LA QUINTE JOYE.

La quinte[176]joye de mariage, si est quant le bon homme qui est marié, par les grans travaulx et paines qu’il a endurées et portées longuement, est mat et las, et est sa jeunesse fort resfredie : et à l’aventure il a femme de plus grant lignée qu’il n’est, ou plus jeune, qui sont deux grands chouses. Car nul ne se peut plus gaster que soy lesser enveloper en ces deuxliens, pource que ce sont repugnances que l’on veult acorder contre nature et raison. Aucunesfois ont des enfans, et aucunesfois non. Ce non obstant, la dame ne s’est pas tant donné de paine comme le proudomme, qui a moult travaillé à la tenir bien aise, et pour son estat que elle a voulu avoir tousjours jolis et de grand chatel. Et s’il n’y avoit que cela, si faut-il qu’il aille avant ; car elle ne veult pas abesser sa lignée, et le mary se tient moult honnouré de ce que Dieu lui fist la grace qu’il la peut avoir. Et avient souvent que quant ilz se courrocent ensemble, elle lui dit par maniere de menaces que ses amis ne la luy baillerent pas pourla paillarder, et qu’elle scet bien dont elle est venue. Et dit que quand elle vouldra escrire à ses frères ou à ses cousins, qu’ils la viendront tantoust querir. Et pource ne luy ouse toucher de la main, quoy qu’il die de la bouche : ainsi est en grant servage, ce me semble. Et peut bien estre que ses parens l’eussent plus haultement mariée, et ne l’eussent pas baillée au bon homme, si ce ne fust ung petit eschapeillon[177]que elle avoit fait en sa jeunesse, je ne scey par quelle malle aventure qui advint par chaude colle[178], dont le bon homme n’avoit rien sceu ; ou à l’aventure en avoit bien oy parler et dire aucunes choses, mais le bon homme, qui est fait à la bonne foy et du bon cresme[179], oyt jurer à pluseurs bonnes gens que ce furent mauvais langages, qui furent mauvesement controuvez et sans cause contre la bonne damoiselle ou bourgeoise, comme plusieurs sont blasmées à grant tort, Dieu le sceit bien, par les joletrins[180]allans et venans par les rues, quant parlent des bonnes preudes femmes quant autre chose n’en povent avoir.

Si est ainsi que la bonne dame, qui voit et regarde son mary, qui a delessé l’esbat et toute joie et pense à acquerre chevance ou terre, et à l’aventure n’a gueres grant chevance ; et pourceil est chiche à la mise, qui n’est pas plaisant à la dame, pource que elle veult souvent avoir nouveautez selon le temps, tant en robes, saintures que aultres choses, ainsi que elle voit en bonnes compaignies où elle va souvent, aux dances et aux festes, avecque ses cousines et ses commeres et avecques son cousin, qui à l’aventure ne lui est rien.

Et avient aucunesfois que,pour les grans aises où elle est et pour les grans delitz et plaisances que elle prent aux festes et dances où elle va continuellement, et que elle voit et oit dire pluseurs bonnes chouses, elle met en mespris son mary, et fait ung amy tel que bon luy semble. Et si ainsi est, jamais elle ne amera son mary : car il est tout aultre que son amy ; car il est avaricieux et plein de pensées et de soussiz ; et el n’est pas entrée en celle avarice où il est, et est en sa jeunesse, laquelle elle veult emploier en plaisances et delectations. Si va souvent où elle scet qu’elle pourra voir son amy, qui est frais et jolis. Et aucunes fois advient que ne le peut voir de longtemps à son honneur[181]; mais elle a eu message que elle le doit veoir demain à certaine heure.

