XIIIeSITUATIONHaines de proches

(Le Parent haineux — le Parent haïouréciproquement haineux)

L’antithèse, qui constitua pour Hugo le principe générateur de l’art, du dramatique particulièrement, et qui résulte bien de cette idée deluttequ’on trouve au fond, offre un de ses plus symétriques schémas en ces émotions contrastées :Haïr qui l’on doit aimer, dont le digne pendant sera le cornélienAimer qui l’on doit haïrde laXXIXe. De confluents semblables découle forcément une orageuse action.

Il est facile de prévoir les lois que voici :

1oPlus on resserrera les liens qui unissent les parents ennemis, plus on rendra sauvages et dangereux les éclats de leur haine.

2oMutuelle, cette haine caractérisera mieux notre Situation qu’en existant d’un seul côté, ce qui transformerait l’un des consanguins en tyran, l’autre en victime, et l’ensemble en une de ces données politiques :V,VII,VIII,XXX, etc.

3oLa grande difficulté sera de trouver et surtout de représenter un élément de discorde assez puissant pour produire, d’une façon paraissant vraisemblable au spectateur, la dislocation des plus solides liens humains.

A —Haine de frères— 1 :Le haï n’est pas haineux.Il est haï par plusieurs de ses frères : —Les Héliadesd’Eschyle (motif : l’envie),les Travaux de Jacob, par Lope de Vega (motif : la jalousie filiale). — Haï par un seul frère : —Les Phéniciennesd’Euripide et de Sénèque,Polyniced’Alfieri (motif : l’avarice tyrannique),Caïnde Byron (motif : la jalousie religieuse),Une famille au temps de Lutherpar Delavigne (motif : dissentiment religieux).

2 —La haine est réciproque: —Les 7 contre Thèbesd’Eschyle etles Frères ennemisde Racine (motif : la cupidité du pouvoir ; un personnage supplémentaire et admirable s’ajoute dans cette légende thébaine : la mère déchirée entre les fils comme la patrie) ;Thyeste IIede Sophocle,Thyestede Sénèque,les Pélopidesde Voltaire etAtrée et Thyestede Crébillon (motif : vengeance d’outrages) ;Rollode Beaumont et de Fletcher (motif : cupidité du pouvoir ; rôle important des instigateurs perfides).

B —Haine de père et d’enfant— 1,du fils contre son père: —Les 3 châtiments en un seulde Calderon. Ex. historique de Louis XI et Charles VII : partie de laTerrede Zola et duMaîtrede Jean Jullien.

2 —Haine mutuelle: —La vie est un songe, de Calderon ; histoire : MM. Jérôme et Victor Bonaparte (réduction à de simples dissentiments). Cette nuance me paraît une des plus belles qui soient : mais nos écrivains aiment mieux refaire leur sempiternel cocuage élégiaque.

3 —De la fille contre le père(parricide pour se délivrer de l’inceste) : —Les Cencide Shelley.

C —Haine d’un grand-père contre son petit-fils: —Cyrusde Métastase, histoire d’Amulius au commencement de Tite-Live (motif : l’avarice tyrannique). —Haine d’un oncle contre son neveu: —La Mort de Cansa, de Crichna Cavi ; une des facettes de l’action dansHamlet.

D —Haine d’un beau-père contre son gendre: —AgisetSaüld’Alfieri (motif : avarice tyrannique) ; histoire : César et Pompée. —Haine de deux beaux-frères ex-rivaux: —La Mer(Jean Jullien, 1891), — le seul drame moderne, soit dit en passant, où l’on ait su faire croître l’émotion par-delà la mort, bien avérée, du principal personnage : ce qui se conforme du reste à la réalité où l’on s’effraie, où l’on crieavant, mais où l’on ne pleure, où l’on ne sent la douleur absolue qu’après, tout espoir étant fini à jamais. Or, c’est le moment, chez nous, où le spectateur demande son pardessus au vestiaire : indice assurément de beaucoup d’émotion ! Qui sait ? la raison pour laquelle on se refuse aujourd’hui aux émotions fortes est peut-être là : comment, en effet, se présenter avec une figure encore ruisselante, des balbutiements et des mains tremblantes, incapables de retrouver le ticket exigé, devant ce placide corsage de l’ouvreuse en bonnet blanc et quasi-méprisante ?… Quant à l’originede notre bizarre coutume, — d’abandonner vite, aux soins quelconques des figurants ou d’un décor désert, le héros objet jusque-là de nos transes, à peine tombé et avant qu’il soit seulement refroidi, — je la rapporte, cette origine, à la sécheresse relative de nos deux grands chefs de file, Corneille et Shakespeare : pas assez ils n’ont eu le don des larmes, ni frayé le chemin à cette Pitié, l’une des deux sourceségalesde la tragédie antique, et qui nous aurait, elle, préservés de notre goût si barbare pour l’intrigue en elle-même.

E —Haine d’une belle-mère contre sa future bru: —Rodogunede Corneille (motif : l’avarice tyrannique).

F —Infanticide: —Conte de Noël(M. Linant, 1890). Partie de laPuissance des Ténèbres.

Je ne répéterai pas la liste des degrés de parenté où l’on pourrait transporter successivement cette Situation : le cas de haine entre sœurs, assez fréquent, offrirait pourtant une bien belle occasion pour l’étude des inimitiés féminines, si cruelles et si durables ; les haines de mère et fille, de frère et sœur ne seraient pas moins intéressantes ; de même pour les réciproques des nuances dont nous avons fourni des exemples ; n’y aurait-il pas, surtout, une belle étude dramatique dans ce profond sujet, jusqu’ici si vulgaire parce que traité par de vulgaires mains, l’antipathie de la mère et du mari d’une jeune femme ? ne représente-t-il pas le conflit naturel entre l’Idéal, l’enfance, la pureté d’une part, et de l’autre, la Vie féconde, trompeuse, mais irrésistiblement entraînante ?

Puis le motif de la haine y change un peu, et nous repose de ce sempiternel « amour du pouvoir » de presque tous les exemples existants et, ce qu’il y a de pire, invariablement peint dans l’attitude guindée du néo-classicisme.

Le personnage du Parent commun déchiré dans ces luttes de proches par l’affection qui l’attache aux deux adversaires n’a guère été modifié non plus depuis le jour où, pour l’avancer sur la scène, Eschyle fit génialement sortir du tombeau (dans lequel la tradition la couchait) sa grandiose Jocaste ; les rôles des deux parents ennemis pourraient bien se remanier aussi. Et je ne vois enfin que Beaumont et Fletcher qui aient dessiné vigoureusement les instigateurs de ces luttes impies, des figures dignes d’attraction pourtant, — des drôles suffisamment infâmes. Aux haines de proches se rattachent naturellement les haines surgissant entre des amis. Cette nuance nous est révélée par sa symétrique qui existe en laXIVe.


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