IV

Et depuis, chaque jour, courbés, baissant le front,Les hommes étonnés, muets, errent en rond,Ainsi qu'une pensive et vague sentinelle,Autour du puits où dort votre cendre éternelle.—Quand meurent des héros, la piété des humainsLeur élève au sommet fascinant des cheminsUn tombeau clair, altier, imposant, qui s'érige,Et marque hautement la gloire du prodige;Et le passant alors, surpris, levant les yeux,Honore le front haut cet esprit radieux.Mais vous, plus grand qu'eux tous dans la sublime histoire,Vous avez cette étrange et solennelle gloirePar qui tous les orgueils sont brisés tout à coup,Qu'il faille se pencher pour regarder sur vous…

O Dieu mystérieux qui n'aimez pas les êtres,Qui les avez jetés, pleins d'amour et d'espoir,Dans un monde où jamais rien de vous ne pénètrePour rassurer leurs jours, pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n'avez-vous de soucis paternelsQue pour les verdoyants et calmes paysages,Qui sont comblés d'azur, d'allégresse, de miel,Et d'un apaisement que n'ont pas les visages?

—Les jeux des papillons, des oiseaux, des zéphirs,Une branche qu'un flot de soleil ploie et marque,Font bouger l'horizon, que l'on croit voir frémirComme une frêle tente au-dessus d'une barque.

Se joignant dans un net et décisif amour,Le cristal bleu de l'air et la lente collineAllongent leur unique et mutuel contourDans la molle atmosphère, assoupie et câline.

Les rameaux délicats et gommeux des sapins,S'offrant, se refusant aux brises qui les pressent,Et grésillant ainsi qu'un tison argentin,Emplissent l'air de leurs parcelles de caresses:

Caresse étincelante, hésitante et sans fin,Qui ne se lasse pas, et, toute une journée,Imite sur l'azur éblouissant et finL'élan d'une âme active et toujours enchaînée.

Des papillons s'en vont comme des messagersDe la pelouse à l'arbre et de l'arbre à la nue,Et leur vol oscillant tâche de s'allégerDe l'importune ardeur à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux;Dans le lointain, un chien impétueux aboie;Un train coule, rapide et lisse comme une eau;Et partout c'est la joie: antique et neuve joie!

—Ah! puisque vous n'étiez, Dieu des cieux enivrés,Qu'un Sultan amoureux des jardins et des arbres,Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrésQue la lune nourrit dans son bassin de marbre,

Puisque, Dieu d'Orient, opulent et cruel,Vous n'aimiez du sol noir où les hommes expirentQue ces tapis de fleurs, ces châles sensuelsBariolés ainsi que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardinsOù, l'esprit enfiévré de naïve puissance,Ignorant votre immense et nonchalant dédainNous cherchons à goûter votre invisible essence?

—Pauvres gladiateurs qui n'ont droit qu'à la mort,La splendeur de l'espoir nous entraîne et nous broie;Quel but assignez-vous au courage, à l'effort,Puisque l'homme n'est pas désigné pour la joie?

Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux,Le bras traînant au bord des pompeuses nuées,Vous regardez, Sultan d'Asie aux cheveux bleus,La sombre armée humaine, avide et dénuée.

Vous savez que l'homme est l'esclave révolté,Celui dont le désir a dépassé vos règles,Et dont l'esprit, plus haut que la sérénité,A le frémissement des prunelles de l'aigle.

Et vous vous détournez de son sublime orgueil:Qu'il souffre, qu'il s'obstine ou défaille, qu'importe?Son passage ne fait pas d'ombre sur votre oeilQu'enchantent des jets d'eau sous les arceaux des portes.

Vous dites: «Que me veut ce lutteur irrité,Qui, par moi introduit dans la royale arènePour servir de spectacle à mon oisiveté,Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine?

Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêtsLe détruisent, qu'il aille en ces métamorphosesOù toujours ma puissance invincible apparaît;Je ne distingue pas l'homme d'avec les choses…»

—Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs,Seigneur! Père des flots, des saisons, des contrées;Des cymbales d'argent semblent frapper les airs,Et soulèvent aux cieux des trombes azurées!

Non, nous n'avions pas droit à vos soins vigilants,Notre grandeur n'est pas le fruit d'or de votre oeuvre;Vous nous aviez créés d'un coeur indifférent,Comme le rossignol et la verte couleuvre.

Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins,De vos nuits, que les vents transportent d'allégresse,Nous ferions, nous, rêveurs exigeants et hautains,Le temple de notre âpre et frénétique ivresse;

Que toujours désirant et jamais satisfaits,Aux flèches du désir ajoutant le reproche,Nous emplirions l'éther insensible et parfait,D'un chant plus remuant que l'orage et les cloches;

Que l'amour et la mort, dont vous aviez liéLes mains, dans une sage et suave harmonie,Seraient pour nous, héros toujours à l'agonie,Le mystique portail avec ses deux piliers;

Que nous appellerions amour, splendeur, désastre,Ce qui n'est à vos yeux que la pente du sort.Et qu'avec nos orgueils, nos défis, nos transports,Nous viendrions,—Bouddha qui rêvez dans les astres,Près de la lune, blanc lotus mort à demi,Ecoutant la musique éparse et frémissanteQue font les sphères d'or en leur course dansante,—Troubler par nos sanglots votre rire endormi…

Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!V. HUGO.

«Si belle qu'ait été la Comédie en tout le reste…»PASCAL.

Seigneur, j'ai vu la face inerte de vos morts,J'ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies;J'ai cherché, le front bas devant ces calmes corps,Ce qui reste autour d'eux d'une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas! hors du bien et du malA conquis la suprême et vaine sauvegarde;Comme un remous secret, hésitant, inégal,Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n'a gardé la tiédeurDe la haute aventure, humaine, ample et vivace;Ils sont emplis d'oubli, d'abîme, de lourdeur;On sent s'éloigner d'eux l'atmosphère et l'espace.

Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports;Ainsi qu'une momie au fil d'un flot funèbre,Ils vont, fardeau traîné vers d'étranges ténèbresPar la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent:Soldats anéantis, victimes sans splendeur!—J'écoute s'écrouler les colonnes du templeQue mon orgueil avait élevé sur mon coeur.

Hélas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre;Aucun tragique jet de flamme et de fiertéN'émane de ces corps, qui, détachés des nombres,Sont tombés dans le gouffre où rien n'est plus compté…

Ainsi je m'en irai, cendre parmi les cendres;Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,Mes pas qui, s'élevant, voyaient les monts descendre,Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste,Ce dormeur incliné qui, si on l'insultait,Garderait le silence absorbé qui lui reste,N'opposerait qu'un front qui consent et se tait.

—Ah! quand j'étais si jeune et que j'aimais les heuresPar besoin d'épuiser mon courage infini,Je songeais en tremblant à la sombre demeureQu'on creuse dans le sol granuleux et bruni;

Mais rien n'irritera l'épave solitaire;La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus.Quoi! rien n'est donc pour eux? Quoi! pas même la terreNe se fera connaître à leurs sens révolus?

Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante;Voilà ton sort, coeur ivre et brûlant de désir;Regard! voilà ton sort. Douleur retentissante,Voilà votre tonnerre et votre long loisir!

Rien! oui, j'ai bien compris, mon esprit s'agenouille;Je jette mon amour sur cette humanitéQui, toujours encerclée et prise par la rouille,Transmet l'ardent flambeau de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais! Accordez-moi la grâceDe souffrir à l'écart, de laisser à mon coeurLe temps de regarder les univers en faceEt de ne pas faiblir de honte et de stupeur:

—Ainsi je n'étais rien, et mon esprit qui songeAvait bien parcouru les espaces, les temps;Comme l'aigle qui monte et le dauphin qui plongeJe revenais portant les riants éléments!

La fierté, la pitié, les pardons, le courage,En possédant mon coeur se l'étaient partagé;Sans répit, sans repos, je luttais dans l'orageComme un vaisseau qu'un flot fougueux rend plus léger!

C'est bien, j'accepte cet écroulement du rêve,Ce suprême répons à mon esprit dresséComme une tour puissante et guerrière où se lèventL'Attente impétueuse et l'Espoir offensé!

