BUGEAUD

Faut-il mourir, madame; et, si proche du terme,Votre illustre inconstance est-elle encor si fermeQue les restes d'un feu que j'avais cru si fortPuissent dans quatre jours se promettre ma mort?

Faut-il mourir, madame; et, si proche du terme,Votre illustre inconstance est-elle encor si fermeQue les restes d'un feu que j'avais cru si fortPuissent dans quatre jours se promettre ma mort?

L'acteur Baron qui, lors de la première représentation, faisait le personnage de Domitian et qui, en étudiant son rôle, trouvait quelque obscurité dans ces quatre vers, crut son intelligence en défaut et en alla demander l'explication à Molière, chez lequel il demeurait. Molière, après les avoir lus, avoua qu'il ne les entendait pas non plus: «Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique.» Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au col comme il faisait ordinairement parce qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui expliquer les vers qui l'embarrassaient: «Je ne les entends pas trop bien non plus, dit Corneille, mais récitez-les toujours, tel qui ne les entendra pas les admirera.»

Une citation encore, mais celle-ci faite dans un sentiment tout autre que pour les précédentes: «On a dû faire du style ce qu'on a fait de l'architecture. On a entièrement abandonné l'ordre gothique quela barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples; on a rappelé le dorique, l'ionique et le corinthien; ce qu'on ne voyait plus que dans les ruines de l'ancienne Rome, devenu moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même, etc.»

Ce passage, ou plutôt cette diatribe malheureuse contre notre admirable architecture gothique, et qu'on a plusieurs fois, non sans raison, reprochée à La Bruyère depuis le retour à de meilleures idées, pèse sur sa mémoire; il est un bel exemple de la tyrannie des préjugés contemporains.

[39]Lettre à Racine.

[39]Lettre à Racine.

[40]Il était né à Dourdan en 1639. Il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc, (fils du prince de Condé).

[40]Il était né à Dourdan en 1639. Il venait d'acheter une charge de trésorier de France à Caen, lorsque Bossuet le fit venir à Paris pour enseigner l'histoire à M. le Duc, (fils du prince de Condé).

Dans laFrance héroïquese trouve une biographie développée du maréchal Bugeaud, duc d'Isly. Mais depuis cette publication a paru une très-remarquable étude sur l'illustre guerrier en tête du livre aujourd'hui si connu du général Trochu et qui a pour titre:L'Armée Françaiseen 1867, 20eédition. Nous n'avons pu nous refuser au plaisir de détacher quelques pages au moins de ce beau travail. L'auteur dédie son livre à Bugeaud en le qualifiant: «mon vénéré maître.» Pourquoi faut-il que l'élève, amené à passer de la théorie à la pratique ne se soit pas mieux souvenu des leçons et des exemples de ce maître si prompt à l'action et que les Arabes, dans leur langue imagée, avaient surnommé:El Kébir, le maître de la fortune! Imaginez Bugeaud gouverneur de Paris pendant le siége, quelle autre eût été la défense! M. de Moltke ne serait pas peut-être aujourd'hui si triomphant? Venons aux citations.

«Si dans l'étude de la carrière du maréchal, dit le général Trochu, on s'arrête de parti pris, comme l'ont fait longtemps les adversaires politiques, au sans façon des attitudes, à de certaines faiblesses, à des contrastes souvent très-heurtés, à des témérités indiscrètes et hasardées, on juge partialement et on juge mal. Ses débutsdans la vie et dans le monde, l'ardeur de ses convictions, les excitations de la lutte expliquaient surabondamment ces écarts du moment où dominaient, à ne pouvoir s'y méprendre, la bienveillance et la bonhomie. Mais comment ne pas s'incliner devant la sincérité de son patriotisme, la fermeté de son incomparable bon sens, l'ampleur de ses vues, la richesse de son expérience, la simplicité véritablement antique de ses habitudes et de sa vie?»

«Le maréchal Bugeaud écrivait et parlait avec une remarquable facilité, avec une éloquence entraînante, inégale quelquefois, toujours originale, pittoresque, imagée. Sa parole, quand il haranguait les troupes sous l'empire d'une grande passion et d'une grande conviction, atteignait à des hauteurs imprévues. Lequel d'entre nous n'a encore la mémoire et l'âme remplie de ce discours digne de Tacite par la grandeur des aperçus et par la sobriété du langage, où il nous annonça, le soir du 13 août, 1844, dans l'Ouerdefou, à la lueur des torches, sa ferme résolution de livrer bataille le lendemain à Isly. Les soldats saisis d'enthousiasme bordaient les escarpements des deux rives, et quatre cents officiers, pressés au fond de l'étroite vallée, acclamaient, palpitants, leur général dont la haute taille et la voix retentissante dominaient toutes les tailles et toutes les voix. Quelle grande scène militaire!... Nous fûmes tous persuadés, entraînés. Nous vîmes se resserrer étroitement entre notre chef et nous, sous l'influence de cette parole qui prouvait la victoire, des liens de solidarité et de confiance qui disaient assez ce que serait la journée du lendemain.»

On sait que le maréchal avait pris pour devise:Ense et Aratro, voici à quelle occasion: Après le glorieux combat de l'Hôpital-sous-Conflans (28 juin 1815) où avec dix-sept cents hommes d'infanterie, il battit un corps autrichien de six mille hommes, «emportant avec lui l'honneur d'avoir combattu le dernier pour la défense du territoire, il revit les bois de la Dordogne et ses foyers. C'est alors que commença pour lui cette seconde carrière où l'attendaient d'autres luttes et d'autres efforts, où il dut reconquérir par la plus persévérante économie, unchamp après l'autre, comme il le disait souvent, le domaine paternel passé en des mains étrangères. L'agriculture, où il ne tarda pas à exceller, devint la passion de sa vie et il y apporta les aptitudes, les vues pratiques, le rare bon sens qu'il avait naguère montré dans les armées.

