XIXeSITUATIONTuer un des siens inconnu

(Le Meurtrier — la Victime non reconnue)

Tandis que laXVIIIeatteignait son plus haut degré d’émotionaprèsl’acte accompli (sans doute parce que là, tous les acteurs du drame lui survivent et que l’horreur en gît surtout dans les conséquences), laXIXe, au contraire, où une victime doit périr et où l’intérêt croît en raison directe de l’aveugle préméditation, se montre plus pathétique dans les préparatifs du crime que dans les suites ; ceci permet de donner un dénouement heureux sans avoir recours, comme pour laXVIIIe, au procédé comique de l’erreur. Il suffira, en effet, de l’agnition aristotélicienne (reconnaissance d’un personnage par l’autre), — de laquelle notre situationXIXn’est du reste, à bien l’examiner, qu’un développement.

A 1 —Être sur le point de tuer sa fille inconnue, par nécessité divine ou oracle: —Démophonde Métastase ; l’ignorance de la parenté provient d’une substitution d’enfants ; l’interprétation de l’oracle est erronée ; autre quiproquo : la jeune première se croit, à un moment de l’action, la sœur de son fiancé. Cet enchaînement de trois ou quatre erreurs (parenté inconnue, sous le jour spécial à la donnée que nous étudions, — croyance à un danger d’inceste comme B 1 de la précédente, — enfin ambiguïté trompeuse des mots ainsi que dans la plupart des comédies), voilà qui suffit à constituer ce qu’on nomme une pièce « mouvementée », une de ces intrigues remises en vogue par le second Empire et devantl’enchevêtrementdesquelles nous voyons nos chroniqueurs naïvement s’affoler.

2 —Par nécessité politique: —Les GuèbresetLes lois de Minosde Voltaire.

3 —Par rivalité d’amour: —La petite Mionne(M. Richebourg, 1890).

4 —Par haine contre l’amant de cette fille point reconnue: —Le roi s’amuse(la découverte a lieu après le meurtre).

B 1 —Être sur le point de tuer son fils inconnu: — LesTélèphesd’Eschyle et de Sophocle (avec alternative entre ce crime et l’inceste),Cresphonted’Euripide, lesMéropesde Maffei, de Voltaire et d’Alfieri,Créusede Sophocle,Iond’Euripide. Dans l’Olympiadede Métastase, ce sujet se complique de Rivalité d’amis. —Tuer son fils sans le savoir(ex. fragm.) : 3eacte deLucrèce Borgia;le 24 févrierde Werner.

2 — Identique à B 1,avec instigations machiavéliquesservant de contreforts : —Euryalede Sophocle,Égéed’Euripide.

3 — Identique à B 2, doublée par une haine de proches (aïeul contre son petit-fils) : —Cyrusde Métastase.

C —Sur le point de tuer un frère inconnu: — 1,frères meurtriers par colère: — lesAlexandresde Sophocle et d’Euripide. — 2,sœur meurtrière par nécessité professionnelle: —Les Prêtressesd’Eschyle, lesIphigénies en Taurided’Euripide, de Gœthe et projetée par Racine.

D —Tuer sa mère inconnue: —Sémiramisde Voltaire ; ex. fragm. : dénouement deLucrèce Borgia.

E —Tuer son père sans le savoir d’après des conseils machiavéliques: — (voirXVIIe)Péliasde Sophocle etles Péliadesd’Euripide ;Mahometde Voltaire (où le héros est de plus sur le point d’épouser sa sœur inconnue). — Simplement,tuer son père inconnu: — Ex. légendaire : le meurtre de Laïus ; ex. rom. :La légende de St Julien l’Hospitalier. — Même cas réduit des proportions du meurtre à celle de l’insulte : —Le pain d’autrui, d’après Tourguéneff, par MM. Ephraïm et Schutz (1890).

F 1 —Tuer son aïeul inconnu, d’après les instigations machiavéliques de la vengeance: —les Burgraves.

2 —Le tuer involontairement: —Polydectesd’Eschyle.

3 —Tuer involontairement son beau-père: —Amphitryonde Sophocle.

G 1 —Tuer involontairement celle qu’on aime: —Procrisde Sophocle. Ex. épique : Tancrède et Clorinde, dans la Jérusalem délivrée. Ex. légend. (avec changement dans le sexe de l’être aimé) : Hyacinthe.

2 —Être sur le point de tuer son amant sans le reconnaître: —Le monstre bleude Gozzi.

Remarquable est la bizarre affection de Hugo (et — par conséquent — de ses imitateurs) pour cette situation, assez rare en somme. Chacun des 10 drames du vieux Romantique nous la montre : en 2 (HernanietTorquemada) elle figure, d’une façon accessoire à laXVIIe(Imprudence), fatale au héros aussi ; dans 4 (Marion Delorme,Angelo,La Esmeralda,Ruy Blas), ce fait de frapper involontairement qui l’on aime forme toute l’action et fournit les meilleurs épisodes ; et aux 4 autres (le Roi s’amuse,Marie Tudor,Lucrèce Borgia,les Burgraves), elle sert, en plus, de dénouement. Il semble, en vérité, que pour Hugo le drame ait consisté en cela : être la cause involontaire, soit directe, soit indirecte, de la mort de qui l’on aime ; et dans l’ouvrage où il a accumulé le plus de coups de théâtre, dansLucrèce Borgia, nous voyons revenir jusqu’à cinq fois la même situation : dès la 1repartie du 1eracte, Gennaro « laisse insulter sa mère inconnue » ; à la 2epartie, il « l’insulte lui-même sans la savoir sa mère » ; au IIeacte, elle « demande et obtient sans le savoir la mort de son propre fils », puis n’a plus comme ressource que de « l’exécuter elle-même », et, toujours inconnue, « est insultée encore par lui » ; auIIIeacte enfin, elle « empoisonne son fils sans le vouloir » et « inconnue, est insultée, menacée, puis tuée par lui ». Notez maintenant que Shakespeare, dont l’Opinion actuelle s’entête à confondre l’art avec celui de 1830, son opposé (ensemble d’ailleurs, elle jette pêle-mêle sous la même rubrique la Bible, les Nibelungen, l’Orientalisme des tapis turcs, l’Inde brahmanique, les Japoneries et l’Architecture Ogivale), — Shakespeare, dis-je, n’apas une seule fois employécette donnéeXIX, tout accidentelle et sans aucun rapport avec ses fortes études de Volontés.


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