CHAPITRE III

En exil.—Une duchesse violée.—L'arrivée du Roi.—Intervention de Don Jorge.—L'oncle et le neveu.—La fuite.—La duchesse au secret.—Les conseils d'un valet de chambre.—Stupéfaction et fuite du duc Octavio.

Dans les bras experts de la Pandora, Juan avait appris la volupté et tous ses raffinements. Ces leçons ne furent pas perdues. Il comprit de suite que l'amour se devait conquérir par tous les moyens, bons ou mauvais. Il était beau, il était jeune, il était fort. Les femmes seraient à lui.

Cependant, les circonstances de la mort de Don Niceto avaient été connues peu à peu; d'autres duels, d'autres enlèvements rendirent bientôt la situation de Juan intenable à Séville, et sa famille décida de l'envoyer dans le royaume de Naples, où son oncle Jorge avait été depuis peu nommé chef de la mission militaire espagnole chargée d'inculquer aux paresseux Napolitains les secrets de l'art de la guerre.

Juan, dans cette cour facile, reprit le cours de ses amoureux exploits. L'aventure qui lui fit quitter le royaume mérite d'être contée.

La duchesse Isabelle, jeune veuve d'une ravissante beauté, devait épouser le duc Octavio, mais Juan en était éperdument amoureux. Dans ses pires tromperies, il y avait en ce temps une part de sincérité.

Il n'avait abouti à rien. Il avait de plus acquis la conviction que le duc faisait à Isabelle la cour la moins platonique, désirant sans doute s'assurer de quelques gages d'amour palpable, avant que l'heure officielle de l'hyménée n'eût sonné.

À la suite d'une fête donnée au palais royal, la duchesse s'était assoupie dans un petit boudoir retiré. Juan, qui la guettait, se glissa dans la salle mi-obscure. Il éteignit la dernière chandelle et s'assit près de la belle qui sommeillait d'un léger sommeil, agrémenté sans doute de rêves d'amour.

«C'est Octavio, ton amant, qui t'éveille, dit-il, contrefaisant la voix du duc et la prenant par la taille.

—Octavio! cher Octavio!» soupira la dormeuse.

Sans autre discours, Juan mit ses lèvres sur les siennes. Ses mains chiffonnaient la dentelle. Isabelle ne résista bientôt plus.

«Octavio, par ici, vous pourrez sortir plus sûrement, dit-elle, quand ils se furent relevés.

—Oui, mon adorée. Ah! quand viendra le jour des épousailles?

—Je veux aller chercher une lumière.

—Pourquoi?

—Pour voir encore mon très cher amour.

—J'éteindrai la lumière.

—Oh! ciel, qui es-tu? Cette voix! Qui es-tu?

—Qui je suis? Un homme sans nom.

—Au secours!... Vous n'êtes pas le duc?

—Non.

—Au secours! Au secours!

—Contenez-vous, duchesse, et donnez-moi la main.

—Ne me retiens pas, misérable! Holà! valets, au secours!»

Le roi, qui aimait, en bon maître de maison, à faire un petit tour dans ses appartements avant que de faire ses dévotions nocturnes et se mettre au lit, accourut à ces cris de détresse. Peu mondain, du reste, il n'avait jamais remarqué la physionomie de Don Juan.

—Que signifient ces appels désespérés? fit-il majestueusement.

—Le roi! le roi! se lamentait Isabelle. Quelle malheureuse je suis!

—Qui êtes-vous? reprenait d'un ton sévère le monarque.

—Qui? Un homme et une femme», répondit Juan.

Le roi, dont la devise était en politique aussi bien que dans le privé: «Pas d'histoires!» jugea qu'il fallait être prudent. Il fit semblant de ne point voir la duchesse et se contenta de dire:

«Holà! mes gardes! saisissez-vous de cet homme!»

Don Jorge, qui venait lui-même de changer la garde du palais—un bon militaire ne doit point négliger le détail—accourut à cet instant à la porte.

«Don Jorge Tenorio, dit le roi, je vous charge de ces prisonniers. Apprenez qui ils sont. Mais agissez secrètement. Je crois à une mauvaise affaire. Je ne serai rassuré que quand je les saurai en votre pouvoir!»

«Emparez-vous de cet homme, dit Don Jorge.

—Qui osera? répondit Juan toujours demi caché sous son manteau.

—Tuez-le, reprit Don Jorge, s'il résiste.

—Je suis prêt à mourir! Je suis gentilhomme de l'ambassade d'Espagne!»

Don Jorge à cet instant commença de se méfier. Il avait cru reconnaître la voix.

«Éloignez-vous, dit-il à ses gardes... Retirez-vous tous dans la chambre voisine avec cette femme.

«C'est donc toi, malheureux, dit-il à son neveu qu'il venait enfin de reconnaître. Eh bien! tu me mets dans une jolie position! Que se passe-t-il?

—Il se passe ceci que j'ai trompé et possédé la duchesse Isabelle.

—Et comment?

—J'ai dû feindre d'être le duc Octavio.

—De plus en plus grave! Tu n'as donc pas assez des filles de cour et de basse-cour? La duchesse! Écoute. Tu vas sauter par ce balcon.

—Votre bonté me donne des ailes.

—Et ensuite par le premier bateau tu fileras en Sicile ou ailleurs.

—En Espagne par exemple! Allons, tout n'est pas perdu!

—Et mon prestige? Moi, avoir laissé échapper un prisonnier, moi chef de la mission militaire extraordinaire?»

Mais Don Juan avait déjà escaladé d'un pied agile le balcon et sauté au dehors.