«.... Je ne sais rien de plus caractéristique et de plus attachant que cette évolution de trente ans dans l'existence du maréchal, qui commence au camp de Boulogne comme simple soldat, le ramène à travers cent actions d'éclat dans les champs de la Piconerie, l'y fixe quinze ans, et le rejette pour le reste de sa vie, dans la lutte politique et dans l'armée.»

Après les évènements de 1830, en effet, Bugeaud, rappelé à l'activité fut envoyé, en même temps par les électeurs à la Chambre des députés. Plus tard, il partit pour l'Algérie dont il devint par la suite gouverneur-général, et rendit à la colonie et à la France d'inappréciables services à la fois général habile et éminent administrateur. «La persévérance des efforts, l'éclat des moyens, la grandeur des résultats, forcèrent ses plus ardents contradicteurs à s'incliner devant l'hommeet devant les services rendus. Les récits des soldats rentrant dans leurs foyers le firent populaire. À un mouvement particulier des épaules, ils avaient deviné, dans ce général en chef, le grenadier qui avait autrefois porté comme eux le havre-sac. Son attentive sollicitude pour leurs besoins, ses ménagements pour leurs fatigues, sa résolution dans le danger, sa bonhomie, le leur avaient rendu cher. Ils l'appelaient affectueusement «le père Bugeaud» comme autrefois les vétérans de Louis XIV appelaient Catinat «le père la Pensée.»

Bugeaud était né en 1784, dans la Dordogne; engagé en 1804, dans les vélites du camp de Boulogne, il était caporal à Austerlitz (2 décembre 1805). Maréchal de France et duc d'Isly, après la bataille de ce nom (14 août 1844), il mourut en 1849 et couronna sa vie si glorieuse par une fin admirablement chrétienne.

Il est des noms plus populaires, sans doute, que celui-ci, et cependant qui fut plus digne de sympathie et d'estime que ce héros dont son consciencieux historien, de Gérando, disait, en dédiant son livre aux instituteurs de la jeunesse française: «La mémoire de Caffarelli doit vous être chère. Personne plus que lui n'honora les fonctions touchantes auxquelles vous consacrez votre vie; il voulut s'y associer. Vous trouverez en lui un ami,vos élèves y trouveront un modèle. Puissent nos enfants être nourris dans la méditation de semblables exemples! Puissent-ils s'accoutumer de bonne heure à répéter avec transport le nom de nos grands hommes!... Je n'ai pu que tracer la vie de Caffarelli; c'est à vous qu'il appartient d'en faire l'éloge et d'achever mon ouvrage; ou plutôt vous aurez fait bien plus que moi. Il devra à votre zèle la gloire dont il était le plus digne, celle d'avoir fait naître de nouvelles vertus par l'exemple des siennes.

«Placé par un heureux concours de circonstances au milieu de tous ceux qui ont approché Caffarelli, dit plus loin l'écrivain, j'ai entendu ce concert unanime et touchant de témoignages qui lui sont universellement rendus; je l'ai entendu peut-être du point leplus favorable et le plus propice pour en recueillir l'ensemble. Les regrets de l'amitié sont le plus beau monument que puisse conserver pour nous l'histoire de celui qui n'est plus; c'est un monument que j'ai consulté; j'y ai trouvé empreinte l'image de ses vertus... J'espère d'ailleurs que plus cet essai est étranger à toutes prétentions littéraires, mieux on y reconnaîtra le seul hommage rendu à la vérité par la droiture. Je n'ai pas eu d'autre motif, d'autre but que celui de transmettre aux âmes honnêtes l'émotion salutaire et douce que ces images ont fait passer dans mon cœur[41].»

Caffarelli du Falga (Louis-Marie-Joseph-Maximilien), était né à Falga, dans le Haut-Languedoc (13 février 1756). Élevé à l'école de Sorrèze, il en sortit pour entrer dans le corps royal du génie dont il devint bientôt l'un des officiers les plus distingués. Quoique appartenant à une arme spéciale, «le jeune officier comprenait que les sciences exactes, lorsqu'elles absorbent seules toute l'attention de l'esprit, l'épuisent souvent par une habitude trop continuelle de l'analyse et que, le fixant plus sur des signes que sur des idées, elles arrêtent le développement des facultés méditatrices; mais associées en lui à un heureux mélange d'études, plus variées et plus riches de faits, elles reçurent par ce rapprochement même une utilité nouvelle. Les sciences morales donnaient le mouvement à ses idées; les sciences mathématiques les réglèrent. Celles-ci fortifièrent sa raison pendant que celles-là nourrissaient sa curiosité et exaltaient sa pensée.»

Très-bien! Voilà des paroles que les jeunes gens ne sauraient trop méditer. Continuons:

«Il était remarquable, sans doute, de voir un jeune militaire dans l'âge des plaisirs, placé sur une scène bruyante et entouré de tant de séductions, se livrer à des occupations aussi sérieuses. Cependant, elles ne donnèrent rien de sauvage ou de brusque à son humeur; elles ne l'enlevèrent point au commerce de ses camarades et de ses amis. Il sut, au contraire, y répandre tous les charmes qui naissent de l'égalité du caractère, de l'affabilité et de cet abandon naturel qui obtient la confiance en la prévenant... Caffarelli s'acquit donc l'affection et l'estime de tous ses camarades et de ceux-là mêmes dont les habitudes présentaient plus d'oppositions avec les siennes. Dans ce nombre, il en trouva aussi qui surent les goûter, les partagèrent et s'unirent à lui par les plus étroits rapports!»

