Le déguisement.—La petite marchande de souliers de Saragosse.—La fillette rousse d'Italie.—En Flandre.—Le capitaine Gomare.—Brillants débuts guerriers.—Débauches de garnison.—Séductions et coups d'épée.—La guerre recommence.—Mort du capitaine Gomare.—La promesse.—La partie de pharaon.—Ivrognerie.
Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter l'Espagne sans encombre.
Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en route.
Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville, ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de Juan Carrasco.
Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui, de son côté et abandonnerait l'autre à son sort.
À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia. Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à l'amour.
Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau. Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas, délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites auxquels elle avait si aisément participé jusque-là.
Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa petite amoureuse, puis la jeta à la porte.
En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.
Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.
C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et de ses mercenaires.
Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la question de discipline.
Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent tous deux l'enseigne.
Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut encore la considération que leurs exploits leur avaient value.
Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car, dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.
L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et puis, n'aimait-elle pas Don Juan?
Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents, ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.
Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de protester, ils avaient pour leur répondre des cœurs endurcis et des épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres, et surtout Don Juan, une redoutable réputation.
L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre.
Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan, qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:
«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit. Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de moi.»
Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa mort.
«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes réflexions...
«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir sans confession...
—Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les grands voyages...»
Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui l'entouraient en parurent fort scandalisés.
Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:
«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez dire quelques messes pour le repos de mon âme.
—Votre volonté sera exécutée, capitaine.»
Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira tranquillement.
Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier.
Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes, parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des blessés.
«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan. J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans peur, un camarade sûr, un père pour le soldat.
—Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous donna?»
Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds, dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne. Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?»
La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.
LA STATUE DU COMMANDEURPLANCHE VIDe Novelli.—LA STATUE DU COMMANDEUR
Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin de son mouchoir et mit dans sa poche.
«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!
—Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.
—La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité, envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que nous rencontrerons?
—Je l'ai promis au capitaine mourant.
—En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!»
Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient passés entre les mains de leurs camarades.
Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé, déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait perdu.
«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront bonheur.
—Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.
—Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter!
—Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un seul coup.
—Pas de faiblesses!»
Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna.
—Paroli! s'écria-t-il.
Mais cette fois il perdit.
—Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.
Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia.
—La femme de cœur!
Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.
Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.
«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le dernier écu.»
Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt.
«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus étaient ensorcelés!»
Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt noyés dans le vin.
Enterrement de Gomare.—Modesto.—Le siège de Berg-op-Zoom.—Le capitaine Saqui-Guitra.—Mort étrange de Don Garcia.—Les débauches de Don Juan.
Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la marche en avant et une vigoureuse offensive.
Les troupes traversèrent les lieux où elles s'étaient battues quelques jours plus tôt. Beaucoup de cadavres gisaient encore çà et là dans les fossés et à travers les champs. Il s'exhalait de la plaine une odeur nauséabonde.
Un soldat de l'ancienne compagnie du capitaine Gomare fit soudain entendre une exclamation. Il venait de reconnaître, dans un fossé, la lamentable dépouille de son chef. On l'entoura. Don Juan remarqua avec surprise que la figure du mort, si calme quelques instants après qu'il eût rendu le dernier soupir, était maintenant crispée.
Il lui semblait même que ce cadavre en décomposition, de ses orbites creux, le regardait d'un air menaçant. Alors, les dernières recommandations du capitaine et la manière dont il les avait exécutées lui revinrent à l'esprit. Il tenta, en vain pour la première fois, de chasser ce remords de son esprit.
Il fit cependant arrêter quelques soldats et, malgré les sarcasmes de Don Garcia, leur donna ordre de creuser une fosse. Un capucin qui se trouvait par là récita sur la dépouille du capitaine quelques dernières prières. Les soldats, habitués à de tels spectacles, reprirent silencieusement leur marche. Cependant Juan aperçut un vieil arquebusier qui, ayant longtemps fouillé dans sa poche, y découvrit enfin un pauvre écu qu'il donna au capucin en lui disant:
«Voilà pour dire une messe au capitaine Gomare.»