Et quant viendra au soir, que le bon homme son mary est couché et se veult esbatre avecques elle, à qui il souvient bien de son amy,que elle doit veoir demain à certaine heure, trouve maniere de s’en eschapper, et n’y touchera jà, et dit qu’elle est malade ; car el ne prise rien son fait, pour ce que c’est trop peu de chose au regart[182]de son amy, qu’y a huyt jours ou plus que elle ne vit, et viendra demain tout affamé et enragé : car à l’aventure il a veillé et languy par rues et par jardins long temps, qu’ilz n’ont peu parler honnourablement ensemble ; et pource, quant il pourra demain avenir, il fera merveilles, tant pour l’appétit que aussi pour la haste qu’il aura ; peut-estre aussi qu’ilz seront bien à loisir ensemble, en faisant l’un à l’autre touz les plesirs que homme pourroit penser. Et sachez qu’elle fait à son amy cent chouses, et monstre des secretz d’amours et fait pluseurs petites merencolies[183]que elle n’ouseroit faire ne montrer à son mary ; et aussi son amy lui fera tous les plaisirs qu’il pourra, et lui fera moult de petites bichotteries[184]où et prendra grant plesir, que nul mary ne sçauroit faire. Et s’il le sçavoit bien davant qu’il fust marié, si l’a il oublié, pource qu’il s’anonchallist[185]et se abestit à soy quant ad ce ; et aussi ne le vouldroit-il pas faire, car il luy sembleroit qu’il le apprendroit à sa femme, et que elle ne le scet point. Quant la dame a amy à sa plaisance, et ilz se pouvent trouver ensemble, et est à tart, ilz se font tant de joies que nul ne le pourroit dire, tant que le fait du mary n’est rien prisé. Après lesquelz plaisirs, la dame prant autant de plesirs en l’esbat de son mary comme ung tasteur de vins d’un petit rippopé[186]après ung bon hypocras ou pineau. Car quant aucunesfois celui qui a grand soif boit d’ung petitrippopé ou fusté[187], pour la grand soif qu’il a, il le trouve assez bon en beuvant ; mais quant il a beu, il trouve un mauvais desboit[188], et qui le vouldroit croire, il n’en bevroit plus si en deffault d’autre meilleur n’estoit. Aussi sachez que la dame qui a son amy à sa plaisance, par necessité et deffault d’aultre,à la requeste de son mary, en prent aucunesfois pour passer sa soif et pour passer temps. Et pource, quand son mary en veult prendre et elle ne le veult pas, et lui dit : « Pour Dieu, fait-el, lessez moy ester et actendez devers le matin. — Certes, m’amie, fera-il, non feray ; tournez-vous devers moy. — Par dieu, mon amy, fera-elle, vous me ferez grant plesir si vous me lessez ester jusques à matin. » Lors la dame se tourne, et le bon homme, qui ne luy ouse desplaire, la lesse jusques au matin. Lors la dame, qui pense à son amy, et a entencion de le voir le lendemain, qui n’est pas tout un, dit à soy-mesmes qu’il n’y touchera pas au matin ; et pour ce se liève bien matin et fait semblant d’estre bonne mesnagere, et le lesse dormant. Et à l’aventure et a bien veu son amy et a fait ses plaisirs davant que son mari se leve ; et après elle fait trop bien le menage. Aucunesfois avient que elle ne se lieve point, mès davant le jour elle se plaint et mignote tout à escient d’aguet[189]; et le bon homme, qui l’a ouye, lui demande : « Qu’avez-vous,m’amye ? — Vraiement, mon amy, j’ay si grant mal en ung costé et ou ventre que c’est merveilles : je croy que c’estle mal que j’ay acoustumé à avoir. — M’amie, fait-il, tournez vous devers moy. — Pardieu, mon amy, fait-el, je suy si chaude que c’est merveille, et ne peux ennuyt[190]dormir. » Lors le bon homme l’accolle, et trouve que elle est bien chaude, et il dit : « Voir[191]». Mès c’est d’aultre maladie qu’el ne dit et qu’il ne cuide, quar el a paravanture songié que elle estoit avecques son amy, et pource sue bien fort. Lors le bon homme la couvre bien, que le vent n’y entre, pour lui faire boire sa sueur, et lui dit : « M’amie, gardés bien vostre sueur, et je ferai bien faire la besongne. » Lors le bon homme se lieve, à l’aventure sans feu et sans chandelle ; et quant il est temps que elle se lieve, il lui fait faire du feu : et la dame dort à son aise, et s’en rit tout par elle.

