XXXEN FRANCE

Agrandir—Plaît-il?... Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il me menace!—Non, milord, je prie encore, et je vous dis: Une goutte d’eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.—Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ.—Vous allez m’écouter jusqu’au bout, milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de vous.—Vous n’exigerez pas! dit Buckingham regardant Felton avec étonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de prononcer.—Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait,milord, prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; milord, vous avez abusé de la puissance royale, que vous avez presque usurpée; milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.—Ah! ceci est trop fort! cria Buckingham en faisant un pas vers la porte.Felton lui barra le passage.—Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en liberté de lady Winter; songez que c’est la femme que vous avez déshonorée.—Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et je vous fais mettre aux fers.—Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde, milord, vous voilà entre les mains de Dieu.—Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler directement.—Signez, milord, signez la liberté de lady Winter, dit Felton en poussant un papier vers le duc.—De force! vous moquez-vous! holà, Patrick!—Signez, milord!—Jamais!—Jamais!—A moi! cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout ouvert dans sa poitrine le couteau dont s’était frappée milady; d’un bond il fut sur le duc.En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:—Milord, une lettre de France!—De France! s’écria Buckingham avec enthousiasme, oubliant tout en pensant à celle de qui lui venait cette lettre.AgrandirFelton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau jusqu’au manche.—Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué...—Au meurtre! hurla Patrick.Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir et, voyant la porte libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle oùattendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la première marche il rencontra lord Winter, qui, le voyant pâle, égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou en s’écriant:—Je le savais, je l’avais deviné une minute trop tard! oh! malheureux, malheureux que je suis!Felton ne fit aucune résistance; lord Winter le remit aux mains des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une petite terrasse dominant la mer, et s’élança dans le cabinet de Buckingham.Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main crispée.—La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa part?—Oui, monseigneur, répondit le fidèle portemanteau d’Anne d’Autriche, mais trop tard peut-être.—Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez entrer personne; oh, je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon Dieu! je me meurs!Et le duc s’évanouit.Cependant, lord Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt et se répandit par la ville.Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de nouveau et d’inattendu.Lord Winter s’arrachait les cheveux.—Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh, mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!En effet, on était venu lui dire dès sept heures du matin qu’une échelle de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru aussitôt à la chambre de milady, avait trouvé la chambre vide et la fenêtre ouverte, les barreaux sciés, s’était rappelé la recommandation verbale que d’Artagnan lui avait fait transmettre par son messager, avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie, sans prendre le temps de faire seller un cheval, avait sauté sur le premier venu, était accouru ventre à terre, avait sauté à bas dans la cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré, avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux, et l’espoir rentra dans tous les cœurs.—Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte. Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis!—Oh! milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.—Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.Le baron sortit en sanglotant.Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.—Vous vivrez, milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du duc, le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche.—Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces douleurs. Que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre.—Oh! milord! fit La Porte.—Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?La Porte rompit le cachet, et plaça le parchemin sous les yeux du duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.—Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a écrit.La Porte ne fit plus de difficulté, et lut:«Milord.»Par ce que j’ai souffert depuis que je vous connais, par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d’interrompre ces grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.»Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.»Votre affectionnée,»ANNE.»Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette lettre un amer désappointement:—N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte? demanda-t-il.—Si fait, monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.—Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience.—Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.—Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour elle la mort d’un étranger!...La Porte fondit en larmes.—Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants.Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir appartenu à la reine.—Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en perles.Patrick obéit encore.—Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à elle, ce coffret d’argent et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa Majesté; et pour dernier souvenir... (il chercha autour de lui quelque objet précieux)... vous y joindrez...Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant encore du sang vermeil étendu sur la lame.—Et vous y joindrez ce couteau, dit le duc en serrant la main de La Porte.Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus parler: puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.Patrick poussa un grand cri.Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.AgrandirIl s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne et la laissa retomber.—Tout est inutile, dit-il, il est mort.—Mort, mort! s’écria Patrick.A ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut plus que consternation et que tumulte.Aussitôt que lord Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.—Misérable! dit-il au jeune homme, qui depuis la mort de Buckingham avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait?—Je me suis vengé, dit-il.—Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme maudite; mais je le jure, ce crime sera son dernier crime.—Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et j’ignore de qui vous voulez parler, milord; j’ai tué M. de Buckingham parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je l’ai puni de son injustice, voilà tout.De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne savait que penser d’une pareille insensibilité.Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. A chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les pas et la voix de milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser et se perdre avec lui.Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.Il pâlit, porta la main à son cœur, qui se brisait, et comprit toute la trahison.—Une dernière grâce, milord! dit-il au baron.—Laquelle? demanda celui-ci.—Quelle heure est-il?Le baron tira sa montre.—Neuf heures moins dix minutes, dit-il.Milady avait avancé son départ d’une heure et demie; dèsqu’elle avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait donné l’ordre de lever l’ancre.AgrandirLa barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.—Dieu l’a voulu, dit-il avec la résignation du fanatique, mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie allait être sacrifiée.De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.—Sois puniseuld’abord, misérable, dit lord Winter à Felton, qui se laissait entraîner, les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas sauvée.Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au port.XXXEN FRANCELa première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelais; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortît jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-même le départ.Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre les ambassadeurs de Danemark, qui avaient pris congé, et l’ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ieravait fait restituer aux Provinces-Unies.Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après l’assassinat, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires étaient déjà sortis des ports: l’un emmenant, comme nous le savons, milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du vaisseau amiral.Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit.Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle; seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour vers le 15 septembre.M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son porte-manteau, et comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait faite le cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses compagnons partaient.Il va sans dire que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir madame Bonacieux, au couvent de Béthune, poursuivie sûrement par milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à madame Bonacieux de sortir du couvent, et de se retirer, soit en Lorraine, soit en Belgique. La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu cette lettre:«Mon cher cousin,»Voici l’autorisation de ma sœur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous croyez l’air mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard.»Je vous embrasse,»MARIE MICHON.»A cette lettre était jointe une autorisation conçue en ces termes:«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui portera ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sur ma recommandation et sous mon patronage.»Au Louvre, le 10 août 1628.»ANNE.»On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une lingère qui appelait la reine sa sœur avaient égayé la verve des jeunes gens; mais Aramis avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme intermédiaire dans ces sortes d’affaires.Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: c’était l’ordre de tirer madame Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand’chose tant qu’ils seraient au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en luiconfiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et qu’ils faisaient partie de l’escorte. La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et l’on partit le 16 au matin. Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes démonstrations d’amitié.AgrandirCependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voir voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefoisété inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arriva, se réjouissaient fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi:—Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de vous quelque part.Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre, et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et, par complaisance, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.—Eh, mon Dieu! disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m’importe, j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien! moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une expédition aussi simple.A ceci Athos répondit tranquillement:—Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre, que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!—Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; mais que craignez-vous donc?—Tout! répondit Athos.D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse-d’Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Alors qu’il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur son front.D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre.—Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! là, accourez, messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal!Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la porte.Agrandir—Eh bien! où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.—C’est lui! s’écria d’Artagnan, c’est lui! laissez-moi le rejoindre!—Mais qui, lui? demanda Athos.—Lui, cet homme!—Quel homme?—Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j’ai provoqué notre ami Athos, celui que j’ai vu le matin même du jour où madame Bonacieux a été enlevée! Je l’ai vu, c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entr’ouvert son manteau.