparition de la Tour Eiffel.
Ce fut à ce moment d'universelle angoisse que Marcel retourna chez son ami Lacour pour lui adresser la plus extraordinaire des requêtes: il voulait allertout de suite à son château de Villeblanche, et il priait le sénateur de lui obtenir les papiers nécessaires.
—Vous êtes fou! s'écria le personnage, qui ne pouvait en croire ses oreilles. Sortir de Paris, oui, mais pour aller vers le sud et non vers l'est! Je vous le dis sous le sceau du secret: d'un instant à l'autre tout le monde partira, président de la République, ministres, Chambres. Nous nous installerons à Bordeaux, comme en 1870. Nous savons mal ce qui se passe, mais toutes les nouvelles sont mauvaises. L'armée reste solide, mais elle se retire, abandonne continuellement du terrain. Croyez-moi: ce que vous avez de mieux à faire, c'est de quitter Paris avec nous. Gallieni défendra la capitale; mais la défense sera difficile. D'ailleurs, même si Paris succombe, la France ne succombera point pour cela. S'il est nécessaire, nous continuerons la guerre jusqu'à la frontière d'Espagne. Ah! tout cela est triste, bien triste!
Marcel hocha la tête. Ce qu'il voulait, c'était se rendre à son château de Villeblanche.
—Mais on vous fera prisonnier! objecta Lacour. On vous tuera peut-être!
L'obstination de Marcel triompha des résistances de son ami. Ce n'était point le moment des longues discussions, et chacun devait songer à son propre sort. Le sénateur finit donc par céder au désir de Marcel et lui obtint l'autorisation de partir le soirmême, par un train militaire qui se dirigeait vers la Champagne.
Ce voyage permit à Marcel de voir le trafic extraordinaire que la guerre avait développé sur les voies ferrées. Son train mit quatorze heures pour franchir une distance qui, en temps normal, n'exigeait que deux heures. Aux stations de quelque importance, toutes les voies étaient occupées par des rames de wagons. Les machines sous pression sifflaient, impatientes de partir. Les soldats hésitaient devant les différents trains, se trompaient, descendaient d'un wagon pour remonter dans un autre. Les employés, calmes, mais visiblement fatigués, allaient de côté et d'autre pour renseigner les hommes, pour leur donner des explications, pour faire charger des montagnes de colis.
Dans le train qui portait Marcel, les territoriaux d'escorte dormaient, accoutumés à la monotonie de ce service. Les soldats chargés des chevaux ouvraient les portes à coulisse et s'asseyaient sur le plancher du wagon, les jambes pendantes. La nuit, le train marchait avec lenteur à travers les campagnes obscures, s'arrêtait devant les signaux rouges et avertissait de sa présence par de longs sifflets. Dans quelques stations, il y avait des jeunes filles vêtues de blanc, avec des cocardes et de petits drapeaux épingléssur la poitrine. Jour et nuit elles étaient là, se remplaçant à tour de rôle, de sorte qu'aucun train ne passait sans recevoir leur visite. Dans des corbeilles ou sur des plateaux, elles offraient aux soldats du pain, du chocolat, des fruits. Beaucoup d'entre eux, rassasiés, refusaient en remerciant; mais les jeunes filles se montraient si tristes de ce refus qu'ils finissaient par céder à leurs instances.
Marcel, casé dans un compartiment de seconde classe avec le lieutenant qui commandait l'escorte et avec quelques officiers qui s'en allaient rejoindre leur corps, passa la plus grande partie de la nuit à causer avec ses compagnons de voyage. Les officiers n'avaient que des renseignements vagues sur le lieu où ils pourraient retrouver leur régiment. D'un jour à l'autre, les opérations de la guerre modifiaient la position des troupes. Mais, fidèles à leur devoir, ils se portaient vers le front, avec le désir d'arriver assez tôt pour le combat décisif. Le chef de l'escorte, qui avait déjà fait plusieurs voyages, était le seul qui se rendît bien compte de la retraite: à chaque nouveau voyage, le parcours se raccourcissait. Tout le monde était déconcerté. Pourquoi se retirait-on? Quoique l'armée eût éprouvé des revers, elle était intacte, et, selon l'opinion commune, elle aurait dû chercher sa revanche dans les lieux mêmes où elle avait eu le dessous. La retraite laissait à l'ennemi le chemin libre. Quinze jours auparavant, ces hommesdiscutaient dans leurs garnisons sur la région de la Belgique où l'ennemi recevrait le coup mortel et sur le point de la frontière par où les Français victorieux envahiraient l'Allemagne.
Toutefois la déception n'engendrait aucun découragement. Une espérance confuse, mais ferme, dominait les incertitudes. Le généralissime était le seul qui possédât le secret des opérations. Ce chef grave et tranquille finirait par tout arranger. Personne n'avait le droit de douter de la fortune. Joffre était de ceux qui disent toujours le dernier mot.
Marcel descendit du train à l'aube.
—Bonne chance, messieurs!
Il serra la main de ces braves gens qui allaient peut-être à la mort. Le train se remit en marche et Marcel se trouva seul dans la gare, à l'embranchement de la ligne d'intérêt local qui desservait Villeblanche; mais, faute de personnel, le service était suspendu sur cette petite ligne dont les employés avaient été affectés aux grandes lignes pour les transports de guerre. De cette gare à Villeblanche il y avait encore quinze kilomètres. Malgré les offres les plus généreuses, le millionnaire ne put trouver une simple charrette pour achever son voyage: la mobilisation s'était approprié la plupart des véhicules et des bêtes de trait, et le reste avait été emmené par les fugitifs. Force lui fut donc d'entreprendre le trajet à pied, et, malgré son âge, il se mit en route.
Le chemin blanc, droit, poudreux, traversait une plaine qui semblait s'étendre à l'infini. Quelques bouquets d'arbres, quelques haies vives, les toits de quelques fermes rompaient à peine la monotonie du paysage. Les champs étaient couverts des chaumes de la moisson récemment fauchée. Les meules bossuaient le sol de leurs cônes roux, qui commençaient à prendre un ton d'or bruni. Les oiseaux voletaient dans les buissons emperlés par la rosée.