«Mes ordres sont-ils exécutés? dit le roi qui revenait.

—J'ai exécuté, Seigneur, reprit Don Jorge, votre vigoureuse et droite justice. L'homme...

—Est mort?

—Non, il a échappé à la fureur des épées.

—Et par quel moyen?

—Voici. À peine aviez-vous donné vos ordres que, sans chercher à s'excuser, le fer à la main, il roula son manteau autour de son bras et avec une grande prestesse, attaquant les soldats, parvint jusqu'au balcon d'où, en désespéré il se jeta dans le jardin. Mes soldats le retrouvèrent à terre, baigné de sang, agonisant. Ils s'apprêtaient à l'emporter, quand, soudain, avec une telle promptitude que j'en demeurai interdit, il s'échappa...

—C'est du joli! Et la femme?

—La femme dont vous apprendrez le nom avec étonnement, la duchesse Isabelle, retirée dans cette chambre, assure que c'est le duc Octavio lui-même qui l'a fait tomber dans ce piège et déshonorée.

—Je ne comprends pas très bien.

—Moi non plus. Je me contente de répéter.

—Ah! honneur! honneur! pauvre honneur! Si tu es l'âme de l'homme, pourquoi t'a-t-on placé dans la femme, qui est l'inconstance même?»

Cependant le garde amenait la duchesse devant le roi.

«Comment oserais-je lever les yeux sur Votre Majesté?» dit-elle timidement.

Le roi donna ordre à la troupe de se retirer.

«En effet, répondit-il... Quelle mauvaise étoile vous inspira, madame, de profaner ainsi un palais... Prenez-vous ma maison pour un b...?

—Pardon, Seigneur!

—Tais-toi. Ta langue ne pourra jamais excuser ton offense. Cet homme était donc le duc Octavio?

—Seigneur!

—Ah! l'amour brave ainsi les gardes et les valets! Don Jorge Tenorio! enfermez cette femme dans une tour, au secret, et faites saisir le duc. Je veux maintenant qu'il lui tienne parole!

—Grand Seigneur, jetez les yeux sur moi. Je suis coupable, mais, s'il le veut, le duc Octavio me disculpera!»

Le duc Octavio s'éveillait à ce moment. Le jour avait point en effet tandis que se déroulaient ces redoutables événements.

Son valet Ripio fut tout étonné de le trouver debout de si bonne heure.

—Eh quoi? plus de repos, seigneur?

—Le repos ne peut calmer le feu que l'amour allume en mon âme, répondit le duc. C'est un enfant qui ne se plaît pas dans un lit moelleux, entre deux draps de toile de Hollande recouverts d'hermine. Il se couche et ne se repose pas. Il est matinal et joue comme un enfant. Le souvenir d'Isabelle, Ripio, m'ôte la tranquillité. Comme elle vit dans mon âme, mon corps veille sans cesse, gardant, absent et présent, le château de l'honneur!

—Pardonnez-moi, votre amour est un sot amour.

—Que dis-tu, maître fou?

—Je dis ceci. C'est une sottise d'aimer comme... Voulez-vous m'écouter?

—Va, poursuis.

—Je poursuis. Isabelle vous aime-t-elle?

—En doutes-tu?

—Non, mais je le demande. Et vous, l'aimez-vous?

—Moi? Oui.

—Eh bien! ne serais-je pas un fou fieffé si je m'affligeais étant aimé d'une femme que j'aime? Donc si vous vous aimez tous les deux d'une égale ardeur, dites-moi qui vous empêche de vous marier sans attendre plus...

Sur ces entrefaites, un domestique entra.

«Le chef de la mission militaire espagnole, ambassadeur extraordinaire, vient, dit-il, de mettre pied à terre dans le vestibule! Il demande d'un ton courroucé et hautain à parler à Votre Grâce. Si j'ai bien compris, il s'agirait de prison.

—De prison! Dis-lui d'entrer.»

Don Jorge pénétra accompagné de soldats.

«Qui dort ainsi, dit-il sur le seuil d'une voix sentencieuse, doit avoir la conscience nette.

—Oh! reprit Octavio. Est-il convenable que je dorme quand Votre Excellence me fait l'honneur de me rendre visite? Je veillerai toute ma vie. Pour quelle cause êtes-vous venu?

—Parce que le Roi m'a envoyé ici.

—Et quelle bonne étoile a voulu que le Roi songeât à moi? Vous n'ignorez pas que, le cas échéant, je lui donnerais ma vie.

—Hélas! Hélas!

—Marquis, je n'ai nulle inquiétude. Parlez.

—Le Roi m'a envoyé pour vous arrêter...

—Et de quoi donc suis-je coupable?...

—Vous le savez mieux que moi. Mais si, par hasard, je me trompe, écoutez la mésaventure et sachez pourquoi le Roi m'a envoyé. À l'heure où les noirs géants, pliant leurs sinistres pavillons, fuient pêle-mêle devant le crépuscule, je traitais de certaines affaires en compagnie de Son Altesse. Les grands aiment l'aube de la nuit. Nous entendîmes une voix de femme qui criait au secours. À ce bruit, le roi lui-même s'élança, et il trouva la duchesse dans les bras d'un homme gigantesque...

—Un homme gigantesque! gigantesque!

—Le Roi ordonna qu'on se saisît d'eux. Je tentai de désarmer l'homme. Mais je crois que le démon avait pris cette forme humaine, car devenu soudain vapeur, il s'échappa par le balcon à travers les ormes.

—Et la duchesse?