—Diable! dit Athos rêveur.—En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le rattraperons.—Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous allons; qu’il a un cheval frais et nous des chevaux fatigués; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.—Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh! monsieur! voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! eh!—Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!—Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, rentra dans la cour de l’hôtel; d’Artagnan déplia le papier.—Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant.—Rien qu’un mot! dit d’Artagnan.—Oui, dit Aramis, mais ce mot est un nom de ville ou de village.—«Armentières,» lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!—Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos.Agrandir—Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. A cheval, mes amis, à cheval! Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.XXXILE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNELes grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour l’écueil de leur fortune impie. Il en était ainsi de milady: elle passa au travers des croiseurs des deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.En débarquant à Portsmouth, milady était une Anglaise que les persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine qu’ils avaient conçue contre la France.Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles. Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre ainsi conçue:«A Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle.»Monseigneur, que Votre Éminence se rassure; Sa Grâce le duc de Buckingham nepartira pointpour la France.»Boulogne, 25 au soir.»MILADY DE...»«P.-S.—Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»Effectivement, le même soir, milady se mit en route; la nuit la prit: elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et, trois heures après, elle entra à Béthune.Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites, et y entra aussitôt.La supérieure vint au-devant d’elle; milady lui montra l’ordre du cardinal; l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le regard fixé sur l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres traces sur la terre que la dévastation et la mort.Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de distractions au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut charmante, et séduisit la bonne religieuse par sa conversation si variée, et par les grâces répandues dans toute sa personne.L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du royaume, et qui, surtout, ont tant de peine à franchirles murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle avait constamment vécu; elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions outrées du roi: elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu’on parlât un peu. Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans répondre. Cependant, comme milady vit que ce genre de récit l’amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le cardinal.Là elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un juste milieu prudent; l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent; elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir tout de suite à quoi s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne abbesse, elle se mit à dire un mal très dissimulé d’abord, puis très circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec madame d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes.L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.—Bon, dit milady, elle prend goût à mon discours; si elleest cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.Alors, elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni désapprouver. Cela confirma milady dans son opinion, que la religieuse était plutôt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en plus.—Je suis fort ignorante en toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse; mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des intérêts du mondeoùnous nous trouvons placées, nous avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. le cardinal.—Une de vos pensionnaires, dit milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je la plains alors.—Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces, mauvais traitements, elle a tout subi. Mais, après tout, reprit l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour agir ainsi, et, quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours juger les gens sur la mine.—Bon! dit milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir quelque chose ici, je suis en veine.Et elle s’appliqua il donner à son visage une expression de candeur parfaite.—Hélas! dit milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant si ce n’est au plus bel ouvrage du Créateur! Quant à moi, je serai trompée toute ma vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage m’inspirera de la sympathie.—Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune femme est innocente?—M. le cardinal ne poursuit pas que les crimes, dit-elle; ily a certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.—Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.—Et sur quoi? demanda milady avec naïveté.—Mais sur le langage que vous tenez.—Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant milady.—Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et cependant...—Et cependant j’en dis du mal, reprit milady achevant la pensée de la supérieure.—Au moins n’en dites-vous pas de bien.—C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa victime.—Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?...—Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites...—Mais pourquoi n’avez-vous pas fui?—Où irais-je? Croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peinede tendrela main! Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?—Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en France par quelque amour.—Alors, dit milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à fait malheureuse.—Ainsi, dit l’abbesse en regardant milady avec un intérêt croissant, c’est encore une pauvre persécutée que je vois?—Hélas, oui! dit milady.L’abbesse regarda un instant milady avec inquiétude, comme si une nouvelle pensée surgissait dans son esprit.—Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant.—Moi, s’écria milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.Agrandir—Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.—Comment la nommez-vous?—Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.—Ketty! s’écria milady; quoi! vous êtes sûre?...—Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez-vous?Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette jeune femme pouvait être son ancienne camériste. Au souvenir de cette jeune fille s’était lié un souvenir de colère, et un désir de vengeance avait bouleversé les traits de milady, qui reprirent au reste presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.—Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens déjà une si grande sympathie? demanda milady.—Ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.Quoique milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait éprouver à son cœur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé par tant d’émotions diverses, que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. Elle avait réussi, d’Artagnan était donc à elle!Une seule chose l’épouvantait, c’était le souvenir de son mari; c’était le comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou dumoins expatrié, et qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle espérait étouffer le jeune mousquetaire.Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour milady; aussi, bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard plein d’une bienveillante curiosité.La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de beautés tout à fait différentes. Cependant milady sourit en reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.La novice, voyant milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais milady la retint.—Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici?—Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.—Eh bien! dit milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout à mon aise.Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de son lit.La novice s’assit.—Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent!—Comment! dit milady, vous sortez bientôt?—Du moins, je l’espère, dit la novice avec une expression de joie qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.—Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal, continua milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.—Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime de ce méchant prêtre?—Chut! dit milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous êtes aussi, vous, la victime d’une trahison?—Non, dit la novice, mais de mon dévouement: d’un dévouement à une femme que j’aimais, pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.—Et qui vous a abandonnée, c’est cela!—J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercieDieu; il m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que, si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.—Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?...—Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle!—Cela n’empêche pas, reprit milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et persécutée.—Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le ciel, voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien! j’aurai quelques amis puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.—Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit milady espérant faire parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas lutter contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté, malgré son excellent cœur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.—Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles; et souvent, au moment où elles y comptent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.—Hélas! dit milady, je le crois; la reine est si bonne.—Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme.—C’est-à-dire, reprit milady poussée dans ses retranchements, qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart, je connais M. de Tréville.—M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville.—Oui, parfaitement, beaucoup même.—Le capitaine des mousquetaires du roi?—Le capitaine des mousquetaires du roi.—Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?—Souvent! dit milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.—Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?—Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit milady, pour laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.—Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis.—Mais, dit milady embarrassée, je connais M. deSouvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac.La novice laissa dire; puis voyant qu’elle s’arrêtait:—Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la dévorant du regard.—Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda la jeune femme, ai-je donc dit quelque chose qui vous ait blessée?—Non; mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi, j’ai connu ce gentilhomme, et qu’il m’a paru étrange de trouver quelqu’un qui paraisse le connaître beaucoup.—Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis: MM. Porthos et Aramis!—En vérité! eux aussi je les connais! s’écria milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu’à son cœur.—Eh bien! si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez besoin d’appui?—C’est-à-dire, balbutia milady, je ne suis liée réellement avec aucun d’eux; je les connais pour en avoir entendu beaucoup parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan.—Vous connaissez M. d’Artagnan! s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de milady et en la dévorant des yeux.Puis, remarquant l’étrange expression du regard de milady:—Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?—Mais, reprit milady embarrassée, mais à titre d’ami.—Vous me trompez, madame, dit la novice: vous avez été sa maîtresse.—C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria milady à son tour.—Moi! dit la novice.—Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.La jeune femme se recula pleine de surprise et de terreur.—Oh! ne niez pas! répondez, reprit milady.—Eh bien! oui, madame! dit la novice; sommes-nous rivales?La figure de milady s’illumina d’un feu tellement sauvage, que, dans toute autre circonstance, madame Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais elle était toute à sa jalousie.

