(L’Imprudent — La Victimeoul’Objet perdu)
auxquels s’ajoutent, à l’occasion, «le Conseiller» sage qui s’oppose à l’imprudence, «l’Instigateur» mauvais, intéressé ou irréfléchi, puis la kyrielle des Témoins, Victimes secondaires, Instruments, etc.
A 1 —Par imprudence causer son propre malheur: —Eumèlede Sophocle,Phaétond’Euripide (où le Conseiller se fond avec le personnage Instrumental, et où, lié par un serment trop hâtif, il se voit dans la SituationXXIIIeA 2 :Devoir sacrifier un proche pour tenir un serment.),Le constructeur Solness.
2 —Par imprudence causer son propre déshonneur: —La Banque de l’Univers(M. Grenet-Dancourt, 1886). Ex. roman. :l’Argentde Zola. Ex. hist. : Ferdinand de Lesseps.
B 1 —Par curiosité causer son propremalheur: —Sémélèd’Eschyle. Ex. historiques (s’élevant à laXXe, « Sacrifices à l’Idéal ») : morts de tant de savants.
2 —Par curiosité perdre la possession d’un être aimé: —Psyché(empruntée au récit que La Fontaine tira d’Apulée, — débiteur lui-même, comme on sait, de Lucius de Patras, — et mise à la scène par Corneille, Molière et Quinault),Esclarmonde(M. Massenet, 1889). Ex. légendaire : Orphée ramenant Eurydice. Cette nuance s’étend dans la direction desXXXIIeetXXXIIIedonnées (Jalousie erronée et Erreur judiciaire), car elle fait aussi un vigoureux appel à la foi, dans sa plus absolue imperturbabilité.
C 1 —Par curiosité causer la mort, les maux des hommes: — LesPandoresde Voltaire et de Gœthe ;le Canard sauvaged’Ibsen (partie théorique, morale), avec A 1 comme dénouement et comme exemple pratique. Ex. légendaire : Ève.
2 —Par imprudence causer la mort d’un proche: —Renée Mauperindes de Goncourt. Ex. ord. : Soins maladroits donnés à un malade.Louise Leclercqde Verlaine.
3 —Par imprudence causer la mort deson amant: —Samsonde Voltaire,la Belle aux cheveux d’or(M. Arnould, 1882).
4 —Par crédulité causer la mort d’un proche: —Péliasde Sophocle et lesPéliadesd’Euripide. Ex. rom. (par crédulité causer le malheur de ses concitoyens) :Port-Tarascon.
Établissez, dans chacune des nuances qui précèdent, des symétriques aux cas qui ne se sont présentés, isolés, que dans une seulement, et vous avez les sujets suivants :Par imprudence(j’entends par pure imprudence, sans alliage de curiosité ni de crédulité, c’est-à-dire d’intérêt personnel ou extérieur), causer le malheur des hommes, — perdre la possession d’un être aimé (amant ou amante, époux ou épouse, ami ou amie, bienfaiteur, protégé, allié, etc.), — causer la mort d’un proche (ici, tous les degrés de parenté), — d’un être aimé ; — parcuriosité(sans mélange d’imprudence ni de crédulité, c’est-à-dire d’une façon parfaitement volontaire, encore que sottement) causer le déshonneur d’un proche (il y a des variétés assez nombreuses de déshonneur, selon qu’il touche à la probité, à la bravoure, à la pudeur, à la loyauté), — causer celui d’un être aimé, — causer son propre déshonneur ; — causer ces déshonneurspar crédulité pure(c’est-à-dire de la manière la plus innocente, puisqu’il ne s’y trouve ni imprudence ni curiosité ; quant aux ressources dont la Ruse dispose pour gagner cette crédulité, on en a une première idée par l’examen de laXIIeObtenir) ; par crédulité aussi, causer son propre malheur, — ou perdre la possession d’un être aimé, — ou causer le malheur des hommes, — ou causer la mort d’un être aimé.
Passez, à présent, aux raisons pour lesquelles se précipitent, — aussitôt que la curiosité, la crédulité ou l’imprudence pures ont agi, — les catastrophes jusque-là suspendues. Ces raisons sont : une infraction à la défense préalable articulée par une divinité ; le caractère mortel de l’action pour qui l’accomplit (caractère dû à des causes soit mécaniques, soit biologiques, soit juridiques, soit guerrières, soit autres encore) ; les conséquences mortelles de l’action pour le proche ou l’aimé de qui doit l’accomplir ; une faute antérieurement commise (avec ou sans conscience) et qui va être révélée et punie, etc.
En sus de la curiosité et de la crédulité, d’autres mobiles déterminent l’imprudence : lesTrachiniennesnous montrent la jalousie. Nous pouvons donner le même rôle à toutes les passions, toutes les émotions, tous les désirs, tous les besoins, tous les goûts sensuels, toutes les faiblesses vitales : sommeil, faim, développement de l’activité musculaire, évasion, gourmandise, luxure, tendresse, coquetterie, vanité des dons physiques, des prérogatives sociales ou des supériorités psychiques, loquacité, inconscience enfantine.
Quant au malheur final, il affectera bien des aspects, puisqu’il frappe, tour à tour, en notre personne ou dans celles que nous aimons, l’être physique, moral ou social, que ce soit en détruisant les plaisirs ou les biens, la puissance ou l’honneur.
Dans cette situation, l’Instigateur, qui n’est pourtant pas essentiel, peut devenir digne de figurer même le protagoniste : telle était Médée dansPélias. C’est peut-être la plus belle attitude qu’on puisse donner au « traître » ; qu’on se figure Iago devenu d’un drame le principal personnage ! (comme Satan l’est du monde). Ce qui devient difficile à lui trouver, c’est un mobile suffisant : l’ambition (un peu le cas deRichard III) ne paraît pas toujours vraisemblable à cause de sa façona prioride procéder, — non plus que ne le paraîtrait une foi caïniste ou shivaïte ; la jalousie et la vengeance sont un peu sentimentales pour cette figure démoniaque ; la misanthropie, trop honorable et philosophique ; l’intérêt (cas duPélias) vaut mieux. Mais l’envie, — l’envie, qui devant la sollicitude amicale ne sent que sa blessure rendue plus cuisante, — l’envie étudiée dans l’anonymat d’obscures et basses tentatives, et puis sous la honte des défaites et de sa lâcheté, pour aboutir enfin au crime, — voilà, ce me semble, le motif idéal.