LES RUINES EN FLEURS
— D’un frais chaperon de verveine,Mes blonds cheveux seront coiffés,Sur mon corselet de…Un fichu blanc…
— D’un frais chaperon de verveine,Mes blonds cheveux seront coiffés,Sur mon corselet de…Un fichu blanc…
— D’un frais chaperon de verveine,
Mes blonds cheveux seront coiffés,
Sur mon corselet de…
Un fichu blanc…
… Dans le petit salon qu’elle appelait son cabinet de travail et où se pouvait, effectivement, deviner, en dépit des tentures à bouquets roses, des étagères frivoles, des bonheurs-du-jour ouvragés et de mille inutilités délicieuses les habitudes d’esprit d’une jeune fille intelligente et studieuse, mademoiselle Irène de Champierre apportait toute son attention à chercher, sous les yeux de son « maître de poésie », une rime qui répondît au mot « verveine » et s’adaptât congrûment au troisième vers de la chanson qu’elle composait.
La beauté de mademoiselle de Champierre contrastait fort avec la joliesse des bergères et des colombines qui folâtraient, vêtues de clair et baignées de lumière blonde, sur les trumeaux de son boudoir. Sa taille un peu haute, sa grâce un peu fière, eussent paru mieux faites pour le luxe somptueux du grand siècle que pour les élégances raffinées du siècle suivant ; cependant la poudre seyait singulièrement à son teint de brune et surtout à ses yeux veloutés — des yeux admirables qui étaient aussi des yeux charmants et qui avaient bénéficié à la cour d’une sorte de célébrité sympathique, depuis le jour, déjà passé d’un an, où, voyant par hasard le comte de Champierre sans sa fille, la tout aimable Dauphine Marie-Antoinette avait amicalement exprimé l’espoir que rien de fâcheux n’eût retenu au logis « les plus beaux yeux du monde ».
— « D’un frais chaperon de verveine… Mes cheveux blonds seront »… Monsieur Antonin, est-ce que « futaine » rime avec « verveine » ? parce que… au lieu de corselet on mettrait… et puis… Monsieur Antonin… monsieur Antonin… ne m’entendez-vous pas ?
A cet appel, réitéré d’une voix bienveillante et presque rieuse, M. Antonin sursauta.
— Oh ! pardon, mademoiselle, fit-il.
— Comme vous êtes distrait ! s’écria la jeune fille. Tandis que je m’impatientais de ne point trouver ma rime, vous restiez là, immobile, fasciné par je ne sais quelle belle pensée, les yeux fixés sur moi… sans me voir très probablement ! Jamais cependant, si vous ne m’aidez, je ne viendrai à bout de ma strophe… La muse aujourd’hui ne me veut guère de bien !
— Veuillez me pardonner, répéta Antonin en prenant des mains de mademoiselle de Champierre le papier déjà tout raturé.
Quand Irène avait manifesté le désir de se familiariser avec les lois de la prosodie française, afin de composer elle-même les romances et les chansons qu’elle aimait à mettre en musique, M. de Champierre avait aussitôt pensé que nul ne serait plus apte à la diriger dans cette étude qu’Antonin Fargeot — un fort honnête garçon que d’aucuns disaient doué d’une intelligence rare et qui, se recommandant auprès des grands seigneurs autant peut-être par ses manières polies, ses vêtements toujours propres et son linge irréprochable que par son érudition, enseignait le latin au frère de la jeune fille depuis plusieurs années déjà.
Antonin Fargeot devait être jeune, mais jamais l’idée ne fût venue à personne de donner un âge quelconque à sa silhouette chétive, à son pâle visage allongé, à son vague sourire dont la douceur résignée se crispait souvent d’un peu d’amertume. Mademoiselle de Champierre avait su juger tout de suite à sa valeur cet homme pauvre, laborieux et fier, et elle l’avait apprécié pour l’élévation de son esprit et l’originalité de ses vues comme pour la dignité de son caractère. Aussi lui témoignait-elle de l’estime et lui parlait-elle toujours avec la plus grande bonté.
— Vous savez, reprit-elle ce jour-là, tandis que l’humble humaniste griffonnait nerveusement quelques mots, vous savez que S. M. la reine Marie-Antoinette a bien voulu accepter à l’avance la dédicace de ma romance et que même elle daignera chanter, au premier soir de musique, les vers que vous corrigez en ce moment ? N’êtes-vous pas très fier de cette faveur accordée à votre élève ?