Marcel chemina toute la matinée. La route était tachetée de points mouvants qui, de loin, ressemblaient à des files de fourmis. C'étaient des gens qui allaient tous dans la direction contraire à la sienne: ils fuyaient vers le sud, et, lorsqu'ils croisaient ce citadin bien chaussé, qui marchait la canne à la main et le chapeau de paille sur la tête, ils faisaient un geste de surprise et s'imaginaient que c'était quelque fonctionnaire, quelque envoyé du Gouvernement venu pour inspecter le pays d'où la terreur les poussait à fuir.
Vers midi, dans une auberge située au bord de la route, Marcel put trouver un morceau de pain, du fromage et une bouteille de vin blanc. L'aubergiste était parti à la guerre, et sa femme, malade et alitée, gémissait de souffrance. Sur le pas de la porte, une vieille presque sourde, la grand'mère entourée de ses petits-enfants, regardait ce défilé de fugitifs qui durait depuis trois jours.
—Pourquoi fuient-ils, monsieur? dit-elle au voyageur. La guerre ne concerne que les soldats. Nous autres paysans, nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons rien à craindre.
Quatre heures plus tard, à la descente de l'une des collines boisées qui bordent la vallée de la Marne, Marcel aperçut enfin les toits de Villeblanche groupés autour de l'église et, un peu à l'écart, surgissant d'entre les arbres, les capuchons d'ardoise qui coiffaient les tours de son château.
Les rues du village étaient désertes. Une moitié de la population s'était enfuie; l'autre moitié était restée, par routine casanière et par aveugle optimisme. Si les Prussiens venaient, que pourraient-ils leur faire? Les habitants se soumettraient à leurs ordres, ne tenteraient aucune résistance. On ne châtie pas des gens qui obéissent. Les maisons du village avaient été construites par leurs pères, par leurs ancêtres, et tout valait mieux que d'abandonner ces demeures d'où eux-mêmes n'étaient jamais sortis. Quelques femmes se tenaient assises autour de la place, comme dans les paisibles après-midi des étés précédents. Ces femmes regardèrent l'arrivant avec surprise.
Sur la place, Marcel vit un groupe formé du maire et des notables. Eux aussi, ils regardèrent avec surprise le propriétaire du château. C'était pour eux la plus inattendue des apparitions. Un sourire bienveillant, un regard sympathique accueillirent ce Parisienqui venait les rejoindre et partager leur sort. Depuis longtemps Marcel vivait en assez mauvais termes avec les habitants du village: car il défendait ses droits avec âpreté, ne tolérait ni la maraude dans ses champs ni le pâtis dans ses bois. A plusieurs reprises, il avait menacé de procès et de prison quelques douzaines de délinquants. Ses ennemis, soutenus par la municipalité, avaient répondu à ces menaces en laissant le bétail envahir les cultures du château, en tuant le gibier, en adressant au préfet et au député de la circonscription des plaintes contre le châtelain. Ses démêlés avec la commune l'avaient rapproché du curé, qui vivait en hostilité ouverte avec le maire; mais l'Église ne lui avait pas été beaucoup plus profitable que l'État. Le curé, ventru et débonnaire, ne perdait aucune occasion de soutirer à Marcel de grosses aumônes pour les pauvres; mais, le cas échéant, il avait la charitable audace de lui parler en faveur de ses ouailles, d'excuser les braconniers, de trouver même des circonstances atténuantes aux maraudeurs qui, en hiver, volaient le bois du parc et, en été, les fruits du jardin. Or Marcel eut la stupéfaction de voir le curé, qui sortait du presbytère, saluer le maire au passage avec un sourire amical. Ces deux hommes s'étaient rencontrés, le 1eraoût, au pied du clocher dont la cloche sonnait le tocsin pour annoncer la mobilisation aux hommes qui étaient dans les champs; et, par instinct, sans tropsavoir pourquoi, ces vieux ennemis s'étaient serré la main avec cordialité. Il n'y avait plus que des Français.
Arrivé au château, Marcel eut le sentiment de n'avoir pas perdu sa peine. Jamais son parc ne lui avait semblé si beau, si majestueux qu'en cet après-midi d'été; jamais les cygnes n'avaient promené avec tant de grâce sur le miroir d'eau leur image double; jamais l'édifice lui-même, dans son enceinte de fossés, n'avait eu un aspect aussi seigneurial. Mais la mobilisation avait fait d'énormes vides dans les écuries, dans les étables, et presque tout le personnel manquait. Le régisseur et la plupart des domestiques étaient à l'armée; il ne restait que le concierge, homme d'une cinquantaine d'années, malade de la poitrine, avec sa femme et sa fille qui prenaient soin des quelques vaches demeurées à la ferme.
Après une nuit de bon sommeil qui lui fit oublier la fatigue de la veille, le châtelain passa la matinée à visiter les prairies artificielles qu'il avait créées dans son parc, derrière un rideau d'arbres. Il eut le regret de voir que ces prairies manquaient d'eau, et il essaya d'ouvrir une vanne pour arroser la luzerne qui commençait à sécher. Puis il fit un tour dans les vignes, qui déployaient les masses de leurs pampres sur les rangées d'échalas et montraient entre lesfeuilles le violet encore pâle de leurs grappes mûrissantes. Tout était si tranquille que Marcel sentait son optimisme renaître et oubliait presque les horreurs de la guerre.
Mais, dans l'après-dîner, un mouvement soudain se produisit au village, et Georgette, la fille du concierge, vint dire qu'il passait dans la grande rue beaucoup de soldats français et d'automobiles militaires. C'étaient des camions réquisitionnés, qui conservaient sous une couche de poussière et de boue durcie les adresses des commerçants auxquels ils avaient appartenu; et, mêlés à ces véhicules industriels, il y avait aussi d'autres voitures provenant d'un service public: les grands autobus de Paris, qui portaient encore l'indication des trajets auxquels ils avaient été affectés,Madeleine-Bastille,Passy-Bourse, etc. Marcel les regarda comme on regarde de vieux amis aperçus au milieu d'une foule. Peut-être avait-il voyagé maintes fois dans telle ou telle de ces voitures déteintes, vieillies par vingt jours de service incessant, aux tôles gondolées, aux ferrures tordues, qui grinçaient de toutes leur carcasse disjointe et qui étaient trouées comme des cribles.
