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—Allez d’ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. A Neufchâtel, entrez à l’auberge de laHerse d’or, donnez le mot d’ordre à l’hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
—Dois-je quelque chose? demanda d’Artagnan.
—Tout est payé, dit l’hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise!
—Amen! répondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures après il était à Neufchâtel. Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme à Saint-Valery, iltrouva une monture toute sellée et qui l’attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu’il venait de quitter à la selle qu’il allait prendre; les fontes étaient garnies de pistolets pareils.
—Votre adresse à Paris?
—Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
—Bien, répondit l’hôtelier.
—Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d’Artagnan.
—Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit village d’Écouis, vous vous arrêterez, il n’y a qu’une auberge, l’Écu de France. Ne la jugez pas d’après son apparence; elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
—Même mot d’ordre?
—Exactement.
—Adieu, maître.
—Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?
D’Artagnan fit signe de la tête que non et repartit à fond de train. A Écouis la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi prévenant, un cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme il l’avait fait et repartit du même train pour Pontoise. A Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l’hôtel de M. de Tréville.
Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
M. de Tréville le reçut comme s’il l’avait vu le matin même; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et qu’il pouvait se rendre à son poste.
Le lendemain il n’était bruit dans tout Paris que du bal que messieurs les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui était le ballet favori du roi.
Depuis huit jours on préparait en effet toutes choses à l’hôtel de ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées; l’épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le prix qu’on leur accordait avait été fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu’ils devaient sonner toute la nuit.
A dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clés des portes, des chambres et bureaux de l’hôtel. Ces clés lui furent remises à l’instant même; chacune d’elles portait un billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues.
A onze heures, vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l’hôtel de ville, aux portes qui leur avaient été assignées.
A trois heures, arrivèrent deux compagnies des gardes, l’une française, l’autre suisse. La compagnie des gardes-françaises était composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts.
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A six heures du soir, les invités commencèrent à entrer. A mesure qu’ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds préparés.
A neuf heures arriva madame la première présidente. Comme c’était, après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que devait occuper la reine.
A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du côté de l’église Saint-Jean, et cela en face du buffet d’argent de la ville, qui était gardé par quatre archers.
A minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations: c’était le roi qui s’avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l’hôtel de ville, et qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur.
Aussitôt messieurs les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du roi, qu’ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue; compliment auquel Sa Majesté répondit en s’excusant d’être venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l’avait retenue jusqu’à onze heures pour parler des affaires de l’État.
Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S. A. R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d’Elbeuf, du comte d’Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray.
Chacun remarqua que le roi avait l’air triste et préoccupé.
Un cabinet avait été préparé pour le roi et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour madame la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient s’habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet.
Avant d’entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu’on le vînt prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.
Une demi-heure après l’entrée du roi, de nouvelles acclamations retentirent: celles-là annonçaient l’arrivée de la reine; les échevins firent ainsi qu’ils avaient fait déjà, et, précédés de sergents, ils s’avancèrent devant leur illustre convive.
La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait l’air triste et surtout fatigué.
Au moment où elle entrait, le rideau d’une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s’ouvrit, et l’on vit apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine n’avait pas ses ferrets de diamants.
La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames.
Tout à coup le roi apparut avec le cardinal à l’une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle.
Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à peine noués, il s’approcha de la reine, et d’une voix altérée:
—Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s’il vous plaît, n’avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu’il m’eût été agréable de les voir?
La reine étendit son regard autour d’elle, et vit derrière le cardinal qui souriait d’un sourire diabolique.
—Sire, répondit la reine d’une voix altérée, parce qu’au milieu de cette grande foule, j’ai craint qu’il ne leur arrivât malheur.
—Et vous avez eu tort, madame! si je vous ai fait ce cadeau, c’était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.
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Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
—Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher auLouvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
—Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure le ballet va commencer.
La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet.
De son côté le roi gagna le sien.
Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
Tout le monde avait pu remarquer qu’il s’était passé quelque chose entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas, que chacun, par respect, s’étant éloigné de quelques pas, personne n’avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les écoutait pas.
Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés comme lui. C’était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume.
Le cardinal s’approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l’ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.
—Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.
—Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, sire, et si vous n’en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.
Le roi regarda le cardinal comme pour l’interroger; mais il n’eut le temps de lui adresser aucune question: un cri d’admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France.
Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues,un surtout en velours gris perle rattaché par des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu toute brodée d’argent. Sur son épaule gauche étincelaient les ferrets soutenus par un nœud de même couleur que les plumes et la jupe.