Ce jour-là, Don Juan se montra au feu d'un courage intrépide. Il s'exposa cent fois à la mort, sans aucun ménagement. «On est brave quand on n'a plus rien à perdre», murmura un des partenaires de la partie de pharaon!
Quelque temps après la mort du capitaine Gomare, une nouvelle recrue fut incorporée dans la compagnie où servaient Don Garcia et Don Juan. C'était un garçon singulier, à l'air sournois et mystérieux. Irréprochable au feu, on ne le voyait jamais boire, ni jouer, ni même parler avec ses camarades.
À la longue, on lui donna le surnom de Modesto. Il fut bientôt connu sous ce seul nom dans la compagnie, même de ses chefs. Modesto passait son temps à fourbir son arquebuse ou à regarder voler les mouches.
La campagne se termina par le siège de Berg-op-Zoom qui fut un des plus durs de la guerre. Le vieux capitaine Saqui-Guitra, qui avait pris la place du pauvre Gomare, s'y illustra particulièrement. Il s'emparait chaque soir d'une redoute et ne s'arrêta pas avant la centième.
Une nuit Don Juan et Don Garcia se trouvaient ensemble en service à la tranchée, alors fort rapprochée de la grande muraille. Un tel poste était dangereux entre tous, car les sorties des assiégés étaient fréquentes, leur feu bien nourri et bien dirigé. Le capitaine Saqui-Guitra lui-même n'avait réussi à rien dans cette partie des ouvrages.
Ce ne furent, aux premières heures de la nuit, que continuelles alertes. Enfin assiégés et assiégeants parurent céder à la fatigue. On cessa le feu des deux côtés, et un morne silence descendit sur la plaine. À peine entendait-on de temps à autre quelque décharge d'une sentinelle isolée.
Il était quatre heures du matin, l'heure où les soldats les mieux aguerris ont peine à lutter contre la défaillance physique et morale. Les grands capitaines redoutent cet instant entre tous et ne se rassurent que quand les premiers feux du soleil colorent l'horizon.
«Je sens, en vérité, mon sang se glacer dans mes veines, dit tout à coup Don Garcia, et ma moelle se figer dans mes os. Je crois qu'un enfant hollandais armé d'un pot à bière aurait raison de moi. Je ne me reconnais plus. Oh! cette arquebusade dans le lointain! Mes nerfs! mes nerfs!
—Te prends-tu pour une jolie femme? fit Juan goguenard.
—Non, si j'étais dévot, je crois bien que je prendrais le bizarre état où je me trouve pour un avertissement du ciel...
Tout le monde fut surpris de ce langage, Don Juan le premier, car Don Garcia Navarro ne se souciait point à l'ordinaire des puissances célestes, sinon pour s'en moquer.
Le jeune homme vit quel étonnement avait causé sa déclaration et, cédant à la vanité, il reprit bientôt:
«Que personne ne s'imagine que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou du diable! À la garde montante, nous aurions un petit compte à régler ensemble!
—Les Hollandais, reprit Saqui-Guitra, passe encore; mais pour Dieu et les autres, il est bien permis de les craindre.
—Le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.
—Et votre âme? répondit Saqui-Guitra.
—Si j'étais sûr d'en avoir une! Qui me l'a dit? Les prêtres. Or l'invention de mon âme leur rapporte de tels revenus qu'il n'est pas étonnant qu'ils en soient l'auteur, de même que les pâtissiers ont inventé les tartes à la crème pour les vendre.
—Vous finirez mal, Don Garcia, fit le vieux capitaine d'un ton sévère. De tels propos ne se tiennent pas à la tranchée.
—Je me tais. Car je vois que mon bon camarade Juan n'est pas moins scandalisé que vous. Lui croit surtout aux âmes du purgatoire.
