VILE NOM

— Longtemps, j’ai cru moi-même que tu étais le fils d’Antonin, reprit Manon Fargeot au bout d’un moment. J’avais vu grandir mon neveu sous les yeux de mon cher frère, de ma digne belle-sœur, morts trop tôt, eux aussi… je l’aimais tendrement, il me rendait mon affection, je le sais… mais les voyages sont difficiles aux pauvres gens ! Aussi y avait-il plusieurs années que je n’avais reçu la visite d’Antonin, lorsqu’il vint m’annoncer son mariage avec une ouvrière de Paris, une brave fille nommée Remiette Aublet. C’était en 1775. A cette époque, il passa quelques jours avec moi, et, en une heure d’abandon, comme nous nous entretenions de ses parents, de nos souvenirs communs, il me conta les peines de sa vie.

— Pauvre père ! fit l’officier, repris, dominé par le passé. Souvent il m’a parlé des travaux, des espoirs de sa jeunesse. Il avait rêvé la gloire, lui aussi ! Que lui a-t-il manqué pour atteindre au succès ? peut-être, un peu plus d’énergie, un peu plus de confiance en lui-même…

— Un peu plus de bonheur surtout ! acheva la tante Manon. Plus tard je pourrai te redire en ses moindres détails, telle enfin qu’elle me fut dite à moi, la triste histoire de ce cœur tendre et bon… Avant son mariage, Antonin Fargeot s’était pris à aimer une belle demoiselle dont tout le séparait, naissance et fortune. Un jour même, il avait poussé la folie jusqu’à avouer son amour à celle qui en était l’objet et son aveu bien humble, son aveu désespéré, avait été surpris… Alors, pour se venger de ce qu’il considérait comme un outrage, le père de la jeune personne avait eu une pensée odieuse ; il avait appelé ses laquais et fait jeter à la porte, insulter grossièrement par eux, sous les yeux de sa fille, le pauvre maître de latin qui…

Un cri d’horreur exaspérée interrompit la phrase…

— Oh ! le malheureux, le malheureux !!

Une flamme sombre brillait dans les yeux de Fargeot ; ses poings se crispèrent…

— Oh ! oui, bien malheureux, affirma la bonne femme. La pensée de conquérir, — à défaut de l’amour, hélas ! — l’estime, l’admiration de cette jeune fille, l’avait seule soutenu dans ses efforts vers le succès… C’était un homme faible et mal taillé pour la lutte qu’Antonin Fargeot ! Chassé de la maison où se renouvelait presque chaque jour son courage, il ne se sentit plus la force nécessaire pour continuer l’œuvre qu’il avait entreprise ; il renonça à ses travaux, ne demandant plus qu’à gagner, par des leçons, sa misérable vie. Il croyait bien aussi avoir renoncé au mariage, mais il avait soif d’aimer, de se dévouer plutôt. Un hasard le rapprocha de Remiette Aublet ; elle était honnête, pauvre et seule comme lui… il l’épousa. Ce mariage eut lieu peu de temps après le séjour que mon neveu avait fait à Roy-lès-Moret ; l’année suivante, une lettre presque joyeuse m’annonça la naissance d’un fils… Cependant il ne m’avait pas encore été permis de connaître cet enfant, lorsqu’un jour de l’année 1778 Antonin Fargeot t’apporta à moi. Remiette était morte, quelques mois auparavant. Le pauvre veuf me confessa que la tâche d’élever un enfant, qui n’avait pas deux ans de vie, lui paraissait bien lourde et il me pria de te garder auprès de moi. C’est ainsi que tu me fus confié.

— Mais cet enfant, le fils d’Antonin Fargeot ? fit Pierre, sortant pour poser cette question de l’accablement dans lequel il était tombé.

— Cet enfant venait de mourir, soigné, veillé par son père jusqu’à la dernière seconde. Je sus tout cela plus tard. Mais, à ce moment précis, mon neveu ne me dit absolument rien qui pût me faire pressentir la vérité et, ensuite, un assez long temps se passa de nouveau sans que je le revisse. Tu étais déjà un beau petit garçon, bien fort, bien robuste et tu marchais sur tes dix ans, lorsque Antonin vint pour te reprendre. Alors, après m’avoir fait jurer sur le crucifix de ne jamais révéler à personne les choses qu’il allait me dire, il m’avoua que, depuis longtemps, son fils n’était plus et il me parla de toi, l’enfant étranger, qu’il chérissait… La confession qu’il me fit — car ce fut bien une confession — se trouvait consignée dans la lettre que j’avais pour toi et qui contenait aussi, je crois, avec le nom de ton père et ton propre nom, des détails importants sur ta famille. Cette lettre, Antonin, tu le sais, me l’a redemandée, ayant résolu de te laisser ignorer toujours la vérité… Il est probable qu’à l’heure de la mort, le pauvre malheureux ne s’est plus senti le droit d’emporter dans la tombe le secret que j’étais seule à connaître et que j’avais juré de ne dire jamais…

— Puisqu’il en est ainsi… dites-moi ce que vous savez, tout ce que vous savez, tante Manon, supplia Pierre.