Le roi tressaillait de joie et le cardinal de colère; cependant, distants comme ils l’étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze’?
En ce moment les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s’avança vers madame la présidente, avec laquelle il devait danser, et Son Altesse Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commença.
Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu’il passait près d’elle il dévorait du regard ses ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
Le ballet dura une heure; il avait seize entrées.
Le ballet fini, au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du privilège qu’il avait de laisser la sienne où il se trouvait pour s’avancer vivement vers la reine.
—Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu’il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte.
A ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal.
—Comment, sire! s’écria la jeune reine jouant la surprise, vous m’en donnez encore deux autres; mais alors cela m’en fera donc quatorze?
En effet le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l’épaule de Sa Majesté.
Le roi appela le cardinal:
—Eh bien! que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda-t-il d’un ton sévère.
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—Cela signifie, sire, répondit le cardinal, que je désiraisfaire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n’osant les lui offrir moi-même j’ai adopté ce moyen.
—Et j’en suis d’autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d’Autriche avec un sourire qui prouvait qu’elle n’était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.
Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s’était habillée et où elle devait se dévêtir.
L’attention que nous avons été obligé de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits, nous a écarté un instant de celui à qui Anne d’Autriche devait le triomphe inouï qu’elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l’une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes, le roi, la reine, Son Éminence et lui. Et encore le roi ne comprenait-il pas tout.
La reine venait de regagner sa chambre, et d’Artagnan s’apprêtait à se retirer, lorsqu’il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d’un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l’instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle madame Bonacieux.
La veille ils s’étaient vus à peine chez le suisse Germain où d’Artagnan l’avait fait demander. La hâte qu’avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l’heureux retour de son messager, fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D’Artagnan suivit donc madameBonacieux, mû par un double sentiment, l’amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d’Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-ce qu’un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu’il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu’il était sous l’empire d’une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu’à la plus légère plainte; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, madame Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive lumière, elle disparut.
D’Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l’air chaud et parfumé qui arrivait jusqu’à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu’il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine.
Le jeune homme se tint dans l’ombre et attendit.
La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l’entouraient, et qui avaient au contraire l’habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait cette gaîté sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et, comme il n’est pas permis de contredire une reine, qu’elle sourie ou qu’elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de messieurs les échevins de la ville de Paris.
Quoique d’Artagnan ne connût point la reine, il distinguabientôt sa voix des autres voix, d’abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l’entendait s’approcher et s’éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l’ombre d’un corps intercepter la lumière.
Enfin tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie; d’Artagnan comprit que c’était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main et y appuya respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu’il reconnut pour être une bague; aussitôt la porte se referma, et d’Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité.
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D’Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau: il était évident que tout n’était pas fini encore. Après la récompense de son dévouement devait venir la récompense de son amour. D’ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine commencée, on soupait à trois heures, et l’horloge Saint-Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts.
En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine; puis on l’entendit s’éloigner; puis la porte du cabinet où était d’Artagnan se rouvrit, et madame Bonacieux s’y élança.
—Vous, enfin! s’écria d’Artagnan.
—Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu.
—Mais où et quand vous reverrai-je? s’écria d’Artagnan.
—Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez!
Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d’Artagnan hors du cabinet.
D’Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu’il était bien réellement amoureux.
D’Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu’il fût plus de trois heures du matin, et qu’il eût les plus méchants quartiers de Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre.
Il trouva la porte de son allée entr’ouverte, monta son escalier et frappa doucement et d’une façon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu’il avait renvoyé deux heures auparavant de l’hôtel de ville en lui recommandant de l’attendre vint lui ouvrir la porte.
—Quelqu’un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement d’Artagnan.
—Personne n’a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet; mais il y en a une qui est venue toute seule.
—Que veux-tu dire, imbécile?
—Je veux dire qu’en rentrant, quoique j’eusse la clé devotre appartement dans ma poche et que cette clé ne m’eût point quitté, j’ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à coucher.
—Et où est cette lettre?
—Je l’ai laissée où elle était, monsieur. Il n’est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte encore, ou seulement entre-bâillée, je ne dis pas; mais non, tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très certainement quelque magie là-dessous.
Pendant ce temps, le jeune homme s’élançait dans la chambre et ouvrait la lettre; elle était de madame Bonacieux et conçue en ces termes:
«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.»C. B.»
«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s’élève à l’angle de la maison de M. d’Estrées.