—Je ne pose point à l'esprit fort, répondit Juan, et j'admire sans cesse votre belle désinvolture à l'égard des puissances célestes et autres. Je vous l'avoue, ce qu'on raconte des damnés me donne parfois le petit frisson.
—En tout cas, le diable n'est guère puissant, car il nous aurait déjà emportés, mon maître. Ce garçon-là, messieurs, auquel je fis faire ses premiers pas, a déjà mis plus de gentilshommes en bière et de femmes à mal que tout le régiment de...»
Il ne put finir sa phrase. On avait entendu le coup sec d'une arquebuse, et Don Garcia, blessé, tomba en arrière.
«Je suis touché», fit-il.
D'où était partie la détonation?... Du rempart hollandais sans doute... Cependant certains aperçurent distinctement, du côté du camp, un homme qui prenait la fuite et se perdit bientôt dans l'obscurité.
La blessure de Don Garcia était mortelle. Le coup avait dû être tiré de très près et était chargé de plusieurs balles, à ce que virent les chirurgiens.
La fermeté du libertin ne se démentit pas un seul instant au lit de mort. Il envoya promener sans égards tous ceux qui lui parlèrent de sacrements.
«Après ma mort, fit-il, Juan, les moines vous diront sans doute que c'est là un châtiment divin. Par Satan! ne les croyez pas. Il est bien naturel qu'un soldat attrape un jour ou l'autre une arquebusade!
«Par exemple, si le coup a été tiré de ce côté, comme le bruit en court, veuillez faire pendre le coupable haut et court... Ce sera quelque jaloux auquel j'aurai pris sa maîtresse...
«Des maîtresses, Juan, j'en ai deux à Anvers, trois à Bruxelles et quelques autres encore dans diverses localités... Faute de mieux, je vous les lègue.
«Prenez encore mon épée et surtout n'oubliez pas la botte secrète que je vous ai apprise! Adieu! Au lieu de messes, que mes camarades se réunissent en une glorieuse orgie après mon enterrement!»
Tel fut le dernier discours de Don Garcia Navarro, descendant d'une noble et religieuse lignée espagnole. De l'autre monde, il ne montra aucun souci. Il expira, un sourire de défi sur les lèvres.
La compagnie reprit son train de vie. On remarqua seulement que Modesto avait disparu. Sans doute le taciturne camarade était-il tombé dans quelque fosse. D'autres pensèrent que c'était lui l'assassin de Don Garcia. Mais on se perdait en conjectures sur les motifs qui l'avaient poussé à ce crime.
Don Juan fut fort ému de la mort de son frère d'armes. Il l'aimait, peut-être comme un vice dont on ne peut plus se passer, mais il l'aimait.
Néanmoins il changea quelque temps de vie, impressionné par le côté mystérieux de ce trépas. C'est alors qu'on le mit en garnison à Cambrai, où bientôt ses anciennes habitudes reprirent le dessus. Comme par le passé, il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et à molester les maris.
Il était dans tout l'éclat de sa beauté. Ses manières féminines se mêlaient heureusement à la rudesse des hommes de guerre. Toute sa personne respirait la virilité, et cependant il y avait quelque chose de si tendre, de si doux, de si rêveur dans son regard! Les femmes étaient folles de lui. Elles voulaient toutes goûter de son amour, et, quand elles en avaient goûté, les autres hommes leur paraissaient fades. Elles le redoutaient, mais se seraient toutes perdues pour lui.
Aussi, chaque jour, Juan avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui la brèche, demain le balcon; le matin ferraillant avec le mari ou l'amant, le soir buvant avec les plus basses courtisanes...
Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il donna le titre duRiche désespéré.
Dans une ville du duché de Brabant, en Flandre, nommée Louvain, vivait un jeune cavalier, âgé d'environ vingt-cinq ans, appelé M. de Chappelin, et qui étudiait à l'Université les droits civil et canon. La mort de son père et de sa mère l'avait laissé de bonne heure maître absolu d'une des fortunes les plus considérables de la ville, et il en usait avec toute la fougue de la jeunesse, négligeant l'étude et se livrant à corps perdu à toute espèce de désordres.
