Sur une affirmation reconnaissante de Pierre, mademoiselle de Chanteraine prit la lampe dont la lueur éclairait son travail et, suivie du jeune homme, entra dans la pièce voisine. Avant qu’elle eût atteint l’image cherchée, l’officier s’arrêta.
— N’est-ce pas le portrait de votre père, mademoiselle ? demanda-t-il en désignant le portrait d’homme qui faisait face à celui de la jeune femme aux bijoux.
— Non, répondit Claude, c’est le portrait de mon oncle, le marquis de Chanteraine. Sur ma demande, les portraits du comte et de la comtesse de Chanteraine, mes parents, ont été transportés dans la pièce où je me trouvais, quand votre présence m’a si fort effrayée. C’est là que je passe la plus grande partie de mon temps. Mon oncle et mon père se ressemblaient beaucoup, blonds l’un et l’autre, comme presque tous les Chanteraine et comme moi-même.
Puis, mademoiselle de Chanteraine se dirigea vers le panneau opposé et éleva un peu la lampe afin que le portrait qui y était suspendu fût mieux éclairé : c’était celui de la jeune femme aux colliers de perles et d’or.
— Voici, dit-elle, ma tante, Irène de Champierre, marquise de Chanteraine. J’avais seulement quelques mois de vie, quand elle est morte, mais mon grand-père, qui l’avait chérie, m’a beaucoup parlé d’elle et, sans l’avoir connue, je l’ai aimée, par le souvenir…
— Lorsque je suis entré pour la première fois dans cette chambre, j’ai longtemps contemplé ce beau visage, avoua Pierre. J’aurais aimé avoir une sœur ou une mère qui ressemblât à ce portrait de femme.
— Si Dieu l’avait bien voulu, la marquise de Chanteraine eût été ma seconde mère à moi, reprit tristement la jeune fille, car son désir était que je devinsse un jour la femme de son fils. Quelquefois, sous les yeux de mon grand-père qui souriait à cet avenir lointain, elle nous réunissait dans ses bras, mon cousin Gérard et moi et, rapprochant pour les baiser, nos têtes enfantines, elle nous appelait « ses chers petits promis… » « C’est le prince Brunet et la princesse Blondine », disait mon grand-père qui m’a depuis conté ces choses… Et ma tante Irène, heureuse et gaie, lui promettait de remplacer auprès de moi, dès ce moment, la mère que je n’avais plus… Hélas ! il était écrit que je n’aurais point de mère, car, peu de temps après, ma tante Irène est morte… vous savez de quelle horrible mort !…
— Quel âge avait-elle, alors ? demanda le jeune homme avec intérêt.
— Vingt-cinq ans. On ne pouvait la connaître sans l’aimer. Voyez ces yeux. Ils reflètent une âme charmante… et l’on devine que cette âme fut à la fois forte, loyale et tendre. Il me semble qu’un être dont la conscience serait tourmentée ne soutiendrait pas sans trouble le regard de ces yeux-là ! Moi, je le cherche, comme un réconfort, jusque sur cette toile peinte. Il me donne du courage, il me rend meilleure et plus confiante… Je n’ai jamais vu à personne, un regard semblable à ce regard…
En parlant, Claude s’était tournée vers Fargeot dont le visage apparut en pleine lumière… Brusquement, elle s’interrompit et s’éloignant du portrait de la marquise Irène de Chanteraine, elle en désigna un autre à l’officier.
— Mon grand-père, dit-elle.
— Je l’avais deviné, fit doucement le jeune homme. Cette figure vénérable, cette bouche fine, très légèrement ironique, ces yeux de chercheur ou de poète avaient, eux aussi, retenu mon admiration.
— Des yeux de chercheur… répéta Claude, oui, c’est bien cela… des yeux qui, sans cesse, scrutaient l’avenir ou le passé et ne semblaient se fixer sur le présent que rarement, par hasard… Monsieur Pierre Fargeot, avant votre venue ici, on vous avait parlé du château de Chanteraine ? Que vous en avait-on dit ?
Et posant, sur une console, la petite lampe d’argent, elle regarda Pierre. Son visage paraissait anxieux.
