Vanité d'entasser richesses sur richesses;Vanité de languir dans la soif des honneurs;Vanité de choisir pour souverains bonheursDe la chair et des sens les damnables caresses;Vanité d'aspirer à voir durer nos joursSans nous mettre en souci d'en mieux régler le cours,D'aimer la longue vie et négliger la bonne,D'embrasser le présent sans soin de l'avenir,Et de plus estimer un moment qu'il nous donneQue l'attente des biens qui ne sauraient finir.
Vanité d'entasser richesses sur richesses;Vanité de languir dans la soif des honneurs;Vanité de choisir pour souverains bonheursDe la chair et des sens les damnables caresses;Vanité d'aspirer à voir durer nos joursSans nous mettre en souci d'en mieux régler le cours,D'aimer la longue vie et négliger la bonne,D'embrasser le présent sans soin de l'avenir,Et de plus estimer un moment qu'il nous donneQue l'attente des biens qui ne sauraient finir.
Autre citation:
Souvent l'esprit est faible et les sens indociles,L'amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi;Mais bien qu'en général nous soyons tous fragiles,Tu n'en dois croire aucun si fragile que toi.
Souvent l'esprit est faible et les sens indociles,L'amour-propre leur fait ou la guerre ou la loi;Mais bien qu'en général nous soyons tous fragiles,Tu n'en dois croire aucun si fragile que toi.
La traduction de Corneille ne méritait pas assurément le discrédit dans lequel elle est tombée après sa mort et que le judicieux Victorin Fabre la qualifiât si étrangement «un travail malheureux.» Point du tout malheureux au gré de Corneille qui tira du livre si grand profit pour sa bourse comme pour sa réputation. On pourrait s'étonner après cela qu'il soit revenu au théâtre dont, pendant six années, il avait paru complètement dégoûté, et mieux eût valu qu'il persévérât dans ce sentiment. Ses nouvelles et nombreuses pièces (Sertoriusexcepté) ne font qu'attester l'affaiblissement de son génie qui ne se révèle plus que par de rares éclairs dansŒdipe,laToison d'Or,Sophonisbe,Othon,Surena,Attila, etc. Si médiocre d'ailleurs que soit cette dernière pièce Boileau n'est pas à louer d'avoir fait sur elle une méchante épigramme.
On s'explique d'autant moins l'illusion de Corneille à l'endroit de ses dernières tragédies que le sens critique ne lui manquait pas comme on l'a prétendu: «pour démentir une assertion si étrange aux yeux de quiconque a réfléchi, dit Fabre, sur la marche de l'esprit humain, il faudrait renvoyer ceux qui persisteraient à y croire aux préfaces de Corneille et aux examens qu'il a faits de ses pièces.» Mais comme l'a dit un poète:
........ Un père est toujours père,
........ Un père est toujours père,
et la tendresse paternelle aveugla Corneille, comme elle fait de beaucoup de parents, sur les défauts de ses enfants tard venus, pour lesquels sa faiblesse fut d'autant plus grande qu'ils semblaient aux autres mal conformés, boîteux ou rachitiques. Peut-être aussi Corneille céda-t-il à l'habitude aussi bien qu'à ces fâcheuses nécessités qui attristèrent sa vieillesse mais qu'il eût pu s'éviter avec un peu plus de prévoyance. «Rien n'était égal, dit Fontenelle, à son incapacité pour les affaires que son aversion; les plus légères lui causaient de l'effroi et de la terreur. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n'en était guère plus riche. Ce n'est pas qu'il eût été fâché de l'être; mais il eût fallu le devenir par une habileté qu'il n'avait pas et par des soins qu'il ne pouvait prendre.»
C'est à ce «manque de soins», regrettable et non point au goût du luxe et des folles dépenses qu'il faut attribuer la gêne dont le poète souffrit à diverses époques; car d'ailleurs «Corneille conserva des goûts simples parce que ses mœurs étaient pures», dit très bien Victorin Fabre. Il put avoir des défauts, mais on ne lui connut pas de vices. Il sut goûter les douceurs de la vie domestique et trouver son bonheur dans ses devoirs. Son frère et lui couraient la même carrière; ils avaient épousé deux sœurs, et sans arrangement de fortune, sans partage de succession, les deux ménages confondus ne firent qu'une même famille tant que vécut l'aîné des deux frères.»
Cela est assurément à la louange des deux frères comme aussi de leurs femmes; mais sans doute la meilleure part de l'éloge doit revenir à l'illustre poète. Dangeau, en annonçant sa mort d'une façon si brève, lui faisait une épitaphe méritée: «Aujourd'hui est mort lebonhommeCorneille.»Bonhomme, oui, c'est-à-dire plein de bonhomie ce grand homme que Fontenelle, qui avait recueilli les traditions de famille, nous dépeint «avec l'humeur brusque et quelquefois rude en apparence, au fond très aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié. Il avait l'âme fière et indépendante, nulle souplesse, nul manège.... Il parlait peu même sur la matière qu'il entendait si parfaitement et n'ornait pas ce qu'il disait.» Il en fait naïvement l'aveu dans sonÉpître à Pélisson:
Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui,Que quand je me produis par la bouche d'autrui.