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—Plaît-il?... Dieu me pardonne! s’écria Buckingham, mais je crois qu’il me menace!

—Non, milord, je prie encore, et je vous dis: Une goutte d’eau suffit pour faire déborder le vase plein, une faute légère peut attirer le châtiment sur la tête épargnée malgré tant de crimes.

—Monsieur Felton, dit Buckingham, vous allez sortir d’ici et vous rendre aux arrêts sur-le-champ.

—Vous allez m’écouter jusqu’au bout, milord. Vous avez séduit cette jeune fille, vous l’avez outragée, souillée; réparez vos crimes envers elle, laissez-la partir librement, et je n’exigerai pas autre chose de vous.

—Vous n’exigerez pas! dit Buckingham regardant Felton avec étonnement et appuyant sur chacune des syllabes des trois mots qu’il venait de prononcer.

—Milord, continua Felton s’exaltant à mesure qu’il parlait,milord, prenez garde, toute l’Angleterre est lasse de vos iniquités; milord, vous avez abusé de la puissance royale, que vous avez presque usurpée; milord, vous êtes en horreur aux hommes et à Dieu; Dieu vous punira plus tard, mais, moi, je vous punirai aujourd’hui.

—Ah! ceci est trop fort! cria Buckingham en faisant un pas vers la porte.

Felton lui barra le passage.

—Je vous le demande humblement, dit-il, signez l’ordre de mise en liberté de lady Winter; songez que c’est la femme que vous avez déshonorée.

—Retirez-vous, monsieur, dit Buckingham, ou j’appelle et je vous fais mettre aux fers.

—Vous n’appellerez pas, dit Felton en se jetant entre le duc et la sonnette placée sur un guéridon incrusté d’argent; prenez garde, milord, vous voilà entre les mains de Dieu.

—Dans les mains du diable, vous voulez dire, s’écria Buckingham en élevant la voix pour attirer du monde, sans cependant appeler directement.

—Signez, milord, signez la liberté de lady Winter, dit Felton en poussant un papier vers le duc.

—De force! vous moquez-vous! holà, Patrick!

—Signez, milord!

—Jamais!

—Jamais!

—A moi! cria le duc, et en même temps il sauta sur son épée.

Mais Felton ne lui donna pas le temps de la tirer: il tenait tout ouvert dans sa poitrine le couteau dont s’était frappée milady; d’un bond il fut sur le duc.