Mais avant d'accepter, sans plus jamais me plaindre,Ce lot où vont périr l'espérance et la foi,Hélas! avant d'aller m'apaiser et m'éteindre,Amour, je vous bénis une dernière fois:

Je vous bénis, Amour, archange pathétique,Sublime combattant contre l'ombre et la mort,Lucide conducteur d'un monde énigmatique,Exigeant conseiller que consulte le sort;

Par vos terribles soins, comme de grandes fresques,L'Histoire des humains suspend au long des joursDes figures en feu, pourpres et romanesques,Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

—Seigneur, l'âme est l'élan, la dépense infinie,Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n'est rien.Au centre d'une ardente et plaintive agonieJ'ai possédé les jours futurs, les temps anciens;

Vienne à présent la mort et son atroce calme,Mer où les vaisseaux n'ont ni voiles ni hauban,Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes,Arène où nul couteau ne trouve un coeur sanglant!

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes,Mon esprit, comme un astre, aux cieux s'est projeté,J'ignorerai l'abîme humiliant et morne,Mon coeur dans la douleur eut son éternité!

Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaientPar la coloration chaleureuse des heures,Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure,Et l'aube, lentement, a blanchi tes volets…

Et tu fus là, dormant, à jamais insensible,Laissant monter sur ceux que tu privais de toiCes grands fardeaux du temps aux contours inflexibles;J'ai l'âge de ce jour où je t'ai vu sans voix:

Sans regard et sans voix, achevant ma jeunessePar ce spectacle affreux de faiblesse et de paix,Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresseSur ton front assombri, si pauvre et si parfait.

Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être,Parfumaient froidement ton éternel répit;Jamais je ne verrai l'été sans reconnaîtreCe jardin qui mourait sur ton coeur assoupi!

Et tu n'étais plus là, malgré ton fin visage,Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus;O visage accablé, suprême paysageD'un jour de fin du monde, et qu'on ne verra plus!

Les vivants ont repris leurs errantes coutumes;Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujoursHanter de ta suave et poétique brumeCes malheureux, guidés par d'alertes amours.

Mais leur vague existence est par l'ombre absorbée,Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nousCes pointes du malheur, que ta main dérobéeFixe encor dans mon coeur comme de sombres clous…

Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toiTu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage,Et que la sombre mort me cache ton visageSous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence,Rêver près de ta tombe, interroger encorLa place aride et creuse où l'on a mis ton corps,Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis;Le feuillage léger des tombeaux est vivace;Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midiLe soleil vient chauffer ton étroite terrasse.

Et tu dors à jamais! Le passé, l'avenirDe leurs fortes parois te pressent et t'enclavent,Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave,Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance,N'avais pas accepté les durs défis du sort,J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense,Dans le sombre accident quotidien de la mort;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plongeJusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi,Ne peut plus t'apporter cette part de mes songesQui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit.

—Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres,Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur,Puisque je ne peux pas réveiller la torpeurDes jeunes corps dormant dans l'étrange moiteurDe vos froids souterrains aux ténébreux pilastres,Que du moins ma tristesse et son étonnement,Comme un reproche ardent, flotte éternellementEntre les tombeaux et les astres!

Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs,Où ceux qui t'aimaient t'ont laissé, la mort venue,Dans le froid cimetière où languit tout amour…Et le fleuve effilé qui coule de la nueAbat sur toi son bruit tambourinant et sourd!

Il pleut; moi je suis là, sous un abri de toile,Dans mon jardin d'été, auprès de ma maison;Je ne t'aperçois plus au bout de l'horizon,O jeune mort dormant sous de funèbres voiles!—Le bruit que fait la pluie en touchant les gazonsSemble, dans cette verte et sereine saison,Un frais fourmillement qui tombe des étoiles…

Et le dédain que j'ai pour la vie usuelle,Alors que ton esprit lumineux s'est enfui,M'emplit d'un si lucide et pathétique ennui,Que le monde mystique à mes sens se révèle,Avec un évident et ténébreux coup d'aile,Comme par ses parfums un jardin dans la nuit…

Puisque j'ai su par toi que vraiment on mourait,Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie,Je suivrai d'un regard sans peur et sans envie,Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.

C'est toi le premier front que j'ai vu sombre et pâle,Après avoir connu ton rire illuminé,Et tu m'as révélé l'inanité finaleQu'on rejoint et qu'on fuit depuis que l'on est né.

Quels que soient désormais tous les deuils qui m'accablent,Ces fantômes nouveaux n'enfonceront leurs pasQue dans tes pas légers imprimés sur le sable,Et leur cruel départ ne me surprendra pas.

Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas,Tout mon être est lié à des souffles instables,C'est par vous, mes humains, que je suis périssable!

