Le voyage.—Don Juan reçu à la Cour.—Catherine amoureuse.—Éclatante situation de Don Juan.—Il pense à sa famille.—Épître maternelle.—Maladie de Don Juan.—Son départ en mission.—Catherine se console.—L'amour de Leïlah.—À travers l'Europe.—Débarquement à Douvres.
Juan voyageait dans unkibitka, maudite voiture sans ressorts qui, sur les routes raboteuses, ne laisse pas un os intact. À chaque cahot, il portait ses regards sur l'aimable enfant qu'il avait arrachée à la mort, souhaitant qu'elle ne souffrît pas trop.
Ainsi il parvint à Saint-Pétersbourg et, de suite, fut reçu à la Cour par l'Impératrice Catherine.
L'épée au côté, le chapeau à la main, beau des avantages qu'il tenait de la jeunesse, de la gloire et du tailleur du régiment, Don Juan entra, et sa vue fit sensation. Il était svelte et fluet, pudibond et imberbe, mais il y avait quelque chose dans sa tournure, et plus encore dans ses yeux, qui semblait dire que, sous l'enveloppe du séraphin, il y avait un homme.
Les courtisans ouvrirent de grands yeux, les dames chuchotèrent, et le favori régnant fronça le sourcil.
Quant à Catherine, elle sourit, bien aise de voir le beau messager sur le panache duquel planait la victoire, et quand, fléchissant le genou, il lui présenta la dépêche, occupée à le regarder, elle oublia d'en rompre le sceau.
Enfin, revenant à son rôle de reine, elle ouvrit la lettre. Tous les regards épiaient avec inquiétude les mouvements du visage. Enfin, un royal sourire annonça le beau temps pour le reste du jour.
Une ville prise! Trente mille hommes tués! Grande fut sa joie. Sa soif d'ambition était étanchée pour quelque temps.
Divers pensers se jouèrent sur son front, puis elle laissa tomber un regard bienveillant sur le beau jeune homme à genoux devant elle, et tout le monde fut dans l'attente.
Un peu corpulente, elle était cependant encore une beauté, beauté fraîche et appétissante. Elle savait rendre avec usure un amoureux regard et exigeait le payement à vue et intégral des créances de Cupidon sans permettre la plus petite réduction.
Sa Majesté baissa les yeux, le jeune homme leva les siens. Et de suite ils s'éprirent d'amour. Elle, pour sa figure, sa grâce, Dieu sait quoi encore. Lui se sentit touché d'une passion qui ressemblait, à la vérité, plutôt à l'amour-propre. Le fait d'avoir été distingué lui donna de lui-même une haute opinion.
Il était, du reste, dans ce premier printemps de la vie où toutes les femmes ont presque le même âge. Et la puissante Impératrice de Russie se conduisait en pareil cas comme une simple grisette.
Il y eut dans la Cour un chuchotement général. Des larmes de jalousie parurent dans les yeux attristés de tous les assistants. Et les ambassadeurs s'informèrent de ce jeune homme qui promettait d'être grand d'ici quelques heures.
Cependant on se pressait autour de lui, et on le félicitait. Les robes de soie de maintes gentes dames l'effleurèrent même. Juan s'inclina. Il parlait peu, mais toujours à propos, et les grâces de ses manières flottaient autour de lui comme les plis d'une bannière.
Puis avecelle, derrièreelle, ainsi que l'étiquette l'exigeait, Juan se retira.
Il devint peu à peu un Russe très policé. La faveur de l'Impératrice était agréable et, bien que la tâche fût un peu rude, un jeune homme tel que Don Juan s'en tirait avec honneur.
Il vivait dans un tourbillon de prodigalités, de tumulte, de splendeur, de pompe chatoyante, courtisé des uns et des autres.
Il écrivit alors en Espagne. Tous ses proches parents, voyant qu'il était en voie de succès, lui répondirent le même jour. Plusieurs se préparèrent à émigrer et, tout en dégustant des sorbets, on les entendit déclarer qu'avec l'addition d'une légère pelisse le climat de Madrid et celui de Moscou étaient absolument les mêmes.
Sa mère, Doña Inez, lui écrivit une lettre pleine de recommandations précautionneuses. Elle l'avertissait de se tenir en garde contre le culte grec, qui devait paraître singulier à des yeux catholiques; mais en même temps lui disait d'étouffer toute manifestationextérieurede répugnance, cela pouvant être mal vu à l'étranger. Elle l'informait qu'il avait un petit frère, né d'un second lit. Elle louait encore et surtout l'amourmaternelde l'Impératrice.
Cependant, l'aimable Juan éprouvait parfois ce qu'éprouvent d'autres plantes appeléessensitives, que trouble le toucher. Peut-être, sous un ciel rigoureux, sentait-il le besoin d'un climat où la Néva n'attendît pas le premier mai pour dissoudre sa glace. Peut-être ses devoirs lui pesaient-ils. Peut-être, dans les bras de la royauté, soupirait-il après la beauté.
Il tomba malade. L'impératrice prit alarme, les médecins prescrivirent des médications compliquées.
Certains chuchotèrent que Juan avait été empoisonné par Potemkine.
Juan se rétablit cependant, mais les hommes de science déclarèrent qu'il devait faire un voyage.
Le climat était trop froid pour que cet enfant du Midi pût y fleurir, disaient-ils. Catherine, d'abord, goûta peu l'idée de perdre son mignon, mais quand elle le vit si abattu, elle résolut de l'envoyer en mission.
Il y avait alors, au sujet d'un traité, des négociations engagées entre les cabinets anglais et russe. C'était à propos de la navigation de la Baltique, des fourrures, des huiles de baleine et du suif.
Juan fut chargé de propositions confidentielles. Il quitta la Russie comblé de présents et d'honneurs.
Catherine se consola du départ de Juan. Les soupirants à sa couche étaient nombreux. Elle demeura vide un jour ou deux, le temps de faire un choix.
Dans son excellente calèche, Don Juan emporta un bouledogue, un bouvreuil et une hermine, ses animaux favoris. Jamais vierge de soixante ans ne montra plus de passion que lui pour les chats et les oiseaux, et cependant il n'était ni vieux ni vierge.
À côté de Juan était assise la petite Leïlah qu'il avait arrachée au sabre des Cosaques dans l'immense carnage d'Ismaïlia.
Pauvre enfant! elle était aussi belle que docile. Don Juan l'aimait, et il en était aimé comme n'aima jamais frère, père, sœur ou fille. Il n'était pas tout à fait assez vieux pour éprouver le sentiment paternel; et cette autre classe d'affection que l'on nomme tendresse fraternelle ne pouvait pas non plus émouvoir son cœur, car il n'avait jamais eu de sœur.