Il arriva qu'un dimanche de carême il était entré dans l'église des Pères de Saint-Dominique pour entendre prêcher un orateur éminent. Ce discours, auquel il n'avait prêté qu'une attention distraite, fit néanmoins sur lui une impression inattendue; la parole de Dieu le toucha, et il sortit de l'église tellement changé qu'il forma soudain la résolution de quitter le monde et d'entrer en religion. Il remit donc sa maison et ses biens à un parent qu'il chargea de les administrer pendant une absence à laquelle, disait-il, il était obligé; puis il se rendit au couvent des Dominicains, où il prit tout aussitôt l'habit de novice.
Dix mois se passèrent pendant lesquels il donna de grandes preuves de ferveur, mais un malheureux hasard ramena à Louvain deux de ses amis qui avaient été les compagnons de ses plaisirs. Ils apprirent que Chappelin s'était fait dominicain, et cette résolution leur parut si étrange, ils en furent si vivement affligés qu'ils projetèrent de se rendre au couvent et de chercher à ramener leur ami au monde et à ses études. Ils obtinrent facilement la permission du prieur, car la consigne des couvents est moins rigoureuse en Flandre qu'en Espagne, et ils n'épargnèrent au novice ni remontrances, ni conseils. Chappelin était faible, le souvenir des jouissances de la vie mondaine était loin d'être éteint de son cœur; il céda donc sans peine au discours de ses amis et s'en alla tout aussitôt demander au prieur de lui faire rendre ses habits séculiers, prétextant des affaires importantes, des engagements auxquels il ne pouvait se soustraire, et surtout l'impossibilité de se soumettre plus longtemps aux rigueurs de la vie monastique. Grand fut l'étonnement du prieur, qui fit d'inutiles efforts pour retenir son novice. En vain le conjura-t-il de rester quelques jours encore, lui offrant le concours de ses prières et de celles de tous ses religieux pour résister à ce qu'il considérait comme une embûche du démon; Chappelin persista et quitta le couvent le soir même.
Le lendemain, il reprit, avec la direction de ses biens, toutes ses habitudes passées, et il n'y eut bientôt dans la ville festin ou réunion joyeuse dont il ne fit partie. Au bout de quelque temps, il retrouva dans le monde une jeune parente, belle, spirituelle et riche, à laquelle il avait rendu quelques soins lorsqu'elle était au couvent et avant que lui-même n'entrât chez les Dominicains. Il la demanda en mariage, et comme l'union était des mieux assorties, elle fut promptement conclue.
En réunissant à sa fortune la fortune de sa femme, Chappelin était extrêmement riche; cette heureuse position s'accrut encore par la mort d'un oncle qui était gouverneur d'une ville située vers les frontières de la Flandre et nommée Cambrai. Notre cavalier obtint même de Son Altesse le vice-roi, et grâce aux bons services de son oncle, de lui succéder dans sa charge, et il partageait son temps entre Cambrai, où l'attiraient les devoirs de son gouvernement, et Louvain, où sa femme continuait d'habiter.
Or donc, un jour qu'il se trouvait dans cette dernière ville et qu'il se promenait seul aux environs, il rencontra sur le chemin un militaire espagnol qui se nommait Don Juan de Maraña et qui voyageait. Il l'aborda, lui demanda où il allait, et celui-ci répondit qu'il se rendait à Liège, où des amis l'avaient invité à passer quelques jours. Il ajouta que, depuis la fin du siège de Berg-op-Zoom, il était en garnison dans le château de Cambrai, et alors Chappelin, sans se faire connaître, lui adressa sur l'état de la forteresse quelques questions auxquelles l'Espagnol répondit avec intelligence et sagacité.
En arrivant aux portes de la ville, Chappelin demanda à son compagnon de route s'il avait l'intention de s'arrêter à Louvain et lui offrit de venir loger chez lui.