Certains véhicules avaient pour marques distinctives des cercles blancs marqués d'une croix rouge au centre; sur d'autres, on lisait des lettres et des chiffres qu'il était impossible de comprendre, quand on n'était pas initié aux secrets de l'administrationmilitaire. Et tous ces véhicules, dont les moteurs seuls étaient en bon état, transportaient des soldats, quantité de soldats qui avaient des bandages à la tête ou aux jambes:—blessés aux visages pâles que la barbe poussée rendait encore plus tragiques, aux yeux de fièvre qui regardaient fixement, aux bouches que semblait tenir ouvertes la plainte immobilisée de la douleur.—Des médecins et des infirmiers occupaient plusieurs voitures de ce convoi, et quelques pelotons de cavaliers l'escortaient. Les voitures n'avançaient que très lentement, et, dans les intervalles qui les séparaient les unes des autres, des bandes de soldats, la capote déboutonnée ou jetée sur l'épaule comme une capa, faisaient route pédestrement. Eux aussi étaient des blessés; mais, assez valides pour marcher, ils plaisantaient et chantaient, les uns avec un bras en écharpe, d'autres avec le front ou la nuque enveloppés de linges sur lesquels le suintement du sang mettait des taches rougeâtres.
Marcel voulut faire quelque chose pour ces pauvres gens. Mais à peine avait-il commencé à leur distribuer des pains et des bouteilles de vin, un major accourut et lui reprocha cette libéralité comme un crime: cela pouvait être fatal aux blessés. Il resta donc sur le bord de la route, impuissant et triste, à suivre des yeux ce défilé de nobles souffrances.
A la nuit tombante, ce furent des centaines de camions qui passèrent, les uns fermés hermétiquement,avec la prudence qui s'impose pour les matières explosives, les autres chargés de ballots et de caisses qui exhalaient une fade odeur de nourriture. Puis ce furent de grands troupeaux de bœufs, qui s'arrêtaient avec des remous aux endroits où le chemin se rétrécissait, et qui se décidaient enfin à passer sous le bâton et aux cris des pâtres coiffés de képis.
Marcel, tourmenté par ses pensées, ne ferma pas l'œil de la nuit. Ce qu'il venait de voir, c'était la retraite dont on parlait à Paris, mais à laquelle beaucoup de gens refusaient de croire: la retraite déjà poussée si loin et qui continuait plus loin encore son mouvement rétrograde, sans que personne pût dire l'endroit où elle s'arrêterait.
A l'aube, il s'endormit de fatigue et ne se réveilla que très tard dans la matinée. Son premier regard fut pour la route. Il la vit encombrée d'hommes et de chevaux; mais, cette fois, les hommes armés de fusils formaient des bataillons, et ce que les chevaux traînaient, c'était de l'artillerie.
Hélas! ces troupes étaient de celles qu'il avait vues naguère partir de Paris, mais combien changées! Les capotes bleues s'étaient converties en nippes loqueteuses et jaunâtres; les pantalons rouges avaient pris une teinte délavée de brique mal cuite; les chaussures étaient des mottes de boue. Les visages avaient une expression farouche sous les ruisseaux de poussière et de sueur qui en accusaient toutes lesrides et toutes les cavités, avec ces barbes hirsutes dont des poils étaient raides comme des épingles, avec cet air de lassitude qui révélait l'immense désir de faire halte, de s'arrêter là définitivement, d'y tuer ou d'y mourir sur place. Et pourtant ces soldats marchaient, marchaient toujours. Certaines étapes avaient duré trente heures. L'ennemi suivait pas à pas, et l'ordre était de se retirer sans repos ni trêve, de se dérober par la rapidité des pieds au mouvement enveloppant que tentait l'envahisseur. Les chefs devinaient l'état d'âme de leurs hommes; ils pouvaient exiger d'eux le sacrifice de la vie; mais il était bien plus dur de leur ordonner de marcher jour et nuit dans une fuite interminable, alors que ces hommes ne se considéraient pas comme battus, alors qu'ils sentaient gronder en eux la colère furieuse, mère de l'héroïsme. Les regards désespérés des soldats cherchaient l'officier le plus voisin, le lieutenant, le capitaine. On n'en pouvait plus! Une marche énorme, exténuante, en si peu de jours! Et pourquoi? Les supérieurs n'en savaient pas plus que les inférieurs; mais leurs yeux semblaient répondre: «Courage! Encore un effort! Cela va bientôt finir.»
Les bêtes, vigoureuses mais dépourvues d'imagination, étaient moins résistantes que les hommes. Leur aspect faisait pitié. Était-il possible que ce fussent les mêmes chevaux musclés et lustrés que Marcel avait vus à Paris dans les premiers jours dumois d'août? Une campagne de trois semaines les avait vieillis et fourbus. Leurs regards troubles semblaient implorer la compassion. Ils étaient si maigres que les arêtes de leurs os ressortaient et que leurs yeux en paraissaient plus gros. Les harnais, en se déplaçant dans la marche, laissaient voir sur la peau des places dénudées et des plaies saignantes. Quelques animaux, à bout de forces, s'écroulaient tout à coup, morts de fatigue. Alors les artilleurs les dépouillaient rapidement de leurs harnais et les roulaient sur le bord du chemin, pour que les cadavres ne gênassent pas la circulation; et les pauvres bêtes restaient là dans leur nudité squelettique, les pattes rigides, semblant épier de leurs yeux vitreux et fixes les premières mouches qu'attirerait la triste charogne.
Les canons peints en gris, les affûts, les caissons, Marcel avait vu tout cela propre et luisant, grâce aux soins que, depuis les âges les plus reculés, l'homme a toujours pris de ses armes, soins plus minutieux encore que ceux que la femme prend des objets domestiques. Mais à présent, par l'usure qui résulte d'un emploi excessif, par la dégradation que produit une inévitable négligence, tout cela était sale et flétri: les roues déformées extérieurement par la fange, le métal obscurci par les vapeurs des détonations, la peinture souillée d'ordures ou éraflée par des accrocs.
Dans les espaces qui parfois restaient libres entre une batterie et un régiment, des paysans se hâtaient, hordes misérables que l'invasion chassait devant elle, villages entiers qui s'étaient mis en route pour suivre l'armée dans sa retraite. L'arrivée d'un nouveau régiment ou d'une nouvelle batterie les obligeait à quitter le chemin et à continuer leur pérégrination dans les champs. Mais, dès qu'un intervalle se reproduisait dans le défilé des troupes, ils encombraient de nouveau la chaussée blanche et unie. Il y avait des hommes qui poussaient de petites charrettes sur lesquelles étaient entassées des montagnes de meubles; des femmes qui portaient de jeunes enfants; des grands-pères qui avaient sur leurs épaules des bébés; des vieux endoloris qui ne pouvaient se traîner qu'avec un bâton; des vieilles qui remorquaient des grappes de mioches accrochés à leurs jupes; d'autres vieilles, ridées et immobiles comme des momies, que l'on charriait sur des voitures à bras.