Encore moins était-ce un amour sensuel. Il n'était pas de ces vieux débauchés qui recherchent le fruit vert pour fouetter le sang engourdi de leurs veines. Il y avait au fond de tous ses sentiments le platonisme le plus pur, mais il lui arrivait de les oublier.
La petite Turque refusait obstinément de se convertir. Elle ne montrait aucun goût pour la confession et persistait à croire que Mahomet était prophète.
Ils traversèrent la Pologne, puis la Courlande, la vieille Prusse. Ils s'arrêtèrent à Berlin, à Dresde, à Cologne, cette ville qui présente les ossements de onze mille vierges, le plus grand nombre que la chair ait jamais connu.
Dans un port de Hollande, ils s'embarquèrent. Le bateau faisait le service de Douvres. Les hôtels de cette ville sont hors de prix. Juan ne put obtenir aucune réduction sur le mémoire fabuleux qu'on lui présenta dans cette première cité de la grande Angleterre.
Attaqué par des brigands.—Grande vie mondaine anglaise.—Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.—L'amour chez les Anglaises.—Adeline.—Le château, deNonnan Abbey.—La série des invités.—Chasse, cartes, billard.—Succès de Don Juan.—Manœuvres de la duchesse de Fitz-Fulke.—Inquiétudes d'Adeline.—Conseils de mariage.—Aurora.
Ils se trouvaient donc en Angleterre.
Après une halte à Canterbury, ils arrivèrent en vue de Londres: énorme amas de briques, de fumée, de navires, masse hideuse et sombre s'étendant à perte de vue.
«Ici, se disait Juan, qui suivait à pied sa voiture, la liberté a choisi son séjour; ici retentit la voix du peuple; les cachots, les inquisitions, les tortures ne la font point expirer. Elle ressuscite à chaque nouveaumeeting, à chaque élection nouvelle.
«Ici sont des épouses chastes, des vies pures; ici on ne paye que ce qu'on veut; et si tout y est cher, c'est qu'on aime à gaspiller l'argent pour montrer ce qu'on a de revenu. Ici toutes les lois sont inviolables; nul ne tend des embûches au voyageur; toutes les routes sont sûres; ici...»
Il fut interrompu par la vue d'un couteau accompagné d'un menaçant:La bourse ou la vie!
Ces accents d'hommes libres provenaient de quatre bandits en embuscade. Ils l'avaient aperçu marchant à pas lents à quelque distance de sa voiture et, en garçons avisés, ils avaient profité de l'heure opportune...
Juan, quoiqu'il ne connût de l'anglais que le mot sacramentelGoddam!comprit le geste de ces gens. Sans hésiter il tira un pistolet de dessous sa veste et le déchargea dans le ventre de l'un des assaillants qui tomba comme un bœuf, beuglant:
«O Jack! ce gredin de Français m'a fait mon affaire!»
Sur quoi Jack et son monde décampèrent au plus vite. «Sans doute, se disait Juan, est-ce la coutume du pays d'accueillir les étrangers de cette manière.» Il songeait néanmoins à relever l'homme qu'il avait blessé.
«Que l'on me donne un simple verre degin, disait celui-ci, et qu'on me laisse mourir en paix.»
Il expirait en effet. Il trouva encore la force de détacher le mouchoir qui entourait son cou et dit:
«Donnez cela à Sarah...»
DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLEPLANCHE XIIA. Colin.—DON JUAN DÉGUISÉ EN FILLE
Juan, à Londres, s'installa dans un confortable hôtel. Le bruit de ses aventures étranges, de ses combats et de ses amours avait précédé son arrivée. On savait que ce jeune étranger, distingué, beau et accompli, avait tourné la tête d'une souveraine.
Auprès des romanesques anglaises, il se trouva tout de suite à la mode.
Don Juan fut présenté; son costume et sa bonne mine excitèrent l'admiration générale. On remarqua beaucoup un diamant colossal dont Catherine, dans un moment d'ivresse, lui avait fait cadeau. À dire vrai, il l'avait bien gagné.
En le voyant, les vierges rougirent, les joues des dames mariées se couvrirent aussi d'incarnat. Les filles admirèrent sa mise, les pieuses mères demandèrent quel était son revenu et s'il avait des frères.
Juan consacrait ses matinées aux affaires; ses après-midi se passaient en visites, en collations, à flâner, à boxer. Le soir, la toilette, le dîner et les réceptions.
Quant à Leïlah, avec ses yeux orientaux, son caractère asiatique et taciturne, elle devint une sorte de mystèrefashionable.
On pensa qu'une jeune enfant, si remplie de grâces, belle comme son pays natal, serait beaucoup plus convenablement élevée sous les yeux de pairesses ayant passé le temps des folies.
Seize douairières, dix sages femelles célibataires, deux ou trois épouses dolentes, séparées de leurs maris sans qu'un seul fruit parât leurs rameaux desséchés, demandèrent à former la jeune Turque et à la produire. C'est là le mot consacré pour exprimer la première rougeur d'une vierge à un raout où elle vient étaler ses perfections.
Lors donc qu'il vit tant de dames vénérables solliciter l'honneur d'apprivoiser sa petite sauvage d'Asie, ayant consulté laSociété pour la suppression du vice, il fit choix de Lady Pinchbeck.
Elle était vieille, mais avait été fort jolie. Elle était vertueuse et l'avait toujours été—du moins je le crois. Le fantôme de la médisance avait en tout cas cessé de rôder autour d'elle. Elle n'était plus citée que pour son amabilité et son esprit...
De prime abord, en Angleterre, Don Juan ne trouva pas les femmes jolies. Une belle Anglaise cache la moitié de ses attraits. Elle aime mieux se glisser paisiblement dans votre cœur que de le prendre d'assaut comme on s'empare d'une ville... Mais une fois qu'elle est dans la place, elle la garde.
Elle n'a point la démarche du coursier arabe ou de la jeune Andalouse qui revient de la messe; elle n'a point dans sa mise la grâce des Françaises, la flamme de l'Italienne ne brille point dans son regard. Elle est avare de ses services. Mais s'il lui arrive de s'éprendre d'une grande passion, c'est une chose fort sérieuse. Neuf fois sur dix, ce sera mode, caprice, coquetterie, orgueil, plaisir de faire saigner le cœur d'une rivale; mais la dixième fois ce sera un ouragan.
Lady Adeline Amundeville était de haut lignage, riche par le testament de son père, belle même dans cette île où les beautés abondent. Dans le tourbillonnement du monde, elle était la reine abeille... Ses charmes faisaient parler tous les hommes et rendaient muettes toutes les femmes.