Mais le jeune officier fut arraché brusquement à ses chères occupations par une terrible nouvelle, celle de la maladie de sa mère, la plus tendre des mères qui, d'après ce qu'on lui écrivait, était à toute extrémité. Le cœur navré, il accourut pour recueillir son dernier soupir et lui fermer les yeux, comme il avait fait pour son père quelques années auparavant. Il avait consolé sa mère mourante non-seulement par sa présence et ses soins affectueux, mais encore, mais surtout par la promesse qu'il serait lui, l'aîné, le tuteur, le père de ses frères et sœurs, au nombre de huit et dont plusieurs étaient fort jeunes encore. Il tint parole; il fit plus même. En sa qualité d'aîné, les lois lui assuraient plus de la moitié de l'héritage; il ne voulut point profiter decet avantage, et déclara que le patrimoine serait partagé par portions égales entre tous. Il mit donc tout en commun ou plutôt, comme on l'a dit, il se réserva pour sa part toutes les privations et toutes les fatigues... Il pourvut à tous les besoins, et réglant l'administration du patrimoine, il en accrut la valeur par de sages améliorations.

Il avait dû faire, momentanément du moins, à ses devoirs de père de famille le sacrifice de sa carrière militaire et remettre pour un temps son épée au fourreau en devenant l'intendant de la fortune commune et aussi l'instituteur, le professeur des orphelins. Mais, dans son amour du bien, cette tâche ne lui suffisait pas, d'après ce que nous apprend l'historien contemporain. «Surpassant encore le célèbre exemple qu'a donné en Prusse un seigneur bienfaisant (de Rochow), en créant dans ses terres des établissements réguliers d'instruction, il voulut lui-même devenir l'instituteur des enfants de son village. Chaque soir, après le travail des champs, on le vit au milieu d'eux leur donner des leçons de lecture, d'écriture et d'arithmétique; il s'attachait particulièrement à leur enseigner la première des sciences, celle du vrai bonheur, en leur apprenant à aimer la vertu. Ses domestiques avaient part à ses instructions. Il ne se laissa ni rebuter par les fastidieux détails qu'elles entraînaient, ni détourner par ses autres affaires ou par ses propres études. Il associait ses frères à ses touchantes fonctions, il les faisait jouir des douceurs qu'il leur devait; et sa vie se partageait ainsi entre l'accomplissement des devoirs modestes et sublimes qui appartiennent à une bienfaisance éclairée et les sentiments de la nature.»

Cependant, le congé de Caffarelli, prolongé à diverses reprises, enfin expiré, il dut rejoindre sa compagnie à Cherbourg. Bientôt la révolution éclata, le jeune du Faya se montra sympathique à quelques-unes des idées nouvelles qui devaient amener, dans sa conviction, la réforme de graves abus. Mais, d'ailleurs, il sut toujours se défendre de l'exagération et témoigna hautement en toute occasion de son horreur pour les violences et les excès, fût-ce même au péril de sa vie; en voici la preuve:

Lors du décret rendu par l'Assemblée législative, le 10 août, et qui prononçait la déchéance du Roi, Caffarelli se trouvait, en qualité d'adjoint à l'état-major, à l'armée du Rhin, que commandait Biron. «Il opposa seul aux commissaires une résistance énergique et motivée,» protestant contre le décret qu'il déclarait injuste et inconstitutionnel. Il ajoutait que, quant à lui, jamais il ne pactiserait avec les factieux et les anarchistes. Destitué pour cet acte courageux par les commissaires, il s'enrôla comme simple soldat dans une compagnie de grenadiers; exclu par suite d'un décret de l'Assemblée ordonnant à tous les officiers suspendus de s'éloigner de la frontière, il revint à Paris. À peine arrivé, il se vit emprisonné; mais, comme par miracle, oublié dans la prison, et non traduit devant le tribunal révolutionnaire, il recouvra sa liberté après une détention de quatorze mois.—Employé quelque temps dans les bureaux du comité militaire, il obtint de retourner à l'armée du Rhin, commandée maintenant par Kléber qui, plus d'une fois, eut occasion de l'apprécier, mais surtout en septembre 1793, au passage du fleuve, prèsde Dusseldorf. Peu de temps après, Caffarelli fit preuve du même sang-froid intrépide sous les yeux d'un autre non moins bon juge, l'héroïque Marceau. Lors du passage de la Nahe, près de Creutznach, Caffarelli commandait une manœuvre, quand un boulet de canon lui brisa la jambe gauche; l'amputation reconnue nécessaire, le blessé la subit avec une fermeté stoïque et vit, sans un soupir, emporter la pauvre jambe mutilée que devait remplacer une jambe de bois. À peine l'opération terminée, «il demanda du papier, et, de sa main propre, écrivit au général Marceau une lettre détaillée sur les moyens qu'il jugeait les plus propres à contenir l'ennemi. Son héroïsme obtint la récompense la plus digne de lui; son conseil fut suivi et le détachement fut sauvé.»

Le vaillant soldat guéri, malgré l'embarras de la jambe de bois, n'en continua pas moins le service d'activité. Lors de l'expédition d'Égypte, choisi tout d'abord par Bonaparte comme un des officiers les plus capables, il fut chargé de la direction en chef du génie. En outre de ce qui concernait ces fonctions, il chercha, dit un biographe, à s'assurer tous les moyens de transporter les éléments de notre industrie dans la colonie nouvelle, soit pour satisfaire aux besoins de l'armée, soit pour accélérer cette civilisation des peuples orientaux qui était, dans cette expédition, sa pensée dominante.