Désormais personne ne s'opposa plus à la libéralité du châtelain, dont la cave déborda sur la route. Aux tonneaux de la dernière vendange, roulés devant la grille, les soldats emplissaient sous le jet rouge la tasse de métal décrochée de leur ceinture. Marcel contemplait avec satisfaction les effets de sa munificence: le sourire reparaissait sur les visages, la plaisanterie française courait de rang en rang. Lorsque les soldats s'éloignaient, ils entonnaient une chanson.
A mesure que le soir approchait, les troupes avaient l'air de plus en plus épuisé. Ce qui défilait maintenant, c'étaient les traînards, dont les pieds étaient à vif dans les brodequins. Quelques-uns s'étaient débarrassés de cette gaine torturante et marchaient pieds nus, avec leurs lourdes chaussures pendues à l'épaule. Mais tous, malgré la fatigue mortelle, conservaient leurs armes et leurs cartouches, en pensant à l'ennemi qui les suivait.
La seconde nuit que le millionnaire passa dans son lit de parade à colonnes et à panaches, un lit qui, selon la déclaration des vendeurs, avait appartenu à Henri IV, fut encore une mauvaise nuit. Obsédé par les images de l'incompréhensible retraite, il croyait voir et entendre toujours le torrent des soldats, des canons, des équipages. Mais, par le fait, le passage des troupes avait presque cessé. De temps à autre défilaient bien encore un bataillon, une batterie, un peloton de cavaliers: mais c'étaient les derniers éléments de l'arrière-garde qui, après avoir pris position près du village pour couvrir la retraite, commençaient à se retirer.
Le lendemain matin, lorsque Marcel descendit à Villeblanche, ce fut à peine s'il y vit des soldats. Il ne restait qu'un escadron de dragons qui battaient les bois à droite et à gauche de la route et qui ramassaient les retardataires. Le châtelain alla jusqu'à l'entrée du village, où il trouva une barricade faitede voitures et de meubles, qui obstruait la chaussée. Quelques dragons la gardaient, pied à terre et carabine au poing, surveillant le ruban blanc de la route qui montait entre deux collines couvertes d'arbres. Par instants résonnaient des coups de fusil isolés, semblables à des coups de fouet. «Ce sont les nôtres», disaient les dragons. La cavalerie avait ordre de conserver le contact avec l'ennemi, de lui opposer une résistance continuelle, de repousser les détachements allemands qui cherchaient à s'infiltrer le long des colonnes et de tirailler sans cesse contre les reconnaissances de uhlans.
Marcel considéra avec une profonde pitié les éclopés qui trimaient encore sur la route. Ils ne marchaient pas, ils se traînaient, avec la ferme volonté d'avancer, mais trahis par leurs jambes molles, par leurs pieds en sang. Ils s'asseyaient une minute au bord du chemin, harassés, agonisant de lassitude, pour respirer un peu sans avoir la poitrine écrasée par le poids du sac, pour délivrer un instant leurs pieds de l'étau des brodequins; et, quand ils voulaient repartir, il leur était impossible de se remettre debout: la courbature leur ankylosait tout le corps, les mettait dans un état semblable à la catalepsie. Les dragons, revolver en main, étaient obligés de recourir à la menace pour les tirer de cette mortelle torpeur. Seule la certitude de l'approche de l'ennemi avait le pouvoir de rendre momentanément un peu de force à ces malheureux,qui réussissaient enfin à se dresser sur leurs jambes flageolantes et qui se remettaient à marcher en s'appuyant sur leur fusil comme sur un bâton.
Villeblanche était devenu de plus en plus désert. La nuit précédente, beaucoup d'habitants avaient encore pris la fuite; mais le maire et le curé étaient demeurés à leur poste. Le fonctionnaire municipal, réconcilié avec le châtelain, s'approcha de celui-ci afin de lui donner un avis. Le génie minait le pont de la Marne, à la sortie du village; mais on attendait, pour le faire sauter, que les dragons se fussent retirés sur l'autre rive. Dans le cas où M. Desnoyers aurait l'intention de partir, il en avait encore le temps. Marcel remercia le maire, mais déclara qu'il était décidé à rester.
Les derniers pelotons de dragons, sortis de divers points du bois, arrivaient par la route. Ils avaient mis leurs chevaux au pas, comme s'ils reculaient à regret. Ils regardaient souvent en arrière, prêts à faire halte et à tirer. Ceux qui gardaient la barricade étaient déjà en selle. L'escadron se reforma, les commandements des officiers retentirent, et un trot vif, accompagné d'un cliquetis métallique, emporta rapidement ces hommes vers le gros de la colonne.
Marcel, près de la barricade, se trouva dans une solitude et dans un silence aussi profonds que si le monde s'était soudain dépeuplé. Deux chiens, abandonnés par leurs maîtres dont ils ne pouvaient suivre la piste sur ce sol piétiné et bouleversé par le passagede milliers d'hommes et de voitures, rôdaient et flairaient autour de lui, comme pour implorer sa protection. Un chat famélique épiait les moineaux qui recommençaient à s'ébattre et à picorer le crottin laissé sur la route par les chevaux des dragons. Une poule sans propriétaire, qui jusqu'alors s'était tenue cachée sous un auvent, vint à son tour disputer ce festin à la marmaille aérienne. Le silence faisait renaître le murmure de la feuillée, le bourdonnement des insectes, la respiration du sol brûlé par le soleil, tous les bruits de la nature qui s'étaient assoupis craintivement au passage des gens de guerre.
Tout à coup Marcel remarqua quelque chose qui remuait à l'extrémité de la route, sur le haut de la colline, à l'endroit où le ruban blanc touchait l'azur du ciel. C'étaient deux hommes à cheval, si petits qu'ils avaient l'apparence de soldats de plomb échappés d'une boîte de jouets. Avec les jumelles qu'il avait apportées dans sa poche, il vit que ces cavaliers, vêtus de gris verdâtre, étaient armés de lances, et que leurs casques étaient surmontés d'une sorte de plateau horizontal. C'étaiteux! Impossible de douter: le châtelain avait devant lui les premiers uhlans.