Une autre fois le bon homme se veult esbatre avecques elle, et elle, qui s’est excusée pluseurs fois, comme dessus est dit, trouvera encore maniere de luy eschapper, si elle peut, car elle ne prise rien son fait ; et, que qu’en soit[192], le bon homme en a besoing et la baise et l’acolle, et Dieu scet comme elle est aise, s’il est ainsi qu’elle soit telle comme dit est. Elle dit ainsi : « Pleust à Dieu, mon amy, que vous ne le feissez jamès si je ne vous en parlasse premierement ! — Et comment, fait-il, ne le feriez-vous point ? — Par mon ame, mon amy, non, je cuide que nanil[193], et me semble que je en vauldroie mieux ; et si j’en eusse autant sceu avant que je fusse mariée,je ne l’eusse esté jamès. — Quoy dea ? fait-il, et pourquoy vous mariastes vous doncques ? — Par ma foy, mon amy, je ne scey ; je estoie jeune fille, et faisoie ce que mes pere et mere me disoient (combien que à l’aventure elle en avoit bien tasté devant). — Qu’est-ce à dire ? fait-il ; je ne vous trouvay nullesfois sinon en ceste opinion ; je ne scey que c’est. — Par mon ame, mon amy, si ce n’estoit vostre plaisir, je n’en vouldroye point. » Le bon homme est bien aise de ce qu’elle dit, et dit en soy-mesmes qu’elle est ainsi froide femme, et qu’il ne luy en chault ; et à l’aventure elle est femme blanche et feminine, de petite corpulence, pourquoy il le croyt mieulx. Lors il la baise et l’accolle, et fait ce qui luy plest : et la dame, à qui il souvient d’aultre chose, voullist[194]estre ailleurs, et le lesse faire et se tient pesantement, et ne se aide point ne mais ne se hobe[195]que une pierre. Et le bon homme travaille bien, qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien aider comme d’aultres feroient. La dame tourne ung pou la chere[196]à cousté ; car ce n’est pas le bon ypocras que elle a autresfois eu, et pource li ennuye, et lui dit : « Mon amy, vous me affollez toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrésmoins. Le bon homme se tient le plus legierement qu’il peut, qu’il ne li face mal, et y met bien longuement ; mais il en eschappe à quelque paine, et craint bien une autre fois à soy y mettre, tant pour sa paine que pour doubte de faire desplesir à sa dame, car il croit qu’elle n’en veult point.Si le met en telle dance qu’il croitque el est ainsi feble de complexion, pource que à l’aventure el est ainsi descoulourée, et pour ce le croit-il mieux.

