IIILES DEUX DEVISES

Ils traversèrent en quelques instants plusieurs pièces, puis un long couloir qui aboutissait à une porte que Claude ouvrit. Alors apparut, étroitement encadrée par les murs cintrés de la tourelle d’angle, la spirale d’un escalier de pierre.

— Venez, murmura la jeune fille.

Et, avant que Pierre eût pu lui offrir l’appui de sa main, elle s’était engagée sur les degrés, franchissant un premier tournant qui l’avait dérobée à la vue de son compagnon. Arrivée au bas de l’escalier, elle fut arrêtée dans sa marche agile par une nouvelle porte, et la serrure résista à l’effort nerveux de sa petite main de femme.

Cette fois, comme Claude acceptait l’intervention de Pierre, le jeune homme vit qu’elle était très pâle et qu’elle tremblait…

— Ne faites pas de bruit ! supplia-t-elle… Prenez du moins toutes les précautions possibles pour ne pas troubler ce silence… qui me semble plein de menaces…

Mais, déjà la porte récalcitrante avait cédé et le gémissement lamentable de ses gonds avait laissé dormir les échos de Chanteraine.

— N’ayez pas peur, je vous en prie… vous êtes en sûreté… je veille sur vous… dit Pierre, en s’effaçant pour livrer passage à la jeune fille.

— Nous voici au but, répondit-elle.

Et, précédant l’officier de quelques pas, elle alla relever les rideaux qui, dans le lieu encore à demi obscur où elle venait d’entrer, couvraient de leurs plis une assez vaste fenêtre.

Alors, à la lueur ensoleillée qu’atténuait à peine, en ce beau matin d’été, les persiennes closes au delà des vitres, Pierre vit qu’il se trouvait avec mademoiselle de Chanteraine, dans une pièce lambrissée de vieux chêne où deux vitrines, remplies d’armes de chasse, se faisaient vis-à-vis, perpendiculairement au mur extérieur.

Fermée, la porte de la tourelle s’encastrait très exactement, à droite de la fenêtre, dans un double panneau de chêne sculpté qui occupait, en pan coupé, toute la hauteur de la pièce et qui offrait, à partir de la cimaise, l’aspect d’un immense diptyque représentant deux scènes champêtres, la moisson, les vendanges… Au-dessus de la première de ces scènes se lisait, profondément incrustée, en lettres d’argent bruni, dans l’encadrement de chêne, cette vague sentence : «Moissonnera en joie qui a semé avec sagesse» ; au-dessus de la seconde, cette autre : «A bon vigneron, bonne vigne.»

A gauche de la fenêtre, le même pan coupé était simulé pour la symétrie de la décoration et orné également d’un panneau sculpté en forme de diptyque. Là, commentant, d’un côté, le sourire béat d’un vieillard entouré d’enfants, de l’autre, les danses joyeuses d’un groupe d’écoliers devant un bonhomme de neige, les lettres d’argent bruni disaient avec plus d’optimisme que d’élégance :Tout âge a ses privilèges. — Toute saison a ses plaisirs.»

Le mur qui regardait la fenêtre et contre lequel quelques sièges de cuir de Cordoue étaient rangés, portait une panoplie faite d’armes étrangères et d’armes anciennes.

— Nous voici au but, répéta Claude… C’est ici que je voulais vous conduire, c’est ici que nous allons savoir…

Elle s’interrompit et, regardant autour d’elle :

— Je n’étais pas revenue dans cette pièce depuis la mort de mon grand-père… dit-elle. Quentin seul y descend quelquefois… pas souvent…

Elle semblait épuisée.

Pierre avança l’une des chaises de cuir jusqu’à l’embrasure de la fenêtre où mademoiselle de Chanteraine s’était appuyée.

— Asseyez-vous, reposez-vous un peu, je vous en supplie… fit-il.

Elle obéit, remerciant d’un petit sourire vague.

Au dehors, dans les ruines fleuries, des oiseaux chantaient à tue-tête, souverains incontestés de ce domaine abandonné par les hommes.

— Je n’ai pas le loisir de me reposer longtemps, murmura la jeune fille. J’ai encore tant de choses à vous dire, à vous expliquer… Mais n’abusé-je pas de votre patience ?

— Non, mademoiselle.

— Il me faut continuer mon long récit…

— Je vous écoute, répondit Pierre, prenant en face de mademoiselle de Chanteraine la place qu’elle occupait auparavant, appuyée au montant de la fenêtre, une main sur l’espagnolette.

