Agrandir—Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.—Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.—Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux.—Et surtout de fort belles selles, dit Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.—Puis, dit Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.—Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.—Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.—Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains?—Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que c’est sans peine, par exemple, car je mentirais.—Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus le nombre de fois que je vous dois la vie.—Alors c’était donc pour venir près d’elle que tu nous as quittés? demanda Aramis.—Justement.—Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.—La voici, dit Athos.Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de dissimuler le tremblement, et lut:C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.RICHELIEU.5 août 1628.—En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.—Il faut déchirer ce papier, dit d’Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.—Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement; et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.—Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.—Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché de force son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis: le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.—Ah çà! mais, dit Porthos, il me semble que tu fais là de tristes plaisanteries, mon cher.—Je ne plaisante pas, dit Athos.—Sais-tu, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?—Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.—Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.—Et moi donc! dit d’Artagnan.—Heureusement qu’elle est loin, dit Porthos, car j’avoue qu’elle me gênerait fort ici.—Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.—Elle me gêne partout, dit d’Artagnan.—Mais puisque tu la tenais, dit Porthos, que ne l’as-tu noyée, étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.—Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d’Artagnan comprit seul.—J’ai une idée, dit d’Artagnan.—Voyons, dirent les mousquetaires.—Aux armes! cria Grimaud.Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient des soldats de la garnison.—Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.—Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.—Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.—Il est bien simple, dit Athos: aussitôt que l’ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut alors monter à l’assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête un pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d’équilibre.—Bravo! dit Porthos; décidément, Athos, tu étais né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de toi.—Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie, visez bien chacun votre homme.—Je tiens le mien, dit d’Artagnan.—Et moi le mien, dit Porthos.—Et moi idem, dit Aramis.—Alors feu! dit Athos.Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, mais quatre hommes tombèrent.Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de charge.Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelais continuaient d’avancer au pas de course.Sur trois coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.—Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à la muraille!Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.Agrandir—Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? dit Athos.—Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.—Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaientla ville: c’était tout ce qui restait de la petite troupe.Athos regarda à sa montre.—Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné; mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant les restes du déjeuner.—Mon idée? dit d’Artagnan.—Oui, vous disiez que vous aviez une idée, dit Athos.—Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham.—Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.—Et pourquoi donc? ne l’ai-je pas fait déjà?—Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.—Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.—Silence pour l’idée de monsieur Porthos! dit Aramis.—Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.—Eh bien! dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de Porthos.—Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la véritable idée.—Voyons votre idée, Aramis! dit Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.—Il faut prévenir la reine.—Ah! ma foi, oui, dirent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois que nous touchons au moyen.—Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on le sache au camp? D’ici à Paris, il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.—Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, dit Aramis, moi je m’en charge; je connais à Tours une personne adroite...Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.—Eh bien! vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.—Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par cœur, et qu’on vous arrêtera, vous et votre adroite personne.—Sans compter, dit Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.—Messieurs, dit d’Artagnan, ce que dit Porthos est plein de sens.—Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.—On bat la générale.Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu’à eux.—Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.—Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.—Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train, et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles de plus.—Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.—Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.—Dites alors.—Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.Athos fit signe à son valet d’approcher.—Grimaud, dit Athos en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.—O grand homme! dit d’Artagnan, je te comprends.—Vous comprenez? dit Porthos.—Et toi, comprends-tu, Grimaud? dit Aramis.Grimaud fit signe que oui.—C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.—Je voudrais pourtant bien comprendre, dit Porthos.—C’est inutile.—Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.—Cette milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.—Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une grande sympathie pour sa belle-sœur.—Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, il la détesterait que cela n’en vaudrait que mieux.—En ce cas, nous sommes servis à souhait.—Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.—Silence, Porthos! dit Aramis.—Comment se nomme ce beau-frère?—Lord Winter.—Où est-il maintenant?—Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.—Eh bien! voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-sœur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sabelle-sœur, et nous sommes tranquilles.—Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.—Ah! ma foi, dit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai donné tout ce que j’avais, et je vous préviens que c’est le fond de mon sac.—Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et lord Winter.—Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?—Je réponds de Bazin, dit Aramis.—Et moi de Planchet, dit d’Artagnan.—En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons quitter le camp, nos laquais peuvent le quitter.—Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui même nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.—Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l’argent?Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s’étaient un instant éclaircis.—Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est une véritable armée.—Ma foi, oui! dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à la main.—Bravo! dit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.—C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.—Décampons d’abord, dit d’Artagnan, tu comprendras après.—Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.—Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement, et je suis de l’avis de d’Artagnan; je crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.—Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a rien à dire; partons, messieurs, partons.Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.Agrandir—Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?—As-tu oublié quelque chose? demanda Aramis.—Et le drapeau, morbleu! il ne faut pas laisser un drapeauaux mains de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau: seulement, comme les Rochelais étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s’exposer aux coups.Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha. Il agita son drapeau en tournant le dos aux gardes de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit tout le camp crier: «Descendez, descendez!»Athos descendit; ses camarades l’attendaient avec anxiété.—Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait stupide d’être tués.Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors de la portée des balles.Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.—Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.—Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.—Mais nos morts ne répondront pas.—Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevrontde la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.—Oh! je comprends, dit Porthos émerveillé.Agrandir—C’est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules.De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d’admiration.Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre; cette fois les balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler à leurs oreilles. Les Rochelais venaient enfin de s’emparer du bastion.—Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?—Ou quinze.—Combien en avons-nous écrasé?—Huit ou dix.—Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?—Ce n’est rien, dit d’Artagnan.—Une balle perdue?—Pas même.—Qu’est-ce donc alors?Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.—Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est ouverte.—Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.—Ah çà mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d’argent?—Tiens, au fait! dit Aramis.—A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.—Sans doute, dit Porthos en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, puisqu’il y a un diamant, vendons-le.—Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.—Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne demande pas l’avis de Porthos, il est donné.—Mais je pense, dit Aramis, que sa bague ne venant pas d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan peut la vendre.—Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est?...—De vendre le diamant, répondit Aramis.—Eh bien! dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons plus.La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelais ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.Agrandir—Ma foi, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur toute cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif.On n’entendait que le cri de: «Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires!» M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires inextinguibles à l’endroit des Rochelais; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de l’enthousiasme.—Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.—Eh bien! monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelais.—Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?—Oui, monseigneur.—Comment les appelle-t-on?—Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.—Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?—M. d’Artagnan.—Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi.Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l’épisode de la serviette.—C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.—Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes: M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.—Eh bien! prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.D’Artagnan ne se possédait pas de joie, On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d’être mousquetaire.Les trois amis aussi étaient fort joyeux.—Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance,—Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes.Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenait des dépenses d’équipement.D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de l’argent.Le lendemain, à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.C’était le prix du diamant de la reine.XVIIIAFFAIRE DE FAMILLEAthos avait trouvé le mot:affaire de famille. Une affaire de famille n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le monde d’une affaire de famille.Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de milady le paralysait.Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le diamant.Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait faire tout en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.D’Artagnan eût été au comble de ses vœux, s’il n’eût point vu pointer milady, comme un nuage sombre à l’horizon.Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, et que là on terminerait l’affaire.D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.AgrandirLe soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent; il ne restait plus que trois choses à décider:Ce qu’on écrirait au frère de milady;Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion deGrimaud, qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin d’Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de magnifiques concours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils ne fassent longueur.—Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.—Mais où rencontrer un pareil laquais?—Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.—Prenez Mousqueton.—Prenez Bazin.—Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux qualités sur quatre.—Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.—Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste!—Sans doute, dit Aramis; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais...—Plus bas, Aramis! dit Athos.—C’est juste; non pas pour les laquais, reprit Aramis,mais pour le maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.—Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.—Eh bien! mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.—Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.—Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu! que si l’on écrit à lord Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...—Plus bas! dit Athos.—Des intrigues et des secrets d’État, continua d’Artagnan, en se conformant à sa recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes:—Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.—«Monsieur et cher ami...»—Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé! bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.