Elle était chaste jusqu'à désespérer l'envie, et mariée à un homme qu'elle aimait fort. C'était un Anglais froid comme tous ceux de sa nation, fort apprécié au Conseil, énergique à l'occasion, fier de lui-même et de sa femme. Le monde ne pouvait rien articuler contre eux. Tous deux paraissaient tranquilles: elle dans sa vertu, lui dans sa hauteur.
Une sympathie s'établit entre Lord Henry et Don Juan. Il aimait pour sa gravité le gentil Espagnol. Ils avaient l'un et l'autre voyagé et aimaient parler chevaux.
Aux beaux jours, Lord Henry et Lady Adeline partirent pour se rendre dans une magnifique résidence, une Babel gothique, vieille de plusieurs siècles...
Le châteauNonnan Abbeyétait encadré dans un vallon couronné de grands bois. Devant se trouvait un lac limpide, large, transparent, profond. L'onde en était renouvelée par une rivière dont les flots calmes traversaient sa nappe paisible... La forêt descendait en pente jusqu'à ses bords et mirait dans son cristal sa face verdoyante.
Un débris glorieux de l'ancienne abbaye s'élevait un peu à l'écart: c'était une voûte grandiose qui avait autrefois couvert les ailes de la nef. Dans les niches, on voyait encore quelques débris de statues. Il faut dire que les moines avaient jadis été expulsés violemment par les ancêtres du lord.
À l'heure de minuit, quand se lève le vent, on entend gémir, à travers les ruines, un son étrange et surnaturel, mais harmonieux, un son qui traverse l'arceau colossal, s'élevant, s'abaissant, mourant tour à tour. Les uns pensent que c'est l'écho lointain de la cataracte de la rivière, apporté par la brise nocturne; d'autres croient qu'un être inconnu, enfant de la tombe et des ruines, fait ainsi entendre sa voix magique.
L'intérieur du château se perdait en longues salles, en longues galeries, en chambres spacieuses... Sur les murs, dans des tableaux assez bien conservés, brillaient des barons bardés de fer, des comtes parés de soie et portant l'ordre de la Jarretière... On y remarquait aussi maintes ladies Mary à longue chevelure blonde, des comtesses en robe de cour et quelques autres beautés drapées de manière plus libre. On y voyait aussi des juges, des évêques, des procureurs, des généraux...
L'automne arriva et avec lui les hôtes attendus. Les blés sont coupés, le gibier abonde... Les lords et ladies accoururent pour la chasse. Il y avait la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse de la Moue, lady Sotte, lady Affairée, miss Bonbassin, miss Ducorset, mistress Raby, la femme du riche banquier, et mistress Dusommeil, vraie brebis noire qu'on eût prise pour un blanc agneau.
Vint aussi Desparoles, spadassin légal qui n'accepte pour champ de bataille que le barreau et le sénat; le jeune poète Ecorche-Oreilles, dont l'étoile commençait à poindre; lord Pyrrho, penseur fameux, sir John Boirude, puissant buveur.
Visitèrent encore le château: le duc des Grands-Airs et les six misses Dufront, charmantes personnes, tout gosier et sentiment; quatre honorables misters dont l'honneur était plus devant le nom qu'après; le preux chevalier de la Ruse, amuseur venu de France, dont les dés subissaient eux-mêmes le charme; le révérend Rodomart Précision qui haïssait le pécheur plus que le péché.
C'était un échiquier de bonne compagnie. Un échantillon de chaque classe est préférable à un insipide tête-à-tête entre gens du même milieu.
Les jeunes gens se levaient le matin pour aller à la chasse, à l'affût ou à cheval; les vieillards parcouraient la bibliothèque, flânaient dans les jardins; les jolies femmes se promenaient à pied ou à cheval; laides, elles lisaient ou contaient des histoires, discutant de modes et chapeaux.
Quelques-unes avaient des amants absents, toutes avaient des amis. Elles rédigeaient de longues correspondances. Les missives féminines sont pleines de mystères.
Il y avait aussi des billards et des cartes.
Le soir ramenait le banquet et le vin, la conversation, le duo, la danse.
Tout, dans la réunion, était bienveillant et aristocratique; tout était lisse, poli et froid comme une statue de Phidias taillée dans le marbre attique. Ainsi, jusqu'à minuit, se passait chaque soir la vie.
Adeline était vraiment la reine. Il y avait dans ses manières cette politesse calme et toute patricienne qui, dans l'expression des sentiments de la nature, ne dépasse jamais la ligne équinoxiale...
Mais était-elle en tout indifférente? Selon l'insipide comparaison, le volcan frangé de neige couve dans son sein une lave brûlante...
Juan—à cet égard il ressemblait aux saints—était à tous sans distinction. Doué d'une de ces natures heureuses qui ne font jamais défaut, il savait se faire bien venir de toutes les femmes, sans cette fatuité de certains hommes-femelles. Il évitait également de tomber endormi après le dîner.
Sémillant et léger, toujours sur le qui-vive, il prenait une part brillante à la conversation, approuvant le plus souvent ce qu'avançaient les dames. Il savait écouter.
Et puis il dansait avec expression et bon sens, il dansait sans prétention théâtrale, non en maître de ballet, mais en homme comme il faut. Ses pas étaient chastes et classiques.
La duchesse de Fitz-Fulke, qui aimait la tracasserie, commença à lui faire quelques agaceries.
C'était une belle blonde dans la maturité, séduisante, distinguée, et qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde. Mieux vaut taire ce qu'on rapportait de ses exploits, car ce serait un sujet chatouilleux. Elle avait en dernier lieu jeté le grappin sur Lord Augustus Fitz-Plantagenet.
Les traits de ce noble personnage se rembrunirent un peu quand il vit ce nouvel acte de coquetterie, mais les amants doivent tolérer ces petites licences: ce sont privilèges de la corporation féminine. Dans le cercle, on chuchotait, on décochait des traits malins. Personne, du reste, ne prononça le nom du duc. On aurait pu croire, cependant, qu'il dût être pour quelque chose dans l'affaire. Il est vrai que, toujours absent, il passait pour s'inquiéter fort peu de ce que faisait sa femme.
La duchesse Adeline commença à regarder comme un peu libre la conduite de son invitée... Elle se sentait doucement émue de pitié pour la jeunesse et la probable inexpérience de Don Juan. Il n'était à la vérité plus jeune qu'elle que de six semaines.
À seize ans, Adeline avait été produite dans le monde; présentée, exaltée, elle mit le trouble dans le cœur des hommes; à dix-sept, elle enchanta le monde comme une nouvelle Vénus sortant de son océan; à dix-huit, elle avait consenti à créer cet autre Adam appelé «le plus heureux des hommes».
