IILE CHEMIN DE MONS-EN-BRAY

Maître Pouponnel avait entraîné Pierre Fargeot dans l’embrasure de la fenêtre qui s’ouvrait à deux battants sur un jardin fleuri de roses et riche en légumes, mais point assez pourvu d’arbres pour qu’il fût difficile d’embrasser de ce point d’observation l’étendue doucement vallonnée des champs, à travers lesquels courait la route.

— Vous allez suivre la route que voilà… Dans une heure environ, vous rencontrerez une petite rivière, la Chanteraine, que vous longerez sur votre droite jusqu’aux roches de la Cachette où elle se perd…

— Où elle se perd ? interrogea Fargeot.

— Oui ; c’est une des curiosités du pays, expliqua l’aubergiste. La Chanteraine s’en va sous les rochers et peut-être sous la terre ; on cesse de la voir pendant un bout de temps, puis elle reparaît toute claire, toute vive et comme joyeuse de se retrouver au soleil… Mais reprenons notre voyage. Quand vous serez aux rochers de la Cachette, vous apercevrez, à une demi-lieue de là, le bois du Hautvert et vous prendrez le chemin qui y mène et s’y enfonce bientôt… Ainsi, vous atteindrez le pied du monticule abrupt où se dresse — en plein bois toujours, car c’est un petit monde que le Hautvert — le château de Chanteraine. Vous contournerez ce monticule… Du côté opposé au chemin que vous aurez suivi, le château domine presque à pic, et de toute la hauteur du rocher sur lequel il est construit, une grande route où vous vous engagerez… à gauche. Alors, vous n’aurez plus qu’à marcher droit devant vous jusqu’à Mons-en-Bray… Mais il fera nuit et vous commencerez à regretter d’avoir dédaigné l’excellent gîte que vous offrait avec joie l’aubergiste des Audrettes !

— Si mes raisons de le regretter sont par trop puissantes, s’écria Pierre avec bonne humeur, j’en serai quitte pour demander l’hospitalité au château de Chanteraine et ce sera bien le diable si l’on n’y accorde pas à un officier français, une botte de paille dans un coin de grenier, pour dormir jusqu’au matin.

Un brusque éclat de rire, claironnant comme un chant de fanfare, fit resplendir la face rubiconde de maître Pouponnel et trembler les panneaux boisés de son auberge.

— Si vous comptez, pour dormir à couvert, sur le château de Chanteraine, citoyen, vous n’avez plus qu’à rester aux « Armes de la Nation », car, depuis les temps de l’émigration le château de Chanteraine est désert… et, entre nous, je serais surpris que l’on y trouvât encore un grenier, comme vous dites, où l’eau de pluie ne tombât pas aussi dru qu’en plein champ.

— Depuis le temps de l’émigration ?… mais alors, le château de Chanteraine n’a-t-il pas été vendu comme bien national ? questionna Pierre.

— Il l’a été vendu, comme bien national, oui, certes, répartit l’aubergiste toujours prêt à se montrer renseigné. Vendu pour un morceau de pain ! Aussi bien, il y avait beau jour que la famille de Chanteraine ne possédait plus une fortune assez brillante pour entretenir ces vieilles pierres…, puis, au début de la Révolution, des bandes de fanatiques s’étaient diverties à faire sauter la moitié du château en mettant le feu, dans les caves, à toute une réserve de poudre. Dès 1791, on ne pouvait guère compter comme logeable que le côté nord des bâtiments, celui justement, qui surplombe la grande route de Mons-en-Bray… Alors, ce délabrement a permis aux habitants du village — Mons faisait partie autrefois du domaine de Chanteraine — de réunir, en se cotisant, une somme assez forte pour acheter la noble bicoque… qu’ils espèrent rendre un jour à leurs seigneurs bien-aimés !… Dame ! que voulez-vous objecter à cela ? Ceux de Mons ont payé ; ils sont libres de disposer de leur bien, comme bon leur semble.

— Assurément, acquiesça Fargeot.

Et, intéressé par cet acte de fidélité, il ajouta :

— En attendant le retour de leurs anciens maîtres, ces braves gens n’ont-ils pas songé à tirer quelque profit de leur acquisition ?

— Un profit ! Vous ne les connaissez pas ! ce sont des têtes à vieilles idées et il faudrait pour les convertir plus d’une révolution… Selon leur jugement, le château n’a pas cessé d’appartenir aux ducs de Chanteraine… Un duc de Chanteraine pourra seul l’habiter et s’en dire propriétaire… Ils attendent donc patiemment qu’un duc de Chanteraine leur tombe du ciel… Le plus admirable de l’affaire, c’est qu’à l’heure présente, il n’existe plus de par le monde le moindre duc de Chanteraine ! Un an ou deux avant la Révolution, le dernier de la lignée — un vieillard qui avait depuis pas mal de temps déjà, l’esprit plein de choses folles et qui passait la majeure partie de son temps à construire, par imitation de son patron Capet, des serrures que personne ne pouvait ouvrir — le dernier duc, dis-je, est mort sans laisser d’héritier mâle, ses deux fils et son petit-fils l’ayant précédé dans la tombe… Mais les gens de Mons-en-Bray ne sont pas cœurs à s’abattre pour si peu ! Une légende très ancienne a prédit que la race des Chanteraine disparaîtrait un temps aux yeux du monde, comme la petite rivière du même nom, pour reparaître ensuite dans un siècle nouveau, plus robuste et plus glorieuse que jamais… Et nos acheteurs du château croient à la légende comme ils croient au droit de leurs seigneurs et à la protection de leur bon Dieu ! Le château a été abandonné en 1791 ou 92… il y a donc huit ou neuf ans déjà ; dans dix ans, dans vingt ans d’ici, les gens de Mons attendront encore et leur foi n’aura pas faibli !

— C’est très bien, fit Pierre. Mais, vous m’avez dit que le vieux duc était mort avant 89 ; par qui donc Chanteraine fut-il habité ensuite ?

— Par les ci-devant demoiselles de Chanteraine, mademoiselle Charlotte, une vieille fille, la sœur du défunt, et mademoiselle Claude, une enfant, la fille de son fils cadet… Il y avait encore, en ce temps, à Chanteraine, un cousin et une cousine, âgés déjà, M. et mademoiselle de Plouvarais, puis l’ex-précepteur des fils morts, qu’on hébergeait à la fois par habitude et par charité. Tout ce monde subsistait tant bien que mal des bribes d’une fortune qui, du vivant du vieux duc, avait toujours été décroissant… L’ancien valet de chambre du grand-père et sa femme suffisaient au service… Puis, un beau jour, on s’aperçut à Mons que les demoiselles de Chanteraine et leur suite avaient profité de la nuit pour quitter le château et se diriger vers la frontière, comme tous leurs semblables, ces satanés émigrés que le diable ou Bonaparte confonde !… C’est alors que le domaine fut vendu comme bien national. Et voilà toute l’histoire.

— Une histoire fort intéressante, fit complaisamment le jeune homme. Je vous remercie de me l’avoir contée.

Puis il paya ce qu’il devait à l’aubergiste et prit congé.

— Salut et fraternité ! s’écria maître Pouponnel qui l’avait conduit jusqu’à la porte extérieure du petit jardin.

— Salut et fraternité, citoyen !… répondit l’officier, souriant à cette formule solennelle et usée.

Et, très jeune, dans ses vêtements sombres, de coupe militaire, il s’empressa de s’éloigner, les yeux fixés sur la petite route blanche qui dévalait avec un air de se presser, à travers les champs dépouillés de leurs moissons.


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