Il paraît que la mort est naturelle et juste,Que l'esprit s'y soumet, que des êtres, heureux,Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d'eux,Et qu'ils ont accepté la loi sombre et vétuste.

Mais moi, portant la vie infinie en mon corps,Je n'ai pas vraiment cru à cet inévitable,J'ignorais que l'on pût subir l'inacceptable,Je ne le saurais pas si vous n'étiez pas mort.

Ainsi ce soir est doux, l'ombre s'étend, respire,Les arbres humectés savourent qu'il ait plu;Un train siffle, on entend des persiennes qu'on tire,Tout l'air est bruissant, et tu ne l'entends plus!

Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance,Que tout est vie et mort, échange fraternel?Je me sens tout à coup atteinte d'une offenseDont je demande compte au destin éternel.

L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'airRépand de frais parfums que les arbres échangent;Mais je n'accepte pas cet horrible mélangeD'un soir épanoui et des morts recouverts.—O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs,Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangentL'ordre imposant de l'univers?

Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé,Leur silence infini m'enseigne le durable.Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé,J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.

—Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux,Me jette, les yeux clos, un long regard farouche;Le vent de la parole emplit encor ma bouche,L'univers fugitif s'insère dans mes yeux.

Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendreA toujours occuper, par vos muets soupirs,La race des vivants, qui cherche à se défendreContre le temps, qu'on voit déjà se rétrécir;

Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres.Je ressemble au passé et vous à l'avenir.On ne possède bien que ce qu'on peut attendre:Je suis morte déjà, puisque je dois mourir…

Des nuages, du froid, de la pluie et du ventLe printemps est sorti sur toute la nature;Les arbres ont repris leur verdoyante enflure,Et semblent protéger les rapides vivants.

Ils vont, ces affranchis, à qui la DestinéeAccorde encor un jour de délice ou de paix,Et leur aveuglement candide se repaîtDe ce sursis de vie, humble et momentanée.

Ainsi vont les humains tolérés par le Temps!—Tel un chaînon léger à la chaîne des âges,Il tinte clair et frais, le vaniteux printemps,Et comme un vif grelot excite leur courage!

Mais je ne louerai pas le hardi renouveau:Le printemps vient des morts, et je le leur dédie.Tout est vaine, bruyante ou morne comédie,Puisque tout est détresse accédant au repos.

—Multitude endormie en la cité des pierresIls ont l'éternité que nous n'obtenons pas,L'espace est concentré sous leur faible paupière,L'obsédant mouvement s'arrête sous leurs pas.

Alignés côte à côte, austère compagnie,Ils sont des étrangers, que seul dérangeraLe convive nouveau, en funèbre apparat,Qu'on descend au séjour de la monotonie.

En vain les yeux vivants, penchés sur leur néant,Tentent de réveiller ces puissantes paresses,Et d'absorber les corps à force de caressesAinsi que le soleil aspire l'océan!

Anéantis, fermés et froids comme les astres,Ils restent. Ni les voix, ni le chant des clairons,Ni le sublime amour flamboyant n'interromptLe silence infini de leur calme désastre.

Ah! les rires, l'espoir, les projets, les étésSont d'incertains signaux à qui mon coeur résiste;La vie est sans aspects puisque la mort existe.Je vous salue, ô Morts! Constance, Fixité!

—On bâtit: des maçons debout sur les tranchéesFont vibrer dans l'azur le bruit vaillant du fer,Mais mes yeux vont, emplis d'un songe âpre et désert,De nos maisons debout à vos maisons couchées.

Je laisse les oiseaux, dans le laiteux azur,Acclamer la saison insinuante et tendre;Je pense aux froids jardins enfermés dans les mursOù les morts patients rêvent à nous attendre.

Je m'éloigne de tout ce qui vit et qui sert;Je pense à vous: mon but, mes frères, mon exemple.La Mort vous a groupés dans son grave concert,Et sa sombre unité, nous la chantons ensemble!…

Ton absence est partout une obscure évidence,Vaste comme la foule, et comme elle encombrantLa route où je m'avance, errante, et respirantLe souvenir diffus de ta sainte présence…Partout où tu étais, coeur à jamais enfui,Tu te dresses pour moi, fantôme tendre et triste,Et ta compassion inefficace assisteA tout l'étonnement qui porte mon ennui…

Puissé-je demeurer toujours grave, inquiète,Et n'accueillir jamais, au calme instant du soir,Cette paix sans bonheur qui lentement nous guetteQuand l'âme est délivrée, enfin, de tout espoir…

Et nous nous regardons tous les deux fixement,Elle qui brille et moi qui souffre.V. HUGO.