Mais il advient que ceste dame veult avoir robe ou autre chose de son mary, et scet bien ses condicions (c’est assavoir que à l’aventure il est homme qui scet bien où il met le sien)[197]. Elle avise de le trouver en bon temps pour avoir ce que elle demande. Et quant ilz sont en leur chambre en leurs grans deliz et plaisances, et que la dame voit qu’il a affere d’elle, elle lui fait si bonne chiere et si estrange que c’est merveilles : car femme bien aprinse scet mil manieres toutes nouvelles de faire bonne chiere à qui el veult. Et en ce faisant le bon homme est bien-aise, qui n’a pas acoustumé à avoir bonne chiere. Lors l’accolle et le baise, et le bon homme lui dit : « Vraiement, m’amie, je cuide que vous me voulez aucune chose demander. — Par dieu, mon amy, je ne vous demande rien, fors que bonne chiere fassez. Pleust à Dieu, fait-elle, que je n’eusse jamès aultre paradis, fors estre tousjours entre voz bras ! Par dieu, je n’en vouldroie point d’aultre. Vraiement, fait-elle, ainsi Dieu me veille aider, que ma bouche ne atoucha oncques à homme fors à la vostre, et à vos cousins et aux miens, quand ils viennent ciens, que vous me commandez que je les baise. Mais je croy qu’il ne soit homme au monde si doulx ne si gracieux come vous estes. — Non, m’amie ? fait-il : si estoit tel escuyer qui cuida estre marié avecques vous. — Fy ! fy ! fait-elle ; par mon ame, quantje vous eu veu premierement, si vous vi-ge de bien loing, et ne vous fiz que entreveoir ; mais je n’eusse jamais prins aultre, et eust-il été daulphin de Viennois[198]. Je croy que Dieu voulit ainsi : car mon pere et ma mere me cuiderent marier a lui ; mès jamès je ne le feisse : je ne scey que c’est, je croy qu’il estoit destiné qu’ainsi fust. » Lors fait ses plaisirs, et la dame se rent assez agille et abille ; après dit au bon homme : « Mon amy, fait-elle, savez-vous que je vous vueil demander ? Je vous pri que ne me reffusez pas. — Non feray-je, m’amie, par ma foy, si je le puis faire. — Mon amy, fait-el,savez-vous ? la femme de tel a maintenant une robe fourrée de gris ou de menu-ver ; je vous pri que j’en aye une ; par mon ame, je ne le dy pas pour envie que je aye d’estre jolye, mès pource qu’il m’est avis que vous estes bien à la vallue[199]de me tenir aussi honnestement et plus que n’est son mary. Et quant à moy, elle n’est point à comparager[200]à ma personne ; je ne le dy pas pour moy louer ; mais, par dieu, je le faiz plus pource qu’elle s’en tient orgueilleuse que pour aultre chouse. » Lors le proudomme, qui à l’aventure est avaricieux, ou luy semble que el a assés robes, pense ung poy[201], et puis lui dit : « M’amie, n’avez-vous pas assés robes ? — Par dieu, fait-el, mon amy, ouyl, et quant à moy, si je estoie vestue de bureau[202], je n’en faiz compte ; mais c’est honte. — Nevous chault, m’amie, laissés les parler ; nous n’emprinterons rien d’eulx. — Par dieu, mon amy, voire mès ; mès je ne semble que à une chamberiere emprès[203]elle ; non fais-je emprès de ma sœur, et si sui-je aisnée d’elle, qui est laide chouse. »

A l’aventure le bon homme luy baillera ce qu’elle demande, qui n’est que son dommage, car et en sera plus preste pour aller aux festes et aux dances que elle ne estoit davant. Et tel se aidera à l’aventure de la fourreure qu’il ne cuideroit jamès.

Et s’il ne ly baille ladicte robe, sachez que, puisqu’el a bon cuer et gay, et qu’elle l’a entreprins, elle en aura, de quelque lieu qu’elle doye venir, et quoy qu’elle couste. Et peut-estre que elle a ung amy, mais il n’est pas riche pour la donner, quar à l’aventure est-ce un pouvre galant à qui elle tient son estat[204].

Et pource elle avisera ung aultre galant qui luy voulut l’autre jour donner ung dyamant à une feste où el fut, et lui envoia par sa chamberiere vingt ouXXXescuz d’or, ou plus ; mais el ne les veult pas si tost prendre. Et combien que elle l’avoit fort reffusé, elle lui fera encore aucun[205]regart gracieux, par lequel le gentil galant parlera encore à la chamberiere de la dame, qu’il encontrera en allant à la fontaine ou ailleurs, et ly dira : « Jehanne, m’amie, j’ay à parler à vous. — Sire, fait-elle, quant il vous plaira. — M’amie, fait-il, vous savez l’amour que j’ay à vostre maistresse ; je vous pri que vous me dites si elle vousparla oncques puis de moy. — Par ma foy, dit la chamberiere, elle n’en dit que tout bien, et scey que elle ne vous veult point de mal. — Par dieu, Jehanne, m’amie, dit-il, souvengne vous[206]de moy, et me recommandez à elle, et par ma foy, vous aurez robe, et voyez-cy que je vous donne. — Certes, fait-el, je ne le prendray point. — Par Dieu, fait-il, si ferez ; et vous pri que demain je aye nouvelles de vous. »