»C. B.»
En lisant cette lettre, d’Artagnan sentait son cœur se dilater et s’étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le cœur des amants.
C’était le premier billet qu’il recevait, c’était le premier rendez-vous qui lui était accordé. Son cœur, gonflé par l’ivresse de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu’on appelle l’amour.
—Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et pâlir successivement; eh bien, n’est-ce pas que j’avais deviné juste et que c’est quelque méchante affaire?
—Tu te trompes, Planchet, répondit d’Artagnan, et la preuve, c’est que voici un écu pour que tu boives à ma santé.
—Je remercie monsieur de l’écu qu’il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions; mais il n’enest pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées...
—Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
—Alors monsieur est content? demanda Planchet.
—Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!
—Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher?
—Oui, va.
—Que toutes les bénédictions du ciel tombent sur monsieur, mais il n’en est pas moins vrai que cette lettre...
Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que n’était point parvenue à effacer entièrement la libéralité de d’Artagnan.
Resté seul, d’Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle maîtresse. Enfin, il se coucha, s’endormit, et fit des rêves d’or.
A sept heures du matin il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de la veille.
—Planchet, lui dit d’Artagnan, je sors pour toute la journée peut-être, tu es donc libre jusqu’à sept heures du soir; mais à sept heures du soir tiens-toi prêt avec deux chevaux.
—Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits!
—Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
—Eh bien! que disais-je? s’écria Planchet. Là, j’en étais sûr; maudite lettre!
—Mais rassure-toi donc, imbécile, il s’agit tout simplement d’une partie de plaisir.
—Oh! comme les voyages d’agrément de l’autre jour, où il pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes.
—Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d’Artagnan, j’irai sans vous; j’aime mieux voyager seul que d’avoir un compagnon qui tremble.
—Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu’il m’avait vu à l’œuvre.
—Oui, mais j’ai cru que tu avais usé tout ton courage d’une seule fois.
—Monsieur verra que dans l’occasion il m’en reste encore; seulement, je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s’il veut qu’il m’en reste longtemps.
—Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir?
—Je l’espère.
—Eh bien! je compte sur toi.
—A l’heure dite, je serai prêt: seulement je croyais que monsieur n’avait qu’un cheval à l’écurie des gardes.
—Peut-être n’y en a-t-il qu’un encore en ce moment-ci, mais ce soir il y en aura quatre.
—Il paraît que notre voyage est un voyage de remonte?
—Justement, dit d’Artagnan.
Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
M. Bonacieux était sur sa porte. L’intention de d’Artagnan était de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut si doux et si bénin que force fut à son locataire, non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
Comment d’ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d’Estrées! D’Artagnan s’approcha de l’air le plus aimable qu’il put prendre.
La conversation tomba tout naturellement sur l’incarcération du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d’Artagnan eût entendu sa conversation avec l’homme de Meung, raconta à son jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu’il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal, et s’étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture.
D’Artagnan l’écouta avec une complaisance exemplaire, puis lorsqu’il eut fini:
—Et madame Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l’avait enlevée? car je n’oublie pas que c’est à cette circonstance fâcheuse que je dois le bonheur d’avoir fait votre connaissance.
—Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma femme de son côté m’a juré ses grands dieux qu’elle ne le savait pas. Mais vous-même, continua M. Bonacieux d’un ton de bonhomie parfaite, qu’êtes-vous devenu tous ces jours passés? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n’est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos bottes.
—Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous avons fait un petit voyage.
—Loin d’ici?
—Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement: nous avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés.
—Et vous êtes revenu, vous, n’est-ce pas? reprit M. Bonacieux en donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme vous n’obtient pas de longs congés de sa maîtresse et nous étions impatiemment attendu à Paris, n’est-ce pas?
—Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l’avoue, d’autant mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu’on ne peut rien vous cacher. Oui, j’étais attendu, et bien impatiemment, je vous en réponds.
Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger que d’Artagnan ne s’en aperçut pas.
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—Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le mercier avec une légère altération dans la voix, altération que d’Artagnan ne remarqua pas plus qu’il n’avait fait du nuage momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
—Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d’Artagnan.
—Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c’est seulement pour savoir si nous rentrons tard.
—Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d’Artagnan; est-ce que vous comptez m’attendre?
—Non, c’est que depuis mon arrestation et le vol qui a étécommis chez moi, je m’effraye chaque fois que j’entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d’épée, moi!
—Eh bien! ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore.
