DEUX PAYSAGES

Shakespeare sait d’autant mieux toute chose qu’il devine ce qu’il n’a point appris. C’est pertinemment qu’il dit « la forêt des Ardennes » et qu’il se tait sur la montagne, quand il situe à mi-chemin du rêve et de la réalité, les fonds imaginaires deComme il vous plaira. Ici, en effet, rien d’alpestre, ni la flore, ni les bêtes, ni la structure même du rocher. Ce qu’on en peut voir fait songer aux environs de Brunoy ou de Fontainebleau. Peu de sources vives. Nulle cascade qui s’épande en fumée et se résolve en pierres précieuses. Les belles fleurs des hautes altitudes manquent absolument : iris, gentiane acaule au ras de terre, églantines sauvages et les rhododendrons tels que des roses naines dans un buisson rouillé. Sur la route grise on cherche vainement ces papillons de satin bleu, de velours fauve, de taffetas jaune pâle qui se posent sur les chemins des Pyrénées ou des Vosges, folâtrant, aux marges des ruisseaux, avec les vives libellules, les æschnes transparentes, lorsque les prés encore verts sont fleuris de colchiques et d’œillets attardés.

L’Ardenne est forestière. L’arbre y triomphe dans toute sa vigueur, dans son indestructible magnificence. Maître de la pierre qu’il a domptée, asservie et qu’il étreint de toute part, il enfonce dans le schiste ou le granit des racines vigoureuses qui font éclater les cailloux les plus durs et s’incorporent la solidité du minéral. Géants pacifiques. Les animaux qui vivent à son ombre lui demandent tour à tour la pâture et d’inaccessibles demeures. Depuis le sanglier, le cerf et le chevreuil, qui dans les fourrés, les halliers, dans l’horreur sacrée et la verte solitude, ont leurs bauges ou leurs réserves ; depuis les voleurs de nids : martres, fouines ou renards, qui cachent leurs tanières ou creusent leurs terriers à l’abri des chênes et des hêtres, jusqu’à la grive folle qui dévore, sans craindre pièges ni lacets, le corail du sorbier ou l’améthyste du genièvre, tout ce qui vit, rouille, se terre dans le sol, fuit à travers les ronces ou voltige au faîte des rameaux, l’ondoyante couleuvre, le hérisson épineux que l’on prendrait pour une châtaigne vivante, le coq des bois qui coqueline, au soleil du matin ses turbulentes amours, oiseaux, reptiles, mammifères, tous les fils de la forêt se nourrissent d’elle, aiment et meurent à l’ombre de sa grande paix.

L’homme, bientôt, se modèle et se refait à l’image des bois paternels. Riche ou pauvre, il demande sans épuiser jamais leur fécondité ni leurs trésors, les dons magnifiques de ces lieux prédestinés. Le paysan, le vagabond, le berger, l’estivadour, en communion avec le terroir plus que le maître orgueilleux du domaine, y découvrent en toute saison, à toute heure presque, des ressources et des biens infinis. Les fruits de la ronce, la baie odorante du cormier, la mûre, la framboise, la myrtille aigrelette croissent, loin des vergers pompeux, donnent au pauvre une récolte inattendue. Et, quand arrive l’automne, la morille, l’oronge, le bolet parfumé arrondissent leur ombelle au pied des chênes, pour le contentement de ceux qui n’ayant d’autre héritage que la terre commune, l’eau des fontaines et l’air du ciel, ne récoltent vendanges ni moissons.

Le braconnier, peut-on dire, est l’homme représentatif, l’incarnation même de la contrée. Il connaît les repaires de chaque gibier, les nids et les cavernes. Il guette la couvée et sait le nombre des petits. Que la hase, la laie ou la chevrette viennent à mettre bas, il guette la croissance des levrauts, des marcassins ou du jeune chevreuil. Poil ou plume, grand ou petit, bête de choix ou de rebut, il ne dédaigne aucune proie. Et les gendarmes lui procurent, aux moments difficiles, quelques heures de gaîté.

Non moins expert dans l’art de jeter la ligne, que de tendre un collier ou de tirer la bécasse au vol, quand l’été peuple la rivière, de braconnier l’homme se fait pêcheur. Dans l’eau verdâtre, sous les herbes flottantes, il jette la mouche ou le vairon, ferre la truite et sur l’herbe humide entasse promptement les nobles poissons de bronze et d’or.