—Eh bien! soit; je dirai donc: «Monsieur» tout court.—Vous pouvez même dire «Milord», reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.—«Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»—Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la reine-mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.—Eh bien! nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient-il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»—Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.—Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.—Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. l’abbé, cela le regarde.—Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.—Eh bien! soit, dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, de par notre saint-père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.—Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï-dire, de-ci de-là, que cette belle-sœur était une coquine; j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal...—Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.—Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.—Et à moi aussi, dit Porthos.D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.—Eh bien! voilà ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: «Milord, votre belle-sœur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été...»D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.—Chassée par son mari, dit Athos.—Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.—Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son beau-frère?—Oui.—Elle était mariée? demanda Aramis.—Oui.—Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule? s’écria Porthos.—Oui.Ces troisouiavaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.—Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.—D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, moi et d’Artagnan, répondit Athos.—Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.—Il vit encore.—Vous en êtes sûr?—Je le suis.Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit impressionné selon sa nature.—Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il faut écrire d’abord.—Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:«Milord,»La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle-mêmesedoit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée, car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»—Eh bien! voilà qui est à merveille, dit Athos, et vousavez une plume de secrétaire d’État, mon cher Aramis. Lord Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât-il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et s’arrêter à Châtellerault, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant? continua Athos.Agrandir—J’ai mieux que cela, j’ai la somme.Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les yeux, Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.—Combien dans ce petit sac? dit-il.—Sept mille livres en louis de douze francs.—Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait sept mille livres?—Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre ami d’Artagnan y ait mis du sien.—Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le moins que nous lui devions.—C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.—Eh bien! répondit celui-ci, que faut-il que je fasse?—Mais, reprit Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses amis.
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—Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.
—Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.
—Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux.
—Et surtout de fort belles selles, dit Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.
—Puis, dit Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.
—Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.
—Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
—Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains?
—Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que c’est sans peine, par exemple, car je mentirais.
—Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus le nombre de fois que je vous dois la vie.
—Alors c’était donc pour venir près d’elle que tu nous as quittés? demanda Aramis.
—Justement.
—Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.
—La voici, dit Athos.
Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de dissimuler le tremblement, et lut:
C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.RICHELIEU.5 août 1628.
C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
RICHELIEU.
5 août 1628.
—En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
—Il faut déchirer ce papier, dit d’Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
—Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement; et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
—Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
—Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché de force son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis: le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin, il fera arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
—Ah çà! mais, dit Porthos, il me semble que tu fais là de tristes plaisanteries, mon cher.
—Je ne plaisante pas, dit Athos.
—Sais-tu, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?
—Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.
—Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
—Et moi donc! dit d’Artagnan.
—Heureusement qu’elle est loin, dit Porthos, car j’avoue qu’elle me gênerait fort ici.
—Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
—Elle me gêne partout, dit d’Artagnan.
—Mais puisque tu la tenais, dit Porthos, que ne l’as-tu noyée, étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
—Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d’Artagnan comprit seul.
—J’ai une idée, dit d’Artagnan.
—Voyons, dirent les mousquetaires.
—Aux armes! cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient des soldats de la garnison.
—Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.
—Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
—Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
—Il est bien simple, dit Athos: aussitôt que l’ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut alors monter à l’assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête un pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d’équilibre.
—Bravo! dit Porthos; décidément, Athos, tu étais né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de toi.
—Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie, visez bien chacun votre homme.
—Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
—Et moi le mien, dit Porthos.
—Et moi idem, dit Aramis.
—Alors feu! dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, mais quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelais continuaient d’avancer au pas de course.
Sur trois coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
—Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à la muraille!
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
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—Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? dit Athos.
—Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
—Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaientla ville: c’était tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
—Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné; mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant les restes du déjeuner.
—Mon idée? dit d’Artagnan.