—La duchesse, arrêtée, déclara que c'était le duc Octavio qui l'avait ainsi abusée en lui promettant de l'épouser...

—Que dites-vous?

—Je dis ce que tout le monde sait, qu'Isabelle, par mille moyens...

—Laissez-moi, ne me parlez pas d'une pareille trahison. Isabelle me trompe! Je deviens fou! Mais non, ce n'est pas vrai!

—Comme il est vrai que les oiseaux volent dans l'espace, que les poissons vivent dans les eaux, que la loyauté habite dans un véritable ami, que la trahison est dans un ennemi, j'ai dit la pure vérité.

—Marquis, je veux vous croire. Il n'y a rien qui m'étonne, car la femme la plus constante n'en est pas moins femme. Mon outrage est avéré.

—Le Roi ne voit d'autre solution, à ce que j'ai cru comprendre, que de vous faire épouser solennellement et sans tarder la duchesse.

—Certes, j'avais jadis à cette fille promis le mariage, mais aujourd'hui... Par la Madone!

—Vous n'avez qu'une ressource, vous absenter de ce pays. Et que votre départ soit prompt!

—Je vais m'embarquer pour l'Espagne aujourd'hui même.

—La porte du jardin est ouverte. Partez, je ne vois rien!»

Le duc Octavio ne se le fit pas dire deux fois. Il quitta sa maison tout en maugréant:

«Un homme dans le palais avec Isabelle! Je deviens fou. Les femmes: des girouettes!»

Après de nombreuses péripéties parmi lesquelles un naufrage, Juan revint sur la terre d'Espagne. Il emportait malgré tout un remords, le souvenir de la belle duchesse qu'il avait, en la nuit noire, tenue entre ses bras... À défaut d'autre mémoire, il avait celle de la volupté... Cependant, jeté au rivage par la tempête, il se consola en séduisant la fille des pauvres pêcheurs qui l'avaient recueilli.

LES MAYAS AU BALCONPLANCHE III(Photo J. Lacoste, Madrid).F. Goya.—LES MAYAS AU BALCON

Petite revue du demi-monde.—Inès d'Ulloa.—Discours de l'abbesse.—Visite de la duègne.—La lettre d'amour de Don Juan.—Don Juan au couvent.—L'enlèvement.—Don Gonzalo d'Ulloa.—Propos aigres-doux.—Le réveil de Doña Inès.—La séduction de Don Juan.—Arrivée inopinée de Don Gonzalo.—Violente discussion.—Mort du commandeur.

De retour à Séville, Don Juan se rendit chez son ami Mota, en la compagnie duquel il avait jadis mené la joyeuse vie:

«Vous ici, Don Juan!

—Naples est pourri, pourri, mon bon! Rien à faire chez les mangeurs de pastas! Et quoi de nouveau à Séville?

—Tout y est bien changé.

—Les femmes?

—Chose jugée.

—La Pandora?

—Se retire des affaires après fortune faite.

—Magdalena?

—À l'hôpital.

—Soledad?

—Au tombeau.

—Charmant séjour. Et Constance?

—Elle pleure ses cheveux et ses sourcils. Le Portugais l'appelle vieille, et elle entend belle.

—Et Téodora?

—Au printemps dernier, elle échappa à une indisposition galante, et devant moi il lui tomba une dent parmi les fleurs de sa conversation.

—Julia, celle du Candilejo?

—Elle se défend avec son fard.

—Se vend-elle toujours comme poisson frais?

—Elle se donne pour poisson salé.

—Le quartier de Cantarranas est toujours bien habité?

—Surtout par les grenouilles.

—Et les deux sœurs de nos amours vivent-elles toujours?

—Ainsi que la guenon de leur mère Célestine qui leur enseigne les bons principes.

—La vieille de Belzébuth! Comment va l'aînée?

—Elle a un petit saint pour qui elle jeûne.

—Et l'autre?

—L'autre fait flèche de tout bois.

—Mais assez des catins! Et dites-moi, Mota, Inès? douce Inès?»

La voix de Juan tremblait légèrement en prononçant ces mots. Doña Inès d'Ulloa était une jeune fille qu'il avait connue toute enfant. Alors qu'ils jouaient ensemble, il la considérait déjà comme son bien, sa propriété. À la majorité de Don Juan, il avait été question de lui faire épouser cette riche et charmante héritière. Mais le projet avait été écarté par l'opposition du père, Don Gonzalo, auquel la réputation de Don Juan semblait du plus mauvais aloi.

Parmi les aventures, le jeune chevalier ne s'était point soucié de ce mariage. Il rencontrait toujours Doña Inès dans le monde. Il se disait qu'elle serait un jour à lui comme les autres femmes. Il l'aurait, sinon vierge, du moins mariée.

Cependant, dans ce voyage en Italie, il avait senti son sentiment s'exaspérer étrangement pour la pure jeune fille auprès de laquelle il avait grandi et dont il se trouvait maintenant séparé. L'absence révèle l'amour, dit-on.

«Inès, répondit Mota après une hésitation. Inès, on ne sait pourquoi, est entrée au couvent.

—Au couvent?

—Et elle doit demain prononcer ses vœux!»

Le visage de Don Juan devint cendre. Il se passait un combat en lui.

«Dieu n'a pas encore le dernier mot», murmura-t-il...

La mère abbesse était inquiète de ses nouvelles religieuses. Aussi laissait-elle à celle qui ne serait bientôt plus Doña Inès d'Ulloa quelques privautés de nature à lui adoucir la transition de la vie mondaine à la vie religieuse. Sur la demande de la jeune fille elle-même, la date de ses vœux avait été avancée. Mais avait-elle ainsi trouvé le repos?