En ce moment Patrick entrait dans la salle en criant:

—Milord, une lettre de France!

—De France! s’écria Buckingham avec enthousiasme, oubliant tout en pensant à celle de qui lui venait cette lettre.

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Felton profita du moment et lui enfonça dans le flanc le couteau jusqu’au manche.

—Ah! traître! cria Buckingham, tu m’as tué...

—Au meurtre! hurla Patrick.

Felton jeta les yeux autour de lui pour fuir et, voyant la porte libre, s’élança dans la chambre voisine, qui était celle oùattendaient, comme nous l’avons dit, les députés de La Rochelle, la traversa tout en courant et se précipita vers l’escalier; mais, sur la première marche il rencontra lord Winter, qui, le voyant pâle, égaré, livide, taché de sang à la main et à la figure, lui sauta au cou en s’écriant:

—Je le savais, je l’avais deviné une minute trop tard! oh! malheureux, malheureux que je suis!

Felton ne fit aucune résistance; lord Winter le remit aux mains des gardes, qui le conduisirent, en attendant de nouveaux ordres, sur une petite terrasse dominant la mer, et s’élança dans le cabinet de Buckingham.

Au cri poussé par le duc, à l’appel de Patrick, l’homme que Felton avait rencontré dans l’antichambre se précipita dans le cabinet.

Il trouva le duc couché sur un sofa, serrant sa blessure dans sa main crispée.

—La Porte, dit le duc d’une voix mourante, La Porte, viens-tu de sa part?

—Oui, monseigneur, répondit le fidèle portemanteau d’Anne d’Autriche, mais trop tard peut-être.

—Silence, La Porte! on pourrait vous entendre; Patrick, ne laissez entrer personne; oh, je ne saurai pas ce qu’elle me fait dire! mon Dieu! je me meurs!

Et le duc s’évanouit.

Cependant, lord Winter, les députés, les chefs de l’expédition, les officiers de la maison de Buckingham, avaient fait irruption dans sa chambre; partout des cris de désespoir retentissaient. La nouvelle qui emplissait le palais de plaintes et de gémissements en déborda bientôt et se répandit par la ville.

Un coup de canon annonça qu’il venait de se passer quelque chose de nouveau et d’inattendu.

Lord Winter s’arrachait les cheveux.

—Trop tard d’une minute! s’écriait-il, trop tard d’une minute! oh, mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!

En effet, on était venu lui dire dès sept heures du matin qu’une échelle de corde flottait à une des fenêtres du château; il avait couru aussitôt à la chambre de milady, avait trouvé la chambre vide et la fenêtre ouverte, les barreaux sciés, s’était rappelé la recommandation verbale que d’Artagnan lui avait fait transmettre par son messager, avait tremblé pour le duc, et, courant à l’écurie, sans prendre le temps de faire seller un cheval, avait sauté sur le premier venu, était accouru ventre à terre, avait sauté à bas dans la cour, avait monté précipitamment l’escalier, et, sur le premier degré, avait, comme nous l’avons dit, rencontré Felton.

Cependant le duc n’était pas mort: il revint à lui, rouvrit les yeux, et l’espoir rentra dans tous les cœurs.

—Messieurs, dit-il, laissez-moi seul avec Patrick et La Porte. Ah! c’est vous, de Winter! vous m’avez envoyé ce matin un singulier fou, voyez l’état dans lequel il m’a mis!

—Oh! milord! s’écria le baron, je ne m’en consolerai jamais.

—Et tu aurais tort, mon cher de Winter, dit Buckingham en lui tendant la main, je ne connais pas d’homme qui mérite d’être regretté pendant toute la vie d’un autre homme; mais laisse-nous, je t’en prie.

Le baron sortit en sanglotant.

Il ne resta dans le cabinet que le duc blessé, La Porte et Patrick.

On cherchait un médecin, qu’on ne pouvait trouver.

—Vous vivrez, milord, vous vivrez, répétait, à genoux devant le sofa du duc, le fidèle serviteur d’Anne d’Autriche.

—Que m’écrivait-elle? dit faiblement Buckingham tout ruisselant de sang et domptant, pour parler de celle qu’il aimait, d’atroces douleurs. Que m’écrivait-elle? Lis-moi sa lettre.

—Oh! milord! fit La Porte.

—Obéis, La Porte; ne vois-tu pas que je n’ai pas de temps à perdre?

La Porte rompit le cachet, et plaça le parchemin sous les yeux du duc; mais Buckingham essaya vainement de distinguer l’écriture.

—Lis donc, dit-il, lis donc, je n’y vois plus; lis donc! car bientôt peut-être je n’entendrai plus, et je mourrai sans savoir ce qu’elle m’a écrit.

La Porte ne fit plus de difficulté, et lut:

«Milord.»Par ce que j’ai souffert depuis que je vous connais, par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d’interrompre ces grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.»Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.»Votre affectionnée,»ANNE.»

«Milord.

»Par ce que j’ai souffert depuis que je vous connais, par vous et pour vous, je vous conjure, si vous avez souci de mon repos, d’interrompre ces grands armements que vous faites contre la France et de cesser une guerre dont on dit tout haut que la religion est la cause visible, et tout bas que votre amour pour moi est la cause cachée. Cette guerre peut non seulement amener pour la France et pour l’Angleterre de grandes catastrophes, mais encore pour vous, milord, des malheurs dont je ne me consolerais pas.

»Veillez sur votre vie, que l’on menace et qui me sera chère du moment où je ne serai pas obligée de voir en vous un ennemi.

»Votre affectionnée,

»ANNE.»