«Votre Grâce saura, ajouta-t-il, que je porte une grande affection à la nation espagnole, et je serai heureux de lui en donner une preuve en la recevant ce soir chez moi; demain elle pourra se remettre en route après s'être reposée, par une bonne nuit, des fatigues du chemin.»
Le jeune officier répondit qu'il était très reconnaissant de cette offre, et que ce serait manquer à la courtoisie que professait sa nation que de ne pas l'accepter avec empressement, qu'il passerait donc cette nuit à Louvain, bien qu'il eût pu encore profiter du reste de la journée pour approcher un peu plus du but de son voyage.
Ils arrivèrent bientôt à la porte de la demeure de Chappelin, qui conduisit aussitôt le jeune Espagnol à l'appartement de sa femme. Celui-ci se présenta avec une extrême courtoisie, mais ses yeux n'eurent peut-être pas toute la réserve désirable, et ses regards eurent peine à se détacher de son hôtesse, dont la beauté le frappa vivement. C'était, en effet, d'après tous les témoignages que l'on en a, la plus belle créature de toute la province de Flandre. On servit un repas abondant; mais Don Juan, qui repaissait ses yeux de cette merveilleuse beauté, dont la toilette était fort élégante et dont les épaules étaient quelque peu découvertes, selon la coutume flamande, mangea peu, ou du moins avec une continuelle distraction.
Le souper terminé et la table desservie, Chappelin fit apporter un clavicorde et, se plaçant devant l'instrument, il exécuta un gracieux prélude, à la suite duquel sa femme chanta, d'une voix des plus agréables, de jolies romances dont lui-même était l'auteur.
La soirée se passa de la sorte, grâce à la musique et à une conversation choisie dans laquelle la femme de Chappelin déploya, aux yeux émerveillés du jeune officier, toutes les ressources d'un esprit éclairé et subtil. Enfin, sur l'ordre du maître, vint un page qui retira le clavicorde et un domestique qui, prenant un flambeau, conduisit Don Juan de Maraña dans une pièce voisine de celle de la jeune femme et qu'occupait d'ordinaire le valet de chambre de M. de Chappelin. L'Espagnol, qui devait se remettre en route au point du jour, prit congé de ses hôtes avec tous les témoignages ordinaires de reconnaissance, et l'ordre fut donné au majordome de faire disposer, dès le matin, un déjeuner abondant et quelques provisions de route, afin que le jeune homme pût, avant son départ, prendre les forces nécessaires pour terminer d'une traite le chemin qu'il avait à parcourir. En même temps que lui, M. de Chappelin, qui avait à s'occuper de quelques travaux, se retira dans une chambre plus éloignée où il devait passer la nuit.
Don Juan se coucha, et le valet de chambre, qui occupait la même chambre, lui dit que, pour ne pas troubler le repos dont il devait avoir grand besoin, il le laisserait seul cette nuit dans sa chambre et s'en irait chercher gîte ailleurs, en compagnie des autres domestiques de la maison.
Mais l'Espagnol ne put s'endormir; son imagination était toute remplie de l'image de sa belle hôtesse, et sa passion, aussi ardente qu'elle avait été subite, s'irritait encore par diverses circonstances fatales: d'abord le voisinage de la chambre où reposait la jeune femme, puis l'éloignement de M. de Chappelin, et, enfin, la solitude où il était lui-même, par suite d'une attention contraire aux ordres du maître.
Ces circonstances firent naître dans son esprit un projet diabolique, projet offensant pour la majesté divine, indigne de la loyauté espagnole et en même temps de la noble hospitalité du seigneur flamand.
Il se résolut donc à quitter son lit et à pénétrer sans bruit dans la chambre de la dame, présumant qu'autant pour ne pas scandaliser la maison que pour sauver son honneur aux yeux des autres elle garderait le silence. Il alla même jusqu'à supposer que, touchée des regards qu'il lui avait adressés pendant toute la soirée, elle le recevrait avec plaisir, et qu'il lui devait déjà, sans doute, l'éloignement de son mari.