Pendant quelques minutes, les deux cavaliers se tinrent immobiles, comme pour explorer l'horizon. Puis d'autres sortirent encore des sombres masses de verdure qui garnissaient les bords du chemin, se joignirent aux premiers et formèrent un groupe quise mit en marche sur la route blanche. Ils avançaient avec lenteur, craignant des embuscades et observant tout ce qui les entourait.
Marcel comprit qu'il était temps de se retirer et qu'il y aurait du danger pour lui à être surpris près de la barricade. Mais, au moment où ses yeux se détachaient de ce spectacle lointain, une vision inattendue s'offrit à lui, toute voisine. Une bande de soldats français, à demi dissimulée par des rideaux d'arbres, s'approchait de la barricade. C'étaient des traînards à l'aspect lamentable, dans une pittoresque variété d'uniformes: fantassins, zouaves, dragons sans chevaux; et, pêle-mêle avec eux, des gardes forestiers, des gendarmes appartenant à des communes qui avaient été avisées tardivement de la retraite. En tout, une cinquantaine d'hommes. Il y en avait de frais et de vigoureux, et il y en avait qui ne tenaient debout que par un effort surhumain. Aucun de ces hommes n'avait jeté ses armes.
Ils marchaient en se retournant sans cesse, pour surveiller la lente avance des uhlans. A la tête de cette troupe hétéroclite était un officier de gendarmerie vieux et obèse, à la moustache hirsute, et dont les yeux, quoique voilés par de lourdes paupières, brillaient d'un éclat homicide. Comme ces gens passaient à côté de la barricade sans faire attention au quidam qui les regardait curieusement, une énorme détonation retentit, qui fit courir un frisson surla campagne et dont les maisons tremblèrent.
—Qu'est-ce? demanda l'officier à Marcel.
Celui-ci expliqua qu'on venait de faire sauter le pont. Un juron du chef accueillit ce renseignement; mais la troupe qu'il commandait demeura indifférente, comme si elle avait perdu tout contact avec la réalité.
—Autant mourir ici qu'ailleurs! murmura l'officier. Défendons la barricade.
La plupart des hommes se mirent en devoir d'exécuter avec une prompte obéissance cette décision qui les délivrait du supplice de la marche. Machinalement ils se postèrent aux endroits les mieux protégés. L'officier allait d'un groupe à l'autre, donnait des ordres. On ne ferait feu qu'au commandement.
Marcel, immobile de surprise, assistait à ces préparatifs sans plus penser au péril de sa propre situation, et, lorsque l'officier lui cria rudement de fuir, il demeura en place, comme s'il n'avait pas entendu.
Les uhlans, persuadés que le village était abandonné, avaient pris le galop.
—Feu!
L'escadron s'arrêta net. Plusieurs uhlans roulèrent sur le sol; quelques-uns se relevèrent et, se courbant pour offrir aux balles une moindre cible, essayèrent de sortir du chemin; d'autres restèrent étendus sur le dos ou sur le ventre, les bras en avant. Les chevauxsans cavalier partirent à travers champs dans une course folle, les rênes traînantes, les flancs battus par les étriers. Les survivants, après une brusque volte-face commandée par la surprise et par la mort, disparurent résorbés dans le sous-bois.
Tous les soirs, de quatre à cinq, avec la ponctualité d'une personne bien élevée qui ne se fait pas attendre, un aéroplane allemand venait survoler Paris et jeter des bombes. Cela ne produisait aucune terreur, et les Parisiens acceptaient cette visite comme un spectacle extraordinaire et plein d'intérêt. Les aviateurs allemands avaient beau laisser tomber sur la ville des drapeaux ennemis accompagnés de messages ironiques où ils rendaient compte des échecs de l'armée française et des revers de l'offensive russe; pour les Parisiens tout cela n'était que mensonges. Ils avaient beau lancer des obus qui brisaient des mansardes, tuaient ou blessaient des vieillards, des femmes, des enfants. «Ah! les bandits!» criait la foule en menaçant du poing le moucheron malfaisant, presque invisible à deux mille mètres de hauteur;puis elle courait de rue en rue pour le suivre des yeux, ou s'immobilisait sur les places d'où elle observait à loisir ses évolutions.
Argensola était un habitué de ce spectacle. Dès quatre heures il arrivait sur la place de la Concorde, le nez en l'air et les regards fixés vers le ciel, en compagnie de plusieurs badauds avec lesquels une curiosité commune l'avait mis en relations, à peu près comme les abonnés d'un théâtre qui, à force de se voir, finissent par se lier d'amitié. «Viendra-t-il? Ne viendra-t-il pas?» Les femmes étaient les plus impatientes, et quelques-unes avaient la face rouge et la respiration oppressée pour être accourues trop vite. Tout à coup éclatait un immense cri: «Le voilà!» Et mille mains indiquaient un point vague à l'horizon. Les marchands ambulants offraient aux spectateurs des instruments d'optique, et les jumelles, les longues-vues se braquaient dans la direction signalée.
Pendant une heure l'attaque aérienne se poursuivait, aussi acharnée qu'inutile. L'insecte ailé cherchait à s'approcher de la Tour Eiffel; mais aussitôt des détonations éclataient à la base, et les diverses plates-formes crachaient les furibondes crépitations de leurs mitrailleuses. Alors il virait au-dessus de la ville, et soudain la fusillade retentissait sur les toits et dans les rues. Chacun tirait: les locataires des étages supérieurs, les hommes de garde, les soldats anglais et belges qui se trouvaient de passage à Paris. Onsavait bien que ces coups de fusil ne servaient à rien; mais on tirait tout de même, pour le plaisir de faire acte d'hostilité contre l'ennemi, ne fût-ce qu'en intention, et avec l'espérance qu'un caprice du hasard réaliserait peut-être un miracle. Le seul miracle était que les tireurs ne se tuassent pas les uns les autres et que les passants ne fussent pas blessés par des balles de provenance inconnue. Enfin letaube, fatigué d'évoluer, disparaissait.
—Bon voyage! grommelait Argensola. Celui de demain sera peut-être plus intéressant.