Buckingham rappela tous les restes de sa vie pour écouter cette lecture; puis, lorsqu’elle fut finie, comme s’il eût trouvé dans cette lettre un amer désappointement:

—N’avez-vous donc pas autre chose à me dire de vive voix, La Porte? demanda-t-il.

—Si fait, monseigneur: la reine m’avait chargé de vous dire de veiller sur vous, car elle avait eu avis qu’on voulait vous assassiner.

—Et c’est tout, c’est tout? reprit Buckingham avec impatience.

—Elle m’avait encore chargé de vous dire qu’elle vous aimait toujours.

—Ah! fit Buckingham, Dieu soit loué! ma mort ne sera donc pas pour elle la mort d’un étranger!...

La Porte fondit en larmes.

—Patrick, dit le duc, apportez-moi le coffret où étaient les ferrets de diamants.

Patrick apporta l’objet demandé, que La Porte reconnut pour avoir appartenu à la reine.

—Maintenant le sachet de satin blanc, où son chiffre est brodé en perles.

Patrick obéit encore.

—Tenez, La Porte, dit Buckingham, voici les seuls gages que j’eusse à elle, ce coffret d’argent et ces deux lettres. Vous les rendrez à Sa Majesté; et pour dernier souvenir... (il chercha autour de lui quelque objet précieux)... vous y joindrez...

Il chercha encore; mais ses regards obscurcis par la mort ne rencontrèrent que le couteau tombé des mains de Felton, et fumant encore du sang vermeil étendu sur la lame.

—Et vous y joindrez ce couteau, dit le duc en serrant la main de La Porte.

Il put encore mettre le sachet au fond du coffret d’argent, y laissa tomber le couteau en faisant signe à La Porte qu’il ne pouvait plus parler: puis, dans une dernière convulsion, que cette fois il n’avait plus la force de combattre, il glissa du sofa sur le parquet.

Patrick poussa un grand cri.

Buckingham voulut sourire une dernière fois; mais la mort arrêta sa pensée, qui resta gravée sur son front comme un dernier baiser d’amour.

En ce moment le médecin du duc arriva tout effaré; il était déjà à bord du vaisseau amiral, on avait été obligé d’aller le chercher là.

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Il s’approcha du duc, prit sa main, la garda un instant dans la sienne et la laissa retomber.

—Tout est inutile, dit-il, il est mort.

—Mort, mort! s’écria Patrick.

A ce cri toute la foule rentra dans la salle, et partout ce ne fut plus que consternation et que tumulte.

Aussitôt que lord Winter vit Buckingham expiré, il courut à Felton, que les soldats gardaient toujours sur la terrasse du palais.

—Misérable! dit-il au jeune homme, qui depuis la mort de Buckingham avait retrouvé ce calme et ce sang-froid qui ne devaient plus l’abandonner; misérable! qu’as-tu fait?

—Je me suis vengé, dit-il.

—Toi! dit le baron; dis que tu as servi d’instrument à cette femme maudite; mais je le jure, ce crime sera son dernier crime.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit tranquillement Felton, et j’ignore de qui vous voulez parler, milord; j’ai tué M. de Buckingham parce qu’il a refusé deux fois à vous-même de me nommer capitaine: je l’ai puni de son injustice, voilà tout.

De Winter, stupéfait, regardait les gens qui liaient Felton, et ne savait que penser d’une pareille insensibilité.

Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de Felton. A chaque bruit qu’il entendait, le naïf puritain croyait reconnaître les pas et la voix de milady venant se jeter dans ses bras pour s’accuser et se perdre avec lui.

Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout entière; avec ce regard d’aigle du marin, il avait reconnu, là où un autre n’aurait vu qu’un goéland se balançant sur les flots, la voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.

Il pâlit, porta la main à son cœur, qui se brisait, et comprit toute la trahison.

—Une dernière grâce, milord! dit-il au baron.

—Laquelle? demanda celui-ci.

—Quelle heure est-il?

Le baron tira sa montre.

—Neuf heures moins dix minutes, dit-il.

Milady avait avancé son départ d’une heure et demie; dèsqu’elle avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement, elle avait donné l’ordre de lever l’ancre.

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La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la côte.

—Dieu l’a voulu, dit-il avec la résignation du fanatique, mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle à qui sa vie allait être sacrifiée.

De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina tout.

—Sois puniseuld’abord, misérable, dit lord Winter à Felton, qui se laissait entraîner, les yeux tournés vers la mer; mais je te jure, sur la mémoire de mon frère que j’aimais tant, que ta complice n’est pas sauvée.

Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.

Quant à de Winter, il descendit rapidement l’escalier et se rendit au port.

La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelais; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortît jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-même le départ.

Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre les ambassadeurs de Danemark, qui avaient pris congé, et l’ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ieravait fait restituer aux Provinces-Unies.

Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après l’assassinat, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires étaient déjà sortis des ports: l’un emmenant, comme nous le savons, milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du vaisseau amiral.

Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit.

Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle; seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour vers le 15 septembre.

M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son porte-manteau, et comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte.

Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait faite le cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses compagnons partaient.

Il va sans dire que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir madame Bonacieux, au couvent de Béthune, poursuivie sûrement par milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à madame Bonacieux de sortir du couvent, et de se retirer, soit en Lorraine, soit en Belgique. La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu cette lettre:

«Mon cher cousin,»Voici l’autorisation de ma sœur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous croyez l’air mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard.»Je vous embrasse,»MARIE MICHON.»

«Mon cher cousin,

»Voici l’autorisation de ma sœur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous croyez l’air mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard.

»Je vous embrasse,

»MARIE MICHON.»