Durant toute cette campagne laborieuse autant que pleine de périls, il donna l'exemple du courage, de l'abnégation, du dévouement héroïque; et cependant, au dire de quelques historiens (entre lesquels il ne fautpoint compter Gérando), Caffarelli n'était pas populaire dans l'armée parce qu'on l'accusait d'être l'un des auteurs de l'expédition. Les soldats soulageaient leur mauvaise humeur par une plaisanterie d'ailleurs assez innocente, murmurant, lorsqu'ils voyaient passer le général traînant sa jambe de bois: «Celui-là se moque bien de ce qui arrivera, il est toujours sûr d'avoir un pied en France.»

D'un autre côté, Caffarelli était l'objet d'une haine particulière de la part des indigènes qui, le voyant diriger tous les travaux, le regardaient comme un personnage des plus influents. Lors de la révolte du Caire, il courut risque de la vie; sa maison fut mise au pillage, et l'on y brisa tous les instruments de mathématiques et d'astronomie apportés d'Europe à grands frais. Le lendemain, les amis de Caffarelli lui témoignant leurs regrets de la perte irréparable pour lui de ces trésors et des précieux matériaux qu'il avait réunis déjà, il répondit simplement: L'armée et l'Égypte ont été sauvées!

Caffarelli, comme Kléber, ne devait pas revoir la France. Au siége de Saint-Jean-d'Acre, il se trouvait, pour son service, dans un poste des plus périlleux. Renversé de son cheval et foulé aux pieds à plusieurs reprises, toujours il se relevait, obstiné à commander, lorsqu'une balle lui fracassa le coude. L'amputation, cette fois encore, fut jugée nécessaire; elle semblait avoir réussi; mais le chagrin que le blessé ressentit de la mort d'un officier, son ami, comme lui transporté à l'ambulance, provoqua une réaction fatale que toute la science des médecins fut impuissante à conjurer, et Caffarellisuccomba le 27 avril 1799. Dans l'ordre du jour du lendemain on lisait: «Il emporte au tombeau les regrets universels; l'armée perd en lui un de ses chefs les plus braves, l'Égypte un de ses législateurs, la France un de ses meilleurs citoyens, les sciences un homme qui y remplissait un rôle célèbre.»

Ce témoignage, à la vérité officiel, prouve que le général était mieux apprécié par les soldats qu'on a pu le penser d'après les paroles rapportées plus haut. Mais voici qui le prouve mieux encore: le désir de reconnaître par lui-même un des points les plus importants de la géographie de l'Orient, avait engagé Bonaparte à se rendre à Suez (4 nivôse an VII), avec Monge, Berthollet, Costal et du Falga Caffarelli. On avait traversé la mer Rouge, près de Suez, à un gué praticable seulement pendant la marée basse. Au retour, la marée commençant à monter, on dut prendre un autre chemin en s'éloignant du rivage. Mais par une erreur du guide, on s'égara au milieu de marais profonds, entre lesquels donnait passage seulement un sentier fort étroit. Plusieurs des chevaux trébuchèrent et s'enfoncèrent dans la bourbe, d'où il fut impossible de les retirer. Il en fut ainsi de celui que montait Caffarelli qui, à cause de sa jambe, n'ayant pu descendre à temps, courait le plus grand danger. Deux guides (soldats) du général en chef, l'aperçoivent et s'efforcent d'arriver jusqu'à lui.

«Mes amis, leur crie Caffarelli, il n'y a aucun moyen de se dégager d'ici, éloignez-vous et n'enlevez pas trois hommes à la patrie lorsque vous pouvez en sauver deux.»

Ces généreuses paroles, au lieu de décourager les braves soldats, ne font qu'exalter leur dévouement. Ils continuent intrépidement d'avancer, et par des efforts presque surhumains, parviennent à sauver la vie au général, cette vie qui promettait encore de si grandes choses; mais qui, pour le malheur de la France, devait bientôt toucher à son terme.

LaVieou l'éloge de Caffarelli par de Gérando, le document le plus important comme le plus sûr de tous ceux que nous avons pu consulter, fut lue deux années seulement après la mort du général, devant la seconde classe de l'Institut national (12 messidor an IX). Là, comme ailleurs, régnaient encore les préjugés dominant à la fin du siècle précédent, et qui avaient amené tant de catastrophes. Aussi l'historien, qui devait être moraliste chrétien si distingué, se montra-t-il fort discret relativement aux convictions religieuses de son héros. Mais le peu qu'il en dit suffit pour relever encore Caffarelli à nos yeux, parce que ce passage, explicite déjà dans sa brièveté, nous permet de penser davantage:

«Une personne avait fixé son cœur, mais ne répondit point à ses espérances. Dès ce jour, il renonça à l'hymen et chercha sa consolation dans les soins qu'il prit de sa famille. Mais vivant dans le célibat, il y conserva des mœurs pures.

«... L'absolu scepticisme répugnait à son cœur. Il aimait à rapporter l'ensemble des phénomènes de l'univers à l'influence d'une cause bienfaisante et sage, dans laquelle il trouvait réalisées ces idées du meilleur absolu qui étaient le terme ordinaire de sa pensée et sous la protection de laquelle il plaçait les destinées de la vertu. Il aimait à étendre au delà des confins étroits de la vie lacarrière de ses espérances. Son âme avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin immense de l'avenir. Le trait dominant de son caractère était un désir ardent du bonheur des hommes, une sorte de générosité impatiente qui allait au devant de tout ce qui était bon et utile, et ne pouvait jamais se satisfaire.»