— Que je vous dise tout ce que je sais ? — fit Manon Fargeot, se servant pour la première fois en parlant à Pierre, de ce pronom cérémonieux, comme si pour la première fois, elle s’avisait de l’abîme que le secret dont elle avait dit la moitié creusait entre son pauvre cœur maternel et l’enfant qu’elle avait élevé. — Hélas ! que signifie ce que je peux savoir, puisque je ne sais rien qui vous permette de retrouver votre famille, puisque j’ignore la seule chose qui importe à cette heure, le nom de vos parents… Et peut-être allez-vous haïr la mémoire d’Antonin Fargeot, qui vous a bien aimé, oh ! bien aimé, je vous assure… et peut-être allez-vous me haïr moi-même, comme la complice de ce faux père, moi qui, connaissant une partie de la vérité, ai tenu mon serment de ne la divulguer à personne…

Le visage de Manon Fargeot exprimait à la fois un chagrin si poignant et une tendresse si vraie, que Pierre, ému, oublia sa propre anxiété et la douloureuse impatience que lui causaient les réticences de la pauvre femme pour ne penser qu’à cette angoisse d’un cœur qui lui avait été, qui lui était encore absolument fidèle et dévoué.

D’un mouvement très doux, il prit les mains de tante Manon et, l’attirant à lui, comme tout à l’heure, lorsqu’il voulait la consoler :

— Vous avez raison, dit-il, peut-être haïrai-je dans un instant la mémoire de… cet homme que je pleurais il y a quelques minutes encore et dont la vie m’apparaît maintenant comme une effrayante énigme… mais vous, vous !

— Moi ? bégaya la vieille tante.

— Écoutez-moi bien, tante Manon, reprit le jeune homme en croisant de son regard loyal le regard timide, incertain des pauvres vieux yeux qui se remplissaient de larmes, vous, vous ne pouvez pas être responsable d’une action que vous n’avez pas même connue avant qu’elle fût commise… On vous a confié un enfant et, n’obéissant qu’à votre cœur, vous lui avez servi de mère, vous l’avez bercé, veillé, chéri… Je serais un ingrat si je ne m’en souvenais pas ! Quoi que vous ayez à me dire, je vous aime… vous êtes, vous serez toujours pour moi, tante Manon !

Manon sanglotait.

— Ah ! mon grand, mon beau soldat… mon cher petit enfant, que tu es donc le meilleur des hommes ! fit-elle.

Pierre la laissa s’apaiser, puis doucement :

— Tante Manon, répéta-t-il, dites-moi ce que vous savez d’Antonin Fargeot, dites-moi comment l’enfant que j’étais en vint à se trouver au pouvoir de cet homme… dites-moi vite… Peut-être votre récit me fournira-t-il, à défaut d’une solution définitive, quelque indice précieux !

— Je vais te satisfaire de mon mieux, mon enfant, soupira la bonne femme en s’essuyant les yeux ; mais, crois-moi, ce récit ne peut te fournir aucun renseignement positif sur ton passé… pas plus d’ailleurs que…

Un souvenir lui revenait tout à coup ; tant par scrupule de conscience que pour gagner du temps avant l’aveu suprême, elle ajouta…

— … pas plus, d’ailleurs, que le coffret qu’Antonin Fargeot me confia jadis… et que je possède encore aujourd’hui.

— Un coffret ! mais que contient-il ?

— Presque rien ! de menus bijoux… rien qui porte un nom, un chiffre ou des armes… car ton père portait un titre, sous l’ancien régime, je le sais…

— Oh ! vous me rendez fou ! gémit le pauvre Pierre. Ce coffret, montrez-le-moi… par pitié !…

La tante Manon se leva aussitôt et entra dans la maison, où le jeune homme la suivit. Là, elle tira d’une antique armoire à cachettes un petit coffre d’émail champlevé… et Pierre, éperdu, crut voir celui que, quelques jours auparavant, mademoiselle de Chanteraine avait ouvert sous ses yeux.

— Regarde, fit la vieille sans remarquer que l’officier terrassé par l’émotion ne l’interrogeait plus, ces objets t’appartiennent. Quand Antonin Fargeot te prit pour son fils, tu portais au cou cette chaîne d’or avec cette jolie médaille de Saint-Michel… Il y avait aussi une bague, une petite bague de femme, mais Antonin ne me l’a pas donnée, c’était comme un talisman qu’il gardait… Et puis, regarde encore… voici autre chose, une clé d’argent toute ciselée… Ah ! pourquoi, pourquoi ton nom n’est-il pas écrit sur ces bijoux, mon pauvre enfant ?

… Mais le nom que les lèvres du maître d’école n’avaient pu proférer dans les affres de l’agonie, le nom que Manon Fargeot cherchait en vain, le nom mystérieux flamboyait déjà sur le coffret à reliques, sur la chaîne d’or, sur la clé d’argent, aux yeux extasiés de l’homme qui aimait Claude de Chanteraine.


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