— J’en suis heureux si vous en êtes heureuse, oui, certes, mademoiselle ; mais il y aurait de ma part, une grande présomption à en être fier !
Comme Antonin Fargeot répondait ainsi en souriant, Irène remarqua que le visage de celui qu’elle appelait gentiment son « maître de poésie » était plus pâle et plus tiré que de coutume et elle s’avisa tout à coup que certains sourires sont plus expressifs de douleur qu’un sanglot.
— Vous me semblez aujourd’hui fatigué et même triste, monsieur Antonin, fit-elle avec sympathie. Souffrez-vous ?
Une lueur de joie passa dans les yeux mornes de Fargeot.
— Je vous remercie, mademoiselle, répliqua-t-il, je ne souffre pas, mais je suis, en effet, très fatigué. J’ai travaillé ces derniers temps beaucoup et presque chaque nuit.
— C’est un tort, déclara mademoiselle de Champierre, votre santé ne résisterait pas à ce détestable régime. Quel est donc le travail qui vous absorbe si complètement ? Vous écrivez un livre, peut-être ?
— Oui, mademoiselle.
— M. de Vaudreuil qui vous a présenté à mon père et qui est, vous le savez, grand amateur des choses de l’esprit, tient en estime l’ouvrage que vous avez déjà publié, une sorte de conte philosophique, je crois ; mais il attend de vous plus et mieux encore, il attend de vous… beaucoup, en vérité ! Il dit — pardonnez-moi de vous rapporter son jugement — continua la jeune fille, que votre cerveau est un merveilleux instrument dont vous n’avez pas encore appris à jouer aussi hardiment qu’il conviendrait. Il vous reproche de manquer d’énergie, de trop douter de vous-même.
— Hélas ! mademoiselle, peut-être devra-t-il bientôt m’accuser d’outrecuidance ! Cette première œuvre n’est en effet qu’un essai timide, mais l’autre…
Mademoiselle de Champierre encouragea la confidence :
— L’autre ? répéta-t-elle.
— L’autre, reprit Antonin Fargeot d’une voix basse et frémissante, l’autre, ce sera le grand, le suprême effort de ma vie… Il y a des années que je la porte en moi. J’y mettrai tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je rêve ! Quand j’y travaille, ma tête s’exalte, s’enflamme comme si j’étais ivre ou fou… et les nuits passent sans que j’en aie conscience… Raillez-moi, si vous voulez, mademoiselle, mais ce livre-là sera un chef-d’œuvre… ou ne sera pas. Écrire et publier un livre quelconque, à quoi bon, en vérité ?
— Bien loin de vous railler, je vous envie ! s’écria ingénument Irène. Être l’auteur d’un beau livre, exercer par la seule force de la pensée, à travers l’espace et le temps, une action qui peut être heureuse et bénie, sur des milliers et des milliers d’êtres humains… quelle admirable destinée !
En parlant, la jeune fille s’était à son tour animée ; « les plus beaux yeux du monde » brillaient d’un éclat éblouissant.
— Oh ! je voudrais pouvoir écrire en ce moment, murmura Antonin Fargeot.
Puis il ajouta très vite :
— J’ai grand besoin d’être encouragé.
— Je suis sûre que vous le serez bientôt par votre œuvre elle-même et c’est là le meilleur des encouragements, fit mademoiselle de Champierre ; mais, si vous ne vous ménagez pas plus, où trouverez-vous la force qui vous est nécessaire pour continuer, pour terminer votre belle tâche ?
Antonin Fargeot sourit encore de son sourire triste.
— Je vais vous surprendre beaucoup, mademoiselle, dit-il, car je n’ai point la mine d’un amoureux. Cependant, cette force, cette persévérance, cette volonté qui ne me sont point naturelles et dont j’ai besoin pour achever mon œuvre, je les ai trouvées jusqu’à présent, je les trouverai jusqu’à la fin, j’espère, dans une grande tendresse… ou plutôt dans le désir ardent que j’éprouve de me rendre digne, à mes propres yeux, d’une femme, d’une jeune fille… que j’aime.
— A vos yeux… et aux siens, je pense ? observa doucement Irène intéressée par cet humble roman.
— Aux siens ?… non… ce serait trop beau !
— Pourquoi ? N’espérez-vous pas l’épouser ?
— L’épouser, moi !… Non, mademoiselle.
— Est-ce donc qu’un obstacle sérieux vous sépare d’elle ?
— Un obstacle… oui.
— Mais les obstacles se franchissent… ou se renversent, insinua avec un sourire confiant la jolie chansonnière.