La nuit rapproche mieux les vivants et les morts;Dans l'ombre unie et calme où la fraîcheur s'élanceVoici l'heure du rêve épars et du silence.A l'horizon s'installe, exacte et sans effort,La lune demi-ronde, amenant autour d'elleSon cortège glacé, scintillant et fidèle,Semblable aux feux légers dispersés dans les ports.Comme une blanche algèbre, énigmatique et triste,Cette géométrie insondable persiste,Et fait des cieux du soir un problème éternel…Mais rien ne vient répondre à nos pressants appels;Tout trompe nos regards assurés et débiles,Les cieux précipités qui semblent immobiles,L'ombre qui, sur nos fronts, met sa protection,Le silence propice aux nobles passions.—O lune aux flancs brisés, mélancolique amphoreD'où ne coule aucun vin pour les coeurs altérés,Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrés,Baignant l'oeillet marin, les vertes ellébores,Vous sembliez parfois, d'un regard éthéré,Secourir notre amère et plaintive indigence,Mais ce soir je ne sens que votre froid dédain.—Excitant du désir et de l'intelligence,O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardinsL'immense poésie ailée et taciturneQui mène les esprits par delà les instincts,Et que nous confions aux espaces nocturnes,A l'heure où, quand tout bruit et tout éclat s'éteint,Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?…Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclameInterroge.—La brise, alerte et tiède, trameUn tissu délié où les parfums se pâment.Et je respire avec un coeur exténuéLa douce odeur des nuits, qui vient atténuerLe vide sans espoir où ne sont pas les âmes…

Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert:Puisqu'on est, sous les coups du muet univers,Le stoïque marin d'un persistant naufrage;Puisque c'est à la fois l'instinct et le courageD'avancer, en laissant tomber à ses côtésTous les lambeaux du rêve et de la volupté,Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage;Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir,Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacleComme des morts vivants glissant vers l'avenir;Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracleDu printemps qui revient comme un apaisement:Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements;Puisqu'on sent circuler de la terre à la nueL'entrain mystérieux par qui tout continue,Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeurBalancer mollement des archipels de fleurs,Je pourrais croire encor que la vie est auguste,Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel,Fixe au coeur des humains le sens de l'éternel,Que le labeur est bon, que la souffrance est juste,Malgré l'essor sans but des méditations,Malgré l'inerte espace où les soleils fourmillent,Malgré les calmes nuits où froidement scintilleLe blanc squelette épars des constellations,Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajouteA la somme des pleurs, des regrets et des doutesRués contre nos coeurs comme des ennemis,

Si je n'avais pas vu leur visage endormi…

Je ne veux pas savoir s'il fait clair, s'il fait triste,Si le printemps, exact, va reverdir encor,Si l'orgueilleux soleil jette son cerceau d'orSur les chemins légers de la bleuâtre piste,Ni si le vif matin a son joyeux ressort,Et le soir ses couleurs de lin et d'améthyste,Je sais que pour les morts plus aucun temps n'existe:Je suis jalouse pour les morts.

Je respire et tu dors, à présent sans limite,Ayant l'âge du monde et de l'éternité,Et moi, mêlée encore à l'incessante fuite,Je vais regarder luire un éphémère été.

—Je vous verrai, montagne où le jour bleu ruisselle,Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur,Rivages où la barque en forme de tonnelleBerce un couple alangui entre l'onde et les fleurs.

Je vous verrai, mouvante et rieuse prairieOù l'herbage léger, par les frelons pressé,Ondoie et luit ainsi qu'une cendre fleurie,Mêlant ce qui renaît à ce qui a cessé,

Et vous, molle fumée au-dessus des villages,De tout ce qui finit éphémère contour,Qui, sur l'air de cristal, déployez vos sillages,Pesante et calme ainsi qu'un confiant amour.

—Mais je n'écoute plus vos voix élyséennesO liquides tyrans des prés verts et des flots,Sirènes! taisez-vous, mensongères sirènes!Je déjoue à jamais vos attrayants complots!

Moi qui suis la vigie ardente du voyage,Je sais que tout est vain et sombre atterrissage;Que pourrais-je espérer ou désirer encor,Puisque tout l'univers est posé sur des morts?…

Il est humiliant d'expirer…V. HUGO.