Une autre distraction de l'Espagnol, aux heures de liberté que lui laissaient les visites des avions, c'était de rôder au quai d'Orsay et d'y regarder la foule des voyageurs qui sortaient de Paris. La révélation soudaine de la vérité après les illusions créées par l'optimisme du Gouvernement, la certitude de l'approche des armées allemandes que, la semaine précédente, beaucoup de gens croyaient en pleine déroute, cestaubesqui volaient sur la capitale, la mystérieuse menace deszeppelins, affolaient une partie de la population. Les gares, occupées militairement, ne recevaient que ceux qui avaient pris d'avance un billet, et maintes personnes attendaient pendant des jours entiers leur tour de départ. Les plus pressés de partir commençaient le voyage à pied ou en voiture, et les chemins étaient noirs de gens, de charrettes, de landaus et d'automobiles.
Argensola considérait cette fugue avec sérénité. Lui, il était de ceux qui restaient. Il avait admiré certaines personnes parce qu'elles avaient été présentes au siège de Paris, en 1870, et il était heureux de la bonne fortune qui lui procurait la chance d'assister à un nouveau drame plus curieux encore. La seule chose qui le contrariait, c'était l'air distrait de ceux auxquels il faisait part de ses observations et de ses informations. Il rentrait à l'atelier avec une abondante récolte de nouvelles qu'il communiquait à Jules avec un empressement fébrile, et celui-ci l'écoutait à peine. Le bohème s'étonnait de cette indifférence et reprochait mentalement au «peintre d'âmes» de n'avoir pas le sens des grands drames historiques.
Jules avait alors des soucis personnels qui l'empêchaient de se passionner pour l'histoire des nations. Il avait reçu de Marguerite quelques lignes tracées à la hâte, et ces lignes lui avaient apporté la plus désagréable des surprises. Elle était obligée de partir. Elle quittait Paris à l'instant même, en compagnie de sa mère. Elle lui disait adieu. C'était tout. Un tel laconisme avait beaucoup inquiété Jules. Pourquoi ne l'informait-elle pas du lieu où elle se retirait? Il est vrai que la panique fait oublier bien des choses; mais il n'en était pas moins étrange qu'elle eût négligé de lui donner son adresse.
Pour tirer la situation au clair, Jules n'hésita pas à accomplir une démarche qu'elle lui avait toujoursinterdite: il alla chez elle. La concierge, dont la loquacité naturelle avait été mise à une rude épreuve par le départ de tous les locataires, ne se fit pas prier pour dire à l'amoureux tout ce qu'elle savait; mais d'ailleurs elle savait peu de chose. Marguerite et sa mère étaient parties la veille par la gare d'Orléans; elles avaient dû fuir vers le Midi, comme la plupart des gens riches; mais elles n'avaient pas dit l'endroit où elles allaient. La concierge avait cru comprendre aussi que quelqu'un de la famille avait été blessé, mais elle ignorait qui: c'était peut-être le fils de la vieille dame.
Ces renseignements, quoique vagues, suffirent pour inspirer à Jules une résolution. Elle n'avait pas voulu lui donner son adresse? Eh bien, c'était une raison de plus pour qu'il voulût connaître le véritable motif de ce départ quasi clandestin. Il irait donc chercher Marguerite dans le Midi, où il n'aurait probablement pas grand'peine à la découvrir: car les villes où se réfugiaient les gens riches n'étaient pas nombreuses, et il y rencontrerait des amis qui pourraient lui fournir des renseignements.
Outre cette raison principale, Jules en avait une autre pour quitter Paris. Depuis le départ de sa famille, le séjour dans la capitale lui était à charge, lui inspirait même des sentiments qui ressemblaient un peu à du remords. Il ne pouvait plus se promener aux Champs-Élysées ou sur les boulevards sans quedes regards significatifs lui donnassent à entendre qu'on s'étonnait de voir encore là un jeune homme bien portant et robuste comme lui. Un soir, dans un wagon du Métro, la police lui avait demandé à voir ses papiers, pour s'assurer qu'il n'était pas un déserteur. Enfin, dans l'après-midi du jour où il avait causé avec la concierge de Marguerite, il avait croisé sur le boulevard un homme d'un certain âge, membre de son cercle d'escrime, et il avait eu par lui des nouvelles de leurs camarades.
—Qu'est devenu un tel?
—Il a été blessé en Lorraine; il est dans un hôpital, à Toulouse.
—Et un tel?
—Il a été tué dans les Vosges.
—Et un tel?
—Il a disparu à Charleroi.
Ce dénombrement de victimes héroïques avait été long. Ceux qui vivaient encore continuaient à réaliser des prouesses. Plusieurs étrangers membres du cercle, des Polonais, des Anglais résidant à Paris, des Américains des Républiques du Sud, venaient de s'enrôler comme volontaires.
—Le cercle, lui avait dit son collègue, peut être fier de ces jeunes gens qu'il a exercés pendant la paix à la pratique des armes. Tous sont sur le front et y exposent leur vie.
Ces paroles avaient gêné Jules, lui avaient faitdétourner les yeux, par crainte de rencontrer sur le visage de son interlocuteur une expression sévère ou ironique. Pourquoi n'allait-il pas, lui aussi, défendre la terre qui lui donnait asile?
Le lendemain matin, Argensola se chargea de prendre pour Jules un billet de chemin de fer à destination de Bordeaux. Ce n'était pas chose facile, à raison du grand nombre de ceux qui voulaient partir et qui souvent étaient obligés d'attendre plusieurs jours; mais cinquante francs glissés à propos opérèrent le miracle de lui faire obtenir le petit morceau de carton dont le numéro permettrait au «peintre d'âmes» de partir dans la soirée.
Jules, muni pour tout bagage d'une simple valise, parce que les trains n'admettaient que les colis portés à la main, prit place dans un compartiment de première classe et s'étonna du bon ordre avec lequel la compagnie avait réglé les départs: chaque voyageur avait sa place, et il ne se produisait aucun encombrement. Mais à la gare d'Austerlitz ce fut une autre affaire: une avalanche humaine assaillit le train. Les portières étaient ouvertes avec une violence qui menaçait de les rompre; les paquets et même les enfants faisaient irruption par les fenêtres comme des projectiles; les gens se poussaient avec la brutalitéd'une foule qui fuit d'un théâtre incendié. Dans l'espace destiné à huit personnes il s'en installait douze ou quatorze; les couloirs s'obstruaient irrémédiablement d'innombrables colis qui servaient de sièges aux nouveaux voyageurs. Les distances sociales avaient disparu; les gens du peuple envahissaient de préférence les wagons de luxe, croyant y trouver plus de place; et ceux qui avaient un billet de première classe cherchaient au contraire les wagons des classes inférieures, dans la vaine espérance d'y voyager plus à l'aise. Mais si les assaillants se bousculaient, ils ne s'en montraient pas moins tolérants les uns à l'égard des autres et se pardonnaient en frères. «A la guerre comme à la guerre!», disaient-ils en manière de suprême excuse. Et chacun poussait son voisin pour lui prendre quelques pouces de banquette, pour introduire son maigre bagage entre les paquets qui surplombaient déjà les têtes dans le plus menaçant équilibre.
