IVLE DUC DE CHANTERAINE

Il était visible qu’un événement important venait de troubler les chères habitudes de tout ce petit monde paisible et routinier du château.

Comme lors de la première et mémorable rencontre, mademoiselle Charlotte avait daigné faire deux pas au-devant de Pierre et elle poussa l’amabilité jusqu’à lui tendre une main qu’il se permit de baiser… ce qui ne déplut pas.

— Bonjour, monsieur Fargeot, commença-t-elle, ma nièce Claude qui a toujours des papillons plein la tête, me dit que vous êtes mon neveu et tout est possible, je le sais, au temps où nous vivons… Mais vous ne serez point étonné de me trouver encore un peu étourdie du récit que je viens d’entendre… La vérité est que je n’en ai jamais ouï de plus extravagant !

— Je ne puis m’étonner, madame, répondit le jeune homme en souriant tristement, ni de votre surprise ni de votre incertitude… Et je ne saurais que supposer moi-même, si les faits qui m’ont été révélés tout récemment par la digne femme que j’appelais et appellerai toujours tante Manon n’avaient confirmé, avec une précision bien étrange, ceux dont je tenais le récit, soit de mademoiselle de Chanteraine, soit de vous…

— J’avoue, monsieur, reprit complaisamment mademoiselle Charlotte, qu’il y a des présomptions assez sérieuses pour que vous soyez, en effet, Gérard de Chanteraine ; mais vous m’accorderez qu’il y en a de non moins frappantes pour que vous ne le soyez pas… Ainsi, comment croire qu’un vrai Chanteraine aurait pu combattre contre le roi, sans que tout son être se révoltât ?

— Je n’ai pas combattu contre le roi, madame, répliqua doucement Pierre, j’ai combattu pour la France que j’ai servie fidèlement, dès que j’ai eu l’âge de le faire, imitant en cela, je crois, tous les Chanteraine du passé…

— Vous l’avez servie dans les armées de la République !… N’y avait-il pas, monsieur, une autre armée où vous eussiez pu la servir ? fit mademoiselle Charlotte avec une sévérité solennelle qui lui seyait si drôlement qu’il eût été difficile de n’en pas sourire en tout autre moment.

Mais Pierre n’était point d’humeur à sourire.

Aux paroles de la vieille demoiselle, un flot de sang lui monta au visage.

— L’armée des princes ! s’écria-t-il, eh bien ! non, madame, non. Indépendamment de toute question politique, j’adore ma patrie ! Aurais-je été royaliste, aurais-je émigré… me serais-je même engagé dans l’armée de là-bas que… ah ! je le sais, je le sens !… Quand j’aurais vu le premier soldat étranger passer la frontière, un instinct puissant, irrésistible aurait crié en moi et m’aurait jeté parmi les adversaires de mon parti à qui j’aurais demandé une place, pour défendre avec eux le sol du pays.

En parlant ainsi, sans brutalité, mais avec une conviction profonde, toute son âme ardente vibrant dans les notes graves de sa voix, l’officier s’était transfiguré. Un moment il avait oublié le nom souhaité, il avait oublié Claude elle-même. On eût dit que le souffle héroïque des jours de 92 venait de passer encore une fois sur le jeune et mâle visage de ce colonel de vingt-quatre ans.

Mademoiselle Charlotte fut touchée de cette sincérité.

— Je crois, monsieur, avoua-t-elle, que votre cœur eût été digne d’une meilleure cause… cependant si séduisante et courageuse qu’elle soit, votre profession de foi n’en correspond pas moins au raisonnement le plus spécieux, et je persiste à croire qu’un Chanteraine…

A ce moment, on vit une chose si étonnante que les murs de Chanteraine eux-mêmes crurent en reculer de surprise et d’effroi… Le vieux Quentin qui s’était faufilé, on ne sait comment dans la salle des portraits et dont la présence était trop familière à tous les habitants du château pour que personne s’en fût aperçu ou, tout au moins troublé, le vieux, le fidèle Quentin venait de couper la parole à mademoiselle Charlotte de Chanteraine !