Malgré mes bras tendus, malgré mon coeur tenace,Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours,Dans l'attirante terre, exclusive et vorace,Qui resserre sur vous ses humides contours.

Voilà donc l'avenir, c'est donc cela qui dure:La tombe, le caveau, le cloître souterrain!Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature,Avec les yeux ravis du pâtre et du marinNous bénissions le jour luisant, le soir serein;—Vous seule êtes fidèle, ô secrète ossature!

Autrefois, je voyais se dérouler le tempsComme une route blanche entourant la montagne,Et que gravit, dans l'ombre où l'aigle l'accompagne,Une foule au coeur gai, aux espoirs exultants;

Mais cette sinueuse et noble perspective,Ce haut pèlerinage au but ambitieuxEtaient un enfantin mirage de mes yeux.L'humanité chantante, héroïque et pensiveRetombe dans la terre ayant rêvé des cieux!

—Hélas, mes disparus, mes archanges sans ailes,Vous marchez devant moi pour m'éviter la peur;Et par vous je sens croître et brûler dans mon coeur,Au milieu d'une calme et stupéfaite horreur,Le sombre amour qu'on doit à la mort éternelle!

Déjà combien de mains ont délaissé mes mains…

—Du moins, battez plus fort, coeur empli de courage!Entraînez avec vous vos morts sur les chemins.Que leurs regards nombreux brûlent dans mon visage,Que mon âme abondante abreuve les humains,Et que je meure enfin comme on vit davantage!…

Puisqu'il faut que la mort sépare enfin les êtres,Quel que soit le constant et volontaire amour,O toi qui vis encor, je bénirai le jourOù le destin, murant ma porte et mes fenêtres,M'enferma brusquement dans son austère tourOù jamais l'Espérance au doux chant ne pénètre.

J'ai souffert, mais du moins n'aurai-je point par toiConnu cette rusée et lugubre victoireDe demeurer vivante, alors qu'un brick étroitEntraîne un passager vers les rives sans gloire…

—Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons!Voir que le temps sur eux s'épaissit et s'étire!Commettre chaque jour cette ample trahison,Ne pouvoir échanger nos maux contre leur pire,Et, relayant parfois leur inerte martyre,Nous étendre le soir en leur froide prison,Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons…

Je vivais. Mon regard, comme un peuple d'abeilles,Amenait à mon coeur le miel de l'univers.Anxieuse, la nuit, quand toute âme sommeille,Je dormais, l'esprit entr'ouvert!

La joie et le tourment, l'effort et l'agonie,De leur même tumulte étourdissaient mes jours.J'abordais sans vertige aux choses infinies,Franchissant la mort par l'amour!

Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes,Faisant de tous mes maux un exaltant emploi,J'étais comme un guerrier transpercé par des armes,Qui s'enivre du sang qu'il voit!

La justice, la paix, les moissons, les batailles,Toute l'activité fougueuse des humains,Contractait avec moi d'augustes fiançailles,Et mettait son feu dans ma main.

Comme le prêtre en proie à de sublimes transes,J'apercevais le monde à travers des flambeaux;Je possédais l'ardente et féconde ignorance,Parfois, je parlais des tombeaux.

Je parlais des tombeaux, et ma voix abuséeChantait le sol fécond, l'arbuste renaissant,La nature immortelle, et sa force puiséeAu fond des gouffres languissants!

J'ignorais, je niais les robustes attaquesQue livrent aux humains le destin et le temps;Et quand le ciel du soir a la douceur opaqueEt triste des étangs,

Je cherchais à poursuivre à travers les espacesCes routes de l'esprit que prennent les regards,Et, dans cet infini, mon âme, jamais lasse,Traçait son sillon comme un char.

Tout m'était turbulence ou tristesse attentive;La mort faisait partie heureuse des vivants,Dans ces sphères du rêve où mon âme inventiveS'enivrait d'azur et de vent!

Ainsi, sans rien connaître, ainsi, sans rien comprendre,Maintenant l'univers comme sur un brasier,Je contemplais la flamme et j'ignorais les cendres,O nature! que vous faisiez.

Je vivais, je disais les choses éphémères;Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré,Et, vaillante, en dépit d'un coeur désespéré,Je marchais, en dansant, au bord des eaux amères.