Membre de l'Académie française dès l'année 1647, et vénéré de ses confrères, il était doyen de la compagnie lorsqu'il mourut le 1eroctobre 1684, à l'âge de 78 ans. Comme nous l'avons dit ailleurs, il fut enterré dans l'église Saint Roch dont il était l'un des paroissiens, et non des moins fidèles d'après les témoignages contemporains auxquels s'ajoute celui de Fontenelle qui s'en appuie en les confirmant par ce qu'il avait appris de source certaine. «À beaucoup de probité naturelle il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion et plus de piété que le commerce du monde n'en permet ordinairement. Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur des nobles sentiments qui règnent dans ses ouvrages, et de la vertu qu'il a mise jusque dans l'amour.»
Quels étaient ces casuistes? Je ne sais, mais je doute un peu qu'il s'en soit trouvé de tels, car, quoique le théâtre de Corneille, relativement à ce qui avait précédé et souvent a suivi, puisse paraître épuré, on doit reconnaître, qu'à part quelques exceptions, la morale en est tout humaine, toute mondaine. C'est là même un phénomène qui frappe dans l'œuvre du grand tragique; chrétien zélé, comme il se montrait dans la pratique de la vie, on s'étonne que l'esprit du christianisme se trahisse si peu d'ordinaire dans ses œuvres «dramatiques.» Sa vertu c'est la vertu romaine, celle des beaux temps de la république assurément, et telle qu'un Cincinnatus, un Fabius, un Scipion, l'imaginaient et la glorifiaient par la parole et par l'exemple, mais de Corneille, nourri de l'Évangileet de l'Imitation, ne pouvait-on pas attendre davantage? On souhaiterait que le grand poète fût tout à la foisplus national et plus chrétien. National, tel regret qu'on en ait, il faut bien le reconnaître, il ne l'est pas du tout. Par suite des préjugés du temps, résultant d'une éducation plutôt romaine que française, plutôt républicaine que monarchique, l'idée ne lui vint même pas de traiter un sujet tiré de nos vieilles et glorieuses annales, emprunté à nos précieuses chroniques qu'on ne lisait guère à cette époque. La coalition des pédants, donnant la main aux précieuses, permettait bien encore que le poète, en se conformant aux prétendues règles inventées par Aristote, mît sur la scène un sujet tiré de l'histoire espagnole, mais un sujet puisé dans notre propre histoire, cela eût paru singulier, extravagant. Corneille, si en avant de son siècle par son génie, plutôt que de lutter, afin d'imposer sa volonté, préféra subir le joug, passer sous les fourches caudines, et, malgré le succès duCid, importuné des clameurs opiniâtres de ses adversaires, et dutolle«de la docte cabale d'Aristote,» il abandonna la veine féconde qu'il avait fait soudainement jaillir, pour se vouer presque exclusivement à la tragédie rétrospective dont l'histoire romaine faisait tous les frais.
Hâtons-nous de dire que, ce système admis, il en a tiré tout le parti possible; il ne saurait y avoir qu'un cri sur la vigueur et la puissance de ses conceptions, le pathétique de certaines scènes, l'étonnante vérité dans les mœurs et le dialogue, la grandeur des caractères et cet art de ressusciter en quelque sorte les personnages les plus illustres de l'histoire qui parlent aussi bien et mieux qu'ils n'ont dû parler. On ne s'étonne donc pas de ce cri d'admiration échappé à Turenne pendant une représentation deSertorius:
«Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»
Aussi, jugeant au point de vue de l'art, on ne peut qu'applaudir La Bruyère quand il dit:
«Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle; il a pour lors un caractère original et inimitable, mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes et ne laissaient pas espérer qu'il dût aller si loin; comme ses dernières pièces font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut.... Ce qu'il y a en lui de plus éminent c'est l'esprit qu'il avait sublime, auquel ila été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardé contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité; il a aimé, au contraire, à charger la scène d'évènements dont il est presque toujours sorti avec succès: admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés, etc.»
Racine, juge des plus compétents, et qu'on aime à voir rendre si pleinement justice à son illustre rival, a dit mieux encore: «Dans cette enfance, ou pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique parmi nous, votre illustre frère[70], après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si j'ose ainsi dire, contre le mauvais goût du siècle; enfin, inspiré d'un génie extraordinaire, et aidé de la lecture des anciens, fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable... À dire le vrai, où trouve-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties, l'art, la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse, quelle économie dans les sujets? Quelle véhémence dans les passions! Quelle gravité dans les sentiments! Quelle dignité et en même temps quelle prodigieuse variété dans les caractères! Combien de rois, de princes, de héros de toutes nations nousa-t-il représentés, toujours tels qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux-mêmes, et jamais ne ressemblant les uns aux autres? Parmi tout cela une magnificence d'expression proportionnée aux maîtres du monde qu'il fait souvent parler, capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de descendre jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable. Enfin ce qui lui est surtout particulier, une certaine force, une certaine élévation qui surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts, si on peut lui en reprocher quelques-uns, plus estimables que les vertus des autres: personnage véritablement admirable et né pour la gloire de son pays.... La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes....»
