Le colonel Fargeot marchait toujours vers Mons-en-Bray, mais il n’eût pas fallu qu’on lui demandât le lendemain de décrire les sites de la route qu’il avait parcourue.
Le jour pâlissait, il n’en avait cure ; la pluie se mit à tomber, une pluie d’été, lourde et chaude, il ne s’en préoccupa point.
Il marchait, il marchait… puis, soudain, l’idée lui passa par l’esprit de consulter sa montre qui marquait sept heures et demie. Alors il s’avisa de l’eau qui ruisselait tout autour de lui, le long des sentiers, sur les feuilles, et de l’humidité qui commençait à pénétrer ses vêtements et il vit qu’il venait d’atteindre le pied de la colline qu’escaladaient les arbres du bois et au sommet de laquelle apparaissait, parmi les décombres des murs effondrés, ce qui restait encore du château de Chanteraine.
Ainsi que l’avait annoncé l’aubergiste des Audrettes, la plus grande partie des bâtiments qui regardaient ce côté du bois avait été maltraitée pendant la Révolution et — le temps s’étant chargé de continuer l’œuvre de destruction ébauchée par la main des hommes — s’en allait en ruines. Si le château de Chanteraine était encore habitable, ce ne pouvait être qu’à l’opposé du chemin où s’était arrêté Pierre.
La pluie tombait toujours, aussi abondante, moins chaude ; le vent faisait rage… Le jeune homme attacha un moment, sur les débris de l’ancien manoir seigneurial, des yeux un peu voilés par les méditations de la route.
« Tout espoir d’arriver à Mons-en-Bray avant une bonne heure serait vain, pensa-t-il. Cette marche sous la pluie et contre le vent m’excède ; je suis transi ; dans un instant, je n’y verrai plus… Pourquoi ne profiterais-je pas de l’hospitalité que m’offre si à propos cette vieille demeure déserte ?… Dès l’aube, je me remettrais en route et j’aurais vite fait de franchir la distance qui me sépare encore de Mons-en-Bray… Si, d’ici là, l’horreur d’abriter un défenseur de la République devait faire trembler les murs de Chanteraine, je le verrais bien… »
En moins de vingt minutes et, bien que l’ascension du monticule pierreux et embroussaillé présentât quelque difficulté sous cette pluie battante à tout moment compliquée de bourrasques, Pierre Fargeot eut atteint le château ; là, de nouveaux obstacles l’attendaient. L’abondance des matériaux écroulés rendait malaisé l’abord des bâtiments qu’entourait, en outre, une épaisse ceinture d’arbustes et de buissons dont les racines s’étaient, avec le temps, solidement agriffées dans les pierres cimentées de glaise et dont les branches, reliées entre elles par l’enchevêtrement des plantes grimpantes qui s’y fortifiaient ou s’y renouvelaient chaque année, formaient une muraille épaisse… Sous le ciel brumeux, cette muraille verdoyait et s’épanouissait superbement, défiant la pluie qui tombait grise et laide et ne parvenait pas à ternir l’éclat des feuilles nouvelles et des corolles entr’ouvertes, défiant le pouvoir invisible qui, d’année en année, arriverait à consommer la destruction du géant de pierre édifié par les hommes et qui n’était pas assez puissant pour empêcher la nature de fleurir jusque sur les ruines.
Devant le rempart exubérant de sève qui semblait défendre l’accès de la demeure abandonnée, le colonel Fargeot se rappela l’un des contes que tante Manon disait autrefois et que le petit Pierre écoutait, les yeux écarquillés, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du récit : le conte de la Belle au bois dormant.
Mais comme sans doute la baguette magique n’avait point touché le château de Chanteraine, comme sans doute la jolie princesse endormie ne reposait point en robe d’aïeule entre les murs que gardait cette végétation sauvage, les hautes broussailles ne s’ouvrirent point d’elles-mêmes sur les pas du colonel Fargeot, qui dut renoncer à toute intervention surnaturelle et se résigner très vulgairement à pratiquer une brèche dans l’enchevêtrement des lianes.
Il parvint ainsi à franchir l’enceinte feuillue et, ayant traversé successivement plusieurs salles dont il ne restait plus que les murs, puis une vaste cour intérieure, pleine de débris, il se trouva devant une façade grise que les plantes pariétaires avaient envahie comme les autres parties du château, mais que la destruction avait épargnée. La porte et les fenêtres, soigneusement fermées, semblaient attendre que la main d’un duc de Chanteraine fît jouer leurs serrures.
Obligé de reconnaître le bien fondé de cette précaution des humbles propriétaires actuels, Pierre ne songeait plus qu’à chercher un refuge dans les ruines.
Un escalier sans rampe, dont les marches paraissaient encore solides le conduisit au premier étage ; comme il se préoccupait d’y choisir, aux lueurs déjà pâlissantes du crépuscule, un coin sûr où aucun éboulement nocturne ne fût à redouter, il suivit au hasard un couloir qui s’enfonçait à travers le château et déboucha dans une grande pièce où le plafond et les boiseries s’étaient conservés intacts. Une porte s’y encadrait au milieu d’un panneau dont l’humidité avait respecté les peintures ; il l’ouvrit… mais, alors, il se trouva dans l’obscurité la plus complète et il comprit qu’il avait pénétré par une voie détournée dans le corps de logis qu’il avait vu l’instant d’avant si hermétiquement clos.
Ses pas rencontrèrent un tapis, sa main heurta le coin d’un meuble. Une vague odeur de vieux bois, d’étoffes fanées, d’essences oubliées, une odeur de passé flottait dans l’atmosphère tiède… A l’aide de son briquet, Pierre enflamma une allumette et regarda autour de lui.