A cette lettre était jointe une autorisation conçue en ces termes:

«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui portera ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sur ma recommandation et sous mon patronage.»Au Louvre, le 10 août 1628.»ANNE.»

«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui portera ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sur ma recommandation et sous mon patronage.

»Au Louvre, le 10 août 1628.

»ANNE.»

On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une lingère qui appelait la reine sa sœur avaient égayé la verve des jeunes gens; mais Aramis avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme intermédiaire dans ces sortes d’affaires.

Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: c’était l’ordre de tirer madame Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand’chose tant qu’ils seraient au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en luiconfiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et qu’ils faisaient partie de l’escorte. La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et l’on partit le 16 au matin. Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes démonstrations d’amitié.

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Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voir voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefoisété inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arriva, se réjouissaient fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi:

—Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de vous quelque part.

Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.

Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre, et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et, par complaisance, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin.

—Eh, mon Dieu! disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m’importe, j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien! moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une expédition aussi simple.

A ceci Athos répondit tranquillement:

—Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre, que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!

—Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; mais que craignez-vous donc?

—Tout! répondit Athos.

D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole.

Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse-d’Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Alors qu’il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur son front.

D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre.

—Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! là, accourez, messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal!

Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la porte.

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—Eh bien! où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.

—C’est lui! s’écria d’Artagnan, c’est lui! laissez-moi le rejoindre!

—Mais qui, lui? demanda Athos.

—Lui, cet homme!

—Quel homme?

—Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j’ai provoqué notre ami Athos, celui que j’ai vu le matin même du jour où madame Bonacieux a été enlevée! Je l’ai vu, c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entr’ouvert son manteau.

—Diable! dit Athos rêveur.

—En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le rattraperons.

—Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous allons; qu’il a un cheval frais et nous des chevaux fatigués; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme.

—Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh! monsieur! voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! eh!

—Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!

—Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!

Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, rentra dans la cour de l’hôtel; d’Artagnan déplia le papier.

—Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant.

—Rien qu’un mot! dit d’Artagnan.

—Oui, dit Aramis, mais ce mot est un nom de ville ou de village.

—«Armentières,» lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!

—Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos.

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—Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. A cheval, mes amis, à cheval! Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.

Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper à tous les dangers, jusqu’au moment que la Providence, lassée, a marqué pour l’écueil de leur fortune impie. Il en était ainsi de milady: elle passa au travers des croiseurs des deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.

En débarquant à Portsmouth, milady était une Anglaise que les persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour une Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la haine qu’ils avaient conçue contre la France.

Milady avait d’ailleurs le plus efficace des passeports: sa beauté, sa grande mine et la générosité avec laquelle elle répandait les pistoles. Affranchie des formalités d’usage par le sourire affable et les manières galantes d’un vieux gouverneur du port, qui lui baisa la main, elle ne resta à Boulogne que le temps de mettre à la poste une lettre ainsi conçue:

«A Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle.»Monseigneur, que Votre Éminence se rassure; Sa Grâce le duc de Buckingham nepartira pointpour la France.»Boulogne, 25 au soir.»MILADY DE...»«P.-S.—Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»

«A Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp devant La Rochelle.

»Monseigneur, que Votre Éminence se rassure; Sa Grâce le duc de Buckingham nepartira pointpour la France.

»Boulogne, 25 au soir.

»MILADY DE...»

«P.-S.—Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au couvent des Carmélites de Béthune où j’attendrai ses ordres.»

Effectivement, le même soir, milady se mit en route; la nuit la prit: elle s’arrêta et coucha dans une auberge; puis, le lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et, trois heures après, elle entra à Béthune.

Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites, et y entra aussitôt.

La supérieure vint au-devant d’elle; milady lui montra l’ordre du cardinal; l’abbesse lui fit donner une chambre et servir à déjeuner.

Tout le passé s’était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le regard fixé sur l’avenir, elle ne voyait que la haute fortune que lui réservait le cardinal, qu’elle avait si heureusement servi, sans que son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire. Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa vie l’apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant tantôt l’azur, tantôt le feu, tantôt le noir opaque de la tempête, et qui ne laissent d’autres traces sur la terre que la dévastation et la mort.

Après le déjeuner, l’abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu de distractions au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.

Milady voulait plaire à l’abbesse; or, c’était chose facile à cette femme si réellement supérieure; elle essaya d’être aimable: elle fut charmante, et séduisit la bonne religieuse par sa conversation si variée, et par les grâces répandues dans toute sa personne.

L’abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu’aux extrémités du royaume, et qui, surtout, ont tant de peine à franchirles murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer les bruits du monde.

Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou six ans, elle avait constamment vécu; elle se mit donc à entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de France, mêlées aux dévotions outrées du roi: elle lui fit la chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que l’abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha légèrement les amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu’on parlât un peu. Mais l’abbesse se contenta d’écouter et de sourire, le tout sans répondre. Cependant, comme milady vit que ce genre de récit l’amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la conversation sur le cardinal.

Là elle était fort embarrassée; elle ignorait si l’abbesse était royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un juste milieu prudent; l’abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son Éminence.

Milady commença à croire qu’elle s’ennuierait fort dans le couvent; elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir tout de suite à quoi s’en tenir. Voulant voir jusqu’où irait la discrétion de cette bonne abbesse, elle se mit à dire un mal très dissimulé d’abord, puis très circonstancié du cardinal, racontant les amours du ministre avec madame d’Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec quelques autres femmes galantes.

L’abbesse écouta plus attentivement, s’anima peu à peu et sourit.

—Bon, dit milady, elle prend goût à mon discours; si elleest cardinaliste, elle n’y met pas de fanatisme au moins.

Alors, elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses ennemis. L’abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni désapprouver. Cela confirma milady dans son opinion, que la religieuse était plutôt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant de plus en plus.