A présent, sans détour, s'est présentée à moiLa vérité certaine, achevée, immobile;J'ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles.Ce jour est arrivé, je n'ai rien dit, je vois.

Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance,Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trésorQui me dispense une âpre et totale science:Je sais que tu es mort…

1907-1913.

Pages

Tu vis, je bois l'azur 9J'ai tant rêvé par vous 14L'Amitié 16Tu t'éloignes, cher être 19J'espère de mourir 20Que m'importe aujourd'hui 23Je dormais, je m'éveille 29On ne peut rien vouloir 31Un jour, on avait tant souffert 35Je me défends de toi 37La Douleur 39Seigneur, pourquoi l'amour 42Le Chant du Printemps 45Je vous avais donné 49O mon ami, souffrez 52Nous n'avions plus besoin de parler 53J'ai vu à ta confuse 55Je marchais près de vous 56Tel l'arbre de corail 58T'aimer. Et quand le jour timide 61Cantique 63Avoir tout accueilli 68La Musique de Chopin 69Tu ressembles à la musique 71Je t'aime et cependant 73En écoutant Schumann 75Qu'ai-je à faire de vous 77Bénissez cette nuit 80Tout semble libéré 83Les soldats sur la route 84La Tempête 87La Nue est radieuse 91La Passion 94Je ne puis pas comprendre 97Tendresse 99Le Monde intérieur 100Je ne me réjouis de rien 103Destin imprévisible 104Comme le temps est court 106Vous emplissez ma vie 108Ainsi les jours ont fui 110Soir sur la terrasse 112O mon ami, sois mon tombeau 114Un abondant amour 117La Musique et la Nuit 119La Constance 122

Syracuse 125Les Soirs du Monde 130Dans l'Azur antique 135Palerme s'endormait 140Le Désert des Soirs 142Le Port de Palerme 143Les Soirs de Catane 145A Palerme, au Jardin Tasca 148Agrigente 152L'Auberge d'Agrigente 156L'Enchantement de la Sicile 158L'air brûle, la chaude magie 161Les Journées Romaines 164Musique pour les jardins de Lombardie 170Un Soir à Vérone 174Un Automne à Venise 178Va prier dans Saint-Marc 180La Messe de L'Aurore à Venise 182Nuit Vénitienne 184Cloches Vénitiennes 186Siroco à Venise 187L'Ile des Folles à Venise 188Midi sonne au Clocher de la Tour Sarrasine 192Je n'ai vu qu'un instant 197Ainsi les jours s'en vont 200Le Retour au Lac Léman 203Octobre et son odeur 206Les Rives romanesques 208Au pays de Rousseau 211Un Soir en Flandre 214Bonté de l'Univers que je croyais éteinte 218Automne 219Chaleur des Nuits d'été 220Arles 223La Nuit flotte 225L'Evasion 227Ceux qui n'ont respiré 229Le Ciel bleu du milieu du jour 232La Langueur des voyages 234La Terre 235Rivages contemplés 236Un Soir à Londres 237Le Printemps du Rhin 242Ce Matin clair et vif 247Les Nuits de Baden 248Henri Heine 251

La Prière 259O Monde! Nous passons 264Mon Dieu, je ne sais rien 267La Solitude 272Si vous parliez, Seigneur 273Mon Dieu, je sais qu'il faut 276Comme vous accablez vos préférés 279Je suis fière de tout 281J'ai revu la nature 283On étouffait d'angoisse atroce 285L'Espace nocturne 287Je vis, je pense, et l'ombre 290Je sais que rien n'est plus 293Le Destin du Poète 294Elévation 296En ces jours déchirants 299A Mistral 300Vers écrits sur les Champs de bataille d'Alsace-Lorraine 302Les Mânes de Napoléon 306O Dieu mystérieux 310

Les Morts 317Ainsi les jours légers 322L'Abîme 324Hélas, il pleut sur toi 326Puisque j'ai su par toi 327Il paraît que la mort 328Les vivants se sont tus 330Le Souvenir des Morts 331Ton absence est partout 334La nuit rapproche mieux 335Puisqu'il faut que l'on vive 337Je ne veux pas savoir s'il fait clair 339Je respire et tu dors, à présent 340Malgré mes bras tendus 342Puisqu'il faut que la mort 344Je vivais. Mon regard, comme un peuple 345

End of Project Gutenberg's Les vivants et les morts, by Anna de Noailles


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