—Oui, vous disiez que vous aviez une idée, dit Athos.
—Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham.
—Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
—Et pourquoi donc? ne l’ai-je pas fait déjà?
—Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.
D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
—Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
—Silence pour l’idée de monsieur Porthos! dit Aramis.
—Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
—Eh bien! dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de Porthos.
—Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la véritable idée.
—Voyons votre idée, Aramis! dit Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
—Il faut prévenir la reine.
—Ah! ma foi, oui, dirent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois que nous touchons au moyen.
—Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on le sache au camp? D’ici à Paris, il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
—Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, dit Aramis, moi je m’en charge; je connais à Tours une personne adroite...
Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
—Eh bien! vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.
—Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par cœur, et qu’on vous arrêtera, vous et votre adroite personne.
—Sans compter, dit Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
—Messieurs, dit d’Artagnan, ce que dit Porthos est plein de sens.
—Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
—On bat la générale.
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu’à eux.
—Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
—Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.
—Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train, et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles de plus.
—Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
—Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
—Dites alors.
—Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.
Athos fit signe à son valet d’approcher.
—Grimaud, dit Athos en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
—O grand homme! dit d’Artagnan, je te comprends.
—Vous comprenez? dit Porthos.
—Et toi, comprends-tu, Grimaud? dit Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
—C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
—Je voudrais pourtant bien comprendre, dit Porthos.
—C’est inutile.
—Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
—Cette milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau-frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
—Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une grande sympathie pour sa belle-sœur.
—Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, il la détesterait que cela n’en vaudrait que mieux.
—En ce cas, nous sommes servis à souhait.
—Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.
—Silence, Porthos! dit Aramis.
—Comment se nomme ce beau-frère?
—Lord Winter.
—Où est-il maintenant?
—Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
—Eh bien! voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-sœur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sabelle-sœur, et nous sommes tranquilles.
—Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
—Ah! ma foi, dit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai donné tout ce que j’avais, et je vous préviens que c’est le fond de mon sac.
—Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et lord Winter.
—Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?
—Je réponds de Bazin, dit Aramis.
—Et moi de Planchet, dit d’Artagnan.
—En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons quitter le camp, nos laquais peuvent le quitter.
—Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui même nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
—Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l’argent?
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s’étaient un instant éclaircis.
—Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est une véritable armée.
—Ma foi, oui! dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à la main.
—Bravo! dit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
—C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
—Décampons d’abord, dit d’Artagnan, tu comprendras après.
—Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.
—Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement, et je suis de l’avis de d’Artagnan; je crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
—Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a rien à dire; partons, messieurs, partons.
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
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—Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
—As-tu oublié quelque chose? demanda Aramis.
—Et le drapeau, morbleu! il ne faut pas laisser un drapeauaux mains de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.
Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau: seulement, comme les Rochelais étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s’exposer aux coups.
Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha. Il agita son drapeau en tournant le dos aux gardes de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit tout le camp crier: «Descendez, descendez!»
Athos descendit; ses camarades l’attendaient avec anxiété.
—Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait stupide d’être tués.
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors de la portée des balles.
Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
—Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
—Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
—Mais nos morts ne répondront pas.
—Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevrontde la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
—Oh! je comprends, dit Porthos émerveillé.
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—C’est bien heureux! dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d’admiration.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre; cette fois les balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler à leurs oreilles. Les Rochelais venaient enfin de s’emparer du bastion.
—Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?
—Ou quinze.
—Combien en avons-nous écrasé?
—Huit ou dix.
—Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?
—Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
—Une balle perdue?
—Pas même.
—Qu’est-ce donc alors?
Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.
—Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est ouverte.
—Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.
—Ah çà mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons-nous de ne pas avoir d’argent?
—Tiens, au fait! dit Aramis.
—A la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
—Sans doute, dit Porthos en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
—Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
—Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
—Mais je pense, dit Aramis, que sa bague ne venant pas d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan peut la vendre.
—Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est?...
—De vendre le diamant, répondit Aramis.