— Pas celui-là.
— Cependant, si vous deveniez très célèbre, par exemple ?… Mais je suis peut-être indiscrète ?
— Indiscrète, vous, mademoiselle ? Bonne, plutôt, trop bonne…
— Est-ce que ce sont les parents de cette jeune fille qui vous ont refusé sa main ? ou elle qui ne vous aim…
Elle s’interrompit, n’osant pas achever de peur d’être cruelle, attirée pourtant par cette histoire vraie, comme par une fiction séduisante qu’elle eût pu lire.
— Elle ! ah ! Dieu !… jamais la pensée ne m’est venue d’être aimé d’elle… seulement… c’est ma joie, malgré tout, de l’aimer… Je ne la vois pas chaque jour, non… mais chaque jour je sais qu’il se pourrait que je la visse… Puis quelquefois, j’entends son pas, son rire, sa voix qui chante… Plus tard, j’espère qu’elle lira mon livre… je ne puis rien espérer de plus… rien.
Il s’arrêta.
— Pas même qu’un jour elle se montrera touchée d’un amour si profond, si fidèle ?
Antonin secoua la tête.
— Pas même, répondit-il, car elle ne le comprendrait pas, cet amour dont je vis et je meurs tout ensemble… et peut-être y verrait-elle…
Il hésita :
— … une offense, acheva-t-il.
— Ah ! fit mademoiselle de Champierre, tandis qu’une ombre passait sur son front, elle n’est pas…
— Elle n’est pas de ma classe, non mademoiselle, reprit Antonin avec une sorte d’emphase douloureuse. Elle estnée, comprenez-vous… moi, je ne le suis pas ! Alors, je pourrais devenir aussi célèbre que M. de Voltaire que je continuerais à ne pas exister pour elle… Et elle épousera sans doute, — avec joie ou indifférence, qu’importe ! — un gentilhomme qui n’aura peut-être jamais eu d’ambition plus haute que d’assister au coucher et au lever du roi et qui considérera comme un honneur d’y faire métier de laquais… Ainsi est le monde !
— Je vous plains, répliqua mademoiselle de Champierre, les yeux fixés sur le papier de la chanson… mais, reprenons… ou plutôt, non… je suis fatiguée…
Et elle se leva.
Sa voix s’était glacée ; son visage s’était fait sérieux, presque sévère.
La figure pâle d’Antonin se bouleversa.
— Ah ! mon Dieu, quelle folie de vous avoir dit tout cela, s’écria le malheureux. Oui, quelle folie… Peut-être un jour, un autre jour, l’auriez-vous su… mais je voulais qu’auparavant mon livre fût achevé, parce que… parce que je vous l’aurais donné… Et maintenant, tout est fini, tout est brisé… Ah ! mon Dieu, mon Dieu, comme on s’entend à se dépouiller soi-même du peu de bonheur qu’on a !
La jeune fille ne répondit pas. Sa contenance était très froide. Cependant ses yeux n’étaient point durs : ils avaient pitié. Debout, à quelques pas d’elle, Antonin Fargeot était si blême qu’on eût pu le croire prêt à défaillir.
— Écoutez, mademoiselle, murmura-t-il, le souffle pénible, oppressé, je vous ai bien aimée… Vous étiez mon âme… Mon âme ! comprenez-vous ? C’est par vous que je vivais, que j’agissais… par vous et pour vous, seulement… Je vous souhaite… oh ! sans amertume, je vous le jure… je vous souhaite d’épouser un homme qui vous aime aussi profondément, aussi absolument que je vous aimais… Adieu.
Irène répéta :
— Adieu.
Alors, éperdu, le jeune homme se précipita vers la porte ; mais là, il se heurta au comte de Champierre qui l’attendait sur le seuil, les bras croisés, un sourire d’ironie pinçant ses lèvres pâlies par la colère.
— Halte-là, fit le vieux gentilhomme comme Antonin s’arrêtait épouvanté, halte-là, monsieur le drôle !… Ah ! M. de Vaudreuil choisit bien ses protégés… Et c’est un joli coquin, en vérité, celui que je comble de mes bontés et qui m’en remercie en insultant ma fille !…
Antonin s’était ressaisi.
— Vous êtes dans votre droit en me reprochant d’avoir trahi votre confiance, monsieur le comte, dit-il, car jamais, ah ! jamais, je n’aurais dû parler… mais vous l’outrepassez en m’injuriant, car je m’enfuyais comme un coupable, après avoir fait l’aveu, non pas d’un espoir quelconque, mais de ma profonde misère… Et ce n’est pas une insulte que l’amour respectueux d’un honnête homme.
Le comte souriait toujours.
— Les voilà bien, messieurs les philosophes ! s’écria-t-il. Je ne serai vraiment pas fâché d’apprendre à l’un d’eux le cas que nous faisons de leurs phrases !
Et, ouvrant la porte, il appela du geste quatre grands laquais qui devisaient en flânant, dans la pièce d’attente.
— Ici et promptement, vous autres ! ordonna-t-il. Qu’on me jette ce drôle à la rue, après l’avoir bâtonné comme il faut !
Irène poussa un cri d’horreur.
— Ah ! pitié, pitié, mon père !…
Mais, brusquement et sans lui laisser le temps d’intercéder pour le pauvre diable qu’elle jugeait plus malheureux que coupable, son père l’entraîna dans une autre chambre.
Quelques instants après, Fargeot se retrouva dans la rue, ivre de douleur et de rage.
Écrasé par le nombre et la force brutale, il avait été bâtonné et chassé par les laquais du comte de Champierre.
Son premier mouvement fut d’aller au lieutenant de police et de l’aviser de l’indigne traitement qu’il avait subi, mais il pensa que jamais justice ne serait rendue contre un gentilhomme, à un pauvre maître de latin.
Alors, il projeta d’attendre le fils aîné du comte dans un lieu public et de l’outrager impudemment au vu et su de tous ; mais il recula à l’idée d’expier, dans un cachot, un défi qui ne serait certainement pas relevé…
Non, pour venger la plus avilissante des injures, un homme tel que lui ne pouvait songer à se faire justice que dans l’ombre, ignominieusement, comme un malfaiteur, par le guet-apens et l’assassinat !
Antonin Fargeot n’espérait plus se venger du comte de Champierre, lorsqu’il rentra dans son triste logis.
Sur sa table, le manuscrit de son livre inachevé semblait l’attendre. Il le prit, il le regarda un moment, immobile… et de grosses larmes roulèrent sur les pages.
— C’est bien fini… murmura-t-il. A quoi bon ? M. de Vaudreuil a raison, je suis faible, timide… sans énergie.
Et lentement, feuille à feuille, il brûla son manuscrit.
Puis il songea sérieusement, comme aussi bien personne ne l’aimait ou ne se souciait de sa misère, à se pendre aux poutres de la mansarde… Mais, ce jour-là même, une longue lettre lui arriva de Roy-lès-Moret, le village où il était né, où ses parents dormaient leur dernier sommeil.
Et cette lettre avait été écrite par Manon Fargeot, la sœur de son père, une vieille tante qui l’avait bercé quand il était petit, qui avait surveillé ses jeux, quand il était devenu plus grand et qui, par la pensée, l’avait suivi de loin, avec amour, depuis qu’il avait quitté le pays…
« … Mon cher Tonin, disait la lettre, je crois bien que tu m’oublies, car tu ne m’écris plus ! J’en prendrais mon parti si je pouvais supposer que ce sont des événements heureux qui détournent ta pensée du village et de ta pauvre tante ; mais, je te connais, va, mon enfant, je te connais bien, et je sais que, joyeux, tu aimerais à me faire partager ta joie !…
» Que t’arrive-t-il dans ce grand Paris ?… Tu travailles et tu souffres, j’en suis sûre ! La vie est dure pour tout le monde, mon fils, et les cœurs comme le tien apprennent vite la douleur ; il est vrai qu’ils trouvent à se donner, à se dévouer, des joies que les méchants ignorent.
» Écris-moi une petite lettre, mon bon Tonin, et conserve-toi pour ta vieille tante qui n’a plus au monde d’autre affection que la tienne… »
En lisant la lettre de Roy-lès-Moret, Antonin Fargeot se rappela son enfance heureuse, son père, sa mère, la bonne tante, seule survivante du passé, et il pleura sur ce passé et il pleura sur lui-même.
Alors, peu à peu la raison lui revint ; il se jugea faible, il se jugea lâche, il pensa que la mort volontaire ne pouvait être considérée, en son cas, que comme une désertion, il essaya de se pénétrer des paroles naïves de Manon Fargeot, de se féliciter de ce que certains cœurs, plus fatalement malheureux que d’autres, fussent par contre favorisés de joies inconnues aux « méchants »… et il résolut de continuer à vivre.
Quelques semaines plus tard, il apprit, par hasard, les fiançailles d’Irène de Champierre.