Sur les voies de garage, il y avait d'immenses trains qui attendaient depuis vingt-quatre heures le signal du départ. Ces trains étaient composés en partie de wagons à bestiaux, en partie de wagons de marchandises pleins de gens assis à même sur le plancher ou sur des chaises apportées du logis. Chacun de ces trains ressemblait à un campement prêt à se mettre en marche, et, depuis le temps qu'il restaient immobiles, une couche de papiers gras etde pelures de fruits s'était formée le long des demeures roulantes.
Jules éprouvait une profonde pitié pour ses nouveaux compagnons de voyage. Les femmes gémissaient de fatigue, debout dans le couloir, considérant avec une envie féroce ceux qui avaient la chance d'avoir une place sur la banquette. Les petits pleuraient avec des bêlements de chèvre affamée. Aussi le peintre renonça-t-il bientôt à ses avantages de premier occupant: il céda sa place à une vieille dame; puis il partagea entre les imprévoyants et les nécessiteux l'abondante provision de comestibles dont Argensola avait eu soin de le munir.
Il passa la nuit dans le couloir, assis sur une valise, tantôt regardant à travers la glace les voyageurs qui dormaient dans l'abrutissement de la fatigue et de l'émotion, tantôt regardant au dehors les trains militaires qui passaient à côté du sien, dans une direction opposée. A chaque station on voyait quantité de soldats venus du Midi, qui attendaient le moment de continuer leur route vers la capitale. Ces soldats se montraient gais et désireux d'arriver vite aux champs de bataille; beaucoup d'entre eux se tourmentaient parce qu'ils avaient peur d'être en retard. Jules, penché à une fenêtre, saisit quelques propos échangés par ces hommes qui témoignaient une inébranlable confiance.
—Les Boches? Ils sont nombreux, ils ont de groscanons et beaucoup de mitrailleuses. Mais n'importe: on les aura.
La foi de ceux qui allaient au-devant de la mort contrastait avec la panique et les appréhensions de ceux qui s'enfuyaient de Paris. Un vieux monsieur décoré, type du fonctionnaire en retraite, demandait anxieusement à ses voisins:
—Croyez-vous qu'ilsviendront jusqu'à Tours?... Croyez-vous qu'ilsviendront jusqu'à Poitiers?...
Et, dans son désir de ne pas s'arrêter avant d'avoir trouvé pour sa famille et pour lui-même un refuge absolument sûr, il accueillait comme un oracle la vaine réponse qu'on lui adressait.
A l'aube, Jules put distinguer, le long de la ligne, les territoriaux qui gardaient les voies. Ils étaient armés de vieux fusils et portaient pour unique insigne militaire un képi rouge.
A la gare de Bordeaux, la foule des civils, en bataillant pour descendre des wagons ou pour y monter, se mêlait à la multitude des militaires. A chaque instant les trompettes sonnaient, et les soldats qui s'étaient écartés un instant pour aller chercher de l'eau ou pour se dégourdir les jambes, accouraient à l'appel. Parmi ces soldats il y avait beaucoup d'hommes de couleur: c'étaient des tirailleurs algériens ou marocains aux amples culottes grises, aux bonnets rouges coiffant des faces noires ou bronzées. Et les bataillons armés se mettaientà rouler vers le Nord dans un assourdissant bruit de fer.
Jules vit aussi arriver un train de blessés qui revenaient des combats de Flandre et de Lorraine. Ces hommes aux bouches livides et aux yeux fébriles saluaient d'un sourire les premières terres du Midi aperçues à travers la brume matinale, terres égayées de soleil, royalement parées de leurs pampres; et, tendant les mains vers les fruits que leur offraient des femmes, ils picoraient avec délices les raisins sucrés de la Gironde.
Bordeaux, ville de province convertie soudain en capitale, était enfiévrée par une agitation qui la rendait méconnaissable. Le président de la République était logé à la préfecture; les ministères s'étaient installés dans des écoles et dans des musées; deux théâtres étaient aménagés pour les séances du Sénat et de la Chambre. Tous les hôtels étaient pleins, et d'importants personnages devaient se contenter d'une chambre de domestique.
Jules réussit à se loger dans un hôtel sordide, au fond d'une ruelle. Un petit Amour ornait la porte vitrée; dans la chambre qu'on lui donna, la glace portait des noms de femmes gravés avec le diamant d'une bague, des phrases qui commémoraient des séjours d'une heure. Et pourtant des dames de Paris, en quête d'un logement, lui enviaient la chance d'avoir trouvé celui-là.
Il essaya de se renseigner sur Marguerite auprès de quelques Parisiens de ses amis qu'il rencontra dans la cohue des fugitifs. Mais ils ne savaient rien de ce qui intéressait Jules. D'ailleurs ils ne s'occupaient guère que de leur propre sort, ne parlaient que des incidents de leur propre installation. Seule une de ses anciennes élèves detangoput lui donner une indication utile:
—La petite madame Laurier? Mais oui, elle doit être dans la région, probablement à Biarritz.
Cela suffit pour que, dès le lendemain, Jules poussât jusqu'à la Côte d'Argent.
En arrivant à Biarritz, la première personne qu'il rencontra dans la rue fut Chichi.
—Un pays inhabitable! déclara-t-elle à son frère dès les premiers mots. Les riches Espagnols qui sont ici en villégiature me donnent sur les nerfs. Tousboches! Je passe mes journées à me quereller avec eux. Si cela continue, je devrai bientôt me résigner à vivre seule.