La pièce où il venait d’entrer était vaste : des cabinets de bois de rose marqueté, des sièges de diverses formes la garnissaient assez maigrement. Dans les ténèbres auxquelles on venait de les arracher, les rideaux brochés et la soie à rayures mauves des chaises avaient gardé un reste d’éclat ; cependant, des traces d’usure s’y distinguaient au premier coup d’œil et le tapis à fond pâle, semé de bouquets, montrait par endroits sa trame.
Aux murs étaient appendus des portraits richement encadrés qui paraissaient, comme les meubles, dater du milieu duXVIIIesiècle.
A la lueur précaire et imparfaite des allumettes que l’officier devait renouveler à chaque instant, le sourire, l’expression fugitive que l’art avait fixée sur toutes ces lèvres peintes y tremblait soudain et les silhouettes claires qui se détachaient brusquement de l’ombre semblaient tout à coup se pencher hors des cadres comme au-dessus d’un balcon. Et tous ces yeux un moment réveillés, ces yeux de gentilshommes et de nobles dames regardaient l’ancien volontaire de la République avec une bienveillance étonnée, comme si leur rêve de trente ou quarante ans ne leur avait rien révélé de ce qui s’était passé en France depuis le jour où ils s’étaient endormis.
Pierre se prit à examiner quelques-uns de ces portraits.
Debout dans une loggia largement ouverte sur un parc, les mains occupées d’un coffret d’où s’échappaient en masse des colliers de perles et d’or, une jeune femme, brune sous la poudre, avec des traits réguliers quoique assez forts et d’admirables yeux veloutés que l’intelligence et la loyauté illuminaient, semblait sourire au portrait qui faisait face au sien, celui d’un homme jeune comme elle, blond, un peu pâle, l’air heureux.
Le colonel Fargeot contempla longtemps l’image de cette femme et il lui parut que ce sourire de bonté aimante et franche avait dû ensoleiller les vies sur lesquelles il avait rayonné… Puis il s’amusa de l’habit à ramages verts et roses, de la perruque à cadenettes extravagantes d’un petit gentilhomme, point jeune et pourtant coquet et menu comme un bibelot ; du costume fleuri, des fanfreluches mignardes et bucoliques d’une dame un peu mûre déjà pour être peinte en bergerette, un agneau sur les genoux ; et du regard extasié d’une mince personne, vêtue d’atours clairs qui chantait, au clavecin, la tête renversée…
Seul, au milieu du panneau principal, un grand portrait présidait cette assemblée d’effigies. C’était celui d’un vieillard dont le visage doux et fin s’ennoblissait encore des blancheurs neigeuses d’une barbe, portée longue en dépit de la mode. Ce vieillard se tenait assis devant un livre ouvert, mais ses yeux semblaient suivre bien au delà quelque rêve. Et il y avait comme un rapport mystérieux, une affinité subtile entre la belle main, aux doigts fuselés, qui reposait sur la page et les yeux pleins de chimères qui ne la lisaient pas.
« Le vieux duc de Chanteraine, sans doute, » pensa Pierre, se souvenant de ce que l’aubergiste lui avait conté.
Dans la chambre des portraits, deux portes s’ouvraient, sans compter celle qui avait tout à l’heure livré passage à Pierre ; la première conduisait à une galerie où d’autres seigneurs et d’autres dames, d’époques plus lointaines, disaient, du haut de leurs cadres précieux, l’histoire de la race aujourd’hui disparue ; la seconde donnait sur un salon où se devinait à la disposition, au choix des meubles, un passé d’intimité ; où une épinette, des cahiers de musique, une bibliothèque pleine de livres, un jeu de tric-trac encore ouvert, un métier à broder portant encore l’ouvrage inachevé, racontaient les soirées familiales des Chanteraine pendant la période de tristesse morne ou inquiète qui avait dû suivre pour eux la mort du duc et qu’avait diversifiée sinon interrompue, le grand exode de l’émigration.
L’officier continua quelques instants encore son voyage d’exploration dans le château de Chanteraine. Il visita ainsi les trois ou quatre pièces que desservait la galerie et qui toutes offraient le même aspect de luxe déjà ancien et de délabrement. Mais, il était visible que, par un sentiment délicat de vénération pieuse, on avait laissé chaque objet à la place occupée jadis ; il semblait que les habitants de ce mystérieux manoir jalousement gardé par les arbres du bois, vinssent seulement de le quitter.
La noble demeure n’était pas morte, elle n’était qu’endormie, on eût dit que soudain, d’une minute à l’autre, comme ce château de la Belle au Bois auquel Fargeot pensait tout à l’heure, elle pouvait se réveiller.
Le souvenir de la légende racontée par Pouponnel revenait à Pierre et, par moments, il s’attendait presque à voir paraître ce duc de Chanteraine dont le village de Mons-en-Bray espérait le retour et qui devait ressusciter les gloires passées, rendre au vieux nom son éclat.
Dans ce grand silence d’abandon, devant le sommeil étrange de ces choses inertes que des vies jadis avaient animées de leur souffle, le jeune homme ne savait se défendre tout à fait d’un malaise superstitieux ; le craquement d’un meuble, la vision de sa propre image dans un miroir d’abord inaperçu le saisissaient brusquement, et faisaient vibrer ses nerfs comme des cordes trop tendues. Puis il se moquait de lui-même et l’effort de sa volonté dissipait ces folles imaginations.
Cependant, la provision d’allumettes diminuait fort et Pierre commençait à ressentir quelque fatigue. Il retraversa donc les pièces qu’il venait de visiter et retourna dans celle où il était entré tout d’abord.
Là il s’étendit dans une vaste bergère et, sous la protection occulte des portraits qui avaient paru sourire à sa venue et qu’une fois encore les ténèbres avaient ensevelis, il s’endormit profondément.