Il considéra, néanmoins, qu'il pouvait y avoir pour lui péril de la vie, que, la dame appelant à son aide, le mari accourrait, qu'il y aurait lutte, scandale et sang versé; mais son ardente passion lui suggéra une solution pour chaque difficulté. Il se leva donc vers le milieu de la nuit et, sans bruit, les pieds nus, en chemise, il pénétra dans la chambre où il s'arrêta quelques instants immobile et sans prendre de résolution.
De là, il retourna dans la pièce où il avait couché, prit son épée, la dégaina, et revint pas à pas jusqu'au lit de la Flamande. Alors il étendit la main, la toucha et la réveilla. Celle-ci pensa que c'était son mari:
«C'est vous, seigneur, dit-elle, d'où vient que vous revenez si tôt?»
Don Juan, profitant de cette erreur, garda le silence, prit la place du mari; puis lorsqu'il eut satisfait ses honteux appétits, il se leva, ramassa son épée et rentra sans bruit dans sa chambre.
Mais le repentir suit de près la faute, le remords n'est pas loin du péché, et une fois sa passion assouvie, le jeune Espagnol eut honte de ce qu'il avait fait et commença à craindre que le mari, venant à se lever avant lui, ne découvrît quelque chose dans les questions de sa femme. Celle-ci, en effet, toute surprise de la conduite étrange de celui qu'elle avait cru son mari, du silence obstiné qu'il avait gardé, de sa retraite précipitée, s'était endormie en se proposant de lui en faire le matin un amoureux reproche.
Aux premières lueurs du jour, Don Juan de Maraña, que la honte avait empêché de fermer les yeux, se leva à la hâte. Il chargea les premiers serviteurs qu'il rencontra de l'excuser auprès de leur maître, il ne pouvait accepter le déjeuner qu'on lui avait préparé; et quelques instances que fissent les serviteurs, qui du moins voulaient le charger de provisions, il refusa, ajoutant qu'il y avait, à deux lieues de Louvain, une hôtellerie où il comptait prendre un peu de repos. Là-dessus, il se fit ouvrir la porte, prit congé des serviteurs et sortit de la ville.
Peu d'instants après, le noble et malheureux Chappelin, réveillé par le mouvement de sa maison, se leva et se rendit dans la chambre de sa femme, à qui il demanda comment elle avait passé la nuit, ajoutant que les affaires dont il avait eu à s'occuper ne lui avaient laissé que fort peu de repos.
«En vérité, Seigneur, lui dit sa femme en souriant et avec un petit air boudeur, vous savez dissimuler très agréablement, et votre langue, qui était si obstinément muette cette nuit, me semble bien agitée ce matin. Allez-vous-en donc d'ici, pour l'amour de Dieu, lui dit-elle, et ne me revenez pour le moins de toute la journée; vous me devez bien cette pénitence pour apaiser la juste colère que j'ai conçue contre vous.»
Chappelin se mit à rire, l'embrassa malgré elle et lui demanda quel était le sujet de cette grande colère.
«Comment? lui dit-elle, ne vous souvient-il pas de la visite que vous m'avez faite cette nuit, poussé par je ne sais quelle subite passion, et pendant laquelle vous n'avez pas daigné me dire un seul mot?»
Il serait difficile de peindre l'étonnement de Chappelin en recevant cette confidence. Il pensa que le jeune Espagnol avait dû rester seul dans la chambre qu'on lui avait donnée, par la faute du serviteur qui devait la partager avec lui, et que la maudite occasion, mère de tous les crimes, l'avait amené à commettre la grave offense de laquelle il n'osait s'assurer. Il ne voulut toutefois rien laisser voir des soupçons à sa femme.
«N'accusez, lui dit-il, que l'amour extrême que j'éprouve pour vous; mon silence vous donne la mesure de la honte que j'éprouvais à troubler votre repos.»