—Eh bien! dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons plus.
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelais ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
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—Ma foi, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur toute cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.
En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif.On n’entendait que le cri de: «Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires!» M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires inextinguibles à l’endroit des Rochelais; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de l’enthousiasme.
—Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
—Eh bien! monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelais.
—Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?
—Oui, monseigneur.
—Comment les appelle-t-on?
—Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
—Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
—M. d’Artagnan.
—Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi.
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l’épisode de la serviette.
—C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
—Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes: M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
—Eh bien! prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.
Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.
D’Artagnan ne se possédait pas de joie, On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d’être mousquetaire.
Les trois amis aussi étaient fort joyeux.
—Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance,
—Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes.
Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenait des dépenses d’équipement.
D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de l’argent.
Le lendemain, à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
C’était le prix du diamant de la reine.
Athos avait trouvé le mot:affaire de famille. Une affaire de famille n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le monde d’une affaire de famille.
Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.
Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.
Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.
D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de milady le paralysait.
Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le diamant.
Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait faire tout en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.
D’Artagnan eût été au comble de ses vœux, s’il n’eût point vu pointer milady, comme un nuage sombre à l’horizon.
Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, et que là on terminerait l’affaire.
D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.
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Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent; il ne restait plus que trois choses à décider:
Ce qu’on écrirait au frère de milady;
Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;
Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion deGrimaud, qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin d’Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.
Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de magnifiques concours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils ne fassent longueur.
—Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.
—Mais où rencontrer un pareil laquais?
—Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.
—Prenez Mousqueton.
—Prenez Bazin.
—Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux qualités sur quatre.
—Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.
—Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste!
—Sans doute, dit Aramis; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais...
—Plus bas, Aramis! dit Athos.
—C’est juste; non pas pour les laquais, reprit Aramis,mais pour le maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.
—Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
—Eh bien! mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.
—Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
—Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu! que si l’on écrit à lord Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal...
—Plus bas! dit Athos.
—Des intrigues et des secrets d’État, continua d’Artagnan, en se conformant à sa recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes:
—Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
—«Monsieur et cher ami...»
—Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé! bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.
—Eh bien! soit; je dirai donc: «Monsieur» tout court.
—Vous pouvez même dire «Milord», reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.
—«Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»
—Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la reine-mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
—Eh bien! nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient-il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»
—Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.
—Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.
—Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. l’abbé, cela le regarde.
—Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.
—Eh bien! soit, dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, de par notre saint-père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.
—Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï-dire, de-ci de-là, que cette belle-sœur était une coquine; j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal...
—Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.
—Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.
—Et à moi aussi, dit Porthos.
D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.
—Eh bien! voilà ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: «Milord, votre belle-sœur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été...»
D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
—Chassée par son mari, dit Athos.
—Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
—Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son beau-frère?
—Oui.
—Elle était mariée? demanda Aramis.
—Oui.
—Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule? s’écria Porthos.
—Oui.
Ces troisouiavaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.
—Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.
—D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, moi et d’Artagnan, répondit Athos.
—Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.
—Il vit encore.
—Vous en êtes sûr?
—Je le suis.
Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit impressionné selon sa nature.
—Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il faut écrire d’abord.
—Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.
Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:
«Milord,»La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle-mêmesedoit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée, car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»
«Milord,
»La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle-mêmesedoit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée, car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»
—Eh bien! voilà qui est à merveille, dit Athos, et vousavez une plume de secrétaire d’État, mon cher Aramis. Lord Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât-il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et s’arrêter à Châtellerault, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant? continua Athos.
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—J’ai mieux que cela, j’ai la somme.
Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les yeux, Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.
—Combien dans ce petit sac? dit-il.
—Sept mille livres en louis de douze francs.
—Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait sept mille livres?
—Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre ami d’Artagnan y ait mis du sien.
—Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le moins que nous lui devions.
—C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.
—Eh bien! répondit celui-ci, que faut-il que je fasse?
—Mais, reprit Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.
Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses amis.