Octobre est la saison élue, et peut-on dire, le grand mois de la forêt. Les frondaisons, alors, font valoir tous ses charmes ; elle se revêt d’une entière splendeur. Le frivole printemps, le paresseux été, malgré tant de verdures aimables, de parfums, d’ombres virgiliennes, de musiques et de nids, jamais n’égalent cette gloire un peu triste, ce deuil fastueux de l’arrière-saison. En place des teintes uniformes que, d’avril à septembre, nuançaient à peine les jeux de la lumière, les taches de soleil pleuvant sur les clairières et les « ombres volages » qu’animaient les souffles du beau temps, il n’est feuillage si modeste, il n’est buisson perdu, ni arbrisseau roturier qui ne prenne part à la glorieuse métamorphose.

Et parmi les grands arbres d’où pendent toutes sortes de lianes : clématite, chèvrefeuille, ipomée et douce-amère, les grands arbres, aïeux et rois de la forêt, chacun arbore, semble-t-il, une parure insolite, une robe couleur de soleil, pour les noces d’or et la fête suprême de l’automne. Les diverses essences que, naguère, confondait encore la verdure uniforme, se manifestent par le contraste des plus riches coloris. Voici des rouges, des mauves, des bruns inattendus. Quelques feuilles, en petit nombre, se décolorent avant de tomber au pied du fût qui les porta : le tilleul devient d’un or infiniment pâle, tandis que le peuplier commun se marbre de jaune clair et de vert atténué. D’autres espèces, au contraire, se vêtent des tons les plus brillants : cinabre, écarlate, vermillon. Parfois aussi, le carmin ou l’orangé. Un sycomore groseille flambe, au soleil couchant, sur la noire dentelle des mélèzes et le vert tenace des frênes, qui gardent, à présent, leur habit de floréal.

Néanmoins, cette féerie automnale a pour caractéristique une teinte rousse d’un ton chaud, recuit et transparent, dont les arbres infirmes, déshonorés par la poussière des villes et par l’haleine meurtrière des fourneaux, les tristes marronniers des boulevards peuvent, au début de l’été donner une idée approximative, quand la précoce canicule mord à peine leurs feuillages prisonniers.

Mais, en plein bois, dans la liberté de l’air salubre, dans la lumière vierge, ces coloris un peu sombres de tan et de terre de Sienne vibrent joyeusement. A Paris, les feuilles mortes ont l’air de papier sale tombé dans la rue ; elles ressemblent à de vieux journaux. Dans l’Ardenne, elles s’apparentent aux métaux orfévrés, aux parures millénaires, aux joyaux, assombris mais non décolorés, que, dans les tombes d’Antinoë, de Thèbes ou de Pompéi, les regards sans pitié du Trafic ou de la Science découvrent sur les bras amaigris, sur la gorge pulvérulente et la parure en miettes des beautés mortes depuis vingt siècles, dont le sourire figé dans les aromates et les baumes, survit à la fin des dieux comme à la ruine des cités.

Un nuage passe. L’ondée à larges gouttes crépite sur les feuilles. Un arc-en-ciel géant pose à même le sentier sa gerbe de couleurs et, comme « un pont de perles », développe sa courbe sur la tête des arbres qu’irisent les reflets de l’averse et du couchant. Mais, bientôt, l’arche lumineuse, le clair faisceau pâlit, s’atténue et se dégrade. Le clair-obscur de l’heure envahit la futaie et les routes forestières : un oiseau de nuit, quelque chouette, sans doute, pleure sous le couvert, tandis que les dernières perles de l’arc merveilleux se dissolvent dans la brume grisâtre de la nuit.

Tout s’achève : l’heure du départ, l’heure de l’hiver ne tardera guère désormais. Que la pluie éteigne la lumière des sous-bois ! Que le vent disperse les roses sèches ! Que le bûcheron marque d’un emblème de mort les beaux arbres vêtus de gemmes triomphales ! Que la neige déshonore les halliers, les calmes retraites qui sentent la mousse, le champignon et la feuille moribonde ! Ceux qui, pendant un jour, une heure même, ont pu contempler cette féerie et ce mirage, dorénavant, sauront pourquoi la forêt des Ardennes, grand’mère des chênes, aïeule des hommes probes, industrieux et bons, héberge tant d’Esprits de Lutins, de Farfadets et de Bonnes Dames : pourquoi les Gnomes et les Salamandres, connus des seuls poètes, y folâtrent avec les écureuils, singes de l’Occident ; pourquoi, dans les nuits de lune transparente et de souffles amortis, la fée Habonde y poursuit encore Diane chasseresse ; enfin pourquoi Rosalinde et Titania y décameronnent avec les Sylphes d’Atta-Troll.

Laroche-sur-Ourthe, le 7 octobre 1913.


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