La chamberiere s’en va, et dit à sa dame : « Par ma foy, madame, j’ay trouvé gens qui sont en bon point. — Quelz gens sont-ce ? fait la dame. — Par m’ame[207], ma dame, c’est tel. — Et que vous a-il dit ? fait-elle. — Par ma foy, il est en bon point jusques à l’autre assise[208]; car il a les fievres blanches[209], et est tel qu’il ne scet qu’il fait. — Pardieu, Jehanne, fait-elle, il est bel et gracieux. — Vraiment, fait-elle, vous dites voir, le plus bel que je voye. Il est riche et bien trenché d’aimer[210]léaument, et feroit assez de biens à sa dame. — Pardieu, Jehanne, dit la dame, jene puis rien avoir de mon mary ; mais il fait que foul. — Et m’eist dieux[211], ma dame, c’est grant follie d’en endurer tant. — Par dieu, Jehanne, je ame tant celui que vous savez de piecza, que mon cuer ne se pourroit adonner à ung aultre. — Par mon serement, ma dame, c’est follie de mectre son cuer en homme du monde ; car ilz ne font conte des pouvres femmes quand ils sont seigneurs d’elles, tant sont traistres :et vous savés, ma dame, qu’il ne vous peut nul bien faire, mès vous couste assez à le tenir en estat. Et pour Dieu, ma dame, celui dont je vous ay parlé m’a dit qu’il vous tiendra bien en grant estat ; et ne vous esmoiez jà de robes, car vous en aurez de toutes couleurs assez : il ne se faut esmoier que de trouver maniere que vous direz à Monseigneur qui vous les a baillez. — Vraiement, Jehanne, je ne scey que faire. — Par m’ame, ma dame, avisez-vous en, car je lui ay promis parler demain à matin à luy. — Et comment le ferons-nous, Jehanne ? — Ma dame, lessez m’en faire ; je iray demain à la fontaine, et je scey bien qu’il sera ou chemin pour parler à moy ; mès je luy dirai que vous ne vous y voullez accorder, pour chose que je vous die, tant avez grand paour de deshonneur. Et de là aura esperance ; et de là en plus nous en parlerons bien, et il m’est avis que je ferai bien la besongne. »

Lors la chamberiere s’en va au matin à la fontaine, et rencontre le gallant qui là actent passé a trois heures, et aussi elle le fait actendre toutà essient, car s’il ne achaptoit bien les amours il ne les priseroit riens. Il vient à elle et la salue, et elle luy. « Quelles nouvelles, dit-il, Jehanne m’amie ? que fait vostre maistresse ? — Par ma foy, fait-elle, et est à l’oustel bien pensive et bien courrocée. — Et de quoy, fait-il, m’amie ? — Par ma foy, mon seigneur est si mal home que elle a trop mal temps. — Ha a ! fait-il, mauldit soit le villain chatrin[212]! — Amen, fait-elle : car nous ne pouvons durer avecques luy[213]en nostre meson. — Or me dites, Jehanne, que elle vous a dit. — Par ma foy, fait-elle, je luy en ay parlé, mais el ne s’y accorderoit jamès : car elle a si grant paour de son seigneur que c’est merveilles, et a affaire à ung si mal home ; et si elle le vouloit, ore si ne pourroit-elle, tant est gardée de son pere et de sa mere, et de tous ses freres. Je cuide que la pouvre femme ne parla oncques puis à homme que je demoure avecques elle (si a-il quatre ans) fors à vous l’autre jour ; et non obstant il luy souvient tousjours de vous, et scey bien (selon que je puis cognoistre) que si elle vouloit amer, que elle ne vous reffuseroit pas pour nul autre. — Jehanne m’amie, fait-il, je vous pri à joinctes mains que vous me facés ma besongne, et par ma foy vous serez ma maistresse à jamais. — Par mon serement, fait-elle, je luy en ay parlé pour l’amour de vous : car, par mafoy, oncques mès de telles chouses je ne me meslé. — Hélas ! m’amie, fait-il, conseillés-moy que je feray. — Par mon serement, fait-elle, le meilleur sera que vous parlez à elle : et il est bien à point, car son mary l’a reffusée d’une robe que el lui a demandée, dont el est bien courrocée. Je conseille que vous soiez demain à l’eglise et la saluez, et luy dictes hardiment vostre fait, et lui presentez ce que luy vouldrez donner, combien que je scey bien que elle ne prendra riens ; mès elle vous en prisera plus, et cognoistra vostre largesse et valeur. — Helas ! m’amie, je voulisse[214]trop qu’elle print ce que je lui veil donner. — Par ma foy, fait-elle, elle ne le prendroit jamès ; car vous ne vistes oncques plus honneste femme ne plus doulce : vous me baillerez ce que vous li vouldrez donner, et je feray tant, si je puis, que elle le prendra ; au moins j’en feray mon povoir. — Vraiement, Jehanne, vous dictes très-bien. »