—Je suis fort ignorante en toutes ces matières-là, dit enfin l’abbesse; mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en dehors des intérêts du mondeoùnous nous trouvons placées, nous avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là; et l’une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et des persécutions de M. le cardinal.

—Une de vos pensionnaires, dit milady; oh! mon Dieu! pauvre femme, je la plains alors.

—Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison, menaces, mauvais traitements, elle a tout subi. Mais, après tout, reprit l’abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs plausibles pour agir ainsi, et, quoiqu’elle ait l’air d’un ange, il ne faut pas toujours juger les gens sur la mine.

—Bon! dit milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être découvrir quelque chose ici, je suis en veine.

Et elle s’appliqua il donner à son visage une expression de candeur parfaite.

—Hélas! dit milady, je le sais; on dit cela, qu’il ne faut pas croire aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant si ce n’est au plus bel ouvrage du Créateur! Quant à moi, je serai trompée toute ma vie peut-être; mais je me fierai toujours à une personne dont le visage m’inspirera de la sympathie.

—Vous seriez donc tentée de croire, dit l’abbesse, que cette jeune femme est innocente?

—M. le cardinal ne poursuit pas que les crimes, dit-elle; ily a certaines vertus qu’il poursuit plus sévèrement que certains forfaits.

—Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit l’abbesse.

—Et sur quoi? demanda milady avec naïveté.

—Mais sur le langage que vous tenez.

—Que trouvez-vous d’étonnant à ce langage? demanda en souriant milady.

—Vous êtes l’amie du cardinal, puisqu’il vous envoie ici, et cependant...

—Et cependant j’en dis du mal, reprit milady achevant la pensée de la supérieure.

—Au moins n’en dites-vous pas de bien.

—C’est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais sa victime.

—Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à moi?...

—Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites...

—Mais pourquoi n’avez-vous pas fui?

—Où irais-je? Croyez-vous qu’il y ait un endroit de la terre où ne puisse atteindre le cardinal, s’il veut se donner la peinede tendrela main! Si j’étais un homme, à la rigueur cela serait possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé de fuir, elle?

—Non, c’est vrai; mais elle, c’est autre chose, je la crois retenue en France par quelque amour.

—Alors, dit milady avec un soupir, si elle aime, elle n’est pas tout à fait malheureuse.

—Ainsi, dit l’abbesse en regardant milady avec un intérêt croissant, c’est encore une pauvre persécutée que je vois?

—Hélas, oui! dit milady.

L’abbesse regarda un instant milady avec inquiétude, comme si une nouvelle pensée surgissait dans son esprit.

—Vous n’êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en balbutiant.

—Moi, s’écria milady, moi, protestante! Oh! non, j’atteste le Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.

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—Alors, madame, dit l’abbesse en souriant, rassurez-vous; la maison où vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous ferons tout ce qu’il faudra pour vous faire chérir la captivité. Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable, gracieuse.

—Comment la nommez-vous?

—Elle m’a été recommandée par quelqu’un de très haut placé, sous le nom de Ketty. Je n’ai pas cherché à savoir son autre nom.

—Ketty! s’écria milady; quoi! vous êtes sûre?...

—Qu’elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez-vous?

Milady sourit à elle-même et à l’idée qui lui était venue que cette jeune femme pouvait être son ancienne camériste. Au souvenir de cette jeune fille s’était lié un souvenir de colère, et un désir de vengeance avait bouleversé les traits de milady, qui reprirent au reste presque aussitôt l’expression calme et bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait momentanément fait perdre.

—Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me sens déjà une si grande sympathie? demanda milady.

—Ce soir, dit l’abbesse, dans la journée même. Mais vous voyagez depuis quatre jours, m’avez-vous dit vous-même; ce matin vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de repos. Couchez-vous et dormez, à l’heure du dîner nous vous réveillerons.

Quoique milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue qu’elle était par toutes les excitations qu’une aventure nouvelle faisait éprouver à son cœur avide d’intrigues, elle n’en accepta pas moins l’offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours elle avait passé par tant d’émotions diverses, que, si son corps de fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de repos.

Elle prit donc congé de l’abbesse et se coucha, doucement bercée par les idées de vengeance auxquelles l’avait tout naturellement ramenée le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait dans son entreprise. Elle avait réussi, d’Artagnan était donc à elle!

Une seule chose l’épouvantait, c’était le souvenir de son mari; c’était le comte de La Fère, qu’elle avait cru mort ou dumoins expatrié, et qu’elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de d’Artagnan.

Mais aussi, s’il était l’ami de d’Artagnan, il avait dû lui prêter assistance dans toutes les menées à l’aide desquelles la reine avait déjoué les projets de Son Éminence; s’il était l’ami de d’Artagnan, il était l’ennemi du cardinal; et sans doute elle parviendrait à l’envelopper dans la vengeance aux replis de laquelle elle espérait étouffer le jeune mousquetaire.

Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour milady; aussi, bercée par elles, s’endormit-elle bientôt.

Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l’abbesse accompagnée d’une jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur elle un regard plein d’une bienveillante curiosité.

La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue; toutes deux s’examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en échangeant les compliments d’usage: toutes deux étaient fort belles, mais de beautés tout à fait différentes. Cependant milady sourit en reconnaissant qu’elle l’emportait de beaucoup sur la jeune femme en grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai que l’habit de novice que portait la jeune femme n’était pas très avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.

L’abbesse les présenta l’une à l’autre; puis, lorsque cette formalité fut remplie, comme ses devoirs l’appelaient à l’église, elle laissa les deux jeunes femmes seules.