Pour un tel homme, malgré le malheur des temps, l'Évangile ne dut pas être toujours un livre fermé, et l'on peut croire assurément que sur son lit de douleur, à l'heure suprême, le héros tournait ses regards vers le ciel pendant que la prière du chrétien s'échappait de ses lèvres.

[41]De Gérando.Vie de Caffarelli; in-8º, 1801.

[41]De Gérando.Vie de Caffarelli; in-8º, 1801.

Cette rue s'appela d'abord chemin de laMaladrerie, puis rue desTeigneux, noms qui lui furent donnés à cause d'un hôpital s'élevant sur l'emplacement occupé ensuite par l'hospice desPetits Ménages, monument, non, bâtiment qui lui-même va disparaître, car les démolisseurs sont à l'œuvre et paraissent pressés d'en finir.

On n'aura point à le regretter, si surtout à la place de ce vaste mais peu gracieux édifice, ayant un peu l'extérieur d'une prison, nous voyons s'épanouir le beau square que promet l'ancien jardin de l'établissement. De la rue on apercevait à travers la grille deux ou trois allées d'arbres magnifiques, et l'on n'eût pas demandé mieux parfois que de se reposer sous leur ombrage[42].

Comment et à quelle époque la rue, dite des Teigneux, prit-elle le nom de laChaise? Nous l'ignorons. Ce dernier nom lui vient-il d'une enseigne ainsi qu'un historien l'affirme, ou du célèbre Jésuite qui fut pendant tant d'années le confesseur de Louis XIV? Cette version me paraît préférable, d'abord comme la plus naturelle; puis parce qu'elle rappelle le souvenir d'unhomme qui, dans le poste le plus difficile qui fut jamais, fit preuve d'un mérite peu ordinaire, soit que la prudence chrétienne, ce que nous inclinons à croire, ait dicté sa conduite; soit, comme l'ont prétendu ses ennemis, qu'elle fut le résultat des calculs de la politique et d'une merveilleuse habileté.

François d'Aix de la Chaise, petit neveu du père Cotton, confesseur de Henri IV, né au château d'Aix, le 25 août 1624, était fils de Georges d'Aix, seigneur de la Chaise, et de Renée de Rochefort. Sa rhétorique terminée au collège de Roanne, il entra comme novice chez les Jésuites. Après deux années de préparation, chargé tour à tour du cours d'humanités et du cours de philosophie, il professa avec éclat, à ce point que ses leçons furent imprimées en 1661, sous ce titre:Abrégé de mon cours de philosophie[43]. Nommé supérieur de la province de Lyon, il fut, sans doute par le conseil de l'Archevêque de cette ville, Villeroi, frère du maréchal, choisi comme confesseur du roi Louis XIV, en remplacement du père Terrier, qui venait de mourir.

«Jusque-là, dit un biographe, le Père La Chaise avait vécu à plus de cent lieues de la cour. Il y parut au commencement de 1675 et s'y montra simple et aisé dans ses manières, poli et prévenant sans affectation. Tous les suffrages se réunirent bientôt en sa faveur.»

Cette unanimité dans la bienveillance ne devait pas être de longue durée; car, jeté au milieu de toutes les intrigues de la cour comme des complications et des difficultés suscitées tour à tour et presque coup sur coup parles passions du roi, l'affaire du jansénisme, celle du quiétisme, la révocation de l'édit de Nantes, la déclaration de 1682, etc: «Quelque avis qu'il embrassât, dit le biographe déjà cité, il se faisait des ennemis et il lui arriva plus d'une fois de déplaire également aux partis opposés.»

Le biographe exagère et le bon Père ne tint pas autant qu'il l'affirme la balance égale entre les opinions, à moins qu'elles ne fussent indifférentes au point de vue de la conscience. Mais ce qui doit surtout lui mériter nos éloges, c'est que, chargé, par suite de sa position, de la feuille des bénéfices, il s'attachait à ne faire que de bons choix. Il donna aux missions une grande impulsion. Les jansénistes, dont l'hostilité l'honore, l'accusaient de favoriser les passions du roi; le fait est qu'il travailla avec persévérance à ruiner l'influence de Mmede Montespan et qu'il y parvint. Après la mort de la reine, il crut sage de conseiller et de bénir le mariage du roi avec Mmede Maintenon, qui, dit-on, ne lui pardonna pas de s'être opposé à la publicité de cette union restée morganatique; il semblait difficile que la veuve de Scarron fût déclarée officiellement reine de France.

Dans sa lettre au cardinal de Noailles (8 octobre 1708), Mmede Maintenon pourtant rendait au père La Chaise cette justice: «Qu'il avait osélouer, en présence du roi,la générosité et le désintéressement de Fénelon.»

Il ne craignait pas d'ailleurs de dire la vérité au roi et même assez rudement parfois, d'après ce que racontait Louis XIV lui-même, après la mort du père La Chaise: «Je lui disais quelquefois: «Vous êtes tropdoux!—Ce n'est pas moi qui suis trop doux, répondait-il,c'est vous, sire, qui êtes trop dur.»

Le roi cependant ne voulut jamais consentir à ce qu'il prît sa retraite bien que, devenu plus qu'octogénaire, le père La Chaise la demandât; mais y mit-il assez d'insistance? «Il lui fallut porter le fardeau jusqu'au bout. La décrépitude et les infirmités ne purent l'en délivrer. Sa mémoire s'était éteinte, son jugement affaibli, ses connaissances brouillées, et Louis XIV se faisait apporter ce cadavre pour dépêcher avec lui les affaires accoutumées.»