Jehanne s’en va riant à sa dame. « De quoy vous riez-vous, Jehanne ? fait la dame. — Par mon ame, il y en a qui ne sont pas bien aise. — Comment ? fait-elle. — Certes, Madame, il parlera demain à vous à l’église. » Lors luy compte la besongne : « Gouvernez-vous, fait-elle, bien sagement, et luy faites bien l’estrange ; toutesfois ne l’estrangez[215]pas trop, et le tenez entre deux en bonne esperance. »

Or va la dame à l’église, et le gallant y est, passé a trois heures, en bonne devocion, Dieu le scet. Il se tient en un lieu où honte lui seroits’il ne venoit donner l’eaue benoiste à la dame, et autres femmes d’estat qui sont avecques elle, et elles l’en mercient ; mais le pouvre homme leur feroit bien plus grand service s’il povoit et il leur plaisoit. Il advise que la dame demeure soullette en son banc, qui dit ses heures, et est bien tiffée[216]proprement, et se contient doulcement comme ung ymage. Il se approuche d’elle, et parlent ensemble ; mais elle ne lui veult rien accorder, et ne veult rien prendre de luy ; mais tousjours elle lui respond en telle maniere qu’il cognoist que elle le ame bien, et que elle ne craint que deshonneur, dont il est bien aise.

Ilz se departent. La dame et la chamberiere font leur conseil ensemble, et concluent de leur besongne ; et dit la chamberiere : « Je scey bien, ma dame, qu’il a grand envie de parler à moy maintenant ; mais je luy diray que vous n’en voulez rien faire, dont je suis bien marrie, tant ay grant pitié de lui. Et lui diray que Monseigneur est allé hors, et qu’il viengne devers le soir, et je le mettray en la meson et en vostre chambre, ainsi comme si vous n’en saviez rien : si ferez semblant d’estre bien marrie. Et le faictes bien travaillier, affin qu’il vous en prise mieulx ; et dictes que vous crierez à la force, et me appellez : et combien que vous n’aiez rien prins, il vous en prisera bien mieux, et vous donra après plus largement que si vous eussez prins de luy avant la main[217]. Mais je auray devers moy ce qu’il vous doit donner, car il me le doit baillerdemain ; et puis je luy diray que vous ne l’avez voulu prendre. Et lui diray puis, puis que ainsi est que la chouse est faicte, qu’il les vous donne pour avoir une robe ; et vous me blasmerez fort davant luy de quoy je l’auray prins, et que je ne le rendi. Mais que que soit, je mectray la chouse en seurté : car, par Dieu, ma dame, il y en a de si rusez qu’ilz en ont trompé maintes. — Or avant, Jehanne, faictes en ce que vouldrez. »