— Rien n’est plus facile, déclarait-il, que de s’assurer de l’identité de Gérard de Chanteraine…

— Oh ! parle, parle, Quentin ! supplia Claude malgré elle.

— Pendant le temps que M. le marquis et madame la marquise passèrent à Chanteraine, continua le vieillard, notre enfant, qui commençait à peine à marcher, fit une chute dont chacun s’effraya… Une coupe de cristal que le pauvre petit avait prise sur la table, sans que la nourrice s’en aperçût, s’était brisée dans le choc et l’avait blessé à la main…

— A la main et au front, acheva M. Fridolin.

— C’est vrai, je n’ai point oublié ce détail, confirma mademoiselle Charlotte pensive. L’enfant perdit beaucoup de sang jusqu’au moment où les deux plaies purent être recousues… et le médecin qui soignait Gérard annonça que la cicatrice de ces coupures ne s’effacerait probablement jamais…

— Je m’en souviens, s’écria M. de Plouvarais.

— Je m’en souviens aussi, acquiesça mademoiselle Marie-Rose.

— Moi, je ne me souviens de rien, murmura Pierre avec une sorte de lassitude découragée, car ce débat lui était affreusement pénible… Cependant, j’ai à la main une marque assez profonde… et que je me suis toujours connue…

Mais, tandis que le colonel Fargeot parlait, Quentin s’était encore rapproché. Tout à coup, avec une familiarité affectueuse de vieux serviteur, il posa sa main sur le front du jeune homme et écarta brusquement la masse ondée des cheveux bruns. Alors, apparut à la tempe gauche, très nette sur la peau hâlée, une petite cicatrice blanche.

— Voyez ! s’écria-t-il. Puis il y a la ressemblance qui m’a ébloui, moi, tout de suite !…

Et saisissant la main que Pierre avait instinctivement ouverte pour y chercher la trace de la bienheureuse blessure, le vieil homme la baisa, le front courbé :

— C’est un beau jour pour moi, monsieur le duc, murmura-t-il.

— Embrassez-moi donc, mon neveu, fit mademoiselle Charlotte passant sans transition du doute à l’enthousiasme. Je ne m’attendais certes pas à me découvrir un neveu dans l’armée de ce monsieur Bonaparte… mais, par ma vertu, il fait bon revoir un Chanteraine !

Et se tournant vers Fridolin, elle conclut :

— Je vous disais bien, magister, qu’il était impossible qu’un simple petit officier républicain ressemblât à ma nièce de Chanteraine !… Mais vous êtes de ces gens qui en remontreraient à leur curé !

La fidèle sujette du roi sans couronne et le soldat du Premier Consul s’embrassèrent des plus cordialement. Il y eut un moment de joie et d’effusions un peu folles.

Puis, tandis que le jeune duc cherchait les yeux de Claude, n’osant, à cette minute, dire des lèvres ce que son cœur sentait, le chevalier de Plouvarais, qui, malgré ses airs évaporés ne laissait pas de voir souvent les côtés pratiques de la vie, remarqua qu’on avait oublié de dîner…

— C’est vrai, mon Dieu ! exclama mademoiselle Marie-Rose.

— Et voici le jour ! ajouta Fridolin, désignant les rideaux baissés au travers desquels passaient les lueurs du matin.

— L’aurore ! s’écria Pierre. La belle aurore d’un des plus beaux jours de ma vie !

Il regarda encore Claude dont les yeux s’illuminaient, comme le ciel, de clartés ardentes et douces. Puis, d’un mouvement spontané, il rejeta les rideaux, il ouvrit la fenêtre, les persiennes, faisant éclater aux prunelles éblouies des emmurés la lumineuse vision des ruines en fleurs…

Sur les choses du passé, les ors atténués, les étoffes pâlies, longtemps dérobés au jour, glissa la chaude caresse du soleil levant… Alors, il parut à Claude que, d’une extrémité de la pièce à l’autre, le portrait du vieux duc souriait à celui de la jeune marquise.


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