«Quels souvenirs, lui disait la mère abbesse, auriez-vous encore des traces et plaisirs du monde! Derrière ces saintes murailles, vous ne connaîtrez pas le doute. Quand vous aurez pris l'habitude de ce verger, douce colombe, vous n'aspirerez plus à étendre vos ailes dans l'espace. Lis charmant, votre calice ne s'ouvrira ici qu'aux baisers du zéphyr, et ici tomberont doucement vos feuilles. Dans le coin de terre où notre chétive personne est renfermée, dans le coin de ciel qui apparaît à travers les grilles, vous ne verrez qu'un lit où vous reposerez dans un doux sommeil... Ah! j'envie, Inès, la vie d'innocence qui vous est réservée.

«Mais pourquoi baissez-vous la tête, pourquoi ne me répondez-vous pas? Pour aujourd'hui encore, vous aurez la visite de la gouvernante qui vous a élevée. Cette bonne fille vous consolera peut-être... N'oubliez pas cependant, mon enfant, que vous ne devez pas jeter de regards en arrière... Demain seront prononcés vos vœux.

—Que Dieu vous accompagne, ma mère.

—Adieu, ma fille.»

La mère abbesse partie, Inès se laissa aller à quelques réflexions mélancoliques. Elle avait voulu entrer dans ce couvent, et maintenant un vrai tourment, un tremblement la prenait à l'idée qu'elle prononcerait demain les vœux qui devaient la lier pour jamais...

Cependant la gouvernante Brigitte venait de pénétrer auprès d'elle par autorisation spéciale. De suite la duègne poussa la porte derrière elle.

«L'ordre est de laisser la porte ouverte, remarqua Inès.

—C'est bon et sage pour les autres novices, mais pour vous...

—Brigitte, ne vois-tu pas que tu enfreins les ordres du monastère?

—Bah! C'est plus sûr de cette façon. On peut parler sans mystère et sans embarras. Avez-vous regardé le livre que je vous fis parvenir en cachette il y a tantôt deux heures?

—Je l'avais oublié!

—Je vous suis bien obligée de cet oubli.

—La mère abbesse me vint rendre visite.

—La vieille impertinente!

—Mais le livre est-il donc si intéressant?

—S'il est intéressant? Sache que je l'ai laissé bien troublé, le malheureux.

—Et qui donc?

—Lui, Don Juan...

—Don Juan! Il est donc de retour? Qu'entends-je? Et c'est lui qui me l'envoie.

—Sans doute.

—Oh! je ne dois pas le prendre.

—Pauvre garçon! Mais c'est le désespérer, c'est le tuer!

—Que dis-tu?

—Si vous ne prenez pas ce livre d'heures, il en aura tant de chagrin qu'il en tombera malade. Je le vois d'ici.

—Eh bien! s'il en est ainsi, je le regarderai.

—Vous ferez bien.»

Inès prit alors le livre qu'elle avait mis sous l'oreiller de son petit lit.

«Qu'il est joli! dit-elle.

—Qui veut plaire y met tous ses soins.

—Et regardez les belles prières.»

Tandis que Inès feuilletait avec admiration le beau livre à fermoir d'or, une lettre s'en échappa et tomba à terre.

—Un petit papier, fit Brigitte.

—Une lettre!

—Pour vous offrir le cadeau.

—Quoi! le papier serait de lui.

—Que vous êtes innocente! Puisqu'il vous fait le cadeau, il est naturel que la lettre soit de lui.

—Ah! Jésus!

—Qu'avez-vous?

—Rien, Brigitte, ce n'est rien.

—Mais si, vous changez de couleur...»

La maligne gouvernante savait fort bien ce qui se passait dans l'âme de sa jeune maîtresse, sa chère maîtresse qu'elle avait vue, elle aussi, avec peine entrer au couvent.

«La main me brûle, reprit Doña Inès, qui a touché ce papier.

—Dieu me protège! Jamais je ne vous ai vue ainsi... Vous tremblez.

—Malheur à moi!

—Mais qu'avez-vous donc?

—Je ne sais... J'entrevois mille fantômes inconnus qui traversent mon esprit et le torturent.

—En est-il un par hasard, entre eux, qui ressemble à Don Juan?

—Je ne sais. Depuis que tu m'as redit son nom, cet homme, que j'avais oublié, presque oublié, est toujours devant moi. Ah! quelle fascination il a depuis l'enfance exercée sur mes sens... Voici à nouveau que l'image de Tenorio absorbe toutes mes pensées.

—Je suis tentée de croire que vous ressentez de l'amour.

—De l'amour! Est-ce cela de l'amour?

—Le moins entendu y verrait de l'amour. Revenons à la lettre. Qui vous arrête?

—Je la regarde, mais n'ose la lire: «Inès de mon âme...» Vierge sainte, quel début!

—Allons, allons, continuez. C'est de la poésie.

—«Lumière où vient puiser le soleil... Ravissante colombe privée de la liberté, si vous daignez abaisser sur ces lignes vos beaux yeux, ne les détournez pas avec colère sans aller jusqu'au bout...»

—Quelle délicatesse! interrompit Brigitte. Qui aurait plus de déférence?

—Brigitte, je ne sais ce que j'éprouve...

—Continuez, continuez la lecture...

—«Nos pères, vous le savez, avaient jadis décidé d'unir nos deux destinées... Ravie d'un si riant espoir, mon âme, Inès, avait toujours aspiré à vous. L'étincelle d'amour qui avait jadis jailli de mon cœur, le temps l'a convertie en un feu dont la flamme grandit sans cesse en moi...»