Lors s’en va Jehanne, et trouve le gallant, qui ly demande quelles nouvelles de sa dame. « Par Dieu, fait-elle, je la trouve à recommencer ; mais pource que je m’en suy meslée, je vouldroy bien que vous fussiez à ung[218]: car j’ay paour que elle me descouvre à son mary ou à ses amis. Mais je scey bien, si je peusse tant faire que elle prenist[219]ce que li donnez, vostre besoigne fust faicte. Et, par Dieu, je my essaieray encore à lui faire prendre ; et il est bien à poinct, car son mary l’a resfusée d’une robe dont elle a si grant envie que c’est merveilles. » Lors le gallant luy baille vint ouXXXescuz d’or et Jehanne luy dit : « Veez cy que j’ay advisé : Par Dieu, sire, vous estes homme de bien ; et ne scey qui m’a troublé, car, par mon serement, je ne fis oncques pour homme ce que je fay pour vous : et vous savez bien le grant peril où je me metz, car s’il en estoit sceu une seule parolle, il seroit fait de moy. Mès pour la grant amour que j’ay à vous, ge feray une chouse de quoy je me mectray à l’aventure. Je scey bien que elle vous ame bien ; et pource que Monsieur n’y est point, venez vous en parnostre huis de derriere, encore ennuyt[220]à douze heures bien secretement, et je vous mectray en sa chambre ; elle dort bien fort, car elle n’est que un enfant : et vous couchez avecques elle, car aultre remede je n’y voy, et à l’aventure voustre besongne sera faicte. Quar quant on est nu à nu sans y veoir, c’est grand chose : car telle fait estrange responce le jour, qui ne la feroit pas la nuit en celui cas. — Ha ! a ! Jehanne, m’amie, fait le gallant, vous en mercie ; il ne sera jamès que vous ne ayez la moitié en mon denier. »

Quand vient la nuit, le gallant vient ainsi comme ordonné lui est par Jehanne, qui a bien tout devisé à sa dame. Il se couche bien secrettement ; et quand elle, qui fait semblant de dormir, se sent embracer, elle tressault et dit : « Que est ce cy ? — M’amie, fait-il, c’est moy. — Et par le sacrement Dieu, ainsi ne ira pas. » Elle se cuide lever, et appelle Jehanne, qui ne sonne mot et li fault[221]au besoin, qui est grant pitié. Et quant elle voit que Jehanne ne sonne mot : « Ha ! je suy trahie ! » Lors bataillent ensemble par maintes manieres et estorces[222]; et en la parfin la pouvre femme n’en peut plus, et entre en la grosse alaine, et se lesse forcer, qui est grant pitié, car ce n’est rien que d’une pouvre femme seule ; et si ne fust de paour de deshonneur, elle eust bien crié autrement que elle n’a : mais mieux vaut garder son honneur, puis queainsi est. Ils accordent leurs chalumeaulx[223], et entreprennent de soy donner bon temps.

Ainsi se font les besongnes du bon homme son mary,qui est bien à point. Or a la dame la robbe que son mary ne li avoit voulu donner, qui luy a cousté et coustera bien chier. Or fait tant que sa mere lui donne le drap devant son mary, pour ouster toutes doubtes qu’il en pourroit avoir ; et aussi la dame a fait acroire à sa mere qu’elle l’a achaptée de ses petites besongnes que el a vendues, sans ce que son mary en sache rien, et à l’aventure la mere scet bien la besongne, qui avient souvent. Après ycelle robbe en fault une aultre, et deux ou trois saintures d’argent, et aultres chouses. Par quoy le mary, qui est sage, cault[224]et malicieux, comme j’ay dit, se doubte, et a veu quelque chose qui ne lui plaist pas, ou lui a esté dit d’aulcun son amy : car au long aller fault que tout soit sceu. Lors il entre en la rage de la jalousie. Maintenant se met en aguet ; maintenant fait semblant d’aller dehors, et revient de nuit subitement pour cuider sourprendre les gens ;mais il ne est pas ainsi aisé à faire. Maintenant se reboute[225]en la meson, et à l’aventure voit assez de chouses, dont il tence et se tempeste ; et elle replique bien, car elle se sent bien de bonne lignée, et luy remembre[226]bien souvent ses amis, qui aucunesfois luy en parlent. Or sont en riote[227], et jamès le bon homme n’aura joie : il sera servy de mensonges, et le fera l’en pestre.Sa chevance se diminuera, son corps asseichera.Il vouldra garder sa meson que le vent ne l’emporte, et lessera ses besongnes ; briefment, jamès bien n’en aura. Et ainsi demourra en la nasse où il est mis, en grans tourmens qu’il a prins et prent pour joies : car s’il n’y estoit, il ne finiroit jamès jusques ad ce qu’il y fust dedans ; et ne vouldroit pas estre aultrement. Ainsi vivra en languissent tousjours et finira miserablement ses jours.


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