Ainsi s'exprime Saint-Simon, si peu favorable aux Jésuites. Plus loin il ajoute: «Désintéressé en tout genre quoique fort attaché à sa famille; facile à revenir quand il avait été trompé, et ardent à réparer le mal que son erreur lui avait fait faire; d'ailleurs judicieux et précautionné, il ne fit jamais de mal qu'à son corps défendant. Les ennemis même des Jésuites furent forcés de lui rendre justice et d'avouer que c'était un homme de bien, honnêtement né et très-digne de remplir sa place.»

Sa conduite, à l'égard de ses nombreux ennemis, en est la meilleure preuve: «Libelles, couplets satiriques, histoires scandaleuses, dit M. de Chantelauze, ne cessèrent de l'assaillir de toutes parts durant tout le cours de son ministère. Bien qu'il eût en main un pouvoir qui dût inspirer de sérieuses craintes à ses ennemis, il ne se vengea de leurs calomnies en toute occasion que par le silence. Plusieurs puissantes cabales s'élevèrent sourdement contre lui pour le supplanter: il eut l'habileté de les découvrir à temps et deles déjouer sans en tirer vengeance et sans faire le moindre éclat.»

Le chancelier d'Aguesseau, un contemporain du père La Chaise et très-prévenu contre les Jésuites, dit aussi de lui: «Le père La Chaise était unbon gentilhomme, qui aimait à vivre en paix et à y laisser vivre les autres; capable d'amitié, de reconnaissance, et bienfaisant.»

Cebon gentilhomme, comme dit assez singulièrement le célèbre magistrat, était brave à l'occasion, témoin ce passage d'une lettre de Boileau à Racine, datée de Mons, à l'époque du siége: «J'ai oublié de vous dire que, pendant que j'étais sur le mont Pagnotte, à regarder l'attaque, le R. P. de La Chaise était dans la tranchée et même tout près de l'attaque pour la voir plus distinctement. J'en parlais hier à son frère (capitaine des gardes) qui me dit tout naturellement:Il se fera tuer un de ces jours. Ne dites rien de cela à personne, car on croirait la chose inventée, et elle est très-vraie et très-sérieuse.»

Le P. La Chaise mourut à Paris, le 20 janvier 1709, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Il était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et se montrait fort assidu aux séances.

Les Jésuites avaient acheté, en 1626, non loin de Paris, une maison de campagne appelée la Folie-Regnault, qu'ils nommèrent plus tard leMont-Louis, en l'honneur du roi. Cette résidence que Louis XIV fit embellir et agrandir, par considération pour son confesseur, devint une villa fort agréable, comme on dirait aujourd'hui, où volontiers le père La Chaise aimait àvenir se reposer et se distraire en compagnie de ses confrères. Aussi lorsque sous l'Empire, ce terrain fut converti en cimetière, le funèbre enclos prit le nom deLa Chaise. Quand on songe qu'en soixante années au plus, le cimetière de l'Est, continuellement agrandi, est devenu l'immense nécropole que nous voyons, on ne peut s'empêcher de dire avec le refrain de la ballade allemande:Les morts vont vite.

[42]Ces arbres, à l'exception de trois ou quatre, ont été abattus l'an dernier, pendant le siége.

[42]Ces arbres, à l'exception de trois ou quatre, ont été abattus l'an dernier, pendant le siége.

[43]2 petits vol. in-folio, à Lyon.

[43]2 petits vol. in-folio, à Lyon.

Nous ne saurions raconter ici la vie du grand Empereur, si célèbre dans les chroniques et les épopées du moyen-âge, d'autant plus que nous l'avons fait ailleurs assez longuement[44]et que nous n'aimons point à nous répéter. Sauf quelques exceptions d'ailleurs, les récits de guerre n'entrent point dans notre nouveau cadre.

Mais nous trouvons, dans le vieux chroniqueur presque contemporain, connu sous le nom de moine de Saint Gal, un très-curieux épisode et qui nous semble avoir le mérite d'être parfaitement de circonstance avec la folie des mœurs actuelles. Nous reproduisons donc, tout au long, en le traduisant du latin, ce récit original et si fort empreint de ce qu'on appelle la couleur locale.

Un certain jour de fête, après la célébration de la messe, l'Empereur dit aux siens:

«Ne nous laissons point engourdir dans un repos qui nous mènerait à la paresse; allons chasser jusqu'à ce que nous ayons pris quelque venaison.»

La journée cependant était pluvieuse et froide, Charles portait comme à l'ordinaire un vêtement de peau de brebis de peu de valeur. Arrivant de Pavie,dont les marchands vénitiens avaient fait comme l'entrepôt du commerce de l'Orient, les grands au contraire étaient parés, ainsi qu'aux jours de fête, d'habits magnifiques en étoffes légères et moelleuses, ornées de plumes d'oiseaux de Phénicie et de plumes de paon, d'autres fois enrichies ou surchargées de fourrures, de pourpre de Tyr, et même de franges faites d'écorces de cèdre. L'Empereur ayant donné immédiatement le signal du départ, tous durent se mettre en chasse dans ce costume, et galoper tout le jour à travers les fourrés, les buissons et les ronces où les brillantes mais peu solides étoffes laissèrent maints lambeaux; elles furent en outre transpercées par la pluie, tachées par la boue comme par le sang des bêtes fauves tuées pendant la chasse. Puis au retour, comme les courtisans, tout honteux de leurs habits déchirés et flétris, grelottant aussi par le froid, se hâtaient de descendre de cheval pour courir changer de vêtements, l'Empereur, qui voulait que la leçon fût complète, dit d'un ton bref:

«Inutile de changer d'habits avant l'heure du coucher; ceux-ci sècheront mieux sur nous.»