Trois hivers elle avait rayonné, brillante, admirée, adorée, mais en même temps si sage qu'elle avait mis en défaut la médisance la plus subtile: dans ce marbre modèle on ne pouvait découvrir la plus petite tare. Elle avait aussi, depuis son mariage, trouvé un moment pour faire un héritier et une fausse couche.
Dans l'intention charitable d'éviter un éclat, Lady Adeline, dès qu'elle vit que, selon les probabilités, Don Juan ne résisterait pas, résolut de prendre elle-même des mesures. Que deviendrait le pauvre enfant entre les mains de l'enchanteresse? Sa Grâce Lady de Fitz-Fulke passait pour intrigante et quelque peu méchante dans la sphère amoureuse. C'était un de ces jolis et précieux fléaux qui poursuivent sans cesse un amant de leurs caprices, qui, chaque jour de l'année, créent un sujet de querelle quand elles n'en ont pas, le fascinent, le torturent et ne veulent sous aucun prétexte le laisser partir.
C'était une femme à tourner la tête d'un jeune homme, à faire de lui un Werther en fin de compte. Comment dès lors s'étonner qu'une âme plus pure redoutât pour un ami une liaison de cette sorte?
Dans l'effusion de son cœur, qui se croyait étranger à tout artifice, Lady Adeline prit son mari à part et l'engagea à donner des conseils à Juan. Lord Henry se prit à sourire de la simplicité de sa femme et de son ardeur à détourner le jeune homme des pièges de la sirène. Il se prit à sourire et lui fit une réponse d'homme d'État.
Il déclara d'abord «qu'il ne se mêlait jamais des affaires des autres, à l'exception de celles du Roi»; ensuite «que, dans ces matières, il ne jugeait jamais sur les apparences, sauf fortes raisons»; troisièmement «que Don Juan avait plus de cervelle que de barbe au menton et ne devait pas être mené en lisière», et en définitive «que d'un conseil ne résultait pas souvent quelque chose de bon».
En conséquence, il conseilla à sa femme de laisser les parties à elles-mêmes. Et, pris par son travail de conseiller privé, il embrassa tranquillement Adeline comme on embrasserait, non une jeune épouse, mais une sœur âgée...
Le cœur d'Adeline, à la vérité, était vacant, bien que ce fût une magnifique demeure. Elle aimait son mari ou, du moins, le croyait; mais cet amour lui coûtait un effort... Elle et Lord Henry cheminaient dans la vie côte à côte, mais ils ne se heurtaient même pas... Son cœur était vacant, mais elle ne le savait pas.
Elle se mit à réfléchir au moyen de sauver l'âme de Juan. Et en fin de compte elle lui conseilla de se marier.
Juan répondit, avec toute la déférence convenable, qu'il se sentait, en effet, un certain goût pour l'hyménée, mais que, pour le moment, il se présentait quelques difficultés relativement à ses préférences ou à celles de la personne à laquelle ses vœux pourraient s'adresser; qu'en un mot il épouserait volontiers telle ou telle femme, si toutes n'étaient déjà mariées.
Adeline, cependant, tenait au mariage de Juan: il y avait la sage Miss Lecture, Miss Fêlée, Miss Lemâle et les deux belles héritières Couche-d'Or. C'étaient là des partis on ne peut plus sortables. Il y avait aussi Miss de l'Étang, véritable crème d'égalité d'âme, quoique poitrinaire; Miss Audacia Soulier-Fin, dont le cœur visait à un crachat ou à un grand cordon bleu; Miss Aurora Raby, jeune étoile qui brillait sur la vie, image trop charmante pour un tel miroir, créature adorable, à peine formée et modelée: rose dont les feuilles les plus suaves ne s'étaient pas éployées encore.
Aurora était la plus belle, la plus douce, la plus rare; mais il arriva que, dans le catalogue d'Adeline, elle fut oubliée. Cette omission excita l'étonnement de Don Juan. Il l'exprima d'un ton moitié riant, moitié sérieux. Adeline, avec un singulier, un impérieux dédain, lui répondit qu'elle ne comprenait pas ce qui avait bien pu le frapper dans cette enfant affectée, silencieuse et froide...
Ainsi la conversation de Don Juan et d'Adeline se termina sur le mode acide.
Le festin.—Juan exerce sa séduction.—L'apparition du moine.—L'émoi de Juan.—Aurora, la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.—La chanson d'Adeline.—Dîner électoral.—Juan dans sa chambre.—Réapparition du moine.—Le réveil de lord Byron.—L'amour n'est qu'illusion.
Un soir eut lieu un grand dîner, un mirifique combat avec la vaisselle massive pour armure, les couteaux et fourchettes pour armes offensives. Il y eut une excellentesoupe à la bonne femme, un turbot, undindon à la Périgueux, un filet de porc, desvolailles à la Condé, des tranches de saumon, des sauces génevoises, un quartier de venaison, un jambon glacé de Westphalie, mille autre choses à l'allemande, à l'espagnole... des vins qui eussent derechef donné la mort au jeune Ammon et du champagne à la mousse pétillante, blanche comme les perles fondues de Cléopâtre.
On entendit longtemps le tintement des verres et le bruit de la mastication. Don Juan se trouvait placé par un singulier hasard entre Aurora et Lady Adeline. Pour un homme ayant des yeux et du cœur, c'était une situation difficile. Adeline ne lui adressait que rarement la parole, mais ses yeux semblaient vouloir lire au fond de sa pensée. Aurora gardait cette indifférence qui pique à bon droit un preux chevalier.
Aux propos de Don Juan, Aurora ne répondait que par des paroles insignifiantes... À peine détournait-elle les yeux. Était-ce orgueil, modestie, préoccupation, impuissance? Le regard malicieux d'Adeline semblait dire à Juan: «Je vous avais prévenu!»
Cependant Juan s'obstina. Il avait une sorte de charme fascinateur; il savait tour à tour être grave ou gai, libre ou réservé; il avait l'art d'obliger les gens à se livrer sans leur laisser voir où il voulait en venir. Et, sur la fin du repas, le regard d'Aurora était plus brillant, et peu à peu elle se laissait aller...
Le souper, les chants, les danses terminés, les convives s'étaient retirés un à un. La dernière robe transparente avait disparu, comme ces nuages vaporeux qui se perdent dans le firmament, et plus rien ne brillait dans le salon que les bougies mourantes...
Juan, dans sa chambre, se sentit agité, embarrassé, inquiet. À la fenêtre, il vit les rayons de la lune se jouer parmi les arbres. Les flots du lac lui apportaient leur murmure auquel minuit joignait son charme mystérieux...
Il ouvrit la porte de sa chambre et s'avança dans la longue et sombre galerie garnie de vieux tableaux... Mais à la lueur d'une clarté douteuse, les portraits des morts ont je ne sais quoi de sépulcral, de lamentable, d'effrayant.