—C'est évident. Je sais, moi, qu'on lui avait toujours fait espérer votre amour...

—«L'absence a exaspéré encore mon sentiment. Et me voici aujourd'hui suspendu entre la tombe et mon Inès.»

—Comprenez-vous, Inès? Si vous aviez repoussé ce livre d'heures, il vous eût fallu à l'instant préparer son suaire.

—Je me meurs.

—Poursuivez.

—«Inès, âme de mon âme, attrait unique de ma vie, perle cachée parmi les algues de la mer, colombe qui n'a point voulu voler loin du nid, Inès, si à travers ces murs tu regardes tristement le monde, si pour lui tu soupires, avide de liberté, souviens-toi qu'aux pieds de ces mêmes murs où tu es prisonnière Don Juan, prêt à te sauver, tend vers toi les bras...»

Sur ces derniers mots, Inès se sentit prête à s'évanouir. Mais Brigitte tenait à ce que la missive fût lue tout entière, et elle dut continuer:

«Souviens-toi de celui qui pleure sous ta persienne, la nuit l'y surprendra. Pour toi seule il vit, chère âme. Que tu l'appelles, il volera à tes pieds.»

—Il viendrait! Il viendrait! À votre signe...

—Il viendrait!

—Oh! oui! Mais finissez.

—«Adieu! lumière de mes yeux... Médite avec calme, je t'en prie, tout ce que je t'ai dit. Si tu hais ton cloître, qui doit être ton tombeau, ordonne, et Juan saura braver tous les périls.»

Inès demeura un instant silencieuse:

«Ah! dans quel trouble nouveau me jette cette lecture, dit-elle enfin, oppressée. On dirait qu'une lumière nouvelle se montre à moi...

—Don Juan vous attend.

—Don Juan! Nos deux destinées sont-elles donc à ce point unies?

—Silence, j'entends un pas...»

Les deux femmes écoutaient. Il était neuf heures du soir, et l'ombre s'était faite autour des hauts murs du couvent.

—Qui peut venir ici? dit Inès avec effroi.

—Lui seul!

—Qui?

—Lui!

—Don Juan!»

La porte s'était ouverte, en effet, et Don Juan était entré. Il se précipita, un genou en terre, et prit la main de ta tremblante Inès.

«Ma chère Inès, Inès de mon cœur, répétait-il.

—Est-ce vous, Don Juan? Ou bien est-ce un fantôme?...»

Mais trop faible pour tant d'émotions, elle s'évanouit et laissa tomber la lettre à terre.

«Je vais prendre Doña Inès dans mes bras, dit Juan à ta gouvernante, et gagner au plus tôt le cloître solitaire, puis la porte.

—Je suis à vos ordres, reprit la duègne. Tout ce que vous ferez pour la sauver de ce couvent sera bien, mon seigneur.

—Je sortirai d'ici, s'il le faut, l'épée dans ma main libre...

—Ah! vous êtes un lion! Rien ne vous trouble, ne vous arrête... Je m'attache à vos pas.»

Mais l'abbesse avait entendu le bruit insolite de l'arrivée de Don Juan. Elle se rendit à la chambrette d'Inès et fut stupéfaite de n'y plus trouver personne.

«Ces gouvernantes! fit-elle inquiète. Jamais je ne les laisserai pénétrer auprès de mes saintes enfants.

—Ma mère, ma mère, dit la sœur tourière, qui entrait précipitamment, il y a à la porte un noble vieillard qui désire vous parler.

—Un homme! Dans le couvent! À cette heure! C'est inutile.

—Il est, dit-il, chevalier de Calatrava, ce qui lui donne le privilège d'entrer. L'affaire est d'urgence, dit-il.

—A-t-il dit son nom?

—Sa Seigneurie Don Gonzalo de Ulloa.

—Don Gonzalo! Qu'il entre!»

La visite du père coïncidait avec la disparition de la fille. Que signifiait tout ceci?

Don Gonzalo était un grand vieillard aux traits un peu rudes, au regard froid, à la mine sévère.

«Mère abbesse, dit-il, pardonnez-moi de vous déranger à pareille heure. Mais il s'agit d'une affaire qui intéresse peut-être notre honneur...

—Jésus!

—Écoutez.

—Parlez donc.

—J'avais conservé jusqu'ici un trésor plus précieux que tout l'or du monde. Ce trésor est mon Inès.

—Précisément...

—Or, j'ai appris à l'instant que sa duègne vient d'être vue en ville parlant avec un certain Don Juan Tenorio, un homme qui n'a pas sur la terre son pareil pour l'audace et la perversité. Jadis, on songea à le marier avec ma fille... Mais en raison de ses vices, de ses crimes, j'ai refusé... Que cet homme songe à se venger, c'est dans sa nature. Il est, paraît-il, revenu de Naples. Je dois être sur mes gardes, car il suffirait à ce fils de Satan d'un jour, d'une heure d'imprévoyance pour ternir mon honneur... Il a séduit cette duègne par ses discours et de l'argent, j'en jurerais... Elle est maintenant au couvent... Je suis venu afin de vous prier d'en finir avec cette vieille femme. Qu'Inès demeure seule et, puisqu'elle l'a voulu, prononce demain les vœux qui la feront disparaître du monde!

—Vous êtes père, et vos inquiétudes se comprennent, commandeur, mais remarquez que vous m'offensez!

—Vous ignorez qui est don Juan!

—Si pervers que vous le peigniez, je vous dis que Doña Inès est en sûreté tant qu'elle sera ici, Don Gonzalo.