Ainsi s'exprime l'auteur deBritannicus, à la vérité dans un discours académique et qui ne permettait guère que l'éloge, outre que, dans la bouche de Racine, on eût trouvé déplacées les réserves que le moraliste, après une large part faite à la louange, ne craint pas d'accentuer en ces termes: «Dans quelques-unes de ses meilleures pièces il y a des fautes inexcusables contre les mœurs; un style de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir; des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme.»
La Bruyère, ce que je ne crois pas, aurait tort de parler ainsi et Racine n'eût pas exagéré quelque peu dans la louange que notre première observation ne nous paraîtrait que mieux fondée. Ce sera pour nous un sujet d'éternel regret que l'impérissable génie de Corneille nesoit guère exercé que sur des sujets en quelque sorte posthumes et d'un intérêt purement rétrospectif. Il ne connaissait pas Shakespeare, mais il avait étudié Calderon, comment la pensée de faire comme celui-ci ne lui fut-elle pas suggérée par la lecture de ces beaux drames empruntés par le tragique espagnol aux annales de son pays et qui doivent à cette circonstance, comme aussi au génie du poète, un intérêt palpitant et en quelque sorte actuel? Comment les superbes pièces:El Alcade de Zalamea, l'Alcade de Zalamea,El Sitio de Breda, le Siége de Bréda,El Fenix de Espana, le Phénix de l'Espagne, etc, et d'autres, quoique d'ailleurs mêlant trop la fantaisie à l'histoire, ne portèrent-elles point Corneille à s'inspirer de la muse patriotique? Imaginez quelqu'un de ces personnages chevaleresques de notre histoire tout autrement grands et admirables que les héros trop vantés de la Grèce et de Rome, un saint Louis, un Duguesclin, une Jeanne d'Arc, un Bayard, évoqué par le génie souverain de Corneille et nous parlant la langue incomparable desHoraces, deCinna, dePompéeou deNicomède, se pourrait-il un plus admirable spectacle et comment croire que les applaudissements auraient manqué à cette glorieuse tentative, faite, (à la vérité bon nombre d'années après) avec un plein succès par un poète[71]dont le talent était bien inférieur au génie de Corneille?
Je ne m'étonne pas moins que la connaissance du théâtre espagnol n'ait pas, au point de vue religieux, profité davantage à Corneille encore que je ne contestepas les reproches que méritent parfois ces poètes catholiques à leur manière et trop à la mode du pays. Cette réserve faite, je n'en dirai pas moins qu'il faut, par suite des préjugés ayant cours de son temps, que Corneille connût de Calderon surtout les pièces dites decapeetd'épée, les moins bonnes à notre avis, et n'eut pas feuilleté même ces drames philosophico-religieux, d'une conception si originale et d'une inspiration si haute, malgré les impertinences, les froids bons mots, les lazzis alambiqués et parfois cyniques duGraciosoqui détonnent avec le reste: LaVida es un sueno, la Vie est un songe, leCisma de Inglaterra, le Schisme d'Angleterre,El Magico prodigioso, le Magicien prodigieux,Los dos Amantes del cielo, les deux Amants du ciel, etc. Parlerai-je de ces fameux:Autos sacramentalesparticuliers à l'Espagne, par exemple, laCena de Baltasar, le Festin de Balthasar,La primer Flor del Carmélo, la première Fleur du Carmel,La Vina del Senor, la Vigne du Seigneur etc. Se peut-il, s'il n'eût pas ignoré ces œuvres remarquables, que Corneille n'en fût pas frappé et que, dans l'admiration de cette étonnante poésie, unie à une si prodigieuse richesse d'invention, s'inspirant de tant de traits sublimes, répandus à profusion, et évitant les exagérations de la métaphore et les subtilités du rébus, il n'eût pas multiplié les essais dans le genre dePolyeucte? Qu'on ne m'objecte pas que le poète écrivait pour le théâtre et qu'il lui fallait consulter le goût du public, contraire, il le savait, à des tentatives de ce genre? Cette raison n'en devait pas être une pour Corneille, car un génie de sa taille, bien loin de subir les exigences du parterre, ne devait prendre conseil seulement de lui-même, et faire deschefs-d'œuvre en se résignant à ne pas les voir applaudis de son vivant, sûr que la postérité lui rendrait justice et surtout que la récompense ne lui manquerait pas de la part de Celui qui lui avait prodigué ces dons merveilleux de l'esprit employés si noblement alors que le poète, sincèrement chrétien comme on l'a vu, eût mis davantage ses écrits en harmonie avec sa conduite. «L'usage des sacrements auxquels on l'a toujours vu porté dit, Thomas Corneille, lui faisait mener une vie très-régulière et son plus grand soin était d'édifier sa famille par ses bons exemples. Il récitait tous les jours le bréviaire romain, ce qu'il a fait sans discontinuer pendant les trente dernières années de sa vie.»
Et pourtant, contradiction étonnante et presque inexplicable, c'est de cette même époque que M. Taschereau, le dernier historien de Corneille et très-zélé pour sa gloire, nous dit: «Il ne nous est pas échappé que l'amour joue un bien plus grand rôle dans ses derniers ouvrages que dans ceux qui illustrèrent sa carrière. En cela,il se conformait au goût du temps; il cherchait à mettre en œuvre les moyens de succès qui avaient si bien réussi à Racine, et dont il avait pu connaître par lui-même la puissance à la représentation dePsyché.»
Cela n'est que trop vrai, et l'on a peine à comprendre que, dans la partie la plus importante de son œuvre, à savoir son théâtre, Corneille se souvienne aussi peu de ce qu'il écrivait excellemment dans la préface de son poème:Louanges de la sainte Vierge: «Si ce coup d'essai ne déplaît pas, il m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette nature poursatisfaireen quelque sorte l'obligation que nous avons tousd'employer à la gloire de Dieu du moins une partie des talents que nous en avons reçus.»
À la bonne heure, et l'on ne saurait mieux dire; mais j'ose penser que le poète eût pu mieux faire; autrement il faudrait s'en prendre au genre lui-même et l'on ne devrait plus du tout s'étonner du jugement sévère porté sur le théâtre par le plus grand nombre des théologiens et des moralistes. Il nous paraît donc regrettable à tous égards que le grand Corneille ait autant subi la tyrannique influence de son époque dont le Misanthrope dit si bien dans sa rude franchise:
Le mauvais goût du siècle en cela me fait peur.
Le mauvais goût du siècle en cela me fait peur.
Terrible mauvais goût puisque nous lui devons tant de fadeurs amoureuses, de tirades à la Céladon qui choquent dans les chefs-d'œuvre mêmes du poète lequel n'avait pas besoin de ces mesquins agréments. Son génie naturellement moral, sain, viril, aurait bien mieux encore mérité l'éloge que faisait de lui Napoléon à Sainte-Hélène: «La tragédie échauffe l'âme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport peut-être, la France doit à Corneille une partie de ses belles actions; aussi, messieurs, s'il vivait, je le ferais prince[72].»
[63]Biographie Universelle.
[63]Biographie Universelle.
[64]Sa mère s'appelait Marthe de Pesan.
[64]Sa mère s'appelait Marthe de Pesan.
[65]Au dire des biographes, mais ce que je crois une pure imagination de leur part.
[65]Au dire des biographes, mais ce que je crois une pure imagination de leur part.
[66]Poésies diverses.—Excuse à Ariste.
[66]Poésies diverses.—Excuse à Ariste.
[67]En tête deCinna.
[67]En tête deCinna.
[68]Noticeen tête desŒuvres de Corneille.—Édit. in-8º.
[68]Noticeen tête desŒuvres de Corneille.—Édit. in-8º.
[69]Fontenelle.Notice sur Corneille.
[69]Fontenelle.Notice sur Corneille.
[70]Il s'adressait à Thomas Corneille reçu en remplacement de son frère.
[70]Il s'adressait à Thomas Corneille reçu en remplacement de son frère.
[71]De Belloy, auteur duSiége de Calais.
[71]De Belloy, auteur duSiége de Calais.
[72]Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 26 février 1816.
[72]Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 26 février 1816.
On ne saurait trop, en ce moment, mettre en relief les types de la vertu militaire exaltée par le patriotisme. Desaix en est un, assurément.
Né le 14 août 1768, à St-Hilaire-d'Ayat (Auvergne), de Gilbert-Antoine de Veygoux-Desaix et d'Amable de Beaufranchet d'Ayat, il fut mis, dès l'âge de sept ans, à l'école militaire d'Effiat, dont il devint un des plus brillants élèves. Aussi, à peine âgé de quinze ans, il entrait comme sous-lieutenant dans un régiment de Bretagne, où, comme à l'école, il se fit remarquer par sa conduite, qui lui fit donner par ses camarades le surnom deCatonou lesage.
Quelques anecdotes à son sujet.
«Desaix, simple aide-de-camp encore, revenait d'une de ces promenades solitaires qu'il faisait loin des murs de Landau, contemplant la nature entière et observant avec un goût particulier celui de ses règnes qui a toujours eu le plus d'attrait pour les âmes douces et paisibles. Tout à coup, il voit la campagne et ses végétaux couverts de tourbillons de poussière; il entend des cris et des bruits d'armes. Il court aux lieux d'où ilspartent: c'était un choc, c'était un combat entre une forte reconnaissance française et trois escadrons autrichiens. Sans armes, n'ayant qu'une cravache à la main, Desaix se jette au milieu de la mêlée: il est renversé et fait prisonnier. On le dégage, il recommence à combattre, et rentre dans Landau avec la reconnaissance victorieuse et un prisonnier qu'il a fait lui-même[73].»
Devant Strasbourg, ses troupes, attaquées par un ennemi très-supérieur en nombre, plient et se retirent. Il se jette au-devant d'elles.
—Général, lui crie-t-on, n'avez-vous pas ordonné la retraite?
—Oui, répond Desaix, mais c'est celle de l'ennemi.
À ce cri d'une âme courageuse, et qui ménageait avec tant de délicatesse la fierté des soldats, ceux-ci, comme dans une manœuvre d'exercice, se retournent, fondent sur un ennemi qui se croyait déjà vainqueur et ne lui laissent pas même la ressource de la fuite.
«Je battrai l'ennemi tant que je serai aimé de mes soldats,» disait Desaix, et il en était adoré.
«Au passage du Rhin, en l'an V, l'un des premiers il touche la rive droite du fleuve; et au moment où, avec un petit nombre de soldats, il arrête, désarme ou renverse les bataillons autrichiens, un coup de fusil, qu'il a vu ajuster sur lui, lui perce la cuisse et le blesse grièvement. Cette générosité, qui ne l'abandonne jamais et qui semble le dominer davantage au milieu des scènes de carnage, lui donne la force d'aller jusqu'ausoldat autrichien qui a tiré le coup et de le déclarer son prisonnier pour lui sauver la vie: ce n'est qu'alors qu'il fait connaître sa blessure.»
Bayard, assurément, ou quelque autre héros chrétien, n'aurait pas fait mieux.
Dans le livre assez récent de M. Martha-Becker, neveu de Desaix[74], nous trouvons à glaner bien plus encore que dans l'opuscule de Garat. Quoique appartenant par sa naissance à l'aristocratie, Desaix, dans son patriotisme intelligent, jugea que c'était pour lui un devoir de ne pas quitter son régiment, le 46ede ligne, resté, grâce au corps d'officiers et au bon esprit des soldats, pur de tout excès. Mais, pour tenir à cette résolution, il lui fallut une certaine force d'âme, car son frère et plusieurs membres de sa famille se trouvaient dans l'armée de Condé, et sa mère elle-même, pour laquelle sa vénération était profonde, s'étonnait qu'il ne les eût point imités. Lors d'un congé qu'il vint passer près d'elle, au château de Veygoux, ils eurent à ce sujet une explication:
—J'avais cru, dit Mmede Veygoux à son fils, que vous auriez suivi vos frères?
—Maman, répondit-il, pouvais-je me séparer de mon régiment quand tous les officiers y sont demeurés?
—Votre refus d'émigrer vous portera malheur et fera rejaillir une honte éternelle sur notre famille. Il ne vous reste plus qu'à venir garder nos troupeaux pendant que vos frères combattront pour la défense du trône.
L'amertume de ce langage, si pénible pour Desaixdans la bouche de sa mère, avait ébranlé sa conviction, qui était celle du bon sens, lorsqu'une lettre de son frère, tombée d'aventure entre ses mains, en lui montrant sous leur vrai jour la situation faite aux émigrés dits retardataires, raffermit ses résolutions. À la menace faite par une parente de l'envoi d'une quenouille, présent dont on qualifiait les gentilshommes restés en France, il répondit: «Je n'émigrerai à aucun prix,je ne veux pas servir contre mon pays; je veux demeurer et avancer dans l'armée; non, jamais je ne serai émigré.»
Mais, d'ailleurs, il ne dissimulait pas son aversion et son dégoût pour les violences révolutionnaires, et, après la triste journée du 10 août, blâmée hautement et courageusement par le général Victor de Broglie, dont il était aide de camp, Desaix applaudit à la protestation de celui-ci et le suivit quelque temps dans la retraite. Revenu à l'armée du Rhin où, dans une seule année (1793), par la désastreuse influence des commissaires, se succédèrent neuf généraux en chef, Desaix, quoique dans un poste secondaire, par son infatigable activité, son dévouement pour le soldat, comme son intrépidité, «était devenu l'âme des combats et des combinaisons militaires.» Au mois d'août, il fut promu, sur le champ de bataille même, par les représentants, au grade de général de brigade, et le 21 octobre, il était nommé général de division. Desaix comptait vingt-cinq ans à peine. C'est alors qu'il écrit à sa sœur, restée près de Mmede Veygoux, une lettre admirable qu'on voudrait pouvoir citer tout entière, mais dont nous détacherons au moins quelques passages:
«... Je sais combien vous m'êtes attachées, et combien vous désirez qu'il ne m'arrive pas de malheurs. Je t'assure que vous avez bien tort de vous tourmenter si fort; je vais toujours très-bien; ma santé est bonne; ma blessure est entièrement guérie; je n'en attends plus que quelques autres, pourvu qu'elles soient glorieuses et utiles à mon pays. Que j'aurai de plaisir, chère petite sœur, à te présenter mes cicatrices glorieuses! Quand la guerre terrible et effroyable qui ravage et dévaste, qui sépare les amis, sera enfin terminée, simple, ignoré, paisible, content d'avoir contribué à rétablir la paix et à repousser les cruels ennemis, les barbares étrangers qui veulent nous faire la loi, je viendrai près de toi et nous ne nous séparerons plus; nous adoucirons la vieillesse de la bonne maman, nous chercherons à la rendre heureuse...
»Je ne crois pas avoir le plaisir de t'embrasser, cette année encore; l'hiver approche et la campagne ne finit pas; elle est bien dure. Plains nos malheureux volontaires couchés à terre, dans la boue jusqu'aux genoux et fatigués d'un service pénible et continuel. Plains-moi aussi, chère sœur, je suis élevé à un grade difficile et pénible, que je n'ai accepté qu'avec le plus grand regret. Je suis général de division et commande l'avant-garde; c'est bien de l'ouvrage pour ton frère que tu sais jeune et pas très-expérimenté..... J'espère que la fortune m'aidera, qu'elle me sourira. Si la victoire me couronnait, j'en déposerais les couronnes entre les mains de maman, comme autrefois je lui donnais celles de lierre que méritait mon assiduité au collége. Je lui suis bien attaché à cette bonne mère; je l'aimeau delà de ce qu'on peut dire. Que je voudrais la savoir contente et heureuse!
«Je suis bien désolé de voir, au milieu de mes richesses, avec les beaux appartements qu'on m'a donnés, que je ne puisse pas réunir une somme un peu considérable pour l'aider; elle ne m'a pas encore dit qu'elle en eût besoin; je crains qu'elle ne me le cache. Tu sais bien que tu as toujours été la confidente de mon cœur, que je n'ai jamais rien eu de caché pour toi. Eh bien! dis-moi, avez-vous besoin de quelque chose? Parle vite, je serai trop heureux de me priver pour vous offrir tout ce que je possède.»
Se peut-il un plus noble cœur, un plus tendre fils, un meilleur frère?
Grâce au patriotisme des officiers et des soldats, la campagne de 1793, dont les débuts n'avaient pas été heureux, se termina par des victoires. Desaix, plus que personne avait contribué à ce résultat. Eh bien! à ce moment-là même, par suite d'une dénonciation signée de quelques misérables et partie de l'Auvergne, sa vie fut en péril et il faillit avoir le sort de Custine, son ancien général. Déjà, par suite de cette dénonciation calomnieuse, pesait sur lui la menace d'une arrestation, quand eut lieu la prise d'Haguenau, dont les habitants, aussi bien que ceux des cantons environnants, se sachant assimilés par la prétendue justice révolutionnaire aux émigrés, cherchèrent, au nombre de plus de cinquante mille, leur salut dans la fuite. Desaix recueillit une foule de ces malheureux dans sa division, refusa de les livrer et favorisa leur évasion. Nouvelle dénonciation contre lui. Alors la fureur des révolutionnaires neconnut plus de bornes; malgré les efforts de Pichegru, et même de Saint-Just, l'ordre d'arrêter Desaix est donné et les commissaires de la Convention se présentent pour l'exécuter.
Mais soudain un généreux mouvement d'indignation soulève la division tout entière. Les soldats enlèvent le général, et, le plaçant au milieu des rangs, lui font un rempart de leurs corps en disant aux commissaires: «Il ne fallait pas faire la guerre si vous ne vouliez pas nous laisser le général qui nous a toujours menés à la victoire!» Devant cette énergique manifestation, les commissaires durent se retirer, et le général fut sauvé. Mais peu de temps après, Desaix avait à trembler pour sa mère et sa sœur, incarcérées à Riom comme parentes d'émigrés. Non-seulement il sollicite sans relâche en leur faveur, mais il pourvoit à leurs moindres besoins, en envoyant de l'argent au geôlier pour le sucre et le café. Puis il s'efforce de soutenir ou relever le courage des prisonnières. «Console-toi, ma bonne et chère sœur, de ta détention malheureuse! moi-même passionné pour la liberté, passionné pour les combats, je me suis attendu à être privé du plaisir de jouir de tous deux.» Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois cependant que Desaix obtint la mise en liberté des captives qui rentrèrent dans le domaine de Veygoux dont le séquestre avait été en partie levé.
Après la campagne de 1795, par suite du manque de vivres, si pénible pour l'armée, qui fit preuve d'une résignation héroïque et d'un admirable esprit de discipline, Desaix eut la satisfaction de signer une trêve nécessaire à nos braves soldats, heureux depouvoir se refaire dans les cantonnements de l'Alsace et de la Lorraine. Telle était l'affection des troupes pour le jeune général, que le représentant Rivaut écrivait à cette époque au Directoire: «Ce sont toujours les chevaux qui nous manquent. Je vous l'ai dit, si Desaix, qui a habitué les troupes à le voir partout, avait des chevaux assez pour toujours aller, les troupes iraient avec lui au diable.»
Pichegru ayant quitté l'armée, Desaix fut chargé par intérim du commandement en chef. Mais la responsabilité qui pesait sur lui l'inquiétait; il fut heureux que Moreau vînt pour l'alléger de ce lourd fardeau, et il reprit avec empressement sa place au second rang. Moreau eut grandement à s'applaudir de son concours dans cette rude campagne, qui commença par le passage du Rhin dans les circonstances les plus difficiles, une marche audacieuse sur Vienne, et se termina par une retraite forcée et cependant des plus glorieuses pour le général en chef.
Après l'armistice de Léoben, Desaix, qui s'était pris d'une admiration enthousiaste pour le général en chef de l'armée d'Italie, demanda et obtint une mission qui lui permît d'aller lui rendre visite à Milan. Ils se voyaient pour la première fois, mais tous deux, faits pour se comprendre et s'apprécier, ils se serrèrent la main comme de vieux frères d'armes, et au bout de quelques jours, arrivés à cette intimité d'où résulte la pleine confiance, ils n'avaient plus de secrets l'un pour l'autre. Bonaparte confia à son ami le projet de l'expédition d'Égypte, et Desaix ne doutait pas du succès. Lorsqu'après la signature du traité de Campo-Formio, le Directoire eut nommé Bonaparte général en chef de l'armée rassemblée sur les côtes de l'Océan, qui prenait le nom d'armée d'Angleterre, en chargeant provisoirement Desaix de la commander, celui-ci répondit, heureux de voir son nom associé a celui du vainqueur d'Italie:
«Il n'est rien que je craigne d'entreprendre sous ses ordres.»
Un mot encore, avant de continuer, sur le voyage de Desaix en Italie. Ce voyage, il l'avait fait avec un tel bonheur, qu'il en rédigea une espèce de journal écrit au courant de la plume, et reflétant ses impressions au jour le jour. En voici quelques-unes. Après une visite à la cathédrale de Milan, il pénètre dans plusieurs couvents, et ses paroles sont grandement à noter pour l'époque:
«Pouvais-je ne pas prendre les moines et les bons abbés pour des hommes du ciel descendus chez les hommes corrompus?»
Dans le cimetière, à la vue des tombeaux fastueux des nobles, il s'écrie: «Ils ont beau faire, ils ont beau se séparer des autres; après leur mort, ils n'en sont pas moins oubliés et confondus.»
Desaix a le goût et l'intelligence des œuvres d'art, et les musées comme les galeries particulières n'ont pas de visiteur plus enthousiaste. Après avoir admiré lesTitansde Jules Romain, il s'écrie: «On passerait sa vie à voir les détails, les Titans renversés, écrasés sous les montagnes, et exprimant la rage, le désespoir, le repentir, le pardon et la douleur.»
Devant le buste de l'amiral vénitien Angelo Emo, il dit comme par un soudain pressentiment: «Il mourut après son expédition de Tunis, à la fleur de l'âge,n'ayant pas encore pu faire assez pour être immortalisé et avoir la couronne de lauriers.»
Au moment de s'embarquer pour l'Égypte, il s'écria: «Oui, j'en conviens, c'est l'ambition qui me pousse. Elle est noble cette ambition, celle de s'exposer au plus grand des dangers, et risquer la gloire acquise pour en acquérir de nouvelle. On a toujours assez de richesses, on n'a jamais assez de célébrité.» Et il termine en disant: «qu'il aspirenon à la gloire des dévastateurs, mais à celle de bienfaiteur des peuples.»
On sait le rôle glorieux de Desaix pendant la campagne d'Égypte, et qu'après avoir conquis le Saïd septentrional (Égypte moyenne) et la Thébaïde (haute Égypte) (1798-1799), il y fit bénir son administration tutélaire par les populations indigènes qui, d'une voix unanime, lui décernèrent le beau surnom deSultan juste. Dans l'admiration de la bravoure des soldats comme de leur exacte discipline, des scheiks lui disaient: «Sultan, tu ne devrais pas donner de pain à tes soldats, ils méritent d'être nourris avec du sucre.»
On ne s'étonne pas aussi de voir le général en chef écrire à son illustre lieutenant: «Croyez que rien n'égale l'estime que j'ai pour vous, si ce n'est l'amitié que je vous porte.»
Lorsqu'à la suite des nouvelles venues d'Europe, Bonaparte eut résolu de quitter l'Égypte, il hésita sur le choix du général à qui il confierait le commandementde l'armée d'Orient. S'il eût consulté celle-ci, nul doute qu'elle aurait désigné Desaix, «le plus capable de tous,» comme Napoléon l'écrivait à Sainte-Hélène, mais en ajoutant: «Il était plus utile en France.» Et Kléber lui fut préféré. En même temps Desaix, par une lettre écrite la veille du départ, était invité à s'embarquer pour l'Europe dans le courant de novembre.
Ce ne fut pourtant qu'au mois de janvier (1800) qu'il put effectuer son départ et prendre passage sur un vaisseau neutre, muni en outre d'un sauf-conduit signé par Sidney Smith, en conséquence de la convention d'El-Arish. Malgré ces garanties formelles, dans les eaux de la Sicile, leSaint-Antoine de Padoue, sur lequel se trouvait Desaix avec ses deux aides de camp, ayant été rencontré par la corvette anglaise laDorothée, les Français furent retenus prisonniers par les ordres de lord Keith, amiral de la flotte britannique. Lord Keith, par le désir de rabaisser la France dans la personne de ses plus braves soldats, fit offrir au patron duSaint-Antoine de Padouemille guinées s'il voulait déclarer que les marchandises confisquées sur le bâtiment appartenaient aux passagers. L'honnête marin se refusa énergiquement à ce mensonge, dont la proposition fit dire à Desaix:
«Monsieur l'amiral, prenez le navire, prenez nos bagages, nous tenons peu à l'intérêt, mais laissez-nous l'honneur.»
Enfin, par l'ordre du gouvernement anglais, qui se refusa à sanctionner une telle iniquité, les prisonniers furent rendus à la liberté, et peu de jours après, ils débarquaient à Toulon. Pendant son séjour forcé au lazaret, Desaix trompa son ennui par une correspondancetrès-active. Il adressa d'abord à son ancien général en chef, devenu le premier Consul, une dépêche dans laquelle on lit: «Je sais que vous voulez porter la France à son plus haut point de gloire, et cela en rendant tout le monde heureux. Peut-on faire mieux? Oui, mon général, je désire vivement faire la guerre, mais de préférence aux Anglais... Quelque grade que vous me donniez, je serai content; vous savez que je ne tiens pas à avoir les premiers commandements... que je ne les désire pas; je serai avec le même plaisir volontaire ou général. Je désire bien connaître ma situation de suite afin de ne pas perdre un instant pour entrer en campagne.Un jour qui n'est pas bien employé est un jour perdu.»
À sa mère, à sa sœur, il écrit des lettres pleines de la plus touchante effusion et dans lesquelles son cœur s'épanche avec bonheur. Dans une lettre à un ami nous trouvons ces lignes: «J'ai vu bien des pays, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, la Sicile, Rome. Que de monuments, que de ruines! J'ai acheté ce plaisir par des peines excessives, des fatigues prodigieuses, des inquiétudes sans nombre, mais j'ai revu la patrie et tout s'est effacé.»
Enfin les portes du lazaret sont ouvertes. Desaix ne perd pas un instant pour rejoindre, en Italie, le premier Consul, et «le 11 juin, dit M. Thiers, on vit arriver au quartier général de Stradella, un des généraux les plus distingués de l'époque, Desaix, qui égalait peut-être Moreau, Masséna, Kléber, Lannes, en talents militaires, mais qui, par les rares perfections de son caractère, les effaçait tous.»
Bonaparte serra Desaix dans ses bras à plusieurs reprises, et se plut à le montrer à cheval à ses côtés,comme un gage assuré de la victoire; il ne se trompait pas. Mais cette victoire, Desaix devait la payer de son sang. On sait toutes les vicissitudes de cette étrange bataille de Marengo, où Mélas, qui se croyait victorieux, fut le vaincu. Un moment cependant, dans l'armée française, on crut tout perdu. Les généraux, formés en cercle autour du premier Consul, le pressent d'ordonner la retraite. Bonaparte s'y refuse en demandant l'avis de Desaix. Celui-ci tire sa montre et dit au général en chef: «Oui, la bataille est perdue; mais il n'est que trois heures, nous avons encore le temps d'en gagner une autre.»
À l'instant, l'offensive est reprise à la voix de Bonaparte, qui parcourt le front des régiments en disant aux soldats: «C'est avoir fait trop de pas en arrière; le moment est venu de faire un pas décisif en avant. Soldats, souvenez-vous que notre habitude est de coucher sur le champ de bataille.»
Sur toute la ligne, la fusillade et la canonnade recommencent. Une charge, surtout, exécutée par Desaix, décida la victoire. Mais, au moment même où les cavaliers arrivaient sur l'ennemi comme une furieuse avalanche, on vit Desaix chanceler sur son cheval et tomber sans avoir pu proférer une parole, au dire du dernier biographe. Le soir, comme les officiers félicitaient Bonaparte de cette belle journée, il répondit: «Oui, bien belle, si ce soir j'avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille. J'allais le faire ministre, je l'aurais fait prince si j'avais pu.»
Savary, depuis duc de Rovigo, l'un des aides de camp de Desaix, nous dit dans le premier volume de ses Mémoires:
«Le colonel du 9eléger m'apprit qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais laissé, j'y courus et le trouvai par terre, au milieu des morts déjà dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore ôté le ruban qui la liait.
«Je lui étais trop attaché depuis longtemps, pour le laisser là, où on l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à côté de lui. Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint m'aider à remplir ce triste devoir auprès du général. Il consentit à le charger sur son cheval et à conduire celui-ci par la bride jusqu'à Garofolh, pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier Consul... Il m'approuva et ordonna de faire porter le corps à Milan pour qu'il y fût embaumé[75]».
Il n'est pas besoin de dire quelle fut la douleur de la mère et de la sœur de Desaix. Le premier Consul, en témoignant par une lettre à la première de sa profonde sympathie, lui fit remettre le premier quartier d'une pension qui lui était accordée au nom de la patrie reconnaissante. La seconde fut mariée par lui au général Becker, officier très-estimé.
Des honneurs singuliers furent rendus à Desaix, dont la tombe se voit au sommet du grand Saint-Bernard.
En posant la première pierre du quai qui devait porter ce nom illustre, Lucien Bonaparte prononça ces paroles: «Puisse ce quai avoir une durée aussi longue que la mémoire de Desaix!»
Un monument à la gloire du héros et surmonté de son buste orne la place du Châtelet.
Voici, d'après Martha Becker, l'épitaphe qui fut faite à Strasbourg pour Desaix: «Hic jacet hostium terror et admiratio, Patriæ amor et luctus.»