— C’est aujourd’hui même, à l’auberge des Audrettes où j’ai dîné, que j’ai entendu pour la première fois le nom de Chanteraine, mademoiselle, répondit le jeune homme. L’aubergiste, qui l’avait prononcé tout à fait accidentellement, en m’indiquant le chemin que je devais prendre pour gagner le village le plus proche, s’est alors plu, par amour du bavardage, je crois, à me raconter la vente du château et à commenter, avec une dédaigneuse et très amusante pitié d’esprit fort, la belle action des habitants de Mons-en-Bray.
— Nos chers, nos braves paysans ! s’écria Claude. Si vous saviez, monsieur, quelle émotion a été la nôtre, quand nous avons appris qu’ils achetaient Chanteraine pour nous le garder ! Je ne puis penser à ce dévouement, à cette fidélité admirable, sans qu’une reconnaissance passionnée me gonfle le cœur, sans que des larmes me montent aux yeux !… Et depuis tant d’années ces vaillants attendent comme nous-mêmes, rien n’ébranle leur foi ! Ah ! ne pensez-vous pas, monsieur, qu’une telle foi doit accomplir des miracles ?
— C’est bien un miracle, en effet, que demandent ces humbles croyants, mademoiselle, fit Pierre, car ils refusent, paraît-il, d’admettre que la race des Chanteraine se soit éteinte avec le duc, votre grand-père. Et leur fervent espoir de revoir, un jour, un duc de Chanteraine au château, repose sur les prédictions d’une ancienne légende.
— La légende de la Chanteraine ?… On vous a conté cela aussi, monsieur ! Ne riez pas trop des âmes ingénues qui se laissent bercer par les vieilles chansons, par les vieilles légendes au charme consolant ! dit Claude.
Puis rougissant légèrement, elle ajouta avec la même anxiété un peu timide :
— Mais, de mon grand-père, que vous a-t-on dit, monsieur ?
Fargeot hésitait, rassemblant ses souvenirs. Mademoiselle de Chanteraine reprit :
— Si je vous ai posé cette question, monsieur, c’est parce que je crains… qu’on ne vous ait donné de l’homme admirable qui fut mon grand-père, une idée très fausse, qu’on ne vous l’ait représenté sous les traits d’une sorte d’illuminé… de visionnaire.
Pierre voulut protester, mais elle le prévint :
— Oh ! je sais, dit-elle, que bien des gens l’ont considéré comme tel. Il a été très peu et très mal compris… et des personnes même qui lui tenaient de près… Comme il s’est montré cependant plus clairvoyant que ces prétendus raisonneurs ! Comme il leur a prédit justement ce qui devait advenir de la monarchie qu’on jugeait inviolable, de la société qui semblait reposer sur des bases si solides ! Constatant les fautes, les abus qu’on commettait en haut, pressentant le long travail qui s’accomplissait en bas, il a vu venir la catastrophe à laquelle nul ne voulait croire et, pendant les dernières années de sa vie, sa plus grande préoccupation a été d’assurer la sauvegarde des siens… C’est ainsi qu’aidé de son fidèle Quentin, il en est arrivé à retrouver le secret de la demeure souterraine où nous avons pu vivre pendant si longtemps… Il avait encore d’autres idées, d’autres projets qui paraissaient étranges, des croyances qu’on jugeait folles… Les hommes sont toujours prêts à qualifier d’étranges ou de folles les choses qu’ils ne comprennent pas ! Dans son entourage, on l’écoutait avec respect, mais il devinait sous le respect même, je ne sais quel sourire de doute, sinon de raillerie… Aussi, bien que je ne fusse qu’une petite fille, était-ce à moi que, les derniers temps, il se confiait le plus souvent. Peut-être fallait-il, précisément, pour le comprendre, être l’enfant un peu chimérique et très ignorante du monde que j’étais… que je suis encore, en dépit de mes vingt-trois ans !… Cette intimité dura jusqu’au jour suprême… Depuis, ma tante Charlotte et mes cousins de Plouvarais ont pu avouer, à défaut d’autres témoins, absents ou morts, que le duc de Chanteraine avait parlé, au moins sur un point essentiel, comme un sage et non comme un rêveur.