Alors chacun, plus soucieux de son corps que de sa parure, s'empresse pour trouver un foyer où se réchauffer. Mais la chaleur du feu acheva de détériorer les minces étoffes et les légères fourrures qui, toutes grippées et plissées, se collaient sur les membres et le soir achevèrent de se gâter quand il fallut les retirer. Cependant l'Empereur avait donné l'ordre que tous, le lendemain, se présentassent devant lui avec le costume de la veille. On pense ce qu'il était. Il fallut obéir pourtant, mais non sans grande honte pour les illustres personnages, si fiers naguère de leurs vêtements superbes et chèrement payés qui maintenant, insuffisants à les couvrir, ressemblaient avec leurs trous et leurs taches aux haillons du pauvre. Charles alors, souriant non sans quelque malice, dit à l'un des serviteurs de sa chambre:

«Frotte un peu notre habit dans tes mains et apporte-nous-le.»

Le serviteur fit ce qui lui était ordonné. L'Empereur aussitôt, prenant de ses mains et montrant le vêtement redevenu parfaitement propre et où l'on ne remarquait ni tache, ni déchirure, s'écria:

«Ô les plus fous des hommes! Quel est maintenant le plus précieux et le plus utile de nos habits? Est-ce le mien que je n'ai acheté qu'un sou ou les vôtres si peu solides et qui vous ont coûté tant de livres pesant d'argent?»

Les courtisans, interdits et silencieux, baissaient la tête et la rougeur de leurs visages attestait leur confusion

[44]France héroïque, t. Ier.

[44]France héroïque, t. Ier.

«On n'est plus assez juste pour Chateaubriand tant vanté naguère!» écrivait un jour avec toute raison notre excellent confrère et ami Léon Gautier. Le temps est loin, hélas! où un poète républicain adressait à l'auteur duGénie du Christianismecette épître qui n'est pas assurément l'une des pièces les moins remarquables de laNémesis:

.... Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant,Fils du Nord, le Midi t'adopta pour enfant.Oh! Dieu t'avait créé pour les sublimes sphères,Où meurt le bruit lointain des mondaines affaires;Il te mit dans les airs où ton vol s'abîmaComme le grand condor que vénère Lima:Oiseau géant, il fuit notre terre profane,Dans l'océan de l'air il se maintient en panne;Là, du lourd quadrupède il contemple l'abri,L'aigle qui passe en bas lui semble un colibri,Et noyé dans l'azur comme une tache ronde,On dirait qu'immobile il voit tourner le monde.C'était là ton domaine alors, que revenantDes huttes du Sachem sur le vieux continent,Tu t'élevas si haut d'un seul bond que l'EmpireUn instant s'arrêta pour écouter ta lyre.Le monde des beaux-arts à peine renaissantSe débattait encore dans son limon de sang;Ce chaos attendait ta parole future;Tu dis lefiat luxde la littérature.

.... Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant,Fils du Nord, le Midi t'adopta pour enfant.Oh! Dieu t'avait créé pour les sublimes sphères,Où meurt le bruit lointain des mondaines affaires;Il te mit dans les airs où ton vol s'abîmaComme le grand condor que vénère Lima:Oiseau géant, il fuit notre terre profane,Dans l'océan de l'air il se maintient en panne;Là, du lourd quadrupède il contemple l'abri,L'aigle qui passe en bas lui semble un colibri,Et noyé dans l'azur comme une tache ronde,On dirait qu'immobile il voit tourner le monde.C'était là ton domaine alors, que revenantDes huttes du Sachem sur le vieux continent,Tu t'élevas si haut d'un seul bond que l'EmpireUn instant s'arrêta pour écouter ta lyre.Le monde des beaux-arts à peine renaissantSe débattait encore dans son limon de sang;Ce chaos attendait ta parole future;Tu dis lefiat luxde la littérature.

Quelques années après, un illustre orateur, du haut de la chaire de Notre-Dame, adressait au même poète un hommage plus solennel encore quoique en moins de paroles: «... Et tant d'autres que je ne veux pas nommer, pour ne pas approcher trop près des grands noms de l'époque; car, si j'en approchais, pourrais-je m'empêcher de saluer cet illustre vétéran, ce prince de la littérature française et chrétienne, sur qui la postérité semble avoir passé déjà tant on respire dans sa gloire le parfum et la paix de l'antiquité.»

Ce langage dans la bouche de Lacordaire étonnerait sans doute aujourd'hui que, provoquée surtout par lesMémoires d'Outre tombe, la réaction s'accentue si énergiquement et ne reste pas toujours dans la juste mesure. Du grand écrivain si l'on ne se tait pas, on parle presque avec le ton du dédain, et cela de jeunes Messieurs tout fiers d'écrire, au courant de la plume et sans râture dans le journal en vogue, la chronique quotidienne et qui croient bien dans le for intérieur que feu Chateaubriand ne leur va pas à la cheville. Le chantre desMartyrs! bath, un phraseur et qui avait l'ingénuité de croire que les écrits, dignes de ce nom, ne s'improvisent pas, que:

La méditation du génie est la sœur;