—Je le crois, mais allons au fait. Remettez-moi cette duègne et excusez mes idées mondaines.

—On se conformera à vos exigences.»

Sur ce la mère abbesse appelle la tourière.

«Sœur tourière, lui dit-elle, allez donc quérir Doña Inès et sa duègne. Elles ont quitté la chambre.»

La tourière sortit.

«Elles ont quitté la chambre? reprit Don Gonzalo avec inquiétude.

—Oui, elles sont sorties l'une et l'autre, je ne sais pourquoi.»

À cet instant, Don Gonzalo aperçut la lettre qui traînait à terre. Il la prit et l'examina:

«Malédiction! s'écria-il soudain... Mes inquiétudes me le criaient! Lisez, ma mère:Inès de mon âme.» SignéDon Juan. Voici la preuve écrite. Tandis que vous priiez Dieu pour elle, le Diable est venu qui l'a enlevée!

La tourière accourait à ce moment.

«Madame! madame! Je n'ai pas retrouvé Doña Inès. Mais tout à l'heure un homme a escaladé avec une échelle le mur du jardin.

—C'est bien lui! fit le commandeur. Je pars... Malheur à moi!

—Où allez-vous, commandeur?

—Sotte! À la poursuite de mon honneur que vous avez laissé voler!»

Avec l'aide de son valet Ciutti, Don Juan avait fait transporter Inès dans sa maison de campagne, aux proches environs de Séville, dans un paysage enchanteur. C'est là que la jeune fille reprit ses sens. Brigitte était auprès d'elle.

«Où suis-je? dit-elle.

—Dans la maison de Don Juan.

—La maison de Don Juan n'est pas un lieu convenable pour moi: Je suis noble! Brigitte. Viens. Il faut partir d'ici.

—Don Juan va revenir, Don Juan qui vous a sauvée de la mort du cloître...

—Oui, mais il m'a empoisonné le cœur.

—Vous l'aimez donc?

—Je ne sais; mais, par pitié, fuyons, fuyons au plus vite cet homme au seul nom duquel je sens se dérober mon cœur...

—Vous l'aimez?

—Certes, si cela est de l'amour, je l'aime, mais je sais aussi que cette passion me déshonore. Si mon faible cœur m'entraîne vers Don Juan, mon honneur et mon devoir m'éloignent de lui. Partons donc d'ici avant qu'il ne revienne: la force me manquerait si je le voyais à mes côtés. Partons. Mon père, Don Gonzalo, me recevra.

—Mais Juan s'est rendu auprès de Don Gonzalo pour lui demander son pardon et sa parole.

—Est-ce vrai?

—Du reste, voici un bruit de rames sur le Guadalquivir. N'entendez-vous point? C'est la barque de Don Juan.»

C'était lui en effet. Il sauta légèrement du frêle bateau et, en un instant, fut auprès d'Inès. Minuit venait de sonner. Le silence était tombé sur la campagne et sur le fleuve...

«Où est Don Gonzalo? lui dit Inès.

—À cette heure, répondit Juan, il dort tranquillement. Je n'ai pu le joindre, mais l'ai rassuré par un message.

—Que lui avez-vous dit?

—Que vous étiez en sûreté sous ma garde, respirant les saines brises de la campagne...»

Don Juan prit la main d'Inès.

«Calme-toi donc, ma vie. Repose ici et pour un instant oublie la sombre prison de ton couvent. Ah! n'est-il pas vrai, ange d'amour, que sur ce rivage solitaire l'air est meilleur, la lune brille d'un éclat plus pur? Ces bises qui passent, pleines des doux parfums des fleurs champêtres, ces eaux calmes et limpides, ces forêts qui chantent doucement en attendant l'aurore, ne respirent-elles point l'amour?

«Écoute mes paroles, Inès. Elles respirent aussi l'amour. De tes yeux coulent deux perles liquides. Permets-moi de les boire, agenouillé devant toi. Oui, vois, ce cœur inconstant est devenu à jamais ton esclave.

—Taisez-vous, pour Dieu, Don Juan, reprit Inès... par pitié, taisez-vous... En vous écoutant, il me semble que la folie trouble mon cerveau et que mon pauvre cœur à moi brûle. Oh! dites-moi seulement que vous ne m'avez pas donné à boire un philtre infernal...

—Je t'ai donné la sincérité de mon âme.

—Assez, assez, Don Juan... Je ne pourrais plus résister. Oh! je sens que je vais à vous comme ce fleuve va à la mer. Pitié! pitié! Don Juan! Arrache-moi le cœur ou aime-moi parce que je t'adore!

—Mon cœur, cette parole change mon être au point de me laisser espérer que l'Éden s'ouvrira pour moi. Non, Doña Inès, ce n'est pas Satan qui m'inspire cet amour, c'est Dieu qui veut sans doute par toi me gagner à lui... Bannis toute inquiétude, à tes pieds je me sens capable de vertu. Oui, mon orgueil, je te le promets, s'inclinera devant le bon commandeur. Il m'accordera ta main ou n'aura qu'à me tuer.

—Don Juan de mon cœur!

—Silence! Avez-vous entendu... Une barque vient d'aborder. Je vois des hommes qui se dirigent vers la maison. Veuillez m'attendre quelques instants.»

ENLEVEMENT DE DONA INESPLANCHE IVEug. Devéria.—ENLÈVEMENT DE DONA INÈS

Mais le valet de Don Juan, Ciutti, accourait. Il rencontra son maître qui descendait au grand salon d'entrée, mal éclairé aux chandelles.

