ODE A L'IVRESSE

Ivresse chaude et forte,A qui j'ouvre ma porteLes jours de désespoir,Ivresse, viens ce soir.Viens, éclate et flamboie!Ivresse, sois ma joie;Apaise à flots pressantsLa soif de tous mes sens.Viens, nous irons, ma chère,Voir sous le réverbèreLes ivrognes ronflantsEt rouges de vins blancs;Et ces fakirs des halles,Qui rêvent sur les dallesD'un cabaret impur,Les yeux fixés au mur.Sur le seuil des tavernes,Trébuchants, les yeux ternes,Ta bouche me diraHoffmann et Lantara.Quelle forme enchantée,Courtisane-protée,Quel costume impromptuPour moi vêtiras-tu?Auras-tu robe blanche,Col étroit, lourde hanche,Et, Champagne engageant,La couronne d'argent?Seras-tu la coquineEt svelte Médocquine,Qu'on boit à petit feu,Fille de Richelieu?Ou la Flamande épaisse,Honneur de la kermesse!Dont Brauwer le friponTracasse le jupon?Terrible ou caressante,Pâlie ou rougissante,Au diable l'embarras!Viens comme tu voudras;Viens, pourvu que je voie,Vieille fille de joie,Étinceler encorL'eau-de-vie aux yeux d'or,Sans voile, sans agrafe,Toute nue, en carafe,Éclair emprisonnéSous le cristal orné!Viens, je suis ton poëte!Avant que je te jetteMes bras autour du cou,Va mettre le verrou.Est-ce que tu me boudes?Pose là tes deux coudes,Et, pendant que je bois,Parle-moi d'autrefois.Te souvient-il, drôlesse,De ma grande tristesseEt des pleurs insensésQue nous avons versés?Heures trop tôt flambées!Grosses larmes tombées!Fureurs sous les balcons!Délires sans flacons.Bah! si je vous regretteC'est peut-être en poëte;Et peut-être ai-je tortDe croire mon cœur mort.L'amour! je le retrouve,Chaud comme sang de louve,Au fond du verre ardentQui grince sous ma dent.Mettre, ô folle merveille!Des baisers en bouteille,Et, comme une liqueur,Boire à longs traits son cœur!Aussi bien, ma maîtresse,C'est toi, toi seule, Ivresse!Et, dans tes bras de feu,A tout j'ai dit adieu.Ah! comme je t'adore,Effroyable Pandore!Pourtant, je te le dis,Souvent je te maudis.Cet amour que j'étalePour toi, belle brutale,On en sait le pourquoi:Tu ne trompes pas, toi!Tu ne sais pas, d'usage,Avec un art sauvageTirer les pleurs des yeux:Tu fais mourir, c'est mieux.Viens, les coupes sont prêtes,Madère des tempêtes,Toi, gin qui fais les fous,Et vin à quatre sous!Viens, il me faut la lutteSous la table en culbute,Tous deux, à bras le corps,Et les yeux en dehors.Les bouteilles qu'on casse,Les chaises que ramasseLe plaintif hôtelier,Tordant son tablier;Les coups, et puis la garde,Et le sang qu'on regardeCouler stupidementSur le plancher fumant…Prends toute ma tendresse,Je t'appartiens, Ivresse;Maintenant c'est ton tour,Et que meure l'Amour!Meurs, toi qui fus mon maître,Meurs deux fois;—et peut-êtreQu'un jour, en frappant là,Plus rien ne répondra!

Ivresse chaude et forte,

A qui j'ouvre ma porte

Les jours de désespoir,

Ivresse, viens ce soir.

Viens, éclate et flamboie!

Ivresse, sois ma joie;

Apaise à flots pressants

La soif de tous mes sens.

Viens, nous irons, ma chère,

Voir sous le réverbère

Les ivrognes ronflants

Et rouges de vins blancs;

Et ces fakirs des halles,

Qui rêvent sur les dalles

D'un cabaret impur,

Les yeux fixés au mur.

Sur le seuil des tavernes,

Trébuchants, les yeux ternes,

Ta bouche me dira

Hoffmann et Lantara.

Quelle forme enchantée,

Courtisane-protée,

Quel costume impromptu

Pour moi vêtiras-tu?

Auras-tu robe blanche,

Col étroit, lourde hanche,

Et, Champagne engageant,

La couronne d'argent?

Seras-tu la coquine

Et svelte Médocquine,

Qu'on boit à petit feu,

Fille de Richelieu?

Ou la Flamande épaisse,

Honneur de la kermesse!

Dont Brauwer le fripon

Tracasse le jupon?

Terrible ou caressante,

Pâlie ou rougissante,

Au diable l'embarras!

Viens comme tu voudras;

Viens, pourvu que je voie,

Vieille fille de joie,

Étinceler encor

L'eau-de-vie aux yeux d'or,

Sans voile, sans agrafe,

Toute nue, en carafe,

Éclair emprisonné

Sous le cristal orné!

Viens, je suis ton poëte!

Avant que je te jette

Mes bras autour du cou,

Va mettre le verrou.

Est-ce que tu me boudes?

Pose là tes deux coudes,

Et, pendant que je bois,

Parle-moi d'autrefois.

Te souvient-il, drôlesse,

De ma grande tristesse

Et des pleurs insensés

Que nous avons versés?

Heures trop tôt flambées!

Grosses larmes tombées!

Fureurs sous les balcons!

Délires sans flacons.

Bah! si je vous regrette

C'est peut-être en poëte;

Et peut-être ai-je tort

De croire mon cœur mort.

L'amour! je le retrouve,

Chaud comme sang de louve,

Au fond du verre ardent

Qui grince sous ma dent.

Mettre, ô folle merveille!

Des baisers en bouteille,

Et, comme une liqueur,

Boire à longs traits son cœur!

Aussi bien, ma maîtresse,

C'est toi, toi seule, Ivresse!

Et, dans tes bras de feu,

A tout j'ai dit adieu.

Ah! comme je t'adore,

Effroyable Pandore!

Pourtant, je te le dis,

Souvent je te maudis.

Cet amour que j'étale

Pour toi, belle brutale,

On en sait le pourquoi:

Tu ne trompes pas, toi!

Tu ne sais pas, d'usage,

Avec un art sauvage

Tirer les pleurs des yeux:

Tu fais mourir, c'est mieux.

Viens, les coupes sont prêtes,

Madère des tempêtes,

Toi, gin qui fais les fous,

Et vin à quatre sous!

Viens, il me faut la lutte

Sous la table en culbute,

Tous deux, à bras le corps,

Et les yeux en dehors.

Les bouteilles qu'on casse,

Les chaises que ramasse

Le plaintif hôtelier,

Tordant son tablier;

Les coups, et puis la garde,

Et le sang qu'on regarde

Couler stupidement

Sur le plancher fumant…

Prends toute ma tendresse,

Je t'appartiens, Ivresse;

Maintenant c'est ton tour,

Et que meure l'Amour!

Meurs, toi qui fus mon maître,

Meurs deux fois;—et peut-être

Qu'un jour, en frappant là,

Plus rien ne répondra!


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