Hors de lui, jurant de tirer vengeance d'un tel affront, il saisit un prétexte pour prendre congé de sa femme et sortit de sa chambre. Il prit à part un de ses serviteurs et ordonna de lui seller un cheval. Pendant ce temps il s'habilla à la hâte et choisit parmi ses armes une riche demi-pique, puis descendit dans la cour. Le cheval n'était pas encore prêt et, en attendant qu'on le lui amenât, il se promenait avec agitation devant l'écurie.
«Indigne Espagnol! murmurait-il, combien tu as mal reconnu l'hospitalité que je t'ai accordée! Attends-moi, traître et adultère, et je te jure que ton indigne conduite te coûtera cher. Fuis, infâme, et cache-toi; mais il ne sera pays si lointain ou retraite si profonde où je ne puisse l'atteindre, fussent les entrailles de l'Etna!»
Lorsque son cheval fut prêt, Chappelin se mit en selle avec la rapidité de l'éclair, défendit à ses domestiques de l'accompagner, puis il saisit sa demi-pique, éperonna son cheval et le lança au galop sur le chemin qu'il supposait avoir été pris par l'Espagnol.
Au bout d'une heure, il l'aperçut qui traversait un site entièrement désert.
Alors, Chappelin pressa son cheval, baissa son chapeau sur son visage pour n'être pas reconnu à l'avance et, dès qu'il eut atteint le traître, sans prononcer une parole, sans lui donner le temps de se reconnaître ni de songer à la défense, il lui plongea entre les épaules la pointe acérée de son javelot, qui le blessa si fort que Chappelin crut l'avoir tué, quoiqu'il n'en fût rien, et le mari outragé reprit le chemin de sa demeure.
Cependant la jeune femme, voyant que l'heure s'avançait sans que son mari fût de retour, s'informa de ce qu'il était devenu. Le palefrenier lui raconta alors que, pendant tout le temps qu'il avait été occupé à seller un cheval, il avait entendu son maître, qui se promenait devant la porte de l'écurie, se plaindre de l'officier espagnol, l'appelant traître, infâme et adultère, l'accusant d'avoir abusé de l'innocence de sa femme, et jurant de le poursuivre jusqu'à ce qu'il l'eût atteint et de le mettre en morceaux. Alors la malheureuse femme comprit tout et tomba sans connaissance.
Au bout de quelques instants, elle revint à elle et se mit à verser des torrents de larmes, puis songeant au prochain retour de son mari, redoutant de paraître devant lui souillée à jamais par un crime dont elle porterait désormais la peine quoique innocente, elle descendit dans la cour et, après l'avoir parcourue quelques instants avec égarement, elle se précipita la tête la première dans un puits profond, sans qu'aucun de ceux qui étaient présents eût pu la retenir. À ce funeste spectacle toute la maison poussa des cris affreux, auxquels accourut la foule du dehors, les uns s'enquérant de ce qui s'était passé, les autres cherchant, mais en vain, à secourir la pauvre femme qui, dans sa chute, s'était brisée en mille morceaux.
Au milieu de ce tumulte universel arriva le malheureux Chappelin.
Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et en s'arrachant les cheveux et la barbe.
«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois que trop ce que je vais devenir!»
Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.
À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention, lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui brisa la tête et le corps.
«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.»
Puis il se remit à appeler sa femme.
«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es; l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de ma vie, attends-moi, me voici.»
Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits, et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme.
Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent jetées dans un ruisseau qui passait près de là.
Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied, et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint bientôt.
Retour en Espagne.—Fêtes et orgies.—La liste des maîtresses.—Doña Teresa au couvent.—Nouvelle séduction.
Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir. Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie, même les plus douloureuses.
Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de biens considérables.
L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue. Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.
Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa magnificence.
En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don Juan.
Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.
Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.
En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières de Séville.
«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami Torribio.
—Et lequel?
—Dieu!
—C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune. D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»
Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une admirable beauté.
«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit, elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle n'hésitera pas à revenir à moi!»
Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.
Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut la lettre suivante:
C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais, hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde.