VIIMADEMOISELLE CHARLOTTE DE CHANTERAINE

La jeune fille avait couvert son visage de ses deux mains comme pour échapper à une vision terrible.

— Mais les jours de la Terreur sont bien loin, s’écria Pierre, n’avez-vous rien su des événements publics ? L’écho des rumeurs du dehors n’est-il pas arrivé jusqu’à vous, ne fût-ce que par l’entremise de votre fidèle ravitailleur ?

— Pendant plus d’un an, Quentin eut ordre de nous rapporter les nouvelles qu’il tenait lui-même de son beau-frère. Mais, dès les premiers jours du mois de février 1793, nous apprîmes que le 21 janvier de l’année qui venait de commencer, le roi avait été exécuté, sur un jugement de la Convention. — « Quentin, déclara ma tante sur un ton qui ne souffrait pas de réplique, Sa Majesté a cessé de vivre. J’espère que vous ne vous attendez point à ce que nous nous intéressions, en quelque façon, à tout ce qui peut, pourra ou pourrait se passer dans une république. Il sera donc inutile désormais de nous mettre au courant de ce que vous apprendrez, des événements politiques. La France n’existe plus pour nous. Le jour où Monseigneur le Dauphin rentrera en possession du trône de saint Louis et d’Henri IV, vous nous préviendrez. »

— Et, depuis la mort du roi, votre tante, vos cousins ne se sont jamais informés ?…

— Jamais.

— Mais… vous ?

— Oh ! moi, je n’ai pas le stoïcisme de ma tante et, comme Quentin est incorruptible, j’ai souvent interrogé Barbe, sa femme… mais elle n’est pas toujours bien renseignée. Quentin, qui ne pouvait s’empêcher de raconter les atrocités de la Terreur, est devenu moins communicatif depuis qu’après la chute et la mort de Robespierre, une sorte d’apaisement s’est fait… Cet apaisement, il n’y croit guère d’ailleurs. Il dit que tout va mal, que les Français dansent, depuis six ans, sur des cendres mal éteintes… et il compare la Révolution au chat Raminagrobis…

Le jeune homme ne put retenir un sourire.

— Ce brave Quentin me semble être par trop pessimiste, mademoiselle, dit-il, et rien n’est plus réel que la paix dont la France jouit à l’intérieur, en tout cas depuis le 18 brumaire de cette année… je veux dire le 9 novembre de l’an 1799. Ce jour-là, le général Bonaparte nous a délivrés du gouvernement assez méprisable, du Directoire et a pris le pouvoir pour l’honneur de notre pays… Quentin n’a pas omis cependant de vous parler du général Bonaparte ?

— Je crois bien, en effet, que Barbe m’a redit ce nom-là, fit ingénument mademoiselle de Chanteraine, mais c’était à propos de la guerre…

— Ce nom est aujourd’hui celui du chef de l’État, du Premier Consul… Avec le gouvernement de Bonaparte, une ère nouvelle a commencé… une ère de gloire, de justice, de véritable liberté.

Claude eut un petit mouvement d’impatience.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta respectueusement le colonel Fargeot, mais il faut que vous sachiez, il faut que vos parents sachent que rien ne nécessite plus, ni pour eux, ni pour vous, l’horrible captivité à laquelle eux et vous, vous vous êtes condamnés… non rien ! Quoi de plus facile, en effet, que de faire rayer de la liste des émigrés le nom de Chanteraine… puisque vous pouvez prouver que les Chanteraine n’ont pas quitté la France… Auraient-ils émigré d’ailleurs que… Mon Dieu, mademoiselle, elle est déjà pleine de ratures cette triste liste ! Ce que veut avant tout le Premier Consul, c’est la réconciliation des partis, c’est la liberté pour tous… Ne seriez-vous pas heureuse, mademoiselle — même sous un gouvernement républicain — de prier dans une église, d’assister à la célébration de la messe… Bonaparte veut aussi la liberté de la prière… Oh ! si vous pouviez connaître les belles, les grandes choses que rêve cet homme presque surhumain !

Les fins sourcils de mademoiselle de Chanteraine se froncèrent de nouveau.

— Vous êtes un enthousiaste, monsieur, et vous avez sur moi, dans une conversation de ce genre, la supériorité que vous donnent des convictions personnelles, librement choisies et raisonnées… alors que les miennes, toutes traditionnelles, me semblent d’autant plus difficiles à discuter avec autrui que je les discute moins avec moi-même… Aussi bien, je doute que, même assurée de n’avoir rien à redouter du gouvernement actuel, ma tante de Chanteraine consente à quitter cette retraite. Je ne vous la donne certes point comme une héroïne… et je ne pense pas qu’elle ait jamais souhaité de prouver sa foi par le martyre… mais elle n’en est pas moins convaincue du caractère sacré des opinions qu’elle proclame, et, comme elle se sent ici en sécurité, elle s’est faite à cette vie où elle retrouve quelque chose du passé. Il lui plaît d’avoir arrêté à son profit personnel la marche du temps et de se persuader qu’elle est encore à l’an de grâce 1788… Il faudrait, j’imagine, avoir sur elle beaucoup plus d’influence que je n’en puis prendre jamais, pour l’arracher à cet état de stagnation qui lui est maintenant presque cher… Elle connaîtrait la mort du pauvre petit Dauphin qu’elle penserait avec autant de complaisance à Monseigneur le comte de Provence ou à Monseigneur le comte d’Artois qu’au fils de Sa Majesté le roi Louis XVI… Elle attend leRoi!…

Un grand désir vint à Pierre de dire : « Et vous, mademoiselle, qui donc attendez-vous ? Est-ce au roi que votre sommeil rêve avec un si tendre sourire ? Était-ce au roi que vous croyiez reprocher si doucement d’avoir trop tardé à venir ? »

Mais il se garda, comme on peut le supposer, de se montrer aussi indiscret.

— Vous êtes, en ce qui concerne les intentions de madame votre tante, meilleur juge que moi, mademoiselle, répliqua-t-il. Permettez-moi, cependant, de vous laisser mon nom. Sans être des familiers du Premier Consul, j’ai, comme tout soldat très convaincu, très passionné, quelque crédit auprès du général Bonaparte. Si vos parents se résignaient jamais à solliciter la régularisation d’une situation qui me semble fort pénible, et qu’en ce cas mon intervention pût leur être utile, j’en serais bien heureux.

Pierre nota sur un carnet son nom, son grade et les renseignements militaires qui constituaient son adresse en tout lieu, puis il déchira la feuille qu’il venait d’écrire ainsi et la tendit à mademoiselle de Chanteraine.

— Je vous remercie, monsieur Pierre Fargeot, dit-elle.

Et, les yeux fixés sur le papier, elle s’étonnait encore de trouver tant de douceur et de courtoisie chez un soldat de la République, un homme du peuple peut-être, en tout cas, un homme de très petite naissance.

— Et moi, mademoiselle, reprit le jeune colonel, je vous remercie de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner et dont je me sens singulièrement honoré…

Il s’arrêta un moment, regarda mademoiselle de Chanteraine, puis, s’inclinant profondément devant elle :

— Adieu, mademoiselle, acheva-t-il.

Claude ne répondit pas ; alors, très peiné, l’officier fit un mouvement pour s’éloigner ; mais, d’un geste léger, la jeune fille le retint et, un peu hésitante, le visage rose soudain :

— Monsieur Fargeot, dit-elle, vous vous êtes arrêté à Chanteraine parce que l’obscurité vous empêchait de continuer votre route… et le jour est encore loin ; parce que vous vous sentiez las… et je n’ai pas même pris soin de vous offrir un siège ; parce que la pluie tombait et… entendez-vous l’eau rouler contre les vitres et sur les toits !… Ne seriez-vous pas en droit, si vous quittiez à présent le château, de regretter en nous maudissant, l’abri et le repos que vous eussiez trouvés dans une demeure déserte ?… Et cependant les Chanteraine n’ont jamais manqué au devoir de l’hospitalité !

Une lueur douce rayonna dans les yeux qui interrogeaient anxieusement Claude.

— A dire vrai, monsieur le colonel, reprit-elle gentiment, je ne vous conseillerais pas d’entrer sans crier gare dans le salon où ma tante Charlotte tient en ce moment même sa cour… Peut-être risqueriez-vous de n’y être pas beaucoup mieux reçu que… dans celui-ci. Mais j’y serai, si vous voulez, votre introductrice et j’apporterai, à la tâche de vous annoncer toute l’habileté dont je suis capable… Je dirai, sans doute, que vous avez le malheur d’appartenir aux armées de la République… en qualité de colonel, ce qui est une circonstance aggravante… mais j’ajouterai que vous ne vous êtes mêlé de la guerre qu’en soldat… que vous n’avez fait guillotiner personne… Je pourrai le dire, n’est-ce pas ?

— Oh ! mademoiselle, en toute certitude !

— … que vous ne nous trahirez pas… et que même… que même, par exemple, vous n’auriez pas voté la mort du roi… Je suis sûre que vous ne l’auriez pas votée…

Pierre souriait.

— Non, mademoiselle… je ne crois pas. Et, tenez, j’ai entendu dire à Bonaparte que cette exécution d’un roi, que la Constitution même avait déclaré inviolable et irresponsable, ne pouvait être considérée que comme un crime aussi odieux qu’inutile… Beaucoup de républicains très sincères pensent ainsi.

— Je suis aise de ce que vous me dites. Mon plaidoyer n’en sera que plus convaincu… et convaincant… Attendez-moi un instant ici…

Mademoiselle de Chanteraine avait disparu, légère sous les plis d’une draperie. Une senteur grisante et douce venue de sa toilette, tombée de ses cheveux blonds, demeurait après elle dans l’asile coquet et suranné. Toutes les choses de forme fines et de nuances tendres qu’on avait réunies là et que le temps y avait presque immatérialisées semblaient s’être imprégnées de ce parfum qui leur prêtait un peu d’âme… C’était parmi ces choses que Claude avait vécu ses heures de veille, comme enfant, comme jeune fille… Et, tout à coup, Pierre les aimait, il eût voulu les baiser comme de précieuses reliques.

Ah ! qu’elle était exquise, adorable la Belle au bois ! Quelle grâce assouplissait ses mouvements, sa démarche ! Quelle jolie ingénuité se devinait dans ses yeux, sur ses lèvres, en ces paroles !… Le colonel Fargeot s’abandonnait à l’enchantement ; il avait oublié la pluie, l’obscurité, la fatigue ; il n’avait plus qu’une idée dans l’esprit : c’est que, peut-être, les vieux portraits allaient lui permettre de passer encore quelques instants près de Claude ; c’est que, pendant quelques instants encore, il allait la voir, l’entendre, respirer le même air qu’elle… avant de la quitter pour toujours.


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