Ces images de saints et de farouches guerriers paraissaient à cette heure revivre, et le pâle sourire des beautés défuntes, charme des anciens jours, s'animait par instants...
Juan rêvait peut-être à ses maîtresses. Nul bruit, hormis l'écho de ses soupirs ou de ses pas, ne troublait le lugubre repos de l'antique manoir. Tout à coup, il entendit distinctement auprès de lui un bruit...
Ce n'était pas une souris, mais, ô surprise! un moine affublé d'un capuchon, d'un rosaire et d'une robe noire, tantôt se montrant à la clarté de la lune, tantôt perdu dans les ténèbres. Il avançait d'un pas pesant mais silencieux. On n'entendait que le bruit léger de ses vêtements; il marchait lentement ou plutôt glissait comme une ombre...
Et en passant près de Don Juan, sans s'arrêter, il lui jeta un regard étincelant.
Juan resta pétrifié. Il avait bien entendu parler d'un fantôme qui hantait autrefois ce manoir, mais comme tant d'autres il avait pris cela pour simple superstition.
Avait-il bien vu? N'était-ce qu'une vapeur?
Une fois, deux fois, trois fois passa et repassa cet habitant de l'air, de la terre, du ciel ou de l'autre séjour... Sans pouvoir ni parler ni remuer, Juan fixait sur lui des yeux émerveillés. Ses cheveux s'enlaçaient autour de ses tempes comme un nœud de serpent. Il voulut bien demander au révérend personnage ce qu'il désirait, mais sa langue lui refusa la parole...
Au troisième voyage le fantôme disparut.
Juan resta immobile. Combien de temps? Il ne put le déterminer, mais ce lui parut un siècle. Il attendait toujours, les yeux fixés sur l'endroit où le fantôme avait la première fois apparu. Peu à peu il recouvra un certain usage de ses facultés... Il rentra dans sa chambre, privé encore de la moitié de ses forces.
Tout y était comme il l'avait laissé; la lampe continuait à briller, et sa flamme n'était pas bleue. Il se frotta les yeux qui ne lui refusèrent point leur office. Il prit un vieux journal et le lut sans difficulté. Il s'absorba dans une diatribe contre la personne du Roi.
Cela était bien de ce monde. Néanmoins la main de Juan tremblait. Il ferma sa porte et, sans trop se presser, se déshabilla et se mit au lit. Là, mollement appuyé sur son oreiller, il repassa en son esprit ce qu'il avait vu... Mais peu à peu le sommeil le gagna, et il s'endormit.
Il s'éveilla de bonne heure, se demandant s'il devait parler de l'apparition, au risque de s'entendre traiter en superstitieux. Il s'habilla rapidement avec l'aide de son valet. Il ne prit aucun soin de toilette: ses cheveux tombaient négligemment sur son front, ses vêtements n'avaient pas leur pli accoutumé, et peu s'en fallait que le nœud gordien de sa cravate ne fût trop de côté de l'épaisseur d'un cheveu.
Descendu au salon, il s'assit tout pensif devant une tasse de thé. Chacun s'aperçut de son état de distraction, Adeline la première, mais il lui fut impossible d'en deviner la cause.
Elle le regarda, remarqua sa pâleur et pâlit elle-même, puis elle baissa les yeux. Lord Henry prétendait que sesmuffinsétaient mal beurrés. La duchesse de Fitz-Fulke jouait avec son voile, regardant fixement Juan sans articuler une parole. Aurora Raby contemplait également Juan avec une sorte de surprise calme.
La belle Adeline crut alors pouvoir lui demander s'il était malade.
«Oui, oui, non, non, peut-être...», répondit-il...
Le médecin de la famille exprima le désir de lui tâter le pouls, mais Juan déclara qu'il se portait très bien.
«On dirait, dit soudain Lord Henry à Juan, que votre sommeil a été récemment troublé par le moine noir.
—Quel moine? dit Juan d'un ton qu'il s'efforçait de faire indifférent.
—Quoi! n'avez-vous jamais entendu parler du moine noir, le spectre qui hante ce château?
—Jamais, en vérité.
—La renommée raconte une vieille histoire dont nous reparlerons plus tard. Soit qu'avec le temps le fantôme soit devenu moins hardi, soit que nos aïeux eussent de meilleurs yeux que les nôtres, il est certain que les visites du moine se font rares... La dernière fois, ce fut...
—Je vous en prie, interrompit Adeline qui conjecturait déjà qu'un rapport existait entre le trouble de Juan et la légende, si vous voulez plaisanter, vous feriez mieux de choisir un autre sujet. L'histoire a été trop souvent contée et n'a pas gagné beaucoup en vieillissant.
—Plaisanter, dit Mylord, mais vous savez bien que nous-mêmes, pendant notre lune de miel, nous avons vu...
—N'importe, il y a de cela si longtemps! Mais, tenez, je vais vous mettre votre histoire en musique.»
Alors, avec la grâce de Diane quand elle tend son arc, elle prit la harpe dont les cordes vibrèrent harmonieusement sous ses doigts et, d'un ton plaintif, se mit à jouer l'air:
«Il était un moine gris...»
«Il était un moine gris...»
«Il était un moine gris...»
«Joignez-y, cria Henry, des paroles de votre composition. Adeline est à moitié poète», ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le reste de la société.
Chacun joignit ses instances aux siennes. Alors, après quelques secondes d'hésitation, la belle Adeline se mit à chanter ainsi:
Dieu vous garde du Moine noir!Parfois, marmottant sa prière,Quand la nuit descend sur la terreIl rôde autour de ce manoir.Depuis que Lord AmundevilleChassa les moines de ces toursUn moine refusa toujoursDe quitter cet antique asile.La torche et le fer à la main,Les soldats des biens de l'ÉgliseRéclament la prompte remisePar l'ordre de leur souverain:Un moine à demeurer s'obstine.Son aspect n'est pas d'un mortel;Sous le porche auprès de l'autelCe n'est que la nuit qu'il chemine.Plein d'un bon ou mauvais vouloir(Lequel? Réponde un plus habile!)Nuit et jour des AmundevilleLe Moine habite le Manoir.Leur première nuit conjugalePrès de leur lit le voit errer;Il revient, est-ce pour pleurer?Le jour où leur souffle s'exhale.Et lorsqu'il naît un héritier,Il se plaint de son infortune,Aux pâles rayons de la lune,Et parcourt l'édifice entier.D'un capuchon couleur d'ébèneToujours ses traits restent couverts;Mais son regard brille au travers,Et c'est celui d'une âme en peine.Dieu vous garde du Moine noir!C'est l'héritier du monastère;Il est encor puissant sur terreMalgré le laïque pouvoir.Le jour, Amundeville est maître;La nuit, le moine est sans rival;Son droit subsiste, et nul vassalN'est tenté de le méconnaître.Quand il se promène à grands pas,Couvert de son vêtement sombre,Si vous laissez passer son ombreElle ne vous parlera pas.Qu'il nous soit propice au contraire,Dieu soit en aide au Moine noir!Qu'il prie ou non pour nous, ce soirOffrons pour lui notre prière.