Sur la plage, où Chichi conduisit Jules, Luisa jeta les bras au cou de son fils et voulut l'emmener tout de suite à l'hôtel. Il y trouva dans un salon sa tante Héléna au milieu d'une nombreuse compagnie. La «romantique» était enchantée du pays et des étrangers qui y passaient la saison. Avec eux elle pouvait discourir à son aise sur la décadence de la France. Ces fiers hidalgos attendaient tous, d'unmoment à l'autre, la nouvelle de l'entrée du Kaiser à Paris. Des hommes graves qui dans toute leur existence n'avaient jamais fait quoi que ce soit, critiquaient aigrement l'incurie de la République et vantaient l'Allemagne comme le modèle de la prévoyance laborieuse et de la bonne organisation des forces sociales. Des jeunes gens d'unchicsuprême éclataient en véhémentes apostrophes contre la corruption de Paris, corruption qu'ils avaient étudiée avec zèle dans les vertueuses écoles de Montmartre, et déclaraient avec une emphase de prédicateurs que la moderne Babylone avait un urgent besoin d'être châtiée. Tous, jeunes et vieux, adoraient cette lointaine Germanie où la plupart d'entre eux n'étaient jamais allés et que les autres, dans un rapide voyage, avaient vue seulement comme une succession d'images cinématographiques.
—Pourquoi ne vont-ils pas raconter cela chez eux, de l'autre côté des Pyrénées? protestait Chichi exaspérée. Mais non, c'est en France qu'ils viennent débiter leurs sornettes calomnieuses. Et dire qu'ils se croient des gens de bonne éducation!
Jules, qui n'était pas venu à Biarritz pour y vivre en famille, employa l'après-dîner à chercher des renseignements sur Marguerite. Il eut la chance d'apprendre d'un ami que la mère de madame Laurier était descendue à l'hôtel de l'Atalaye avec sa fille. Il courut donc à l'hôtel de l'Atalaye; mais le conciergelui dit que la mère y était seule et que la jeune dame était partie depuis trois ou quatre jours pour un hôpital de Pau, auquel elle avait été attachée en qualité d'infirmière.
Le soir même, Jules reprit le train pour se rendre à Pau.
Là, il explora sans succès plusieurs ambulances: personne n'y connaissait madame Marguerite Laurier. Enfin une religieuse, croyant qu'il cherchait une parente, fit un effort de mémoire et lui fournit un renseignement précieux. Madame Laurier n'avait fait que passer à Pau, et elle s'en était allée avec un blessé. Il y avait à Lourdes beaucoup de blessés et beaucoup d'infirmières laïques: c'était dans cette ville qu'il avait chance de retrouver cette dame, à moins qu'on ne l'eût encore une fois changée de service.
Jules arriva à Lourdes par le premier train. Il ne connaissait pas encore la pieuse localité dont sa mère répétait si fréquemment le nom. Pour Luisa, Lourdes était le cœur de la France, et l'excellente femme en tirait même un argument contre les germanophiles qui soutenaient que la France devait être exterminée à cause de son impiété.
—De nos jours, disait-elle, lorsque la Vierge a daigné faire une apparition, c'est la ville française qu'elle a choisie pour y accomplir ce miracle. Cela ne prouve-t-il pas que la France est moins mauvaisequ'on ne le prétend? Je ne sache pas que la Vierge ait jamais fait d'apparition à Berlin...
A peine installé dans un hôtel, près de la rivière, Jules courut à la Grande Hôtellerie transformée en hôpital. Il y apprit qu'il ne pourrait parler au directeur que dans l'après-midi. Afin de tromper son impatience, il alla se promener du côté de la Basilique.
La rue principale qui y conduit était bordée de baraquements et de magasins où l'on vendait des images et des souvenirs pieux, de sorte qu'elle ressemblait à un immense bazar. Dans les jardins qui entourent l'église, le voyageur ne vit que des blessés en convalescence, dont les uniformes gardaient les traces de la guerre. En dépit des coups de brosse répétés, les capotes étaient malpropres; la boue, le sang, la pluie y avaient laissé des taches ineffaçables, avaient donné à l'étoffe une rigidité de carton. Quelques hommes en avaient arraché les manches pour épargner à leurs bras meurtris un frottement pénible. D'autres avaient encore à leurs pantalons les trous faits par des éclats d'obus. C'étaient des combattants de toutes armes et de races diverses: fantassins, cavaliers, artilleurs; soldats de la métropole et des colonies; faces blondes de Champenois, faces brunes de Musulmans, faces noires de Sénégalais aux lèvres bleuâtres; corps d'aspect bonasse, avec l'obésité du bourgeois sédentaire inopinément métamorphosé enguerrier; corps secs et nerveux, nés pour la bataille et déjà exercés dans les campagnes coloniales.
La ville où une espérance surnaturelle attire les malades du monde catholique, était envahie maintenant par une foule non moins douloureuse, mais dont les costumes multicolores ne laissaient pas d'offrir un bariolage quelque peu carnavalesque. Cette foule héroïque, avec ses longues capotes ornées de décorations, avec ses burnous qui ressemblaient à des costumes de théâtre, avec ses képis rouges et ses chéchias africaines, avait un air lamentable. Rares étaient les blessés qui conservaient l'attitude droite, orgueil de la supériorité humaine. La plupart marchaient courbés, boitant, se traînant, s'appuyant sur une canne ou sur des béquilles. D'autres étaient roulés dans les petites voitures qui, naguère encore, servaient à transporter vers la grotte de la Vierge les pieux malades. Les éclats d'obus, ajoutant à la violence destructive une sorte de raillerie féroce, avaient grotesquement défiguré beaucoup d'individus. Certains de ces hommes n'étaient plus que d'effrayantes caricatures, des haillons humains disputés à la tombe par l'audace de la science chirurgicale: êtres sans bras ni jambes, qui reposaient au fond d'une voiturette comme des morceaux de sculpture ou comme des pièces anatomiques; crânes incomplets, dont le cerveau était protégé par un couvercle artificiel; visages sans nez, qui, comme les têtes de mort, montraientles noires cavités de leurs fosses nasales. Et ces pauvres débris qui s'obstinaient à vivre et qui promenaient au soleil leurs énergies renaissantes, causaient, fumaient, riaient, contents de voir encore le ciel bleu, de sentir encore la caresse du soleil, de jouir encore de la vie. En somme, ils étaient du nombre des heureux; car, après avoir vu la mort de si près, ils avaient échappé à son étreinte, tandis que des milliers et des milliers de camarades gisaient dans des lits d'où ils ne se relèveraient plus, tandis que des milliers et des milliers d'autres dormaient à jamais sous la terre arrosée de leur sang, terre fatale qui, ensemencée de projectiles, donnait pour récolte des moissons de croix.