«Seigneur, sauvez votre vie, lui dit-il.

—Qu'y a-t-il?

—Le commandeur arrive avec des gens armés.

—Laisse-le entrer, lui seulement...

—Mais, seigneur...

—Obéis-moi...»

Mais déjà Don Gonzalo, bousculant violemment la porte, venait de pénétrer dans la salle.

«Où est-il ce traître?» criait-il, agitant son épée.

Don Juan s'avança:

«Me voici, dit-il, mais faites attendre, je vous prie, ces gens à la porte!»

Le commandeur, étonné de ce calme, fit signe à sa troupe de demeurer au dehors. Alors Don Juan s'avança et poliment mit un genou à terre devant Don Gonzalo.

«Me voici à tes pieds.

—Tu es donc vil jusque dans tes crimes, Don Juan?

—Retiens ta langue, vieillard, et écoute-moi un instant.

—Comment les paroles pourraient-elles effacer ce que la main a écrit sur ce papier? Aller surprendre, infâme, l'extrême candeur de celle qui ne pouvait soupçonner le poison contenu dans ces lignes! Verser traîtreusement dans son âme chaste le fiel qui déborde de ton âme sans foi ni vertu. Vouloir ainsi ternir l'éclatante pureté de mon blason comme s'il était une guenille dédaignée d'un marchand. Est-ce là, Tenorio, le courage dont tu te vantes? Est-ce là cette audace proverbiale que t'attribue le vulgaire craintif? Avec les vieillards et les jeunes filles tu en fais étalage, et pourquoi? vive Dieu! pour venir ensuite lécher leurs pieds et prouver ainsi que tu manques à la fois de courage et d'honneur.

—Commandeur!

—Misérable! Tu as volé ma fille Inès dans son couvent, et je viens, moi, prendre ta vie ou mon bien.

—Jamais mon front ne s'est incliné devant aucun homme; jamais je n'ai supplié ni père ni roi, et je reste à tes pieds dans la position où tu me vois. Juge, Gonzalo, de la puissance du motif qui m'y retient.

—Ce qui t'y retient, c'est la peur de ma justice.

—Par Dieu! Écoute-moi, commandeur, ou je ne saurai me contenir. Je redeviendrai ce que j'ai toujours été et ce qu'à cette heure je ne voudrais plus être.

—Vive Dieu!

—Commandeur, j'idolâtre Doña Inès. Je suis convaincu que le ciel me l'a réservée pour ramener mes pas dans le droit chemin. Ce n'est pas sa beauté que j'aime ni sa grâce que j'adore, mais, Don Gonzalo, j'adore la vertu personnifiée en Doña Inès. Ce que ni juges ni évêques n'ont obtenu de moi par les cachots et les sermons, sa candeur l'a obtenu. Son amour fait de moi un autre homme; il régénère mon être. Elle peut transformer en un ange celui qui était un démon. Comprends-tu enfin, Don Gonzalo, ce que t'offre l'audacieux Don Juan Tenorio, agenouillé devant toi? Je serai l'esclave de ta fille; je vivrai dans ta maison; tu gouverneras mes biens et me diras: Voilà ce qui doit être. Indique-moi le temps de ma réclusion. Je me soumets à toutes les épreuves que tu exigeras de mon audace et de ma fierté. Je les subirai dans la forme que tu me prescriras; et quand ta conscience jugera que j'ai su la mériter, je lui donnerai un bon mari, et elle me donnera le paradis.

—Assez, Don Juan. Je ne sais comment j'ai pu me contenir en entendant les honteuses preuves de ton infâme effronterie. Don Juan, tu es un lâche. Quand tu te sens pris, il n'y a pas de bassesses que tu ne tentes pour te tirer d'affaire.

—Don Gonzalo!

—J'ai honte de te voir ainsi à mes pieds. Ce que tu voulais gagner par la force, tu cherches à l'obtenir par la prière.

—Tout se règle ainsi du même coup.

—Jamais, jamais. Toi, son époux! Je te connais depuis trop longtemps. Je la tuerai avant. Allons! rends-la-moi de suite. Autrement ta vile posture ne m'empêchera pas de te traverser la poitrine.

—Réfléchis bien, Don Gonzalo; avec elle tu me feras perdre peut-être jusqu'à l'espoir de mon salut.

—Que m'importe ton salut!

—Commandeur, tu me perds!

—Ma fille? Où est ma fille?

—Remarque que j'ai tenté par tous les moyens de te donner satisfaction. Les armes à la ceinture j'ai toléré tes outrages; à genoux, je t'ai proposé la paix.»

Don Juan se releva. Don Gonzalo tenait son épée en avant.

«Ma fille! ma fille! te dis-je, lâche qui m'as frappé par derrière...

—Ah! ce supplice a trop duré, reprit Don Juan avec un rire qui sonna étrangement. L'enfer triomphe!»

Mais Don Gonzalo avait ouvert la porte.

«A moi, mes gens!» cria-t-il.

Juan avait saisi son pistolet.

«Ulloa, dit-il, tandis que la foule des soldats faisait irruption, si mon âme va à nouveau se plonger dans le vice, tu répondras pour moi quand Dieu m'appellera devant son tribunal de justice.»

Il fit feu. Le commandeur tomba raide mort entre les bras de ses soldats.

Mort d'Inès.—Débordements de Don Juan.—Sa profession de foi.—Arrivée de Doña Elvire.—Sanglants reproches.—Piteuses explications.—Vive querelle de famille.

