A THEOPHILE GAUTIER

Nous étions cinq ou six poëtesDans le divan Le Peletier,Lorsque—trop rares sont ces fêtes!—L'autre soir, tu parus, Gautier.Je ne sais quelle humeur quinteuseM'avait faite un vin bourguignon,Et mis sur ma langue pâteuseL'accent d'un critique grognon.Comme un chat ferait d'un rosaire,Ressuscitant de vieux lazzis,J'égrenais ton vocabulaireDe diamants et de rubis.Tout emmailloté de morale,Je blâmais tes tons enivrés,Et de ta forme sculpturaleLes angles aux reflets dorés.Au grand style, à tout ce que j'aime,Dès le début ayant failli,Je parlai longuement sur ce thèmeComme Alexandre Dufaï[2].

Nous étions cinq ou six poëtes

Dans le divan Le Peletier,

Lorsque—trop rares sont ces fêtes!—

L'autre soir, tu parus, Gautier.

Je ne sais quelle humeur quinteuse

M'avait faite un vin bourguignon,

Et mis sur ma langue pâteuse

L'accent d'un critique grognon.

Comme un chat ferait d'un rosaire,

Ressuscitant de vieux lazzis,

J'égrenais ton vocabulaire

De diamants et de rubis.

Tout emmailloté de morale,

Je blâmais tes tons enivrés,

Et de ta forme sculpturale

Les angles aux reflets dorés.

Au grand style, à tout ce que j'aime,

Dès le début ayant failli,

Je parlai longuement sur ce thème

Comme Alexandre Dufaï[2].

[2]Critique du temps, sans valeur.

[2]Critique du temps, sans valeur.

C'était surtout à ton écoleQue j'en voulais; à ces enfantsQui, dans un pan de ton étoleSe font des manteaux si bouffants;A ce groupe de flatteurs blêmesQue l'on voit courbés et furtifs,Dans tes livres, dans tes poëmes,Ramasser tes bouts d'adjectifs;A ces enragés coloristesDevant lesquels Diaz pâlit,Si brillants et pourtant si tristes,Orientaux de chianlit!Adeptes d'un art inutile,Race d'employés au Trésor,Dans le Sacramento du styleRecherchant des pépites d'or.Ce qu'il fait derrière toi, maître,Ce troupeau si peu clairvoyant,Il ne s'en doute pas peut-être:C'est du Delille flamboyant!Et bien! oui, j'étais en colère,J'allais, voix en quête d'échos,Comme le prince atrabilaireCriant: «Des mots! des mots! des mots!»J'étais cruel. De leur folieTu n'es pas responsable, toi,Noble vin, dont ils sont la lie,Musique, dont ils sont l'aboi.J'étais injuste. Mais quand mêmeJ'aurais eu froidement raison,Quant à mon imprudent blasphèmeJ'eusse conquis l'opinion;J'omettais dans mon injusticeL'enfer auquel on t'a lié,Cet intolérable supplicePar Monsieur de Sade oublié:Le feuilleton!—Triste machine,Qui fait du matin jusqu'au soirFonctionner, comme l'usine,L'intelligence au désespoir!Voilà bientôt dix-sept années,Laps immense! tourment sans fin!Que les muses infortunéesMaudissent en chœur Girardin;Lui qui, dans son avide joie,T'a cloué, Prométhée hardi,Et qui donne à manger ton foieAu feuilleton, chaque lundi!Quand, loin de notre humaine sphère,La rime voudrait t'emmener,C'est ton article qu'il faut faire,Tout Plaute a sa meule à tourner.Apprête donc ta plume agilePour le journal du lendemain:L'inspiration dit Virgile,Le feuilleton dit Laurencin.Ah! grand et malheureux poëtePar la prose toujours rongé,Ce délire que je regrette,Tu devais en être vengé:A mon tour,—que Dieu me pardonne!—Aujourd'hui je change de ton,Car ces stances, je les griffonneSur la marge d'un feuilleton.

C'était surtout à ton école

Que j'en voulais; à ces enfants

Qui, dans un pan de ton étole

Se font des manteaux si bouffants;

A ce groupe de flatteurs blêmes

Que l'on voit courbés et furtifs,

Dans tes livres, dans tes poëmes,

Ramasser tes bouts d'adjectifs;

A ces enragés coloristes

Devant lesquels Diaz pâlit,

Si brillants et pourtant si tristes,

Orientaux de chianlit!

Adeptes d'un art inutile,

Race d'employés au Trésor,

Dans le Sacramento du style

Recherchant des pépites d'or.

Ce qu'il fait derrière toi, maître,

Ce troupeau si peu clairvoyant,

Il ne s'en doute pas peut-être:

C'est du Delille flamboyant!

Et bien! oui, j'étais en colère,

J'allais, voix en quête d'échos,

Comme le prince atrabilaire

Criant: «Des mots! des mots! des mots!»

J'étais cruel. De leur folie

Tu n'es pas responsable, toi,

Noble vin, dont ils sont la lie,

Musique, dont ils sont l'aboi.

J'étais injuste. Mais quand même

J'aurais eu froidement raison,

Quant à mon imprudent blasphème

J'eusse conquis l'opinion;

J'omettais dans mon injustice

L'enfer auquel on t'a lié,

Cet intolérable supplice

Par Monsieur de Sade oublié:

Le feuilleton!—Triste machine,

Qui fait du matin jusqu'au soir

Fonctionner, comme l'usine,

L'intelligence au désespoir!

Voilà bientôt dix-sept années,

Laps immense! tourment sans fin!

Que les muses infortunées

Maudissent en chœur Girardin;

Lui qui, dans son avide joie,

T'a cloué, Prométhée hardi,

Et qui donne à manger ton foie

Au feuilleton, chaque lundi!

Quand, loin de notre humaine sphère,

La rime voudrait t'emmener,

C'est ton article qu'il faut faire,

Tout Plaute a sa meule à tourner.

Apprête donc ta plume agile

Pour le journal du lendemain:

L'inspiration dit Virgile,

Le feuilleton dit Laurencin.

Ah! grand et malheureux poëte

Par la prose toujours rongé,

Ce délire que je regrette,

Tu devais en être vengé:

A mon tour,—que Dieu me pardonne!—

Aujourd'hui je change de ton,

Car ces stances, je les griffonne

Sur la marge d'un feuilleton.


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