Dieu vous garde du Moine noir!Parfois, marmottant sa prière,Quand la nuit descend sur la terreIl rôde autour de ce manoir.Depuis que Lord AmundevilleChassa les moines de ces toursUn moine refusa toujoursDe quitter cet antique asile.
Dieu vous garde du Moine noir!
Parfois, marmottant sa prière,
Quand la nuit descend sur la terre
Il rôde autour de ce manoir.
Depuis que Lord Amundeville
Chassa les moines de ces tours
Un moine refusa toujours
De quitter cet antique asile.
La torche et le fer à la main,Les soldats des biens de l'ÉgliseRéclament la prompte remisePar l'ordre de leur souverain:Un moine à demeurer s'obstine.Son aspect n'est pas d'un mortel;Sous le porche auprès de l'autelCe n'est que la nuit qu'il chemine.
La torche et le fer à la main,
Les soldats des biens de l'Église
Réclament la prompte remise
Par l'ordre de leur souverain:
Un moine à demeurer s'obstine.
Son aspect n'est pas d'un mortel;
Sous le porche auprès de l'autel
Ce n'est que la nuit qu'il chemine.
Plein d'un bon ou mauvais vouloir(Lequel? Réponde un plus habile!)Nuit et jour des AmundevilleLe Moine habite le Manoir.Leur première nuit conjugalePrès de leur lit le voit errer;Il revient, est-ce pour pleurer?Le jour où leur souffle s'exhale.
Plein d'un bon ou mauvais vouloir
(Lequel? Réponde un plus habile!)
Nuit et jour des Amundeville
Le Moine habite le Manoir.
Leur première nuit conjugale
Près de leur lit le voit errer;
Il revient, est-ce pour pleurer?
Le jour où leur souffle s'exhale.
Et lorsqu'il naît un héritier,Il se plaint de son infortune,Aux pâles rayons de la lune,Et parcourt l'édifice entier.D'un capuchon couleur d'ébèneToujours ses traits restent couverts;Mais son regard brille au travers,Et c'est celui d'une âme en peine.
Et lorsqu'il naît un héritier,
Il se plaint de son infortune,
Aux pâles rayons de la lune,
Et parcourt l'édifice entier.
D'un capuchon couleur d'ébène
Toujours ses traits restent couverts;
Mais son regard brille au travers,
Et c'est celui d'une âme en peine.
Dieu vous garde du Moine noir!C'est l'héritier du monastère;Il est encor puissant sur terreMalgré le laïque pouvoir.Le jour, Amundeville est maître;La nuit, le moine est sans rival;Son droit subsiste, et nul vassalN'est tenté de le méconnaître.
Dieu vous garde du Moine noir!
C'est l'héritier du monastère;
Il est encor puissant sur terre
Malgré le laïque pouvoir.
Le jour, Amundeville est maître;
La nuit, le moine est sans rival;
Son droit subsiste, et nul vassal
N'est tenté de le méconnaître.
Quand il se promène à grands pas,Couvert de son vêtement sombre,Si vous laissez passer son ombreElle ne vous parlera pas.Qu'il nous soit propice au contraire,Dieu soit en aide au Moine noir!Qu'il prie ou non pour nous, ce soirOffrons pour lui notre prière.
Quand il se promène à grands pas,
Couvert de son vêtement sombre,
Si vous laissez passer son ombre
Elle ne vous parlera pas.
Qu'il nous soit propice au contraire,
Dieu soit en aide au Moine noir!
Qu'il prie ou non pour nous, ce soir
Offrons pour lui notre prière.
La voix d'Adeline expira. Il y eut un moment de silence, puis l'auditoire se confondit en admiration et remerciements.
Cette ballade eut pour effet de rappeler Don Juan à lui-même. Il se permit même, sur le chapitre, de lancer maintes saillies.
La journée se passa aux habituelles occupations. Mais au dîner, donné à quelques électeurs influents, il semblait à nouveau distrait, étranger à ce qui se passait. Il oubliait de manger, puis se servit de turbot avec une notoire indiscrétion.
Les yeux d'Aurora étaient fixés sur les siens, et il y avait sur les traits de la jeune fille comme un sourire. Mais dans ce sourire il n'y avait rien qui éveillât ni l'espérance, ni l'amour... C'était un calme sourire de contemplation, empreint d'une certaine expression de surprise et de pitié...
Juan rougit de dépit, ce qui était peu spirituel. Aurora détourna les yeux, palissant légèrement...
Adeline surveillait tout, avec l'affabilité d'une maîtresse de maison dont le mari doit bientôt affronter les élections. Un instant Juan se demanda s'il y avait en elle quelque chose deréel, mais non, elle jouait un rôle.
La belle Fitz-Fulke semblait fort à son aise. Ses yeux riants saisissaient d'un regard les ridicules. C'était sa charitable occupation.
Cependant le repas s'écoula. Le café fut servi, puis on annonça les voitures. Les invités de la soirée disparurent un à un après force révérences à la maîtresse de maison.
Après leur départ on se répandit en saillies sur leur compte. Seul Don Juan demeurait silencieux. Mais il était heureux de voir qu'Aurora, par toute son attitude, approuvait son silence... La jeune fille avait rénové en lui des sentiments perdus ou émoussés...
Quand vint l'heure de minuit, Juan se retira dans son appartement, autant pour s'y livrer à la tristesse que pour dormir. Au lieu de pavots, les saules se balançaient sur sa couche. Il se mit à rêver...
La nuit ressemblait à celle de la veille. Il s'était déshabillé, n'ayant gardé que sa robe de chambre. Redoutant la visite du spectre, il s'assit, l'âme embarrassée, dans l'attente de nouvelles apparitions.
Il prêta l'oreille, et ce ne fut pas en vain:
«Chut! Qu'est ceci? Je vois... Mais non... Pourtant... Puissances célestes! c'est... bah! le chat! Le diable emporte son pas furtif, semblable à la démarche légère d'un esprit ou à celle d'une miss amoureuse s'avançant sur la pointe des pieds à son premier rendez-vous et...
«Encore! Qu'est-ce? Le vent? Non, non, cette fois c'est bien le moine noir avec sa marche régulière...»
Au milieu des ombres d'une nuit sublime, tandis que tous dorment profondément, alors que les ténèbres étoilées entourent le monde comme une ceinture parsemée de pierreries, voilà que la présence du moine vient encore glacer le sang dans ses veines.