La novice, voyant milady couchée, voulait suivre la supérieure, mais milady la retint.

—Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais cependant un peu, je vous l’avoue, pour le temps que j’ai à passer ici?

—Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d’avoir mal choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.

—Eh bien! dit milady, que peuvent demander les gens qui dorment? un bon réveil. Ce réveil, vous me l’avez donné; laissez-moi en jouir tout à mon aise.

Et lui prenant la main, elle l’attira sur un fauteuil qui était près de son lit.

La novice s’assit.

—Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que je suis ici, sans l’ombre d’une distraction, vous arrivez, votre présence allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà que, selon toute probabilité, d’un moment à l’autre je vais quitter le couvent!

—Comment! dit milady, vous sortez bientôt?

—Du moins, je l’espère, dit la novice avec une expression de joie qu’elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.

—Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du cardinal, continua milady; c’eût été un motif de plus de sympathie entre nous.

—Ce que m’a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous étiez aussi une victime de ce méchant prêtre?

—Chut! dit milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous mes malheurs viennent d’avoir dit à peu près ce que vous venez de dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m’a trahie. Et vous êtes aussi, vous, la victime d’une trahison?

—Non, dit la novice, mais de mon dévouement: d’un dévouement à une femme que j’aimais, pour qui j’eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais encore.

—Et qui vous a abandonnée, c’est cela!

—J’ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou trois jours j’ai acquis la preuve du contraire, et j’en remercieDieu; il m’aurait coûté de croire qu’elle m’avait oubliée. Mais vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes libre, et que, si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu’à vous.

—Où voulez-vous que j’aille, sans amis, sans argent, dans une partie de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais venue?...

—Oh! s’écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout où vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si belle!

—Cela n’empêche pas, reprit milady en adoucissant son sourire de manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule et persécutée.

—Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le ciel, voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l’on a fait plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que vous m’ayez rencontrée: car, si je sors d’ici, eh bien! j’aurai quelques amis puissants, qui, après s’être mis en campagne pour moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.

—Oh! quand j’ai dit que j’étais seule, dit milady espérant faire parler la novice en parlant d’elle-même, ce n’est pas faute d’avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces connaissances tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine elle-même n’ose pas lutter contre le terrible ministre; j’ai la preuve que Sa Majesté, malgré son excellent cœur, a plus d’une fois été obligée d’abandonner à la colère de Son Éminence les personnes qui l’avaient servie.

—Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l’air d’avoir abandonné ces personnes-là; mais il ne faut pas en croire l’apparence: plus elles sont persécutées, plus elle pense à elles; et souvent, au moment où elles y comptent le moins, elles ont la preuve d’un bon souvenir.

—Hélas! dit milady, je le crois; la reine est si bonne.

—Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que vous parlez d’elle ainsi! s’écria la novice avec enthousiasme.

—C’est-à-dire, reprit milady poussée dans ses retranchements, qu’elle, personnellement, je n’ai pas l’honneur de la connaître; mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je connais M. de Putange; j’ai connu en Angleterre M. Dujart, je connais M. de Tréville.

—M. de Tréville! s’écria la novice, vous connaissez M. de Tréville.

—Oui, parfaitement, beaucoup même.

—Le capitaine des mousquetaires du roi?

—Le capitaine des mousquetaires du roi.

—Oh! mais vous allez voir, s’écria la novice, que tout à l’heure nous allons être des connaissances achevées, presque des amies; si vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?

—Souvent! dit milady, qui, entrée dans cette voie, et s’apercevant que le mensonge réussissait, voulait le pousser jusqu’au bout.

—Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?

—Tous ceux qu’il reçoit habituellement! répondit milady, pour laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.

—Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous verrez qu’ils seront de mes amis.

—Mais, dit milady embarrassée, je connais M. deSouvigny, M. de Courtivron, M. de Férussac.

La novice laissa dire; puis voyant qu’elle s’arrêtait:

—Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?

Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était couchée, et, si maîtresse qu’elle fût d’elle-même, ne put s’empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son interlocutrice et en la dévorant du regard.

—Quoi! qu’avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda la jeune femme, ai-je donc dit quelque chose qui vous ait blessée?

—Non; mais ce nom m’a frappée, parce que, moi aussi, j’ai connu ce gentilhomme, et qu’il m’a paru étrange de trouver quelqu’un qui paraisse le connaître beaucoup.

—Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses amis: MM. Porthos et Aramis!

—En vérité! eux aussi je les connais! s’écria milady, qui sentit le froid pénétrer jusqu’à son cœur.

—Eh bien! si vous les connaissez, vous devez savoir qu’ils sont bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si vous avez besoin d’appui?

—C’est-à-dire, balbutia milady, je ne suis liée réellement avec aucun d’eux; je les connais pour en avoir entendu beaucoup parler par un de leurs amis, M. d’Artagnan.

—Vous connaissez M. d’Artagnan! s’écria la novice à son tour, en saisissant la main de milady et en la dévorant des yeux.

Puis, remarquant l’étrange expression du regard de milady:

—Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?

—Mais, reprit milady embarrassée, mais à titre d’ami.

—Vous me trompez, madame, dit la novice: vous avez été sa maîtresse.

—C’est vous qui l’avez été, madame, s’écria milady à son tour.

—Moi! dit la novice.

—Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame Bonacieux.

La jeune femme se recula pleine de surprise et de terreur.

—Oh! ne niez pas! répondez, reprit milady.

—Eh bien! oui, madame! dit la novice; sommes-nous rivales?

La figure de milady s’illumina d’un feu tellement sauvage, que, dans toute autre circonstance, madame Bonacieux se fût enfuie d’épouvante; mais elle était toute à sa jalousie.


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