Cette fois Bonacieux devint si pâle que d’Artagnan ne put faire autrement que de s’en apercevoir et lui demanda ce qu’il avait.
—Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs, seulement, je suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui n’avez à vous occuper que d’être heureux.
—Alors j’ai de l’occupation, car je le suis.
—Pas encore, attendez donc, vous avez dit: A ce soir.
—Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l’attendez-vous avec autant d’impatience que moi. Peut-être ce soir madame Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal?
—Madame Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari; elle est retenue au Louvre par son service.
—Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût, mais il paraît que ce n’est pas possible.
Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
—Amusez-vous bien! répondit Bonacieux avec un accent sépulcral.
Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour entendre, et eût-il entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il n’eût certes pas remarqué cet accent.
Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville; sa visite de laveille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative.
Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade.
A une heure du matin il s’était retiré sous prétexte qu’il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre qu’à six heures.
—Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien seuls; maintenant, parlons de vous, mon jeune ami: car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il s’agit de bien vous tenir.
—Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés?
—Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon de ma connaissance.
—Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c’est moi qui ai été à Londres?
—Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un ennemi; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin... Attendez donc...
—Oui, sans doute, répondit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par son ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y en avoir un.
—Il y en a un certainement, dit M. de Tréville qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour... Attendez donc... Ah! m’y voici:
... Timeo Danaos et dona ferentes.
... Timeo Danaos et dona ferentes.
Ce qui veut dire: «Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des présents.»
—Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il vient de la reine.
—De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?
—Elle me l’a remis elle-même.
—Où cela?
—Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
—Comment?
—En me donnant sa main à baiser.
—Vous avez baisé la main de la reine! s’écria M. de Tréville en regardant d’Artagnan.
—Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce.
—Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente!
—Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue, reprit d’Artagnan.
Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient passées.
—Oh! les femmes, les femmes! s’écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les charme; ainsi, vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la reine, que vous ne lareconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait, qu’elle ne saurait pas qui vous êtes.
—Non, mais grâce à ce diamant... reprit le jeune homme.
—Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d’ami?
—Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan.
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—Eh bien! allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu’il vous en donnera; si juif qu’il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, et qui peut trahir celui qui la porte.
—Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais! dit d’Artagnan.
—Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa mère.
—Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre? demanda d’Artagnan.
—C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous.
—Diable! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter; diable, que faut-il faire?
—Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera quelque tour.
—Mais lequel?
—Eh! le sais-je, moi! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête.
—Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?
—Pardieu! on s’est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l’on vous cherche une querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.
D’Artagnan rougit.
—De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d’elle que d’un autre?
—C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila.—Vous savez les Écritures, hein?
D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné madame Bonacieux pour le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse.
—Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons?
—J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques nouvelles.
—Aucune, monsieur.
—Eh bien! je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly avec un duel sur les bras; Aramis à Crèvecœur, avec une balle dans l’épaule; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps.
—Voyez-vous! dit M. de Tréville: et comment êtes-vous échappé, vous?
—Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
—Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
—Dites, monsieur.
—A votre place, je ferais une chose.
—Laquelle?
—Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils méritent bien cette petite attention de votre part.
—Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.
—Demain! et pourquoi pas ce soir?
—Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire indispensable.
—Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je vous le répète: c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous serons, et qui nous perdra encore, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
—Impossible! monsieur.
—Vous avez donc donné votre parole?
—Oui, monsieur.
—Mais promettez-moi que si vous n’êtes pas tué cette nuit, vous partirez demain.
—Je vous le promets.
—Avez-vous besoin d’argent?
—J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le pense.
—Mais vos compagnons?
—Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
—Vous reverrai-je avant votre départ?
—Non pas, que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau.
—Allons, bon voyage!
—Merci, monsieur.
Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus quejamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on n’avait des nouvelles ni des uns ni des autres.
Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis; quant à Athos, il n’en avait pas.
En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’œil dans l’écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux d’entre eux.
—Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise de vous voir!
—Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.
—Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte?
—Moi? pas le moins du monde.
—Oh! que vous faites bien, monsieur.
—Mais d’où vient cette question?
—De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de couleur.
—Bah!
—Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre qu’il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l’étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie.
—Et tu l’as trouvée?
—Traîtreuse, monsieur.
—Vraiment?
—De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et s’est mis à courir par la rue opposée.
—En effet, tu as raison, Planchet, tout cela me paraît fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui payerons pas notre loyer que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée.
—Monsieur plaisante, mais monsieur verra.