Il entendit d'abord un bruit semblable au grincement d'un doigt humide sur un verre, puis un léger résonnement, comme une ondée fouettée par le vent la nuit...
Ses yeux étaient-ils bien ouverts? Oui, et son oreille aussi. De plus en plus s'approchait le bruit redoutable... La porte s'ouvrit.
Elle s'ouvrit avec un craquement infernal, comme la porte de l'enfer. «Lasciate ogni speranza, voi che entrate!» Elle s'ouvrit dans toute sa largeur, non rapidement, mais avec la lenteur du vol des mouettes, puis elle revint sur elle-même, sans toutefois se refermer... Elle demeura entrouverte, laissant passage à de grandes ombres que faisaient jouer les flambeaux de Juan, et parmi ces ombres se tenait debout le moine noir dans son lugubre capuchon.
Don Juan tressaillit, mais las de tressaillir, l'idée lui vint qu'il pourrait bien s'être trompé... Il domina peu à peu son tremblement... Une âme et un corps réunis ne peuvent-ils tenir tête à une âme sans corps?
Alors son effroi se changea en colère, et sa colère prit un caractère redoutable. Il se leva et s'avança; l'ombre battit en retraite. Juan la suivit. Son sang, tout à l'heure glacé, s'était échauffé. Il s'était résolu à percer ce mystère par une vigoureuse lutte de quarte et de tierce. Le fantôme recula jusqu'à l'antique muraille où il se tint debout, immobile comme un marbre.
Il étendit un bras. Puissances éternelles! Dans son trouble, il ne toucha ni âme ni corps, mais bien le mur, sur lequel les rayons de la lune tombaient à flots d'argent... Il frémit encore...
L'ombre était toujours là... Ses yeux bleus étincelaient, et avec une singulière vivacité pour des yeux d'ombre... La tombe lui avait également laissé sa respiration qui était remarquablement douce... On pouvait juger à une boucle égarée de ses cheveux que le moine avait été blond...
La lune se fit voir soudain à travers le linceul de lierre dont la fenêtre était tapissée, et Juan distingua qu'entre deux lèvres de corail brillaient deux rangs de perles... De plus en plus intrigué, il étendit l'autre bras.
Merveille sur merveille! Sa main se posa sur un sein bien vivant et qui battait à coups redoublés... En même temps il apercevait nettement l'âme la plus charmante qui se fût jamais fourrée sous capuchon de moine, un menton à fossette, une gorge d'ivoire, bref une créature de chair et de sang... Froc et capuchon s'écartèrent soudain et laissèrent voir, dans le luxe de toute sa voluptueuse et peu terrifiante personne, le fantôme de Sa folâtre Grâce la duchesse de Fitz-Fulke...
Don Juan, rasséréné, saisit à bras-le-corps le joli fantôme. Sous le grossier froc de bure, lady Fitz-Fulke était nue. Don Juan aimait lady Amundeville, Don Juan aimait miss Aurora, Don Juan aimait même la petite Leïlah. Mais il sentit le désir se glisser en son âme et en son corps. On ne passe pas impunément plusieurs semaines de chasteté en un grand château.
Mais comme il allait l'entraîner vers sa couche, il se fit un grand bruit. Une lueur éblouissante entra dans la vieille chambre, tandis que les murs tremblaient jusque dans leurs fondements. Un gouffre, non, une oubliette du passé parut s'ouvrir, et soudain le moine disparut...
La sueur au front, Byron s'éveilla de son long rêve. Il était toujours dans la misérable chambrette de cette auberge de Thrace où il avait dû chercher asile la veille, perdu dans sa course à cheval, un orage grondant, dont les éclats se répercutaient mille fois sur les collines de Tchataldja.
Une servante parut qui portait un délicieux moka. C'était une personne d'un âge assez mûr. Mais ses charmes pouvaient encore présenter quelque attrait à un voyageur bien fatigué.
Byron lui prit doucement la main. Elle sourit.
«Tant de conquêtes de princesses et de duchesses, cette nuit, pour aboutir à la servante! dit-il. Ma foi, tant pis! L'amour n'est qu'illusion, Don Juan eût fait de même à ma place.»
DON JUAN TENORIO
CHAPITRE PREMIER
Les prédictions de l'Astrologue.
La famille de Don Juan.—Maternité douloureuse.—Le baptême.—Chez l'astrologue.—Alchimie et magie.—Les rêves de la comtesse.—Le langage des astres.—Jacobi assommé.—La revanche du hibou.—Les prétentions de Don Jorge.
CHAPITRE II
La première maîtresse de Don Juan.
Discours de Don Jorge.—Les trois courtisanes.—Les préparatifs.—Jalousie de Niceto.—Les avances de la Pandora.—Le festin.—Les danseuses nues.—La petite Monique.—Le baiser.—L'altercation.—La bagarre.—Le duel aux flambeaux.—Niceto blessé.—Rivalité de femmes.—Première nuit d'amour.—Mort de Niceto.
CHAPITRE III
Don Juan à la cour de Naples.
En exil.—Une duchesse violée.—L'arrivée du Roi.—Intervention de Don Jorge.—L'oncle et le neveu.—La fuite.—La duchesse au secret.—Les conseils d'un valet de chambre.—Stupéfaction et fuite du duc Octavio.
CHAPITRE IV
La mort du commandeur.
Petite revue du demi-monde.—Inès d'Ulloa.—Discours de l'abbesse.—Visite de la duègne.—La lettre d'amour de Don Juan.—Don Juan au couvent.—L'enlèvement.—Don Gonzalo d'Ulloa.—Propos aigres-doux.—Le réveil de Doña Inès.—La séduction de Don Juan.—Arrivée inopinée de Don Gonzalo.—Violente discussion.—Mort du commandeur.
CHAPITRE V
Doña Elvire.
Mort d'Inès.—Débordements de Don Juan.—Sa profession de foi.—Arrivée de Doña Elvire.—Sanglants reproches.—Piteuses explications.—Vive querelle de famille.
CHAPITRE VI
La statue du commandeur.
Visite au cimetière.—Le badinage de Don Juan.—L'invitation.—M. Domingo.—Le souper.—L'orgie.—Les toasts.—La statue de pierre.—Don Juan aux enfers.
DON JUAN DE MARANA
CHAPITRE PREMIER
À l'université de Salamanque.
La famille de Maraña.—Les âmes du Purgatoire.—l'Université de Salamanque.—Don Garcia Navarro. —À l'église.—Fausta et Teresa de Ojedo.—Première sérénade.
CHAPITRE II
Fausta et Teresa.