C'est par miracle que Don Juan, après cette terrible aventure, échappa à la justice. Mais il reçut plusieurs coups d'épée des soldats, en sorte qu'il put plaider la légitime défense. Doña Inès s'enfuit au couvent; mais quelques jours après sa rentrée, elle commença de dépérir et mourut rongée par le terrible mal intérieur qui la dévorait. Les uns prétendent que l'affreuse mort de son père fut cause du trépas de cette belle enfant; ceux qui la connaissaient mieux affirment que ce fut sa passion inassouvie pour Don Juan qui la conduisit au tombeau.

Don Juan, à la vérité, ne fut pas le même dès ce jour. Il semblait qu'il voulût exercer une sorte de vengeance contre cette humanité féminine que cependant il avait déjà tant fait souffrir. Le sens de l'amour qu'il avait possédé si fort, si beau, parut émoussé en lui. Jadis, il avait été sincère dans ses séductions; ce ne fut plus désormais pour lui que jeu et comédie. C'est ainsi qu'il contracta plusieurs mariages qui furent rompus par la triste mort de ses épouses, la rupture prononcée à Rome avec l'appui des cardinaux qu'impressionnait le grand nom des Tenorio ou encore par le simple abandon. Fiancé avec Doña Elvire, il la séduisit quelques jours avant la date du mariage, puis partit dans une campagne retirée, abandonnant là la noce.

Le cynisme de Don Juan était tel que son fidèle valet, Ciutti, maître ès canailleries, en prit lui-même dégoût et se permit à diverses reprises d'en faire reproche à son maître.

«Quoi, lui répondait Don Juan, tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne! La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux! Non, non, la constance est bonne pour des êtres ridicules: toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence qui nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable, et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à séduire par cent hommages le cœur d'une jeune beauté; à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait; à combattre par des transports, des larmes et des soupirs l'innocente pudeur qui a peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose; à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et à la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs et présenter à nos cœurs les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs; je me sens un cœur à aimer toute la terre et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

—Hélas! seigneur, tant que vous ne vous en prîtes qu'aux hommes!... mais cette fille que vous avez osé disputer à Dieu! Et ne craignez-vous rien de ce commandeur que vous avez tué d'un coup de pistolet?

—J'ai eu ma grâce en cette affaire.»

Sur ces entrefaites, on sonna. Don Juan crut que c'était une charmante fillette dont, en cette campagne, il avait entrepris la conquête à défaut de plus riche morceau. Il fit donc entrer. Mais sa déconvenue fut grande quand, sous ses voiles noirs, il aperçut la fiancée qu'il avait abandonnée, Elvire, maigre maintenant, et sur les traits de laquelle se lisait une infinie désolation. Il eut un geste d'impatience.

«Me ferez-vous la grâce, Don Juan, lui dit Elvire, de vouloir bien me reconnaître, et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté?

—Madame, je vous avoue que je suis surpris et que je ne vous attendais pas ici.

—Oui, je vois bien que vous ne m'attendiez pas, et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais, et la manière dont vous le paraissez me persuade pleinement de ce que je refusais de croire. J'admire la simplicité et la faiblesse de mon cœur à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient... Mes justes soupçons chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous rendait criminel à mes yeux et j'écoutais avec plaisir mille chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon cœur; mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ... Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.

—Madame, voilà Ciutti qui sait pourquoi je suis parti.»

Ciutti fut fort inquiet de se voir mis en cause.

«Moi, seigneur, glissa-t-il à son maître à l'oreille, je n'en sais rien, s'il vous plaît.

—Eh bien! Ciutti, parlez, faisait à haute voix Don Juan qui n'avait pas l'air d'entendre...

—Parlez, Ciutti, reprit Doña Elvire, il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons.

—Allons, parle, maraud...»

Pressé de questions et voyant que, de toutes façons, l'affaire tournerait mal pour lui, Ciutti se décida à prendre une mine innocente:

«Madame, dit-il, les conquérants, Alexandre et autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire.

—Vous plaît-il, Don Juan, répondit Doña Elvire, d'éclaircir ces beaux mystères...

—Madame, fit, assez penaud, le coupable, à vous dire la vérité...

—Ah! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses! J'ai pitié de voir votre confusion. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière importance vous ont obligé à partir sans m'en donner avis; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.

—Je vous avoue, madame, que je n'ai point le talent de dissimuler et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous et que je brûle de vous rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir, non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer, mais pour un motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il est mal d'avoir, avant la date, consommé un hymen. C'est profaner le sacrement de mariage. Une telle insulte aux lois divines et humaines ne se saurait trop expier. Notre union, madame, eût été malheureuse et maudite. Oui, le repentir m'a pris, et je crains le courroux céleste...

—Ah! scélérat; c'est maintenant que je le connais tout entier, et, pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps et qu'une telle connaissance ne peut plus servir qu'à me désespérer; mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de la perfidie...

—Que penses-tu du Ciel, Ciutti?

—Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres, répondit le valet qui tremblait en même temps du blasphème qu'il était obligé de proférer.

—Il suffit, reprit Doña Elvire, qui avait retrouvé sa fierté par tant d'impudence; je ne veux pas en ouïr davantage et m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire trop expliquer sa honte, et sur un tel sujet un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures: non, non, je n'ai point un courroux à s'exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais. Et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée.»

Don Juan eut en effet maille à partir avec les frères et cousins de Doña Elvire qui s'étaient ligués contre lui. Mais il sauva inopinément l'un d'eux d'une attaque de brigands, en blessa un autre en duel et put ainsi gagner quelque temps.


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