La méditation du génie est la sœur;

que les grandes pensées ne sauraient se passer de la nouveauté et de la splendeur de la forme. Quoique onprétende aujourd'hui, Chateaubriand n'est pas le premier venu dans la république des lettres et il a laissé bon nombre de pages qui sont des plus belles de notre langue et que ne doit pas dédaigner la postérité. Dans leGénie du Christianismeen particulier, si l'auteur avec un grand appareil scientifique, se montre parfois médiocre docteur, faible théologien, polémiste arriéré; si, comme critique littéraire, il laisse à désirer par exemple lorsqu'il s'emporte à des louanges tellement hyperboliques pour B. Pascal dont «les Pensées tiennent plus du Dieu que de l'homme;» il n'est que juste de reconnaître que beaucoup de chapitres, tout le livre en particulier relatif à l'histoire naturelle,Instinct des Oiseaux,Migrations des Oiseaux,des Plantesetc., n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur éclat. Il y a là un souffle puissant, un parfum de grâce et de poésie dont l'âme se sent doucement pénétrée comme d'une rosée céleste. Il en est de même de bien des pages qu'un chrétien seul pouvait écrire et dans lesquelles vibre l'accent de la conviction, le chapitre sur l'Extrême-Onctionentre autres, ceux relatifs auxMissions, etc. Sans doute on peut reprocher parfois à l'auteur dans son meilleur langage un peu trop d'alliage et le mélange de locutions profanes; mais qui sait si ce n'était point une nécessité de l'époque et si, pour être compris de son siècle, il ne fallait pas ce style parfois un peu bariolé et qui s'efforce le plus possible de dérober aux regards ce que Bossuet appelle éloquemment «la face hideuse de l'Évangile?»

Pour juger sainement du livre et tenir compte à l'auteur de tout le bien qu'il a produit, il faut se rappeler dans quelles circonstances il parut et quel était l'état général des esprits au lendemain du XVIIIesiècle et de la Révolution. Voici à ce sujet et comme indication sûre, d'après un témoin oculaire, ce qui se passait en 1797 ou 1798 dans l'atelier du peintre David:

«Il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois, Maurice ne dit rien, seulement sa physionomie devint sévère; mais lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du chef de la secte des penseurs s'enflammèrent, et Maurice fit taire le mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de chacun qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et en cette occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la hardiesse de la sortie qu'il venait de faire:

«—Belle invention vraiment, dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'Évangiletous tant que vous êtes? L'Évangile! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian! Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu! Jésus-Christ disant: «Laissez venir à moi les petits enfants!» Cherchez donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là! Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'Évangileet lis-le avant de parler de Jésus-Christ.»

«Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien; car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de silence assez long pendant lequel tout le monde se consulta du regard pour savoir comment on prendrait la chose.

«Le brave Moriès trancha la difficulté: «C'est bien cela, Maurice!» dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises:Vive Maurice!

«On aurait tort de croire cependant que, dans le sentiment généreux que fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait surtout d'être très-indévot.»

C'est à ce moment là même ou bientôt après, que parut le livre de Chateaubriand et l'on sait avec quel immense succès. Il fallait pour cela qu'il parlât au siècle une langue que celui-ci pût tout d'abord comprendre, qui lui fût sympathique bien loin de l'effaroucher, ce qui n'empêche pas que cette langue riche, imagée, colorée, brillantée, mais parfois trop humaine, n'ait fréquemment aussi la vraie note chrétienne, capable de faire sur le lecteur une heureuse impression, plus sans doute qu'on ne veut l'admettre aujourd'hui. Il nous semble que le livre, débarrassé du fatras scientifique et soi-disant théologique, et allégé par quelques autres retranchements, pourrait être grandement utile encore. Dans nul autre peut-être de ses ouvrages, Chateaubriand ne fut mieux inspiré, moins obsédé de préoccupations étrangères ou personnelles, et l'on sent à l'énergie de son accent, à la vivacité de sa foi, qu'il était dans toute la ferveur du néophyte et sous le coup encore du douloureux événement qui l'avait frappé comme un coup de foudre en déterminant sa conversion ainsi que lui-même l'a proclamé dans une page éloquente:

«Ma mère, dit-il, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avait reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé; je suis devenu chrétien; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie de mon cœur; j'ai pleuré et j'ai cru.»

L'Itinéraire de Paris à Jérusalemest un livre des plus remarquables et dans lequel on sent la conviction comme aussi sans doute dans lesMartyrsencore que Chateaubriand, dominé par ses souvenirs ou ses préjugés classiques, ait fort enguirlandé, enjolivé, poétisé le paganisme de la décadence qui fait trop belle figure en vérité à côté du christianisme de l'âge d'or ou de l'âge héroïque. Puis dans tel chapître, l'épisode de Velléda par exemple, le langage des passions terrestres, des passions coupables, fait explosion avec trop de violenceet ce n'est pas à tort que Feller a dit: Un reproche assez grave a été fait à Chateaubriand; dans le tableau qu'il fait des passions, ses peintures sont si voluptueuses qu'elles ne peuvent être mises sans danger sous les yeux de la jeunesse et qu'elles seraient même capables de troubler l'âge mûr et la vieillesse.» Reproches qui peuvent et doivent s'adresser àRéné,Atala, lesMartyrs, laVie de Rancé.

Dans des livres même sérieux pour le fond comme pour la forme, lesÉtudes et Discours historiquespar exemple, l'illustre écrivain, qu'on ne saurait excuser parfois de témérité, quant à ses appréciations des faits politiques ou religieux, n'est pas toujours assez discret dans ses peintures ou ses citations, qu'il s'agisse des mœurs des païens ou de celles de telle période de notre histoire. On ne saurait l'excuser par exemple de sa complaisance à citer tout au long, à propos du règne de Henri III, un immonde épisode qu'il copie textuellement dans Brantôme, (Les Femmes galantes). Ces passages risqués et ces témérités de langage sont d'autant plus regrettables que le livre est en général écrit de la meilleure plume du maître, qu'il abonde en portraits étonnants de relief, en tableaux saisissants, en réflexions et commentaires vraiment éloquents.

La politique a beaucoup, et trop même, préoccupé Chateaubriand, par l'entraînement d'illusions généreuses sans doute, mais il faut bien le reconnaître aussi,par la passion de la popularité, par le vain désir de jouer un grand rôle, d'être un personnage important dans l'État:


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