Premiers baisers.—Don Cristoval.—La rixe.—Un mort.—L'épée des Maraña.—Visite des deux sœurs.—Rendez-vous en ville.—Le souper des étudiants.—Deux jolies maîtresses.—Leçons de volupté.—Première fatigue.—Le signe de beauté.—Échange de femmes.—Le pari perdu.—L'amontillado.—La tentative de viol.—Mort de Fausta.—Fuite de Don Juan.—En Flandre!
CHAPITRE III
À la guerre en Flandre.
Le déguisement.—La petite marchande de souliers de Saragosse.—La fillette rousse d'Italie.—En Flandre.—Le capitaine Gomare.—Brillants débuts guerriers.—Débauches de garnison.—Séductions et coups d'épée.—La guerre recommence.—Mort du capitaine Gomare.—La promesse.—La partie de pharaon.—Ivrognerie.
CHAPITRE IV
La mort de Don Garcia.
Enterrement de Gomare.—Modesto.—Le siège de Berg-op-Zoom.—Le capitaine Saqui-Guitra.—Mort étrange de Don Garcia.—Les débauches de Don Juan.
CHAPITRE V
Épisode rapporté par le mystérieux licencié Alonso Fernandez de Avellaneda, naturel de la ville de Tordesillas, et auquel épisode il donna le titre duRiche désespéré.
CHAPITRE VI
Les nuits de Séville.
Retour en Espagne.—Fêtes et orgies.—La liste des maîtresses.—Doña Teresa au couvent.—Nouvelle séduction.
CHAPITRE VII
La conversion de Don Juan.
Au château de Maraña.—Le vieux tableau.—Un singulier office.—L'apparition.—L'enterrement.—Évanoui.—La conversion.—Mort de Teresa.—Le dernier duel.—La pénitence.
DON JUAN D'ANGLETERRE
CHAPITRE PREMIER
Julia.
La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.—Un turbulent marmot.—Mort inopinée de Don José.—Éducation morale de Juan.—Sa précocité.—Son adolescence.—Julia, la belle sang-mêlé.—Son vieux mari.—Amours d'Inès et d'Alfonso.—Julia auprès de Don Juan: premières caresses.—Vaines résistances.—Tristesse de Don Juan.—Dans le berceau fleuri.—Dangers du crépuscule.—Initiation de Don Juan.—Dans le lit de Julia.—L'arrivée du mari.—La ruse de Julia.—Confession d'Alfonso.—La cachette de Don Juan.—Dans le cabinet noir.—Les deux époux.—Les souliers révélateurs.—Fuite de Don Juan.—Combat à l'épée et au poing.—Dans la nuit sévillane.—Le scandale.—Don Juan s'embarque.—La lettre de Julia.
CHAPITRE II
Le naufrage.
Les filles de Cadix.—L'embarquement.—Mélancolie de Don Juan.—Le mal de mer.—La tempête.—Le grog.—Tristesse du licencié Pedrillo.—Dans les canots.—Le navire sombre.—La chaloupe s'éloigne.—La faim.—Le tirage au sort.—Pedrillo mis à mort et mangé.—Le châtiment.—Le dénuement.—La terre!—Vers le rivage.—Naufrage de la chaloupe.—Don Juan atteint le rivage et s'évanouit.
CHAPITRE III
Haydée.
Retour à la vie: première vision.—Haydée et sa suivante.—Dans la grotte.—Haydée et son père.—Sommeil profond de Juan et troublé d'Haydée.—premier entretien, premier repas.—Les visites à la grotte.—Le bain.—Promenades sentimentales.—Départ du vieux pirate.—Première nuit d'amour sur la grève.—Exploits du pirate.—Le retour impromptu.—La fête au logis.—Danses et orgies.—Le repas d'Haydée et de Juan.—Singes, eunuques, danseuses et poète.—Les rêves d'Haydée.—Apparition paternelle.—La bagarre.—Vengeance du pirate.—Maladie et mort d'Haydée.
CHAPITRE IV
La sultane Gulbeyaz.
Esclave.—Récit du bouffon.—Enchaîné à la jolie Romagnole.—La vente au marché des esclaves.—Rencontre de Johnson.—L'achat.—Au palais du sultan.—Juan habillé en femme.—Au sérail.—La sultane amoureuse.—Vaines avances.—Arrivée du Sultan.—Gulbeyaz se retire.
CHAPITRE V
Dans le fond du sérail.
Don Juan chez les demoiselles d'honneur.—Lolah, Katinkah et Dondon.—L'interrogatoire.—Au dortoir.—Dans le lit de Dondon.—Un cri dans la nuit.—L'étrange rêve de Dondon.—Brèves amours.—Le réveil de Gulbeyaz. —Juan et Dondon condamnés à mort.—La fuite.
CHAPITRE VI
Leïlah.
Don Juan dans l'armée de Souvarow.—L'accueil du grand général.—L'assaut d'Ismaïlia.—Don Juan sauve la petite Leïlah.—Le pillage, le viol.—Récompense de Don Juan.
CHAPITRE VII
Catherine de Russie.
Le voyage.—Don Juan reçu à la Cour.—Catherine amoureuse.—Éclatante situation de Don Juan.—Il pense à sa famille.—Épître maternelle.—Maladie de Don Juan.—Son départ en mission.—Catherine se console.—L'amour de Leïlah.—À travers l'Europe.—Débarquement à Douvres.
CHAPITRE VIII
Adeline, Aurora et Lady Fitz-Fulke.
Attaqué par des brigands.—Grande vie mondaine anglaise.—Leïlah confiée à Lady Pinchbeck.—L'amour chez les Anglaises.—Adeline.—Le château deNonnan Abbey.—La série des invités.—Chasse, cartes, billard. —Succès de Don Juan.—Manœuvres de la duchesse de Fitz-Fulke.—Inquiétudes d'Adeline.—Conseils de mariage.—Aurora.
CHAPITRE IX
Le moine noir d'Amundeville.
Le festin.—Juan exerce sa séduction.—L'apparition du moine.—L'émoi de Juan.—Aurora. la duchesse de Fitz-Fulke et Adeline.—La chanson d'Adeline.—Dîner électoral.—Juan dans sa chambre.—Réapparition du moine.—Le réveil de lord Byron.—L'amour n'est qu'illusion.
4, rue de Furstenberg—PARIS
Les Maîtres de l'Amour
Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.
Le Coffret du Bibliophile
Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches (exemplaires numérotés), et réservés aux souscripteurs.
Chroniques Libertines
Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
Souscription aux six volumes parus de la Iresérie, brochés, au lieu de 36 fr., net, 30 fr.
La France Galante
Chroniques du XVIIIeSiècle
par Jean Hervez
D'après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
L'HISTOIRE ROMANESQUE