Un instant Claude fixa de ses yeux mélancoliques, quelque détail de la boiserie, puis elle dit :

— Vous savez, monsieur, par mes premières confidences que le duc de Chanteraine avait prévu de très loin les tristes et terribles événements qui troublèrent la fin du siècle passé et que, redoutant pour les siens les conséquences fatales d’un bouleversement social, il avait secrètement préparé le refuge… qui fut notre salut. Son admirable sollicitude ne s’était pas arrêtée là. Il vint un jour où — bien que de telles réformes se fussent accomplies insensiblement — le monde remarqua que le duc de Chanteraine avait réduit ses dépenses, simplifié considérablement son train de maison… Les uns l’accusèrent d’avarice, les autres attribuèrent à une mauvaise gestion ou à des prodigalités inavouées, la diminution d’une fortune qu’on avait connue très belle… On s’entretenait beaucoup de cette étrange et subite parcimonie qui, quelle qu’en fût la cause, allait s’accentuant et devait prendre encore de plus surprenantes proportions après la mort des enfants du duc de Chanteraine… Mais le vieux gentilhomme laissait dire. Et ainsi, lentement, en vue d’un avenir auquel il était seul à croire, il amassait un trésor… Cachés à tous les yeux, monnaies d’or et bijoux attendaient les mauvais jours ! Mon grand-père ne parlait de tout ceci à personne, si ce n’est, je crois, à Quentin qui l’aidait seul dans les travaux tout matériels qu’il avait entrepris et, peut-être, à ma tante Irène qu’il chérissait comme une fille et qui si Dieu ne l’avait frappée, eût été, j’imagine, l’exécutrice de sa volonté. Plus tard, beaucoup plus tard, il m’en parla à moi… Ce ne fut pas le jour où il me donna la bague, ce fut un autre jour, quelques mois seulement avant sa mort. « Je n’ai plus au monde, me dit-il, que Gérard et toi… et je veux que Gérard et toi, vous soyez riches… Gérard et toi, tu entends !… jamais lui sans toi, jamais toi sans lui ! Viens, mon enfant, et prépare-toi à bien graver dans ta mémoire ce que tu vas voir et entendre, car il faudra peut-être que tu te le rappelles longtemps ! »… Mon pauvre grand-père. Il doutait si peu de la venue de Gérard qu’il voulait m’interdire par tous les moyens en son pouvoir, de faire moi-même acte de doute, murmura la jeune fille, comme malgré elle.

L’officier secoua vaguement la tête, n’osant pas avouer que son admiration pour le duc de Chanteraine faisait place peu à peu à une rancune sourde.

Pierre était prêt à la haïr maintenant, la mémoire de ce visionnaire qui avait cruellement subordonné tout l’avenir, tout le bonheur, toute la liberté de sa petite-fille vivante à la réalisation impossible du rêve le plus absurde, au retour miraculeux, à la résurrection de son petit-fils mort !… « Jamais lui sans toi, jamais toi sans lui !… » Ces mots soulevaient dans le cœur du jeune homme une véritable révolte ; il se tut pourtant, craignant de peiner mademoiselle de Chanteraine.

Et Claude reprit :

— Après m’avoir ainsi recommandé la plus grande attention, le plus grand sérieux, mon grand-père me conduisit, par l’escalier que nous venons de descendre, jusqu’à cette petite salle qui dépendait de son appartement particulier et où il avait coutume de serrer ses armes de chasse.

— Ici ! murmura Pierre saisi.

— Ici-même, acquiesça la jeune fille.

Puis elle se leva, fit quelques pas et s’arrêta à gauche du mur de la fenêtre, devant l’un des panneaux de chêne sculpté que l’officier avait remarqués en entrant.

— La volonté du duc de Chanteraine a été accomplie, dit-elle… Je me souviens de tout, oh ! oui, de tout ce que j’ai vu et entendu alors. D’abord, mon grand-père me montra sur la boiserie, ces deux scènes familières, en me désignant plus spécialement celle-ci dont il me fit lire à haute voix la légende : «Tout âge a ses privilèges» ; ensuite, il me demanda de lui dire les mots qui étaient inscrits dans ma bague, ou plutôt dans la bague de Gérard, puisque c’était à Gérard que je devais la donner. «Espère et agis», répondis-je… Alors, quittant ma main, qu’il avait tenue jusque-là étroitement serrée, il s’approcha du mur, en me priant encore de suivre très scrupuleusement ses explications. Il me fit observer, en premier lieu, que les lettres contenues dans la devise de la bague se trouvaient toutes au moins une fois dans les mots que je venais de lire au-dessous de la scène de gauche du panneau, «Tout âge a ses privilèges», puis il appuya successivement sur l’ed’âge, sur le premiersdeses, sur lepdeprivilèges, de nouveau sur l’ed’âge… et ainsi de suite, en ayant soin de ne jamais toucher deux lettres de la même espèce, jusqu’à ce qu’il eût indiqué toutes les lettres qui composent la devise «Espère et agis». Il se trouva qu’il avait, de cette manière, pressé une fois letdetout, l’âd’âge, lep, le premierret le premierideprivilèges, deux fois le premiersdeseset quatre fois l’ed’âge… Les caractères qu’il avait touchés s’étaient incrustés plus profondément dans leur encadrement de chêne ; quand le derniered’âgeeut été indiqué sur la légende, je remarquai tout à coup qu’une partie de la boiserie, celle qui portait la scène dont nous nous étions occupés, s’était reculée, en s’enfonçant dans le mur à gauche et laissait entrevoir, sur un espace limité par l’autre partie de la boiserie et large à peu près comme la main, une surface très lisse de métal… Aussitôt mon grand-père m’expliqua que, derrière le double panneau qui venait de s’écarter ainsi, se trouvait la porte d’une sorte de coffre-fort, dissimulé lui-même dans l’épaisseur du mur. C’était là qu’il avait secrètement déposé la fortune destinée par lui à Gérard et à moi… Mais, comme avec la curiosité d’une enfant fort indifférente d’ailleurs à la valeur du don, j’insistais pour que l’ouverture s’agrandît encore et me permît d’examiner à mon aise la mystérieuse cachette, un refus affectueux accueillit ma requête. « Chère petite, me fut-il répondu, je ne puis absolument pas te satisfaire… Il faudrait pour que la boiserie achevât de s’ouvrir, laissant la porte secrète complètement libre, que tu n’ignorasses pas la devise qui est gravée dans la bague que Gérard t’apportera un jour ; il faudrait que tu fusses en mesure de répéter, à l’aide de cette devise et de la légende du côté droit du panneau :Toute saison a ses plaisirs, l’opération à laquelle nous venons de nous livrer sur le côté gauche, et qui n’a été possible que parce que tu connaissais les mots inscrits pour Gérard dans la bague qu’il recevra de ta mainEspère et agis… » Alors, je ne pensai plus qu’à écouter docilement les indications précieuses que le duc de Chanteraine prit encore le soin de me donner et qui se rapportaient à ce coffre de fer entrevu à peine, que Gérard et moi, nous pourrions ouvrir un jour, grâce au secret qui m’était confié…

Claude se tut. Le colonel Fargeot avait deviné quelle expérience décisive elle voulait tenter ; cependant, il attendait qu’elle s’exprimât plus clairement.

— Vous avez compris, monsieur, dit-elle enfin, la révélation que j’attends maintenant de cette muraille inerte. Si la bague qui est en votre possession est bien la bague que mon grand-père a remise, il y a plus de vingt ans, à la marquise de Chanteraine, si la devise qui y est écrite est bien le complément voulu de celle que nous connaissons par l’autre bague, les deux côtés du panneau s’ouvriront, nous livrant leur secret…

— Je comprends, approuva Pierre.

Lentement, d’une main qui tremblait, Claude renouvela l’opération mystérieuse dont sa mémoire avait gardé un souvenir si précis. Ses doigts se posèrent dans l’ordre indiqué et autant de fois qu’il était nécessaire, sur chacune des lettres de la légende, là où, dix ans auparavant, elle avait vu se poser les longs doigts pâles de l’aïeul ; puis, quand le panneau de gauche se fut reculé, dans la muraille, laissant entrevoir, comme jadis, la surface polie de l’armoire de fer, elle concentra toute son attention sur le panneau de droite. Et, tandis que, d’une voix brisée, elle prononçait, pour ne pas s’égarer chaque lettre de la devisePrie et espère, le même travail recommença.

A la cinquième lettre, la pauvre enfant s’arrêta, suffoquée ; Pierre crut qu’elle allait défaillir.

— Mon Dieu, comme vous êtes pâle ! s’écria-t-il. Ces émotions sont trop fortes pour vous…

Il aurait voulu la rassurer, l’apaiser, la bercer de ces paroles tendres et douces qu’on dit aux enfants.

— C’est un moment d’angoisse terrible pour moi, et je me sens tout à coup très faible pour le supporter… fit mademoiselle de Chanteraine.

Cependant, par un grand effort de volonté, elle se dompta et poursuivit l’expérience tentée.

Bientôt, il ne lui resta plus que deux lettres à faire jouer… Mais le courage lui manqua ; il lui semblait que ses mains devenaient molles.

— Par grâce, monsieur, balbutia-t-elle, remplacez-moi…

Très impressionné lui-même par cette scène étrange, Pierre Fargeot s’approcha à son tour de la boiserie, et, reprenant la devise à la dernière syllabe d’espèreoù Claude l’avait laissée, pressa fortement l’rdu motplaisiret l’edu mottoutedéjà bien enfoncés dans leur refuge de chêne.

Un craquement se fit entendre si strident, que le jeune homme sursauta. Alors — avec une sorte de tranquillité majestueuse — les deux parties du panneau roulèrent en sens inverse sur des gonds invisibles, laissant apparaître, peu à peu, une haute plaque de fer qu’une main habile avait entourée de fines ciselures.


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