La douziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme est tant allé et venu qu’il a trouvé l’entrée de la nasse, et est entré dedens, et a trouvé femme telle qu’il la demandoit. Et à l’aventure il luy fust bien mestier d’en avoir trouvé une aultre ; mais il ne le vouldroit pour riens, car il lui semble qu’il est mieux assigné que nul aultre, et qu’il fust bien benheuré[338]quant il pleut à Dieu qu’il la trouvast, car à son avis n’en est nulle pareille à elle : et l’escoute parler, et se gloriffie en son fait, en sa prudence, combien par aventure elle ne sçait qu’elle ravace. Et peut estre le bon homme tel qu’il a tout disposé en soy de faire tout ce qu’elle dit, et se gouverne par son conseil ; et quand aucun a affaire avecques lui, il dit : J’en parlerai à ma femme, ou à la dame de nostre maison ; et si el le veult, il sera ; si el ne veult, il n’en sera riens : car le bon homme est si bien dompté, qu’il est debonnaire comme le beuf à la charrue. Or est-il à point. S’il est gentilhomme, et le prince face sa mandée et sonarmée, si la dame veult, il ira. Et pourra-il dire : « M’amie, il fault que je aille à l’armée. — Vous irez ! fait-elle ; et que irez-vous faire ? despendre tout et vous faire tuer ? et puis voz enfans et moy serons bien ordonnez ! » Briefment, s’il ne lui plaist, il n’yra point ; et se deffende qui porra et garde son honneur qui vouldra. Et aussi, quant el veult, el en delivre bien la meson : car el l’envoye là où il lui plest.Si elle tense, il ne sonne mot, car, quelque tort que elle ait, il lui semble qu’elle ait droit, et qu’elle est sage. Il fera de beaux faiz dorenavant, puis qu’il est en gouvernement de sa femme : car la plus sage femme du monde, au regart du sens, en a autant comme j’ay d’or en l’œil, ou comme un singe a de queue[339]; car le sens lui fault avant qu’elle soit à la moitié de ce qu’elle veult dire ou faire. Ou s’il est ainsi, encore avecques ce le bon homme a assés à endurer : et se porte fort son fait, si el est proude femme ; et si elle est aultre, qui avient souvent, pensez qu’il a assez à souffrir, et si elle lui en baille de belles, de vertes et de meures. Maintenant el l’envoie dormir quant il veut veiller. Si elle veult faire aucune chose secrete, elle le fait lever à mesnuit[340], et lui remembre[341]une besongne qu’il a à faire, ou l’envoie en ung véage où elle s’est vouée, à grand haste, pource qu’elle dit qu’il lui est prins mal en ung cousté, et ira, face pluye ou gresle. Et s’il avient que le gallant son amy, qui sceit les entrées de lameson, veille parler à elle, et ne peut actendre, il s’en vient de nuit et entre en la meson, et se foure au selier, ou en l’estable, pour trouver maniere de parler à la dame, ou est si desespéré qu’il entre en la chambre même où le bon homme est couché. Car ung ribaut, en sa challeur, desespere et fait tout ce que son cœur lui ordonne pour acomplir sa voulonté ;et pource voit-on souvent que plusieurs, par leur mauvès gouvernement, sont veuz ou trouvez, par quoy leurs dames sont diffamées, qui sont si franches que quant elles voient les poines que leurs amis prenent pour elles, jamès elles ne les refuseroient, en deussent-elles mourir ; mès se alume le feu de la folle amour plus grandement. Et aucunesfois, quant le galant se boute en la meson, comme j’ay dit, le chien le sent et abaye : mès el lui fait acroire que ce sont les raz, et que elle lui voit bien souvent faire ainsi. Et si le bon homme avoit ores veu tout à cler la faulte, se[342]n’en creroit-il riens, mais penseroit qu’elle feist aultre chose pour son prouffit. Briefment, il est bien envelopé en la nasse. Elle lui fait porter les enfans jouer, elle les li fait bercer, lui fait tenir sa fusée[343]quant elle traouille[344]le samedi.
Mais il n’a pas assez affere, et lui sourt[345]une nouvelle peine : car il vient guerreou païs, pour laquelle chacun se retrait[346]és villes et chasteaux. Mès le bon homme ne peut partir ne laisser sa femme, et est à l’aventure prins et mené prisonnier villainement, et est batu et paye une grousse ranczon : or a-il du mesnage sa part,et pour eschiver[347]qu’il ne soit pas prins il se retrait en ung chasteau. Mais il va et vient de nuict en sa maison, parmy les bois et à tastons, parmy les haies et bussons, tant qu’il est tout rompu et depiecé ; et vient veoir son mesnage, et la dame crie et tense et li met sus tout le mal et le meschief, aussi bien comme s’il deust faire la paix entre les deux rois de France et d’Angleterre, et dit que elle ne demourra pas liens. Et convient au bon homme charroier sa femme et ses enfans à grant haste en chasteau ou à la ville : et Dieu sceit la peine qu’il a de monter et de remonter la dame et les enfans, de trousser et baguer[348], et de loger quant ilz sont en la forteresse ; il n’est homme qui bien le peust dire. Mès vous pouvez penser quelle peine il a, et comment il est maigreet tourmenté de noise : car el ne sceit où revencher[349]de mal qu’elle ait si non sur lui, qui est à dure, à vent et à pluye. Et convient qu’il trote maintenant de jour, maintenant de nuit, à pié ou à cheval, selon l’estat où il est, puis czà puis là, pour querir de la vitaille, et pour ses aultres besoingnes. Briefment, le pauvre corps de lui n’aura jamès repoux, fors seullement paine et tribulation, car il n’est fait pour aultre chose.Et s’il avenoit que, pour ung grant ennuy de la noise que sa femme lui fait, il lui mescheist tant qu’il l’a voulsist rebeller[350]de respondre ou aultrement, sa paine sera redoublée, car il sera conclus[351]et vaincu en la parfin, et sera plus subjet que davant : car il n’est pas maintenant temps de commencer. Vous devez saver que les enfans sont mal instruiz et mal enseignez, ne le bon homme ne leur auseroit toucher, et convient qu’ilz aient tout ce qu’ilz demandent ; et quanque[352]ilz font est bien fait, et eussent ore trait[353]un œil à leur pere, en getant leurs pierres quant ilz jouent ensemble. Puis quant la guerre est passée, il faut charroyer tout le charreage[354]à l’oustel, et est la paine à recommencer. Or chiet le bon homme en vieillesse, et sera moins prisé que davant ; et sera reboutté lors comme un vieil faulconnier, qui ne vaut plus à nul mestier. La dame marie ses filles à sa guise, et aucunesfois les marie meschantement ; et elles ne leurs marizne prisent rien le bon homme, qui devient goutteux et ne se peut aider, pour les maux qu’il a souffry.Lors pleure le bon homme ses pechiés en la nasse où il est enclos, dont n’ystra jamès ; et n’osera faire dire une messe et ne fait testament, si non qu’il met son ame entre les mains de sa femme. Ainsi use sa vie en langueur et en tristesse, où il sera tousjours et finera miserablement ses jours.